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	<title>Caute@lautre.net</title>
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	<description>Philosophie classique et philosophie contemporaine. Pr&#233;paration au baccalaur&#233;at. Conf&#233;rences et &#233;missions audios de philosophie. Ranci&#232;re, Birnbaum, Matheron, Althusser, Deleuze, Epicure. Mat&#233;rialisme et philosophie.</description>
	<language>fr</language>
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		<title>Caute@lautre.net</title>
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		<title>&#034;La Fontaine et Spinoza&#034;, par Jean-Pierre Babin</title>
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		<dc:date>2004-05-03T14:57:11Z</dc:date>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Babin, Jean-Pierre</dc:creator>



		<description>
&lt;p&gt;Mon point de d&#233;part sera une fable tout &#224; fait rudimentaire, de mon fait - ceci explique cela -, mais que je crois spinozienne : il s'agira donc d'indiquer pourquoi. Mais cette fable, qui pourra s'intituler Les deux Hommes et le Rocher, me conduira aussi &#224; relire certaines des Fables de La Fontaine, afin d'illustrer par elles des aspects de la pens&#233;e &#233;thique et politique de Spinoza, soit par la concordance de celle-ci avec les le&#231;ons de La Fontaine, soit au contraire par leurs divergences. (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://caute.lautre.net/-Spinoza-et-les-autres-" rel="directory"&gt;Spinoza et les autres&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Mon point de d&#233;part sera une fable tout &#224; fait rudimentaire, de mon fait - ceci explique cela -, mais que je crois spinozienne : il s'agira donc d'indiquer pourquoi. Mais cette fable, qui pourra s'intituler &lt;i&gt;Les deux Hommes et le Rocher&lt;/i&gt;, me conduira aussi &#224; relire certaines des Fables de La Fontaine, afin d'illustrer par elles des aspects de la pens&#233;e &#233;thique et politique de Spinoza, soit par la concordance de celle-ci avec les le&#231;ons de La Fontaine, soit au contraire par leurs divergences.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	Qu'on imagine donc deux hommes cheminant sur un sentier assez malais&#233;, tel un sentier de montagne, mais &#224; distance, sans se conna&#238;tre d'ailleurs : ils n'ont pas la m&#234;me destination et leurs pas, bient&#244;t, bifurqueront. A un endroit cependant, une roche a coup&#233; la route et rend le passage impossible ; le premier voyageur arrive, tente de d&#233;gager l'obstacle, en vain. Le second comprend, &#224; son tour, qu'il serait tout aussi incapable de d&#233;placer le rocher seul. Mais ils s'y essaient ensemble et leurs forces conjointes se r&#233;v&#232;lent aptes &#224; ce qu'aucun ne pouvait isol&#233;ment : mettre en mouvement cette masse, jusqu'&#224; lib&#233;rer la voie. Ils se reposent un peu, partagent quelques propos ou un peu d'eau, puis, s'&#233;tant salu&#233;s, repartent, tour &#224; tour.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	Je dis que cette fable est spinozienne, parce que, sous une forme minimaliste, deux &#234;tres humains s'y entraident. L&lt;strong&gt;'entraide&lt;/strong&gt; a ici un sens d&#233;termin&#233;, par une premi&#232;re diff&#233;rence : Pierre et Paul - on les appellera ainsi, puisque ce sont deux noms des personnages qui apparaissent dans l'&lt;i&gt;&#201;thique&lt;/i&gt; - n'&#233;changent pas un service contre un autre, pas plus que Pierre, par exemple, ne paye Paul pour le &#034;coup de main&#034; que celui-ci lui aurait donn&#233; ; dans ces cas, dont le second se r&#233;v&#232;le une modalit&#233; particuli&#232;re du premier, puisque le service est rendu sous la forme d'un salaire, je parlerai simplement d'&lt;strong&gt;aide&lt;/strong&gt;. Je d&#233;finis donc l'aide comme une action qu'un individu accomplit selon le d&#233;sir d'un autre ; si &#034;Paul aide Pierre &#224; ...&#034;, c'est l'utilit&#233; du seul Pierre qui est vis&#233;e dans l'action, ou, dans des termes plus nettement spinoziens, c'est la puissance d'agir de Pierre seule qui est accrue. Il se peut m&#234;me que l'action utile &#224; Pierre soit accomplie par Paul seul : cela n'importe pas. L'aide, &#224; nouveau, peut &#234;tre &lt;strong&gt;rendue&lt;/strong&gt; par Pierre &#224; Paul, &#224; travers une &lt;strong&gt;autre&lt;/strong&gt; action, qui satisfasse, en retour de la premi&#232;re, un d&#233;sir quelconque de Paul ; cette seconde aide sera elle-m&#234;me une action commune, si Pierre joint ses capacit&#233;s &#224; celles de Paul, ou accomplie par le seul Pierre en faveur de Paul : ainsi du salaire. Je d&#233;signe un tel &#233;change d'aides comme aide &lt;strong&gt;r&#233;ciproque&lt;/strong&gt;.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	Mais dans la fable des &lt;i&gt;Deux Hommes et le Rocher&lt;/i&gt;, l'action que Pierre et Paul accomplissent ensemble, et qu'aucun des deux ne pouvait r&#233;ussir seul, est utile &lt;strong&gt;en tant que telle &#224; chacun d'eux&lt;/strong&gt; : elle satisfait simultan&#233;ment les d&#233;sirs propres de Pierre et de Paul, elle est cause de joie pour chacun. C'est bien cette seconde condition qui se r&#233;v&#232;le d&#233;cisive, et non simplement la premi&#232;re : &lt;strong&gt;toute&lt;/strong&gt; aide vise &#224; produire, par la conjonction des capacit&#233;s ou l'utilisation de celles du seul auxiliaire et au profit de celui qui re&#231;oit l'aide, un effet sup&#233;rieur &#224; ce dont il &#233;tait capable par lui-m&#234;me ; le premier moment de la lecture de La Fontaine visera pr&#233;cis&#233;ment &#224; mettre en &#233;vidence la puissance de l'aide, en g&#233;n&#233;ral - sans doute aura-t-on affaire d'abord &#224; des aides r&#233;ciproques, qui paraissent les plus ais&#233;es &#224; produire.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	Mais la &lt;strong&gt;diff&#233;rence&lt;/strong&gt; fondamentale r&#233;side donc en ce que l'action d'entraide est accomplie selon le d&#233;sir des deux partenaires &#224; la fois, ce qui suppose alors que&lt;strong&gt; leurs d&#233;sirs co&#239;ncident &#224; quelque degr&#233;&lt;/strong&gt;. Une aide r&#233;ciproque est toujours en r&#233;alit&#233; la conjonction de deux aides simples et elle aboutit &#224; deux r&#233;sultats distincts (m&#234;me s'ils sont simultan&#233;s : &#233;change de prisonniers, ou d'un prisonnier contre une ran&#231;on, etc. : il s'agit &#233;videmment alors de se pr&#233;munir contre l'ingratitude de celui qu'on a aid&#233;, autre th&#232;me majeur de La Fontaine sur lequel on reviendra), tandis qu'une entraide, que l'on pourrait qualifier aussi d'aide &lt;strong&gt;mutuelle&lt;/strong&gt;&lt;i&gt; &lt;/i&gt;, produit un seul et m&#234;me effet, utile pourtant aux deux partenaires simultan&#233;ment. Le deuxi&#232;me pan de la lecture des Fables portera pr&#233;cis&#233;ment sur l'aide r&#233;ciproque et ses difficult&#233;s, qui sont m&#234;me des contradictions, pour La Fontaine aussi bien que pour Spinoza : l'entraide pourrait-elle permettre de les lever ?&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	Sym&#233;triquement, il est &#233;galement d&#233;cisif que Pierre et Paul se s&#233;parent, une fois leur &#034;coup&#034; accompli, de m&#234;me qu'ils s'&#233;taient associ&#233;s dans ce but d&#233;termin&#233; : d&#233;gager le rocher. L'entraide est occasionnelle et ponctuelle : la co&#239;ncidence des d&#233;sirs, nulle dans l'aide r&#233;ciproque, n'est pas pour autant totale dans l'entraide. Certes, l'entraide peut se d&#233;velopper, s'&#233;largir ou s'intensifier : les deux hommes pourraient faire ensuite la route ensemble et converser agr&#233;ablement, jusqu'au carrefour o&#249; ils se s&#233;pareront, ou m&#234;me se lier d'amiti&#233; au long de cette section commune pour d&#233;cider de se revoir. Mais, que cette amiti&#233; croisse et devienne des plus fortes, qu'elle se dissolve ensuite ou que Pierre et Paul restent l'un pour l'autre des &#034;connaissances&#034;, elle consistera toujours &lt;strong&gt;en un certain degr&#233; d&#233;termin&#233;&lt;/strong&gt; de co&#239;ncidence de leurs d&#233;sirs.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	L'entraide, telle que s'en construit le concept, me para&#238;t &#234;tre la nature de l'amour selon Spinoza, et plus exactement de ce qu'il appelle la convenance, qu'il faut comprendre aussi bien au sens commun du terme, dans le champ des relations priv&#233;es (Pierre et Paul, d'autant plus qu'ils s'entraident, sont plus amis et se conviennent davantage ; mais on aurait aussi bien pu les appeler Pierre et Marie : un couple s'unit pour &#034;d&#233;placer des rochers&#034;, en particulier, d'apr&#232;s Spinoza, pour faire et &#233;duquer des enfants ; &lt;i&gt;&#201;thique&lt;/i&gt;, IV, Appendice, Ch. 20), que dans le champ politique : l'un des concepts fondamentaux du &lt;i&gt;Trait&#233; Politique&lt;/i&gt; est celui de &lt;i&gt;concorde, &#8220; concordia &#8221;,&lt;/i&gt; c'est-&#224;-dire litt&#233;ralement d'union des c&#339;urs ou des esprits ; elle n'est s&#251;rement jamais parfaite entre les citoyens, mais au contraire susceptible de degr&#233;s, selon que le fonctionnement de l'&#201;tat produit une convergence de leurs int&#233;r&#234;ts et de leurs d&#233;sirs.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	Penser l'entraide et la pratiquer, ce serait ainsi refuser un individualisme radical, pour lequel chacun est d&#233;finitivement seul avec ses d&#233;sirs singuliers, que les autres peuvent aider &#224; assouvir, certes, mais seulement en retour de services r&#233;ciproques, selon un &#233;change social purement externe ; mais ce n'est pas r&#234;ver inversement d'une co&#239;ncidence totale des d&#233;sirs individuels, qui ne saurait &#234;tre qu'un mythe, une image inad&#233;quate, incompl&#232;te des rapports humains : deux &#234;tres qui auraient enti&#232;rement les m&#234;mes d&#233;sirs et ainsi le m&#234;me &lt;i&gt;&#8220; conatus &#8221;&lt;/i&gt; ne seraient plus deux.