<?xml 
version="1.0" encoding="utf-8"?><?xml-stylesheet title="XSL formatting" type="text/xsl" href="https://caute.lautre.net/spip.php?page=backend.xslt" ?>
<rss version="2.0" 
	xmlns:dc="http://purl.org/dc/elements/1.1/"
	xmlns:content="http://purl.org/rss/1.0/modules/content/"
	xmlns:atom="http://www.w3.org/2005/Atom"
>

<channel xml:lang="fr">
	<title>Caute@lautre.net</title>
	<link>https://www.caute.lautre.net/</link>
	<description>Philosophie classique et philosophie contemporaine. Pr&#233;paration au baccalaur&#233;at. Conf&#233;rences et &#233;missions audios de philosophie. Ranci&#232;re, Birnbaum, Matheron, Althusser, Deleuze, Epicure. Mat&#233;rialisme et philosophie.</description>
	<language>fr</language>
	<generator>SPIP - www.spip.net</generator>
	<atom:link href="https://caute.lautre.net/spip.php?id_mot=9&amp;page=backend" rel="self" type="application/rss+xml" />

	<image>
		<title>Caute@lautre.net</title>
		<url>https://caute.lautre.net/local/cache-vignettes/L144xH25/siteon0-61142.png?1772222329</url>
		<link>https://www.caute.lautre.net/</link>
		<height>25</height>
		<width>144</width>
	</image>



<item xml:lang="fr">
		<title>Th&#233;orie et jeu du Duende</title>
		<link>https://caute.lautre.net/Theorie-et-jeu-du-Duende</link>
		<guid isPermaLink="true">https://caute.lautre.net/Theorie-et-jeu-du-Duende</guid>
		<dc:date>2006-10-23T22:00:00Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Garcia Lorca, Federico</dc:creator>


		<dc:subject>duende</dc:subject>
		<dc:subject>art</dc:subject>
		<dc:subject>mort</dc:subject>
		<dc:subject>inspiration</dc:subject>
		<dc:subject>g&#233;nie</dc:subject>
		<dc:subject>muse</dc:subject>
		<dc:subject>ange</dc:subject>
		<dc:subject>forme</dc:subject>
		<dc:subject>cr&#233;ation</dc:subject>
		<dc:subject>invention</dc:subject>
		<dc:subject>po&#233;sie</dc:subject>
		<dc:subject>danse</dc:subject>
		<dc:subject>Nietzsche</dc:subject>

		<description>
&lt;p&gt;Depuis l'ann&#233;e. 1918, o&#249; je fus admis &#224; la R&#233;sidence des &#201;tudiants de Madrid, jusqu'&#224; 1928 o&#249; je la quittai une fois termin&#233;es mes &#233;tudes de Lettres et Philosophie, j'ai entendu, dans ce salon raffin&#233;, o&#249; accourait pour estomper sa frivolit&#233; de plage fran&#231;aise la vieille aristocratie espagnole, pr&#232;s d'un millier de conf&#233;rences. &lt;br class='autobr' /&gt;
Avec ma soif de vent et de soleil, je me suis tellement ennuy&#233; qu'&#224; la sortie, je me suis senti recouvert d'une cendre l&#233;g&#232;re qui tournait quasiment au poil &#224; (&#8230;)&lt;/p&gt;


-
&lt;a href="https://caute.lautre.net/-Garcia-Lorca-" rel="directory"&gt;Garcia Lorca&lt;/a&gt;

/ 
&lt;a href="https://caute.lautre.net/+-duende-+" rel="tag"&gt;duende&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://caute.lautre.net/+-art-+" rel="tag"&gt;art&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://caute.lautre.net/+-mort-+" rel="tag"&gt;mort&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://caute.lautre.net/+-inspiration-+" rel="tag"&gt;inspiration&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://caute.lautre.net/+-genie-+" rel="tag"&gt;g&#233;nie&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://caute.lautre.net/+-muse-+" rel="tag"&gt;muse&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://caute.lautre.net/+-ange-+" rel="tag"&gt;ange&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://caute.lautre.net/+-forme-+" rel="tag"&gt;forme&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://caute.lautre.net/+-creation-+" rel="tag"&gt;cr&#233;ation&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://caute.lautre.net/+-invention-+" rel="tag"&gt;invention&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://caute.lautre.net/+-poesie-19-+" rel="tag"&gt;po&#233;sie&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://caute.lautre.net/+-danse-+" rel="tag"&gt;danse&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://caute.