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	Il faut donc compl&#233;ter la d&#233;finition de l'entraide par une seconde diff&#233;renciation, au moins aussi importante que la premi&#232;re, sinon davantage, dans la mesure o&#249; le r&#234;ve d'entraide parfaite est bien plus tentant que de s'en tenir seulement, prosa&#239;quement, &#224; l'aide r&#233;ciproque : quel serait donc le mod&#232;le pour penser une entraide totale, telle que les partenaires de l'aide se fondent v&#233;ritablement en un seul individu ? C'est celui de l'organisme. De m&#234;me en effet que le corps de Pierre ou de Paul semble consister en une union int&#233;grale de ses membres et organes, telle qu'ils forment tous ensemble un seul et m&#234;me &#234;tre, hors duquel aucune partie ne peut subsister, mais dans lequel aussi chaque partie, &#224; sa place, est n&#233;cessaire et irrempla&#231;able, de la m&#234;me fa&#231;on, on pense alors, pour Pierre et Paul eux-m&#234;mes, une association qui ne soit plus un simple commerce, ni m&#234;me une entraide r&#233;elle mais toujours locale : une co&#239;ncidence enti&#232;re des d&#233;sirs. Une telle amiti&#233; ou, si l'on consid&#232;re par exemple Pierre et Marie, amants, un tel amour, parfaits, m&#233;riteraient seuls leur nom ; je parlerai dans ce cas d'aide &lt;i&gt;organique&lt;/i&gt; ou &lt;i&gt;totale&lt;/i&gt;.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	Il est &#233;vident que l'organicisme fournit aussi un mod&#232;le puissant de l'&#201;tat, beaucoup plus enthousiasmant qu'une politique seulement de l'entraide, telle que la penserait Spinoza &#224; travers la concorde : La Fontaine, comme Spinoza, doute cependant de la r&#233;alit&#233; de cet &#201;tat organique, mais permet au contraire de penser que l'organicisme n'est que le discours du pouvoir et de ceux qui l'occupent, ou encore, en termes anachroniques, une id&#233;ologie ; tel sera le dernier axe de lecture des Fables.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	Quels sont, enfin, historiquement, les liens r&#233;els entre Spinoza et La Fontaine, presque exactement contemporains ? Rien ne permet de penser cependant que Spinoza ait connu l'&#339;uvre de La Fontaine ; il est moins improbable que La Fontaine ait entendu parler de Spinoza et de sa philosophie, scandaleuse. Mais il existe &#233;videmment un premier lien indirect qui est &#201;sope : il reste que, si Spinoza connaissait certainement ses Fables, on ne peut d&#233;terminer &#224; quel degr&#233; (par exemple, le livre ne figurait pas dans sa biblioth&#232;que, telle qu'elle nous est connue par l'inventaire fait apr&#232;s sa mort) et &#201;sope n'est qu'une source pour La Fontaine, qui approfondit consid&#233;rablement le sens m&#234;me des fables qu'il reprend : on le verra en particulier pour &lt;i&gt;Les Membres et l'Estomac&lt;/i&gt;. Plus important donc est Machiavel : La Fontaine est p&#233;n&#233;tr&#233; de son analyse r&#233;aliste des rapports politiques, comme on va le voir imm&#233;diatement dans &lt;i&gt;Le Lion malade et le Renard&lt;/i&gt; ; la position philosophique de Spinoza face &#224; Machiavel est, on le sait, plus complexe : dans le &lt;i&gt;Trait&#233; Politique&lt;/i&gt; (Ch. V, &#167; 7), il se demande si Machiavel, dans le &lt;i&gt;Prince&lt;/i&gt;, se contente de montrer les moyens d'&#233;tablir et de maintenir un pouvoir monarchique, ou s'il a pour v&#233;ritable fin au contraire la libert&#233; du peuple, qui suppose d'&#233;viter un tel roi ; Spinoza tente de r&#233;pondre par la seconde hypoth&#232;se, tandis que La Fontaine &#034;se contenterait&#034;, je crois, de la premi&#232;re r&#233;ponse : cela conduira finalement La Fontaine &#224; d&#233;sesp&#233;rer de la politique, tandis qu'il s'agit pour Spinoza de faire usage du r&#233;alisme machiavellien, activement, pour am&#233;liorer autant que possible l'&#201;tat. Il s'ensuit inversement un troisi&#232;me lien historique, qui est l'&#233;picurisme : c'est &#224; cette tradition que se rattache explicitement La Fontaine en choisissant le repli dans la sph&#232;re priv&#233;e ; pour Spinoza au contraire, l'entraide peut &#234;tre pratiqu&#233;e aussi bien dans la sph&#232;re politique, ce qui conduit &#224; remettre en question cette fronti&#232;re elle-m&#234;me. Mais le lien le plus contemporain de La Fontaine et Spinoza eux-m&#234;mes est Hobbes : nul doute que La Fontaine n'e&#251;t connaissance de sa philosophie, non moins scandaleuse que celle de Spinoza et plus r&#233;pandue... L&#224; encore, &lt;i&gt;Les Membres et l'Estomac&lt;/i&gt; constitueront une Fable d&#233;cisive.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; &lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;I. Du conflit &#224; l'aide : &lt;/h2&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Le Lion et le Rat, La Colombe et la Fourmi &lt;/h2&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;(II, 11 et 12)&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;	C'est dans des situations de conflit que La Fontaine fait voir le plus nettement la n&#233;cessit&#233; et la puissance de l'aide : deux &#234;tres s'aident d'abord contre un troisi&#232;me, &#224; l'instar des deux hommes face au rocher ; il convient donc de s'int&#233;resser d'abord aux conflits en eux-m&#234;mes.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt; &lt;i&gt;1) L'impr&#233;visibilit&#233; de l'issue des conflits&lt;/i&gt; &lt;/strong&gt;&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	La Fontaine n'&#233;tablit pas entre les animaux une hi&#233;rarchie univoque, fond&#233;e sur des forces respectives qui seraient ais&#233;ment quantifiables ; le Lion est certes l'animal le plus puissant, Roi des animaux par cons&#233;quent, second&#233; par des &#034;Barons&#034;, par exemple le Renard, le Tigre et l'Ours dans &lt;i&gt;Les Animaux malades de la Peste&lt;/i&gt;, qui surplombent tous la masse des &#034;petits&#034;. Entre ces derniers peuvent encore se produire des confrontations : il est difficile au petit Lapin de d&#233;loger la Belette qui s'est empar&#233;e de son logis, parce qu'elle est susceptible de le croquer (&lt;i&gt;Le Chat, la Belette et le petit Lapin,&lt;/i&gt; VII, 15) ; le rapport de pr&#233;dation constitue le moyen privil&#233;gi&#233; chez La Fontaine pour signifier la sup&#233;riorit&#233; et l'inf&#233;riorit&#233;, ce en quoi les &lt;i&gt;Fables&lt;/i&gt; rec&#232;lent et transmettent tout un savoir &#233;cologique : le Chat r&#233;sout le conflit entre la Belette et le Lapin... en les mangeant tous les deux ; cela est &#233;cologiquement juste. Ainsi sont symbolis&#233;es, dans les affaires humaines, toutes formes de rivalit&#233;, d'affrontement et de supr&#233;matie politiques.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	Mais il arrive, et plus d'une fois, que le rapport de forces &#034;normal&#034; soit modifi&#233; et ce sont m&#234;me ces d&#233;s&#233;quilibres qui int&#233;ressent le plus La Fontaine : le Lion en personne, le choix n'est &#233;videmment pas fortuit, se r&#233;v&#233;le faible en plusieurs circonstances. Ainsi, dans &lt;i&gt;Le Lion malade et le Renard &lt;/i&gt;(VI, 14), le Roi affaibli doit user de la ruse pour suppl&#233;er la force et continuer &#224; se nourrir de ses sujets - sans doute ce pillage lui est-il plus n&#233;cessaire que jamais, afin de se r&#233;tablir, tel un roi r&#233;el qui devrait remplir ses caisses en temps de crise financi&#232;re ; Louis XVI, lui, en mourra...- ; il demande donc &#224; chacune des esp&#232;ces d'envoyer une ambassade &#224; son chevet, en leur garantissant de la mani&#232;re la plus officielle un sauf-conduit : mais le stratag&#232;me ne saurait prendre en d&#233;faut le Renard lui-m&#234;me, qui remarque que toutes les empreintes de pas conduisent vers l'antre du Lion, mais qu'aucune n'en ressort ; fable au plus haut point machiavellienne, sur la sup&#233;riorit&#233; de la ruse sur la force. Mieux encore, d&#232;s le Livre II, la victoire du Moucheron sur le Lion (Fable 9) : La Fontaine nous y montre, intuition g&#233;niale, comment le &lt;i&gt;ch&#233;tif Insecte&lt;/i&gt; retourne l'&#233;norme puissance du Lion contre elle-m&#234;me et finit ainsi par la terrasser, &#224; l'inverse de tout ce qu'on pouvait imaginer. Certes, le Moucheron dispose, d&#232;s le d&#233;but de la &lt;i&gt;guerre&lt;/i&gt;, d'une arme redoutable : pouvoir piquer l'ennemi, surtout en certains points particuli&#232;rement sensibles, &lt;i&gt;cou, &#233;chine, museau&lt;/i&gt;, ce qui suppose vivacit&#233; et petite taille ; or ces qualit&#233;s, naissent d&#233;j&#224;, paradoxalement, de l'immense disproportion des corps, le handicap apparemment insurmontable de l'insecte se r&#233;v&#233;lant sa meilleure force - La Fontaine devient ici, m&#234;me si le mot n'existe pas encore, th&#233;oricien de la &#034;gu&#233;rilla&#034;. C'est ainsi lorsqu'il &lt;i&gt;entre au fond du naseau&lt;/i&gt; que la victoire se d&#233;cide :&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La rage alors se trouve &#224; son fa&#238;te mont&#233;e.&lt;br /&gt;
L'invisible ennemi triomphe, et rit de voir&lt;br /&gt;
Qu'il n'est griffe ni dent en la B&#234;te irrit&#233;e&lt;br /&gt;
Qui de la mettre en sang ne fasse son devoir.&lt;br /&gt;
&lt;strong&gt;Le malheureux Lion se d&#233;chire lui-m&#234;me&lt;/strong&gt;,&lt;br /&gt;
Fait r&#233;sonner sa queue &#224; l'entour de ses flancs,&lt;br /&gt;
Bat l'air qui n'en peut mais, et sa fureur extr&#234;me&lt;br /&gt;
Le fatigue, l'abat ; le voil&#224; sur les dents. (C'est moi qui souligne)&lt;br /&gt; &lt;br /&gt; &#8220; &lt;i&gt;Quand nous consid&#233;rons les luttes et les incompatibilit&#233;s entre modes existants&lt;/i&gt;,&lt;i&gt; &lt;/i&gt;&#233;crit Deleuze lisant Spinoza,&lt;i&gt; nous devons faire intervenir toutes sortes de facteurs concrets, qui nous emp&#234;chent de dire que le mode dont l'essence ou le degr&#233; de puissance est le plus fort gagnera certainement. En effet, les corps existants qui se rencontrent ne sont pas seulement d&#233;finis par le rapport global qui leur est propre : se rencontrant partie par partie, de proche en proche, ils se rencontrent n&#233;cessairement sous certains de leurs rapports partiels ou composants. Il se peut qu'un corps moins fort que le mien soit plus fort qu'un de mes composants : il suffira &#224; me d&#233;truire, pour peu que ce composant me soit vital&lt;/i&gt;. &#8221; (&lt;i&gt;Spinoza et le probl&#232;me de l'expression&lt;/i&gt;, pp. 220-221). C'est en effet dans la nature tr&#232;s compos&#233;e des corps humains et de ceux avec lesquels ils interagissent, en d'autres termes dans leur nature d&lt;strong&gt;'individus&lt;/strong&gt;, comme le montre fondamentalement le &#034;Trait&#233; des Corps&#034; de l'&lt;i&gt;Ethique&lt;/i&gt;, &#224; la suite de la Proposition II, 13, qu'il faudrait chercher plus profond&#233;ment la cause de l'impr&#233;visibilit&#233; des conflits avec Spinoza ; elle ne constitue donc en aucun cas une exception &#224; la n&#233;cessit&#233; de l'ordre naturel, exception qui vaudrait &#233;videmment infirmation, mais elle exprime au contraire la complexit&#233;, infinie, de la d&#233;termination des choses. Mais qu'arrive-t-il aux individus lorsque, &#224; l'inverse, ils s'aident ?&lt;br /&gt; &lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt; &lt;i&gt;2) Aide et saut qualitatif&lt;/i&gt; &lt;/strong&gt;&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	Peu apr&#232;s avoir &#233;t&#233; terrass&#233; par le Moucheron (II, 9), le Lion de La Fontaine se retrouve en difficult&#233;, incapable cette fois de se d&#233;faire des filets dans lesquels &lt;i&gt;Le Lion et le Rat&lt;/i&gt; le montre pris (II, 11 ; cette Fable est associ&#233;e en doublet, comme La Fontaine le fait parfois, &#224; &lt;i&gt;La Colombe et la Fourmi&lt;/i&gt;, II, 12 : non seulement elles se suivent, mais quatre vers communs les introduisent, les deux titres &#233;tant alors r&#233;unis en en-t&#234;te).. Or, il ne doit alors son salut qu'&#224; l'aide du Rat, qu'il s'&#233;tait opportun&#233;ment abstenu de d&#233;vorer quelque temps auparavant et qui rend ainsi au Lion son bienfait, en le lib&#233;rant des &lt;i&gt;rets&lt;/i&gt; . Il s'agit tr&#232;s exactement d'une aide r&#233;ciproque, o&#249; les biens &#233;chang&#233;s ne sont rien d'autre que les vies m&#234;mes de chacun, successivement celle du Rat, que le Lion, magnanime, ne prit pas ce jour-l&#224;, puis celle du &#034;plus fort&#034;, que le &#034;plus faible&#034; parvient seul, pourtant, &#224; arracher &#224; l'Homme. Mais on devra &#233;videmment s'interroger sur cette admirable cl&#233;mence, condition premi&#232;re de la Fable :&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Entre les pattes d'un Lion,&lt;br /&gt;
Un Rat sortit de terre assez &#224; l'&#233;tourdie :&lt;br /&gt;
Le Roi des animaux, en cette occasion,&lt;br /&gt;
&lt;i&gt;Montra ce qu'il &#233;tait, et lui donna la vie.&lt;/i&gt;&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	L'Homme est en effet le troisi&#232;me personnage de la Fable, bien qu'il n'apparaisse qu'&#224; travers son pi&#232;ge, les filets ; le Lion a besoin du Rat parce qu'il se r&#233;v&#232;le inf&#233;rieur &#224; lui, derri&#232;re qui il ne constituerait finalement que le Vice-Roi de la Nature : la pr&#233;sence de l'Homme est plus &#233;vidente encore dans &lt;i&gt;La Colombe et la Fourmi&lt;/i&gt;, o&#249;, l'Insecte ayant &#233;t&#233; sauv&#233; de la noyade par l'Oiseau, il lui sauve &#233;galement la vie en retour, en &lt;i&gt;piquant au talon&lt;/i&gt; le Villageois qui allait l'abattre d'un carreau d'arbal&#232;te. Toutefois, cette sup&#233;riorit&#233; de l'Homme sur le Lion est d&#233;j&#224; elle-m&#234;me paradoxale : en termes de forces pures - mais La Fontaine nous montre pr&#233;cis&#233;ment les limites de cette puret&#233; -, le Lion para&#238;t aussi apte &#224; d&#233;vorer l'Homme que le Rat. Simplement, on sait que le corps nu et faible de l'Homme peut devenir, muni d'outils ou d'armes, incomparablement plus puissant : c'est la technique, ici condens&#233;e dans la r&#233;sistance des &lt;i&gt;rets&lt;/i&gt;, qui permet &#224; l'Homme de dominer un des animaux les plus redoutables pour lui et d'en faire, &#224; son tour, sa proie.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	&lt;i&gt;Le Lion et le Rat&lt;/i&gt; s'inscrit ainsi dans la tradition prom&#233;th&#233;enne, mais aussi bien la d&#233;passe, puisque la sup&#233;riorit&#233; de l'Homme sur le Lion se voit maintenant annul&#233;e par l'intervention, bien que non technique, elle, du Rat. La hi&#233;rarchie des forces &#034;pures&#034; s'inverse une seconde fois et le Lion se lib&#232;re du pi&#232;ge mortel que l'Homme lui a tendu ce jour-l&#224;, gr&#226;ce &#224; un tiers... pourtant le &#034;plus faible&#034; de tous : les m&#226;choires du Lion, qui broient habituellement le Rat et parfois l'Homme, sont impuissantes face au filet tiss&#233; par le second, dont les &#034;petites&#034; dents du rongeur viendront seules &#224; bout. &lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	Je propose d'introduire ici le concept de&lt;strong&gt; saut qualitatif&lt;/strong&gt; : lorsque deux &#234;tres s'opposent et tendent &#224; se d&#233;truire, chacun s'effor&#231;ant de diminuer l'autre le plus possible, la diversit&#233; d'aptitudes de leurs corps singuliers joue un r&#244;le purement n&#233;gatif, puisque, on l'a vu, elle interdit de d&#233;cider trop vite qui surpassera l'autre, &#034;trop vite&#034; signifiant, &#224; nouveau, selon un crit&#232;re unique ; mais lorsque deux &#234;tres s'aident, ou que l'un au moins apporte son concours &#224; l'autre, la diversit&#233; des aptitudes, mises en commun et non plus en opposition, permet un gain radical. Dans &lt;i&gt;Les deux Hommes et le Rocher&lt;/i&gt;, cette diversit&#233; est minimale, puisque Pierre et Paul exercent chacun le m&#234;me type d'action : pourtant, la somme de leurs forces de pouss&#233;e, dont chacune, isol&#233;ment, s'&#233;tait r&#233;v&#233;l&#233;e inf&#233;rieure &#224; l'inertie de la roche, met en mouvement celle-ci et produit donc un effet incomparablement sup&#233;rieur &#224; ce que l'un ou l'autre pouvait obtenir seul. Au lieu de deux effets nuls, on obtient un &#034;quelque chose&#034; et ce gain ne peut &#234;tre quantifi&#233; : il y a saut qualitatif, chaque fois que deux &#234;tres sont capables ensemble d'une action incommensurable avec les actions de chacun et/ou avec la somme de celles-ci. Cela arrive, a fortiori, chaque fois que les partenaires disposent d'aptitudes r&#233;ellement diff&#233;rentes ; si l'aide du Rat s'av&#232;re salutaire pour le Lion, c'est parce qu'il est apte &#224; d&#233;chirer le filet, en usant d'un moyen distinct de celui du Lion, qui a &#233;chou&#233; et que le Rat ne poss&#232;de d'ailleurs pas :&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Patience et longueur de temps&lt;br /&gt;
Font plus que force ni que rage.&lt;/i&gt;&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les deux vers pr&#233;c&#233;dents font voir le travail du Rat et le saut qualitatif auquel il aboutit, de mani&#232;re presque cin&#233;matographique :&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sire Rat accourut, et fit tant par ses dents&lt;br /&gt;
Qu'une maille rong&#233;e emporta tout l'ouvrage.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il n'est ni n&#233;cessaire, ni possible au Rat de d&#233;truire la totalit&#233; du filet, mais il lui suffit d'y cr&#233;er une &#034;br&#232;che&#034;, en rompant la trame, telle que le Lion, par exemple, puisse &lt;strong&gt;alors&lt;/strong&gt; exercer utilement sa propre puissance. De la m&#234;me fa&#231;on, il suffit &#224; la Fourmi de piquer l'Homme pour que la Colombe gagne ainsi les quelques instants n&#233;cessaires pour fuir : seule, sa vitesse ne le lui aurait pas permis. Et pourtant le &lt;i&gt;ch&#233;tif Insecte&lt;/i&gt; - comment ne pas rapprocher cette Fourmi du Moucheron face au Lion -, paraissait inf&#233;rieure au Rat pour parasiter l'Homme ; c'est, je crois, le sens du premier vers de cette seconde Fable et l'int&#233;r&#234;t m&#234;me du doublet :&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;L'autre exemple est tir&#233; d'Animaux plus petits.&lt;br /&gt;
&lt;/i&gt;Si la proportion apparente entre le Lion et le Rat, d'une part, la Colombe et la Fourmi, d'autre part, se conserve, l'Homme, en revanche, obstacle commun rencontr&#233; par les deux paires de larrons, se montre plus imposant encore face &#224; la seconde et la victoire de celle-ci sur le chasseur devient bien l'analogue de celle du Moucheron sur le Lion, mais gr&#226;ce &#224; l'aide.&lt;br /&gt; &lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	&#8220; Nul ne sait ce que peut le corps &#8221;, dit Spinoza ; ou plut&#244;t, car ce c&#233;l&#232;bre adage n'est pas litt&#233;ral, il &#233;crit au Scolie de la Proposition III, 2 : &#8220; &lt;i&gt;Ce que peut le corps, personne jusqu'&#224; pr&#233;sent ne l'a d&#233;termin&#233;, c'est-&#224;-dire que l'exp&#233;rience n'a enseign&#233; &#224; personne jusqu'&#224; pr&#233;sent quelles actions peut le corps par les seules lois de sa nature, dans la mesure o&#249; on la consid&#232;re seulement comme corporelle, et ce qu'il ne peut pas, s'il n'est pas d&#233;termin&#233; par l'esprit &#8221;&lt;/i&gt; ; et l'on sait, &#224; ce point de l'&lt;i&gt;&#201;thique&lt;/i&gt;, que l'esprit ne d&#233;termine pas le corps &#224; agir, pas plus que le corps ne d&#233;termine l'esprit &#224; penser (c'est pr&#233;cis&#233;ment ce qu'&#233;nonce la Proposition III, 2). Puisque ce sont donc les corps seuls qui se d&#233;terminent les uns les autres, on doit entendre la formule au pluriel : nul ne sait ce que peuvent les corps, d'abord les uns &lt;strong&gt;contre &lt;/strong&gt;les autres ; l'issue des conflits reste impr&#233;visible, parce que les puissances oppos&#233;es ne sauraient &#234;tre mesur&#233;es et hi&#233;rarchis&#233;es de mani&#232;re univoque ; mais de la m&#234;me fa&#231;on, nul ne sait ce que peuvent les corps les uns &lt;strong&gt;pour&lt;/strong&gt; les autres : l'aide, cette fois, produit des sauts qualitatifs dans les puissances d'agir, autant qu'elles se composent.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	On peut lire alors, dans l'&lt;i&gt;&#201;thique&lt;/i&gt;, le Scolie de la Proposition IV, 18 : il s'agit pour Spinoza d'&#233;noncer une premi&#232;re fois les prescriptions de la raison, avant de les d&#233;montrer dans l'ordre g&#233;om&#233;trique ; la derni&#232;re, mais non la moindre, est qu'il faut d&#233;sirer les choses hors de nous, &lt;i&gt;&#8220; extra nos &#8221;&lt;/i&gt; , dans la mesure o&#249; elles nous sont utiles ; et plus pr&#233;cis&#233;ment encore, que les plus utiles sont celles qui conviennent enti&#232;rement (&lt;i&gt;prorsus&lt;/i&gt;) avec notre nature, c'est-&#224;-dire les autres hommes (dans la mesure o&#249; nous sommes tous ensemble conduits par la raison, comme le montrera la Proposition IV, 35 ; au contraire, des hommes soumis aux passions sont contraires les uns aux autres : IV, 34). Et Spinoza &#233;crit : &#8220; &lt;i&gt;En effet, si par exemple deux individus enti&#232;rement de m&#234;me nature se joignent l'un &#224; l'autre, ils composent un individu deux fois plus puissant que chacun s&#233;par&#233;ment. A l'homme, donc, rien de pus utile que l'homme... &#8221;&lt;/i&gt;&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	Ce texte aussi est une fable : en effet, deux individus ne sauraient &#234;tre enti&#232;rement de m&#234;me nature, &#224; moins de n'&#234;tre plus deux, mais, comme on l'a dit, un seul et m&#234;me. Mais c'est &#233;galement la quantification du gain de puissance qui est ici fabuleuse, au sens litt&#233;ral du mot : certes, math&#233;matiquement et en acceptant le postulat impossible d'une convenance enti&#232;re, purement id&#233;ale, l'individu compos&#233; de Pierre et Paul - pourquoi les appeler autrement ? - est bien deux fois plus puissant que chacun en lui-m&#234;me (ce qui pr&#233;suppose une autre id&#233;alisation, qui affirme l'&#233;galit&#233; de leurs puissances respectives ; mais elle va de pair, &#233;videmment avec la premi&#232;re) ; cependant, la vraie comparaison &#224; op&#233;rer porte en r&#233;alit&#233; sur les effets produits par Pierre ou Paul seuls, par Pierre et Paul ensemble : or, que ces effets soient &#034;ext&#233;rieurs&#034; aux corps des partenaires, en particulier lorsque l'aide se fait contre un troisi&#232;me terme, tel le rocher-obstacle de ma fable, ou bien qu'ils consistent en une joie dans le corps de l'un au moins, il y a, gr&#226;ce &#224; l'aide, augmentation absolue de la puissance de chacun. En v&#233;rit&#233;, il faudrait donc entendre le texte comme ceci : par la composition d'un seul individu, chacun est deux fois plus puissant que lui-m&#234;me isol&#233;ment, puisqu'il re&#231;oit en aide toute la puissance de l'autre ; l'individu compos&#233; serait ainsi quatre fois plus puissant que Pierre ou Paul : si l'on veut maintenir une quantification du gain de puissance, elle doit &#234;tre paradoxale.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	De m&#234;me, dans &lt;i&gt;Les deux Amis&lt;/i&gt; de La Fontaine, l'ami r&#233;veill&#233; propose spontan&#233;ment &#224; celui qui est venu lui-m&#234;me l'aider, inqui&#233;t&#233; par un mauvais r&#234;ve, trois formes d'aide : son argent, s'il est menac&#233; par la ruine, son &#233;p&#233;e, s'il a une querelle d'honneur &#224; vider, son esclave, s'il d&#233;sire une femme ; comme au Scolie IV, 18 de l'&lt;i&gt;&#201;thique&lt;/i&gt;, on devra se demander si une telle aide est &#224; penser comme r&#233;ciproque, organique ou mutuelle (comme une entraide &#034;seulement&#034;), mais il est bien clair, du moins, que l'aide permet aussi bien de surmonter un obstacle ext&#233;rieur, ici de joindre les forces en vue d'un combat, que de produire un bien nouveau, en partageant l'argent... ou cette&lt;i&gt; esclave assez belle&lt;/i&gt; ; ainsi, l'aide financi&#232;re serait bien un saut qualitatif, m&#234;me &#224; quantit&#233; fixe, puisqu'elle &#233;viterait &#224; l'un la ruine compl&#232;te, sans provoquer &#233;videmment celle de l'autre ; il semble qu'il faille penser de la m&#234;me fa&#231;on, dans la Fable, le rapport sexuel...&lt;br /&gt; &lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;II. Les contradictions de l'aide r&#233;ciproque : &lt;/h2&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;L'&#194;ne et le Chien, Le Chat et le Rat&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;La Fontaine, comme Spinoza, pense donc les bienfaits de l'aide, et d'abord, car c'est sans doute la plus &#233;vidente, de l'aide r&#233;ciproque, telle qu'on l'a vu se r&#233;aliser dans &lt;i&gt;Le Lion et le Rat&lt;/i&gt; ou &lt;i&gt;La Colombe et la Fourmi&lt;/i&gt; ; mais La Fontaine doute aussi de cette r&#233;ciprocit&#233; et ce, on va le voir, d'une mani&#232;re de plus en plus aigu&#235;. Cependant, le premier bienfait lui-m&#234;me fait d&#233;j&#224; probl&#232;me.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	&lt;strong&gt; &lt;i&gt;1) Le premier bienfait&lt;/i&gt; &lt;/strong&gt;&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	Au Livre Huit, la Fable de l'&#194;ne et du Chien (VIII, 17) constitue exactement l'inverse de celles du Livre II, puisque, dans une situation initiale analogue, l'aide ne prend pas corps. Pourtant, comme le Lion qui sut un jour ne pas croquer le Rat, son futur sauveur, l'&#194;ne doit, le premier, sacrifier un tant soit peu son propre app&#233;tit pour &#234;tre utile au Chien : leur ma&#238;tre s'est en effet endormi dans un pr&#233; et, si l'&#194;ne peut pa&#238;tre &#224; son aise, le Chien je&#251;ne et aimerait prendre sa pitance dans les paniers que porte son camarade. Le Chien est &#224; ce moment, dit La Fontaine, &lt;i&gt;mourant de faim &lt;/i&gt; ; derri&#232;re l'hyperbole, il y a la dramatisation r&#233;elle de l'enjeu de l'aide, qui n'est pas une petite faim &#224; couper, mais, comme toujours, la vie m&#234;me du personnage ; le Lion et le Rat, la Colombe et la Fourmi s'&#233;taient r&#233;ciproquement sauv&#233;s de la mort, l'&#194;ne n'en fait pas autant quand le Chien le lui demande : il en mourra.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	Il refuse en effet de perdre le moindre coup de dent et finit par conseiller au Chien d'attendre que le ma&#238;tre se r&#233;veille ; &lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Sur ces entrefaites un Loup&lt;br /&gt;
Sort du bois, et s'en vient ; autre b&#234;te affam&#233;e.&lt;br /&gt;
L'&#194;ne appelle aussit&#244;t le Chien &#224; son secours. (v. 27-29)&lt;/i&gt;&lt;br /&gt;
La cruaut&#233; de l'&#194;ne se retourne alors contre lui et &lt;i&gt;le Chien ne bouge&lt;/i&gt;, mais, &#224; son tour, il exhorte l'autre &#224; r&#233;sister jusqu'au r&#233;veil de leur ma&#238;tre.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Pendant ce beau discours,&lt;br /&gt;
Seigneur Loup &#233;trangla le Baudet sans rem&#232;de.&lt;br /&gt;
Je conclus qu'il faut qu'on s'entraide. (v. 35-fin)&lt;/i&gt;&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On peut donc croire, devant l'identit&#233; des conclusions, que cette Fable de l'&#233;chec n'est qu'un nouveau moyen, pour La Fontaine, de montrer la n&#233;cessit&#233; de l'aide r&#233;ciproque : pour ceux que son succ&#232;s n'avait pas convaincus, il convenait, plus violemment mais plus efficacement peut-&#234;tre, de peindre la mort de l'&#194;ne qui oublia cette n&#233;cessit&#233;. (Inutile de souligner qu'il ne s'agit pas ici de l'entraide au sens qu'on lui a donn&#233;, mais bien d'une aide r&#233;ciproque). &lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	Cependant, La Fontaine est-il r&#233;ellement le moraliste qu'il pr&#233;tend ? Une autre lecture devient en effet possible, qui incite, elle, &#224; mieux s'interroger sur les conditions du succ&#232;s de l'aide r&#233;ciproque dans &lt;i&gt;Le Lion et le Rat&lt;/i&gt; et &lt;i&gt;La Colombe et le Moucheron&lt;/i&gt;. En effet, on voit r&#233;trospectivement combien sont d&#233;cisives, dans les deux premi&#232;res fables, la magnanimit&#233; du Lion et la charit&#233; de la Colombe, qui les d&#233;terminent &#224; secourir ceux dont le retour d'aide serait vital par la suite ; mais ils ne pouvaient le savoir alors, pas plus que l'&#194;ne ne se doutait qu'il aurait besoin du Chien - car il aurait &#233;videmment agi autrement ! Ce sont alors leurs pures qualit&#233;s de g&#233;n&#233;rosit&#233; qui suppl&#233;ent ce calcul int&#233;ress&#233;, rendant pr&#233;cis&#233;ment le geste beau et vertueux. Mais cette interpr&#233;tation, &#224; laquelle le texte incite, ne doit-elle pas &#234;tre maintenant suspect&#233;e ? On a d&#233;j&#224; soulign&#233; ce premier miracle &#233;cologique, par lequel le Lion &#233;pargne le Rat, &lt;i&gt;sorti de terre assez &#224; l'&#233;tourdie entre ses pattes&lt;/i&gt; : &#224; nouveau, l'aurait-il laiss&#233; partir s'il avait eu tr&#232;s faim ? Or, que reproche-t-on &#224; l'&#194;ne, sinon d'avoir &#233;t&#233;, lui, affam&#233; au point de ne pas prendre le temps de rendre service ? Il n'a simplement pas eu la chance du Lion, qui pouvait se montrer magnanime, parce qu'il avait d&#233;j&#224; mang&#233;.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	En termes politiques, la cl&#233;mence royale que glorifie la premi&#232;re Fable se manifeste-t-elle autant qu'il convient ? La Fontaine se faisait &#233;ducateur du Prince et Dauphin, en lui enseignant ce que devrait &#234;tre un Roi :&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Le Roi des Animaux, en cette occasion,&lt;br /&gt;
Montra ce qu'il &#233;tait et lui donna la vie.&lt;br /&gt;
&lt;/i&gt;Mais n'est-ce pas signifier, aussi bien, que la Royaut&#233;, en d'autres occasions, r&#233;elles, manque &#224; son mod&#232;le ? Ne doit-on pas penser &#224; Fouquet, dont Louis XIV commua la peine de bannissement... en prison &#224; vie ? &#201;trange cl&#233;mence.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	Par quel autre miracle la Colombe prend-elle soin de sauver la Fourmi des eaux ? Cette admirable charit&#233; d&#233;sint&#233;ress&#233;e n'a-t-elle pas &#233;galement des causes d&#233;terminantes ? L'oiseau aurait pu, par exemple, ne rep&#234;cher l'insecte que pour le manger - de telle fa&#231;on qu'il faudrait revenir aux conditions pr&#233;c&#233;dentes afin d'expliquer sa cl&#233;mence - ou en tout cas ne pas perdre son temps pour si peu, une Fourmi ; La Fontaine construit l&#224; encore des situations parfaitement analogues, puisque la Colombe est en train de boire dans le ruisseau lorsque la Fourmi y tombe et, &#224; d&#233;faut de se priver de l'avaler, elle cesse au moins pour un temps de se d&#233;salt&#233;rer : mais si elle aussi avait eu tr&#232;s soif ? Qu'est-ce qui garantit qu'elle se serait interrompue, contrairement &#224; l'&#194;ne qui ne voulut, &#8220; &lt;i&gt;perdant un moment, perdre un coup de dent &#8221;&lt;/i&gt; ?&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	Tout le probl&#232;me est bien que le service rendu par le Lion ou la Colombe ne leur co&#251;tait rien, tandis qu'il co&#251;tait &#224; l'&#194;ne de venir en aide, &#224; ce moment-l&#224;, au Chien. Ce co&#251;t, dira-t-on, &#233;tait bien faible ; il broutait depuis suffisamment longtemps pour s'arr&#234;ter quelques instants et secourir le malheureux Chien - dont on pourrait quand m&#234;me se demander si sa vengeance est pour autant l&#233;gitime - : l'&#194;ne reste inexcusable et m&#233;ritait sa punition. Qui, pourtant, peut en juger ? Surtout, la Fable pose, au-del&#224; du cas singulier, une question redoutable : jusqu'o&#249; doit-on se sacrifier soi-m&#234;me pour venir en aide &#224; autrui, lors m&#234;me que ce secours ne procure aucun avantage propre ?&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	Mon interpr&#233;tation est malveillante, j'en conviens bien volontiers ; au lieu d'une apologie de l'aide, voici que les Fables en montreraient les contradictions, contradictions lev&#233;es, de mani&#232;re exceptionnelle, lorsqu'on peut comme le Lion ou la Colombe apporter son concours gratuitement, c'est-&#224;-dire sans rien y perdre ; or, derri&#232;re les motifs moraux qu'il affiche pour ses personnages, La Fontaine donne effectivement au lecteur &#034;malveillant&#034; tous les &#233;l&#233;ments pour poser ce probl&#232;me. Mais il permet aussi de mieux discerner l'originalit&#233; de la solution qu'y apporte Spinoza, cette solution &#233;tant pr&#233;cis&#233;ment l'entraide : en effet, si les int&#233;r&#234;ts des partenaires peuvent co&#239;ncider, le danger de non-assistance est &#233;cart&#233;, car l'un n'a plus &#224; aider&lt;strong&gt; d'abord&lt;/strong&gt; l'autre pour recevoir &lt;strong&gt;ensuite&lt;/strong&gt; le service qui l'int&#233;resse en propre ; il ne risque pas, comme l'Ane, de refuser l'association, par myopie et ignorance de l'utilit&#233; future d'un d&#233;biteur, puisque l'association a pour objet, dans l'entraide, d'accomplir en un m&#234;me temps une seule action, utile aux deux partenaires.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	En effet, la th&#233;orie spinozienne des Affects prend &#233;galement acte et vise &#224; expliquer cette menace qui p&#232;se sur l'&#233;change de services : au d&#233;but de la Quatri&#232;me Partie de l'&lt;i&gt;&#201;thique&lt;/i&gt;, Propositions 9 &#224; 13, Spinoza compare les intensit&#233;s respectives des Affects qui naissent en nous, selon que nous imaginons la chose affectante soit comme pr&#233;sente, soit comme pass&#233;e ou &#224; venir, comme pass&#233;e depuis un temps plus ou moins long, comme devant venir plus ou moins prochainement. Ainsi, l'Esprit de l'&#194;ne est plus affect&#233; par l'herbe pr&#233;sente que par la gratitude future que pourrait lui t&#233;moigner le Chien, s'il lui permettait de manger &#233;galement : &#8220; &lt;i&gt;L'image d'une chose future ou bien pass&#233;e, c'est-&#224;-dire d'une chose que nous contemplons avec une relation au temps futur ou bien pass&#233;, s&#233;par&#233;e du pr&#233;sent, est, toutes choses &#233;gales par ailleurs, plus faible que l'image d'une chose pr&#233;sente, et par cons&#233;quent un affect envers une chose future ou bien pass&#233;e est, toutes choses &#233;gales par ailleurs, plus rel&#226;ch&#233; qu'un affect envers une chose pr&#233;sente&lt;/i&gt; &#8221; (IV, 9, Corollaire). Au contraire, si l'&#194;ne avait &#233;t&#233; conduit par la raison, il aurait estim&#233; et compar&#233; ces deux biens &#224; leurs justes valeurs, non d&#233;form&#233;es par un temps imaginaire : &#8220; &lt;i&gt;Si nous pouvions avoir une connaissance ad&#233;quate de la dur&#233;e des choses et d&#233;terminer par la raison leur temps d'exister, nous contemplerions les choses futures avec le m&#234;me affect que les choses pr&#233;sentes, et un bien, que l'Esprit concevrait comme futur, il le d&#233;sirerait comme un bien pr&#233;sent, et par cons&#233;quent il n&#233;gligerait n&#233;cessairement un bien pr&#233;sent moindre pour un plus grand bien futur, et il d&#233;sirerait tr&#232;s peu ce qui serait un bien dans le pr&#233;sent, mais la cause de quelque mal futur&lt;/i&gt; &#8221; (IV, 62, Scolie).&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	C'est donc sous le coup de la passion que l'Ane pr&#233;f&#232;re un moindre bien pr&#233;sent &#224; un bien plus grand, mais futur ; mais on sait aussi que devenir raisonnable est, selon Spinoza, tr&#232;s difficile, que beaucoup d'hommes, dont notre Ane pourrait &#234;tre ici le repr&#233;sentant, restent largement soumis aux passions : l'entraide, en annulant la succession temporelle entre le premier bienfait, si exigeant, et le retour d'aide, pourrait donc constituer un moyen pour surmonter cette difficult&#233;, un moyen terme entre l'ignorance et la sagesse. Car, &#224; l'inverse, celui qui aide en premier autrui, s'expose &#224; l'ingratitude : rien ne prouve, au fond, que le Chien e&#251;t prot&#233;g&#233; contre le Loup notre Ane, si celui-ci lui avait accord&#233; de manger... Cette suspicion para&#238;t cette fois excessive ? Lisons alors, chez La Fontaine, les Fables de l'ingratitude.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; &lt;br /&gt;
&lt;strong&gt; &lt;i&gt;2) Le bienfait r&#233;ciproque : Le Chat et le Rat&lt;/i&gt; &lt;/strong&gt;&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	L'aide r&#233;ciproque, en effet, tombe de Charybde en Scylla : le premier service est conditionn&#233; par la capacit&#233; du cr&#233;ancier &#224; pr&#233;f&#233;rer un bien plus grand, mais &#233;loign&#233;, &#224; un bien pr&#233;sent, quoique moindre ; &#224; d&#233;faut, c'est-&#224;-dire le plus souvent, son refus sera consid&#233;r&#233; comme un affront par le demandeur, qui se vengera ; mais &#224; l'inverse, une aide accord&#233;e sera-t-elle bien rendue par le d&#233;biteur ? On a toujours consid&#233;r&#233; comme &#233;vident, jusqu'ici, que le Rat, ayant &#233;t&#233; &#233;pargn&#233; par le Lion, lui sauve la vie &#224; son tour ; de m&#234;me pour la Fourmi quant &#224; la Colombe. Pourquoi douter alors de la gratitude du Chien ? Que sa vengeance soit disproportionn&#233;e, certes, mais cela n'autorise pas &#224; l'accabler de soup&#231;ons imaginaires ; si l'Ane avait su &#234;tre secourable, il en aurait &#233;t&#233; r&#233;compens&#233; et le drame ne serait pas arriv&#233;.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	Et pourtant, La Fontaine fait tout pour instiller ce doute, l&#224; encore. En effet, pour ces quelques Fables qui incitent &#224; &lt;i&gt;obliger tout le monde&lt;/i&gt;, malgr&#233; la difficult&#233; &#224; voir qu'un petit sacrifice aujourd'hui fera peut-&#234;tre un alli&#233; salutaire pour demain, on en trouve d'autres, bien plus nombreuses, o&#249; celui qui a su faire le premier geste est pay&#233;... d'ingratitude : &lt;i&gt;Le Renard et le Bouc&lt;/i&gt; (III, 5), dont la situation sera reprise presque &#224; l'identique dans &lt;i&gt;Le Loup et le Renard&lt;/i&gt; (XI, 6), &lt;i&gt;Le Loup et la Cigogne&lt;/i&gt; (III, 9), &lt;i&gt;Le Singe et le Chat&lt;/i&gt; (IX, 17). Dans toutes celles-ci, qu'on y voie un triste scandale ou plut&#244;t une utile le&#231;on de v&#233;rit&#233; - on pourrait presque dire une &#034;le&#231;on de choses&#034;-, l'ingrat est r&#233;compens&#233; : en se soustrayant &#224; son obligation, il tire plus de profit de celui qui l'a servi d'abord, ou lui a servi, que s'il devait lui rendre quoi que ce soit en retour. Le Singe, par exemple, croque tous les marrons que le Chat a retir&#233;s du feu pour eux deux, alors qu'il pouvait &#233;videmment le faire lui-m&#234;me aussi bien, et m&#234;me mieux : il a tout gagn&#233;, par la paresse et l'ingratitude ; le Loup, lui, accorde pour unique salaire &#224; la Cigogne, qui, gr&#226;ce &#224; son long cou et son long bec, lui a retir&#233; l'os coinc&#233; dans le gosier - superbe saut qualitatif, pourtant, gr&#226;ce &#224; l'aptitude propre &#224; l'oiseau - de ne pas la d&#233;vorer... ce qu'il aurait pu faire &lt;strong&gt;en plus&lt;/strong&gt; de lui refuser toute r&#233;compense :&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#034;Quoi ! ce n'est pas encore beaucoup&lt;br /&gt;
D'avoir de mon gosier retir&#233; votre cou ?&lt;br /&gt;
Allez, vous &#234;tes une ingrate ;&lt;br /&gt;
Ne tombez jamais sous ma patte.&#034;&lt;br /&gt;
Apr&#232;s tout, n'est-il pas aussi magnanime que le Lion qui &#233;pargne le Rat ?&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	Ainsi se referme le cercle sur les personnages de La Fontaine : en refusant d'aider autrui, ils se privent d'alli&#233;s &#233;ventuels pour l'avenir ; acceptant, ils misent aveugl&#233;ment sur leur reconnaissance, soit par na&#239;vet&#233; - mais, bern&#233;s une fois, on ne les y reprendra sans doute plus -, soit en toute conscience et sachant combien cette reconnaissance est improbable. &#8220; &lt;i&gt;Il appara&#238;t&lt;/i&gt;, &#233;crit Spinoza,&lt;i&gt; que les hommes sont largement plus dispos&#233;s &#224; la Vengeance, qu'&#224; rendre un bienfait &#8221; &lt;/i&gt; (&lt;i&gt;&#201;thique&lt;/i&gt;, III, 41, Scolie). L'&#194;ne devait aider le Chien, car la gratitude de ce dernier &#233;tait hautement contingente, mais sa vengeance, en cas de refus, assur&#233;e.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	Les deux seules Fables sans ingratitude sont finalement &lt;i&gt;Le Lion et le Rat&lt;/i&gt; et &lt;i&gt;La Colombe et la Fourmi&lt;/i&gt;. Leur caract&#232;re utopique ne cesse donc de s'affirmer, puisque chacun des deux partenaires de l'aide r&#233;ciproque s'y montre d'une vertu tout &#224; fait exceptionnelle ; le premier sait accorder son secours sans y trouver d'int&#233;r&#234;t imm&#233;diat, m&#234;me en prenant sur lui, le second sait rendre le bienfait re&#231;u, lui aussi en payant de sa personne : le Rat aurait bien pu ne pas se d&#233;placer pour venir lib&#233;rer le Lion des filets, sans compter les efforts fournis pour les ronger.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	Mais il y a &#233;videmment plus : le Rat avait m&#234;me un int&#233;r&#234;t tr&#232;s fort &#224; laisser le Lion dans les filets, afin que l'Homme le tue et le d&#233;barrasse ainsi d'un ennemi mortel, auquel il n'avait &#233;chapp&#233; une fois que par miracle. Pourquoi le Rat serait-il moins ingrat que tous les autres ? Pourquoi, seul avec la Fourmi, retourne-t-il le bienfait dont il a profit&#233; auparavant, alors que rien ne l'y oblige et qu'il pourrait au contraire, en laissant p&#233;rir son cr&#233;ancier, effacer toute dette ? Na&#239;vet&#233; ? Je ne crois pas, car le Rat de La Fontaine est un personnage fort avis&#233;. Quant &#224; un v&#233;ritable sens moral, on n'y croit plus maintenant : la g&#233;n&#233;rosit&#233; et la reconnaissance, que postulaient les deux Fables du Livre II, ont fait long feu l'une comme l'autre. Il doit donc exister une autre raison et La Fontaine, en effet, la donne ailleurs, dans &lt;i&gt;Le Chat et le Rat&lt;/i&gt; (VIII, 22).&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	Comme le Lion, le Chat tombe ici dans des filets tendus par l'Homme ; comme le premier Rat, un second a les moyens de le d&#233;gager, ou peut le laisser p&#233;rir. &#201;videmment, ce nouveau Rat n'a, lui, rien &#224; rendre au Chat, car il n'a surv&#233;cu jusque-l&#224; qu'en &#233;vitant ses griffes ; la matoiserie pure du Chat a remplac&#233; la magnanimit&#233; royale du Lion, que le Livre II glorifiait ou esp&#233;rait encore. La Fontaine r&#233;&#233;crit donc &lt;i&gt;Le Lion et le Rat&lt;/i&gt; et, ayant pris acte de la r&#233;alit&#233; de l'ingratitude, il cherche ici une raison pour laquelle un Rat viendrait en aide &#224; un F&#233;lin !&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	La na&#239;vet&#233;, de fait, se voit exclue, bien que le Chat essaie d'en jouer :&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Et mon Chat de crier, et le Rat d'accourir,&lt;br /&gt;
L'un plein de d&#233;sespoir, et l'autre plein de joie.&lt;br /&gt;
Il voyait dans les lacs son mortel ennemi.&lt;br /&gt;
Le pauvre Chat dit : &#034;Cher ami,&lt;br /&gt;
Les marques de ta bienveillance&lt;br /&gt;
Sont communes &#224; mon endroit :&lt;br /&gt;
Viens m'aider &#224; sortir du pi&#232;ge o&#249; l'ignorance&lt;br /&gt;
M'a fait tomber. C'est &#224; bon droit&lt;br /&gt;
Que seul entre les tiens par amour singuli&#232;re&lt;br /&gt;
Je t'ai toujours choy&#233;, t'aimant comme mes yeux.&lt;br /&gt;
Je n'en ai point regret, et j'en rends gr&#226;ce aux Dieux.&lt;br /&gt;
J'allais leur faire ma pri&#232;re ;&lt;br /&gt;
Comme tout d&#233;vot Chat en use les matins.&lt;br /&gt;
Ce r&#233;seau me retient ; ma vie est entre tes mains :&lt;br /&gt;
Viens dissoudre ces n&#339;uds.&#034;&lt;/i&gt;&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A ce discours proprement tartuffesque, le Rat r&#233;pond, non sans ironie : &#8220; &lt;i&gt;Et quelle r&#233;compense En aurai-je ? &#8221;&lt;/i&gt; Le premier bienfait, &#224; nouveau, n'est pas accord&#233;, car celui qui en a la possibilit&#233; n'y a aucun int&#233;r&#234;t : quel bien futur le Rat peut-il attendre, du Chat en personne, qui serait sup&#233;rieur &#224; celui de voir son &lt;i&gt;mortel ennemi&lt;/i&gt; p&#233;rir tout de suite ? Le refus d'aide de l'&#194;ne &#233;tait une erreur, caus&#233;e par la passion de la gourmandise, mais le refus du Rat para&#238;t hautement rationnel. Comment lui demander par exemple d'avoir piti&#233; ? &lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	Il refuse donc l'offre du Chat, manger la Belette et le Hibou, qui logent &#233;galement l&#224; et menacent la vie du Rat, en &#233;change de sa propre lib&#233;ration :&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt; ...&#034;Idiot !&lt;br /&gt;
Moi ton lib&#233;rateur ? Je ne suis pas si sot.&#034;&lt;br /&gt;
Puis il s'en va vers sa retraite.&lt;br /&gt;
La Belette &#233;tait pr&#232;s du trou.&lt;br /&gt;
Le Rat grimpe plus haut ; il y voit le Hibou :&lt;br /&gt;
Dangers de toutes parts ; le plus pressant l'emporte.&lt;br /&gt;
Rongemaille retourne au Chat, et fait en sorte&lt;br /&gt;
Qu'il d&#233;tache un cha&#238;non, puis un autre, et puis tant&lt;br /&gt;
Qu'il d&#233;gage enfin l'hypocrite.&lt;/i&gt;&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Finalement donc, le Rat du Livre VIII semble donner foi &#224; la promesse de gratitude du Chat et sauve la vie de son ennemi comme celui du Livre II. Mais la r&#233;p&#233;tition est en v&#233;rit&#233; un complet renversement des valeurs : sans la pr&#233;sence, nouvelle, du Hibou et de la Belette, le Rat aurait laiss&#233; le Chat &#224; l'Homme, comme le premier aurait d&#251; le faire pour le Lion... Son refus initial est rationnel, mais, rationnellement aussi, il voit ensuite que la mort du Chat aggraverait paradoxalement sa situation : les deux autres pr&#233;dateurs, n'&#233;tant plus eux-m&#234;mes sous la menace du Chat, lui feraient une chasse bien plus pressante. La Fontaine peut donc plagier sa Fable du &lt;i&gt;Lion et le Rat &lt;/i&gt; et montrer &#224; nouveau le sauvetage du &#034;puissant&#034; F&#233;lin par le &#034;faible&#034; Rongeur : la signification a chang&#233; ; &#8220; &lt;i&gt;il d&#233;gage enfin l'hypocrite &#8221;.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'homme para&#238;t en cet instant.&lt;br /&gt;
Les nouveaux alli&#233;s prennent tous deux la fuite.&lt;br /&gt;
A quelque temps de l&#224;, notre Chat vit de loin&lt;br /&gt;
Son Rat qui se tenait &#224; l'erte et sur ses gardes.&lt;br /&gt;
&#034;Ah ! mon fr&#232;re, dit-il, viens m'embrasser ; ton soin&lt;br /&gt;
Me fait injure ; tu regardes&lt;br /&gt;
Comme ennemi ton alli&#233;.&lt;br /&gt;
Penses-tu que j'aie oubli&#233;&lt;br /&gt;
Qu'apr&#232;s Dieu je te dois la vie ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; Et moi, reprit le Rat, penses-tu que j'oublie&lt;br /&gt;
Ton naturel ? aucun trait&#233;&lt;br /&gt;
Peut-il forcer un Chat &#224; la reconnaissance ?&lt;br /&gt;
S'assure-t-on sur l'alliance&lt;br /&gt;
Qu'a faite la n&#233;cessit&#233; ?&#034;&lt;/i&gt;&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le Chat n'a donc pas eu l'occasion de manger la Belette et le Hibou, comme il l'avait promis, r&#233;ciproquement. L'aurait-il fait ? Oui certainement, mais certainement pas pour le bien du Rat, qu'il d&#233;sire manger maintenant, &#224; d&#233;faut des deux autres. L'ingratitude est ici chose acquise, mais son degr&#233;, lui, ne cesse de cro&#238;tre : le Chat veut manger son sauveur, comme dans ce que j'appellerai les secondes Fables de l'ingratitude, telles que &lt;i&gt;Le Cerf et la Vigne&lt;/i&gt; (V, 15),&lt;i&gt; Le Villageois et le Serpent&lt;/i&gt; (VI, 13) et surtout une des derni&#232;res Fables, d&#233;sabus&#233;e mais superbe, &lt;i&gt;La For&#234;t et le B&#251;cheron&lt;/i&gt; (XII, 16) ; dans toutes celles-ci, l'ingrat ne rend aucunement le bien re&#231;u, comme d&#233;j&#224; dans &lt;i&gt;Le Renard et le Bouc&lt;/i&gt;, &lt;i&gt;Le Loup et la Cigogne&lt;/i&gt; ou &lt;i&gt;Le Singe et le Chat&lt;/i&gt;, mais tue m&#234;me son bienfaiteur, ou tente de le faire, afin d'en tirer un profit plus grand encore : Le Cerf et le Serpent en sont punis et meurent &#224; leur tour, pas le B&#251;cheron..&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	Une troisi&#232;me fois donc, le Rat s'est montr&#233; rationnel ; il &#233;chappe au pi&#232;ge verbal du Chat, comme lorsqu'il avait d'abord refus&#233; de le d&#233;gager, avant de comprendre dans un second temps que tel &#233;tait pourtant son int&#233;r&#234;t. A aucun moment de la Fable, le Chat n'aide le Rat ; mais &#224; proprement parler, le Rat n'aide jamais le Chat non plus : il ne lui sauve pas la vie parce qu'il esp&#232;re quelque bienfait en retour, mais parce que, malheureusement, le Chat vivant se r&#233;v&#232;le un moindre mal. Le Rat, en r&#233;alit&#233;, s'aide lui-m&#234;me, &#224; trois reprises, par sa prudence ; simplement, cette prudence est contraire aux int&#233;r&#234;ts du Chat la premi&#232;re et la derni&#232;re fois, et se trouve leur co&#239;ncider en une occasion. C'est la seule entraide qu'on ait rencontr&#233; dans les &lt;strong&gt;Fables&lt;/strong&gt;, mais elle est d&#233;risoire : la solitude des personnages de La Fontaine est devenue radicale.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Spinoza traite de l'&#233;change des bienfaits, c'est-&#224;-dire de l'aide r&#233;ciproque, aux Propositions 70 et 71 de la Quatri&#232;me Partie de l'&lt;strong&gt;Ethique&lt;/strong&gt; : il s'agit dans tout ce passage de construire un mod&#232;le g&#233;n&#233;ral de l'homme libre, vivant sous la conduite de la raison, cette vertu parfaite et id&#233;ale se fondant sur la compr&#233;hension des affects par leurs causes. Ainsi, la Troisi&#232;me Partie a montr&#233; que les hommes, soumis aux passions, sont plus dispos&#233;s &#224; rendre un m&#233;fait qu'un bienfait, cette asym&#233;trie entre vengeance et gratitude ayant pour racine commune l'orgueil (cf. &#224; nouveau III, 41, Scolie et les Propositions 39 &#224; 42). Spinoza en d&#233;duit, au Scolie de la Proposition IV, 71, que &#8220; &lt;i&gt;la reconnaissance qu'ont les uns avec les autres les hommes men&#233;s par le d&#233;sir aveugle est le plus souvent un commerce (&#8220; mercatura &#8221;), autrement dit un pi&#232;ge (&#8220; aucupium &#8221;), plut&#244;t que de la reconnaissance &#8221;&lt;/i&gt; ; il peut y avoir au mieux &#233;change de bienfaits, l'ingratitude n'&#233;tant pas en elle-m&#234;me un affect selon Spinoza, mais il s'agit pr&#233;cis&#233;ment d'un n&#233;goce, o&#249; chacun s'efforce de donner pour recevoir, avec le meilleur rapport possible entre l'aide accord&#233;e &#224; autrui et celle obtenue r&#233;ciproquement : rien de surprenant en effet &#224; ce qu'on ne rende pas service &#224; celui qu'on pense inutile... C'est pourquoi, selon la Proposition IV, 70 d&#233;j&#224;, l'homme libre doit autant que possible d&#233;cliner les bienfaits des ignorants, puisque ce ne sont proprement que des cadeaux empoisonn&#233;s. Mais entre les hommes libres eux-m&#234;mes, tout est diff&#233;rent : eux, &#8220; &lt;i&gt;seuls, sont tr&#232;s reconnaissants les uns envers les autres &#8221;&lt;/i&gt; (Prop. 71) ; qu'est-ce &#224; dire ? Les hommes libres, &#224; l'inverse exactement des ignorants, font-ils assaut de bienfaits r&#233;ciproques, &#224; l'instar des deux amis de la Fontaine ? La raison conduit-elle &#224; trouver de la joie dans celle d'autrui ? (On voit en particulier comment Spinoza pourrait retrouver ici le grand mod&#232;le de l'amiti&#233; vertueuse, fond&#233; par Aristote et qui habite aussi la Fable des &lt;i&gt;Deux Amis&lt;/i&gt;). Pour r&#233;pondre &#224; cette question, on doit envisager la possibilit&#233; de la troisi&#232;me forme d'aide, organique, puisqu'elle constituerait elle-m&#234;me l'union la plus parfaite des individus, comme en un seul. Mais on peut d&#233;j&#224; penser que l'entraide, &#224; nouveau, fournirait au moins un interm&#233;diaire possible entre l'&#233;change de bienfaits tel que le pratiquent les ignorants et la gratitude parfaite des hommes libres : en effet, elle n'est d&#233;j&#224; plus un &#233;change, m&#234;me si elle maintient encore chacun dans la recherche de son int&#233;r&#234;t propre, dans la mesure o&#249; celle-ci co&#239;ncide avec l'effort propre d'autrui ; mais la libert&#233; ou la raison consistent-elles pour Spinoza &#224; en sortir ? Aucunement. Si l'aide organique devait se r&#233;v&#233;ler impossible et/ou imaginaire, ce serait alors l'entraide qui constituerait l'id&#233;al &#224; d&#233;velopper.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; &lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;III. L'aide organique, mythe ou r&#233;alit&#233; ?&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt; &lt;i&gt;1) Les Membres et l'Estomac (III, 2)&lt;/i&gt; &lt;/strong&gt;&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	Le fil de la royaut&#233; relie cette Fable clairement au &lt;i&gt;Lion et le Rat&lt;/i&gt; : celle-ci pr&#233;tendait enseigner au Dauphin la n&#233;cessit&#233; de la cl&#233;mence, &lt;i&gt;Les Membres et l'Estomac&lt;/i&gt; s'adresse inversement aux sujets, car ce sont eux qui risquent maintenant de manquer &#224; leur devoir. Si le Roi doit savoir faire gr&#226;ce, et un tel geste est par nature exceptionnel, les autres corps de l'&#201;tat ne sauraient ignorer ses fonctions quotidiennes. Or, pour montrer le r&#233;gime parfait de l'&#201;tat, La Fontaine recourt &#034;naturellement&#034; au mod&#232;le de l'organisme :&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Je devais par la Royaut&#233;&lt;br /&gt;
Avoir commenc&#233; mon ouvrage.&lt;br /&gt;
A la voir d'un certain c&#244;t&#233;,&lt;br /&gt;
Messer Gaster en est l'image.&lt;br /&gt;
S'il a quelque besoin, tout le corps s'en ressent.&lt;/i&gt;&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les sujets et le Roi sont comme les Membres et l'Estomac, c'est-&#224;-dire forment une association qui n'a jamais commenc&#233; et qui, par cons&#233;quent, ne saurait se dissoudre. L'organisme, en effet, n'a pas de commencement, en ce sens que ses parties n'ont pas exist&#233; d'abord s&#233;par&#233;ment, avant de s'unir : elles n'en auraient pas &#233;t&#233; capables, car chacune a besoin de toutes les autres pour subsister. L'aide organique est pour ses partenaires une nature, toujours d&#233;j&#224; l&#224;, alors que l'aide r&#233;ciproque n'&#233;tait jamais qu'un &#233;v&#233;nement.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	C'est bien au contraire la crise qui fait ici &#233;v&#233;nement : l'organisme ou l'Etat tombe malade, d'asth&#233;nie, lorsque l'une ou plusieurs de ses parties cessent de remplir leur fonction propre. Les Membres, ayant toujours &#233;t&#233; Parties du Tout, n'ont pas conscience de ce qu'ils sont et r&#234;vent d'une existence nouvelle - le caract&#232;re b&#233;nin de la maladie y est donc inscrit d&#232;s l'origine, puisqu'elle na&#238;t de la perfection m&#234;me de l'union organique : tout, ou plut&#244;t &lt;i&gt;les Mutins&lt;/i&gt;, rentrera dans l'ordre, car il ne peut en &#234;tre autrement - :&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;De travailler pour lui les Membres se lassant,&lt;br /&gt;
Chacun d'eux r&#233;solut de vivre en Gentilhomme,&lt;br /&gt;
Sans rien faire, all&#233;guant l'exemple de Gaster.&lt;br /&gt;
&#034;Il faudrait, disaient-ils, sans nous, qu'il v&#233;c&#251;t d'air :&lt;br /&gt;
Nous suons, nous peinons, comme b&#234;tes de somme.&lt;br /&gt;
Et pour qui ? Pour lui seul : nous n'en profitons pas.&lt;br /&gt;
Notre soin n'aboutit qu'&#224; fournir ses repas.&lt;br /&gt;
Ch&#244;mons : c'est un m&#233;tier qu'il veut nous faire apprendre.&#034;&lt;br /&gt;
Ainsi dit, ainsi fait. Les Mains cessent de prendre,&lt;br /&gt;
Les Bras d'agir, les Jambes de marcher.&lt;br /&gt;
Tous dirent &#224; Gaster qu'il en all&#226;t chercher.&lt;br /&gt;
&lt;/i&gt;Les Membres croient que l'Estomac, inactif, se contente de consommer ce qu'eux-m&#234;mes lui apportent, sans jamais rendre quelque service en retour ; leur s&#233;cession leur prouvera le contraire :&lt;br /&gt;
&lt;i&gt;Ce leur fut une erreur dont ils se repentirent.&lt;br /&gt;
Bient&#244;t les pauvres gens tomb&#232;rent en langueur ;&lt;br /&gt;
Il ne se forma plus de nouveau sang au c&#339;ur :&lt;br /&gt;
Chaque membre en souffrit ; les forces se perdirent ;&lt;br /&gt;
Par ce moyen, les Mutins virent&lt;br /&gt;
Que celui qu'ils croyaient oisif et paresseux,&lt;br /&gt;
A l'int&#233;r&#234;t commun contribuait plus qu'eux.&lt;/i&gt;&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'aide organique est &lt;strong&gt;toujours d&#233;j&#224; r&#233;ciproque&lt;/strong&gt; : loin de garder pour lui l'aliment qu'il recevait, l'Estomac le redistribuait, mais sous une autre forme, du sang neuf, et par l'interm&#233;diaire du c&#339;ur ; c'est ce qui a tromp&#233; les Membres.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	Qu'est-ce qu'une partie d'un tout organique ? La Fontaine en fait voir ses deux caract&#233;ristiques essentielles, jamais disjointes : chaque partie est incapable de subsister ind&#233;pendamment des autres, comme celles-ci ont absolument besoin d'elle. Certes, l'organisme de la Fable, parce qu'il doit &#234;tre monarchique, est hi&#233;rarchis&#233; : l'Estomac s'y r&#233;v&#232;le central en ce qu'il alimente toutes les autres parties &#224; la fois, tandis qu'un simple Membre n'a pas commerce avec chaque autre Membre, voire n'est rattach&#233; directement qu'&#224; l'Estomac m&#234;me :&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Ceci peut s'appliquer &#224; la grandeur royale :&lt;br /&gt;
Elle re&#231;oit et donne, et la chose est &#233;gale.&lt;br /&gt;
Tout travaille pour elle, et r&#233;ciproquement&lt;br /&gt;
Tout tire d'elle l'aliment.&lt;br /&gt;
Elle fait subsister l'Artisan de ses peines,&lt;br /&gt;
Enrichit le Marchand, gage le Magistrat,&lt;br /&gt;
Maintient le Laboureur, donne paye au Soldat ;&lt;br /&gt;
Distribue en cent lieux ses gr&#226;ces souveraines ;&lt;br /&gt;
Entretient seule tout l'&#201;tat.&lt;/i&gt;&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Chez La Fontaine comme chez Hobbes, le Souverain a pour fonction fondamentale d'unifier les diff&#233;rents &#233;l&#233;ments de la soci&#233;t&#233;, corporations ou individus, en un seul et m&#234;me corps ; certes, dans la gravure qui ouvre le &lt;i&gt;L&#233;viathan&lt;/i&gt;, l'unit&#233; de l'&#201;tat consiste en sa t&#234;te, c'est-&#224;-dire dans l'unicit&#233; de la volont&#233; souveraine - l&#224; aussi, donc, le Souverain sera id&#233;alement un Monarque -, &#224; laquelle tous les sujets ob&#233;issent conjointement. En pr&#233;f&#233;rant un mod&#232;le &#034;gastrique&#034;, La Fontaine introduit lui dans l'&#201;tat une r&#233;elle r&#233;ciprocit&#233; : le chef de l'Etat hobbesien, au sens corporel du mot &lt;i&gt;chef&lt;/i&gt;, est un centre d'o&#249; partent des commandements, l'Estomac royal de La Fontaine se situe au milieu d'un syst&#232;me d'&#233;changes centrip&#232;tes autant que centrifuges. Voil&#224; transpos&#233; dans le champ &#233;conomique l'organicisme politique du &lt;i&gt;L&#233;viathan&lt;/i&gt;.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	Mais une autre signification s'impose, de mani&#232;re irr&#233;pressible : car si la Fable des &lt;i&gt;Pieds et l'Estomac&lt;/i&gt; existe d&#233;j&#224; chez &#201;sope, La Fontaine reprend le nom de Messer Gaster &#224; Rabelais (&lt;i&gt;Quart Livre&lt;/i&gt;, Ch. LVII et suivants), qui, tout en se r&#233;f&#233;rant lui-m&#234;me &#224; &#201;sope, donne au personnage un relief - si l'on peut dire - et une puissance accrus : &#8220; &lt;i&gt;Je vous certifie que au mandement de Messer Gaster tout le Ciel tremble, toute la Terre branle. Son mandement est nomm&#233;&lt;/i&gt;&lt;strong&gt; &lt;i&gt; faire le fault&lt;/i&gt; &lt;/strong&gt; &lt;i&gt;, sans d&#233;lai, ou mourir &#8221;&lt;/i&gt;. La &lt;i&gt;trippe&lt;/i&gt; m&#232;ne le monde, dit Rabelais. Or Messer Gaster a beaucoup de l'ogre, du roi qui d&#233;vore les biens de ses sujets, sinon leurs personnes m&#234;mes. Ainsi, apr&#232;s une &#233;num&#233;ration animali&#232;re, scand&#233;e par le refrain &lt;i&gt;Et tout pour la trippe&lt;/i&gt;, puisque tous ces &#234;tres ob&#233;issent au Ventre, Rabelais en vient aux hommes, qui cherchent &#233;galement &#224; nourrir leur Ma&#238;tre, d'autres hommes aussi bien : &#8220; &lt;i&gt;Bref est tant &#233;norme, que en sa rage il mange tous, b&#234;tes et gens, comme fut vuentreles Vascons,lorsque Q. Metellus les assi&#233;geait par les Guerres Sertorianes ; entreles Saguntins assi&#233;g&#233;s par Hannibal : entre les Juifs assi&#233;g&#233;s par les Romains : six cents autres. Et tout pour la trippe &#8221; . &lt;/i&gt;Voil&#224; Gaster cannibale, ce que confirmera, au Chapitre suivant, la description des &lt;i&gt;Gastrol&#226;tres&lt;/i&gt;.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	Ce n'est plus alors de la gravure hobbesienne qui ouvre le &lt;strong&gt;L&#233;viathan&lt;/strong&gt; qu'il faut rapprocher la Fable de La Fontaine, mais, plus tard, d'une gravure rabelaisienne dessin&#233;e par Daumier contre Louis-Philippe, intitul&#233;e &lt;i&gt;Gargantua&lt;/i&gt; et que Philipon, le directeur de la revue qui la publia, d&#233;crivait ainsi : &#8220; M. Gargantua est un &#233;norme gaillard qui avale et dig&#232;re fort bien un budget au naturel, et qui le rend imm&#233;diatement en secr&#233;tions de fort bonne odeur &#224; la cour en croix, rubans, brevets, etc. &#8221; (Daumier fut condamn&#233; &#224; six mois de prison, outre l'amende...) &lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	Le personnage du Roi Gaster est donc lourd d'un sens anti-monarchique que La Fontaine feint d'ignorer : sa candeur lui permet d'offrir au Monarque, en mimant de le glorifier, une Fable parfaitement ironique. Et voici encore un autre amateur de cette ironie gargantuesque : &#8220; &lt;i&gt;Bien loin qu'un roi fournisse &#224; ses sujets leur subsistance, il ne tire la sienne que d'eux ; et, selon Rabelais, un roi ne vit pas de peu. Les sujets donnent donc leur personne, &#224; condition qu'on prendra aussi leur bien ? Je ne vois pas ce qu'il leur reste en r&#233;alit&#233; &#8221; &lt;/i&gt;(Rousseau, &lt;i&gt;Du Contrat Social&lt;/i&gt;, I, 4).&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	Enfin, il est une autre Fable qui vient perturber l'image organique et le fonctionnement (trop) parfait de l'&#201;tat imagin&#233;s par &lt;i&gt;Les Membres et l'Estomac&lt;/i&gt; : &lt;i&gt;Le Jardinier et son Seigneur&lt;/i&gt;.&lt;br /&gt; &lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt; &lt;i&gt;2) Le Jardinier et son Seigneur (IV, 4)&lt;/i&gt; &lt;/strong&gt;&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	Comme souvent chez La Fontaine, l'analogie entre les deux Fables, nullement signal&#233;e, se r&#233;v&#232;le pourtant exacte : la &lt;i&gt;grandeur royale&lt;/i&gt;, disait la premi&#232;re, &lt;i&gt;Maintient le Laboureur, donne paye au Soldat, (...) Entretient seule tout l'Etat&lt;/i&gt; , et ici, en effet, le Jardinier fait appel &#224; la puissance militaire ou polici&#232;re de son Seigneur afin que celui-ci chasse de son potager un Li&#232;vre parasite. Mais ce &#034;service d'ordre&#034; co&#251;tera au sujet un prix exorbitant : si le Roi-Gaster se faisait nourrir par les Membres auxquels il donnait puissance et unit&#233;, le Seigneur pille son Jardinier.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	Il faut lire toute la Fable, commen&#231;ant par la description minutieuse de ce v&#233;ritable Jardin d'Eden, dont le Li&#232;vre ne &lt;i&gt;trouble la f&#233;licit&#233;&lt;/i&gt; que marginalement, jusqu'&#224; sa mise &#224; sac, comme de la maisonn&#233;e enti&#232;re, par le Prince et ses sbires ; La Fontaine les montre proprement comme des soudards qui &#034;vivraient sur le pays&#034;, violant, volant, et abandonnant enfin un lieu d&#233;vast&#233;, pour aller poursuivre leurs exactions ailleurs :&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Le Li&#232;vre &#233;tait g&#238;t&#233; dessous un ma&#238;tre chou :&lt;br /&gt;
On le qu&#234;te, on le lance ; il s'enfuit par un trou,&lt;br /&gt;
Non pas trou, mais trou&#233;e, horrible et large plaie&lt;br /&gt;
Que l'on fit &#224; la pauvre haie&lt;br /&gt;
Par ordre du Seigneur : car il e&#251;t &#233;t&#233; mal&lt;br /&gt;
Qu'on n'e&#251;t pu du jardin sortir tout &#224; cheval.&lt;br /&gt;
Le bon homme disait : &#034;Ce sont l&#224; jeux de Prince&#034;.&lt;br /&gt;
Mais on le laissait dire.&lt;/i&gt;&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;(La suite du proverbe dit en effet : &#034;...qui ne plaisent qu'&#224; ceux qui les font&#034;)&lt;br /&gt;
Cette &lt;i&gt;horrible et large plaie&lt;/i&gt; nous ram&#232;ne &#224; l'organicisme, mais pour en signifier l'&#233;chec : le Seigneur est pour ses sujets un corps &#233;tranger - bien pire que le Li&#232;vre - et, loin qu'ils forment ensemble une totalit&#233; dans laquelle chacun remplirait sa fonction propre, il les agresse et les blesse. Le seul corps organique &#233;tait la maisonn&#233;e du Jardinier, sph&#232;re priv&#233;e initialement heureuse ; l'intervention du Ma&#238;tre ne constitue, elle, qu'une violence ext&#233;rieure qui met &#224; mal l'int&#233;grit&#233; de ce domaine.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	C'est peut-&#234;tre l&#224; une des plus belles le&#231;ons politiques et morales de La Fontaine, &#233;galement par la tonalit&#233; &#224; la fois grave et comique de la Fable : on viole, ou peu s'en faut, la fille du Jardinier, on mange et boit tout ce qu'il poss&#233;dait - que fait d'autre Tartuffe chez Orgon ? - et, enfin, on saccage le Jardin sans m&#234;me attraper le Li&#232;vre ; le scandale est tellement &#233;norme que l'on ne peut s'emp&#234;cher d'en sourire.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt; ... et les chiens, et les Gens&lt;br /&gt;
Firent plus de d&#233;g&#226;t en une heure de temps&lt;br /&gt;
Que n'en auraient fait en cent ans&lt;br /&gt;
Tous les Li&#232;vres de la Province.&lt;/i&gt;&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si le Jardinier tient d'Adam, le Serpent diabolique n'est d&#233;finitivement pas le Li&#232;vre, parasite b&#233;nin, mais le Seigneur, souverain pr&#233;dateur. Le p&#233;ch&#233; originel du &lt;i&gt;bon homme&lt;/i&gt; est de n'avoir pas continu&#233; &#224; vivre cach&#233; et heureux au Jardin : l'attitude politique de La Fontaine est d&#233;finitivement &#233;picurienne.&lt;br /&gt; &lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	Je conclus donc que La Fontaine ne croit pas au fonctionnement organique de l'Etat, qui dissimule en r&#233;alit&#233; une aide r&#233;ciproque, si l'on peut encore l'appeler par ce nom, tant les &#034;bienfaits&#034; &#233;chang&#233;s sont d&#233;s&#233;quilibr&#233;s : le Jardinier et son Seigneur avaient pass&#233; un contrat (cf. leur dialogue initial, que conclut ainsi le vers 19 : &#8220; &lt;i&gt;La partie ainsi faite, il vient avec ses gens &#8221;)&lt;/i&gt; , mais de dupes, parce que l'absolue sup&#233;riorit&#233; de l'un l'autorise &#224; fixer seul le prix que paiera l'autre. C'est cette totale in&#233;galit&#233; des forces que vise &#224; masquer et &#224; l&#233;gitimer le discours politique de la totalit&#233; : en termes spinoziens, le commerce des bienfaits est devenu pillage, unilat&#233;ral ; n'est-ce pas encore pire ?.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	Voici donc, pour finir, quelques suggestions sur l'attitude de Spinoza face &#224; l'organicisme : d'abord, &#034;bien s&#251;r&#034;, il n'est pas davantage dupe de ce mod&#232;le que ne l'est La Fontaine ; pourtant, il l'utilise philosophiquement, comme on l'a vu dans le Scolie de IV, 18, ou encore dans le &lt;i&gt;Trait&#233; Politique&lt;/i&gt;, o&#249; le pouvoir souverain dans l'&#201;tat est plusieurs fois compar&#233; dans l'&#201;tat &#224; l'esprit d'un individu. Pourquoi donc n'est-ce qu'une image ? Parce que l'organisme lui-m&#234;me ne serait pas pour Spinoza un tout parfait, parfaitement ajust&#233; et harmonieux, mais rel&#232;verait au contraire d&#233;j&#224; de l'entraide ; ainsi, loin de refuser simplement l'application &#224; l'&#201;tat - ou &#224; tout autre assemblage humain : amour, amiti&#233;, famille...- du mod&#232;le organique comme le fait La Fontaine, Spinoza contesterait le mod&#232;le lui-m&#234;me et penserait au contraire tous les individus, du corps humain jusqu'&#224; leurs compositions &#233;thiques ou politiques, comme ce qu'ils sont r&#233;ellement, &#224; savoir des entraides entre leurs parties ou membres. C'est souligner &#224; nouveau l'importance de la construction, &#224; la suite de la Proposition II, 13 de l'&lt;i&gt;Ethique&lt;/i&gt;, de ce concept spinozien de l'individu.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_ps'&gt;&lt;p&gt;Source : S&#233;minaire de P. Macherey, Lille-3 ; &lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;a href=&#034;http://www.univ-lille3.fr/recherche/set/sem/Babin.html&#034; class=&#034;spip_url spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;http://www.univ-lille3.fr/recherche...&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
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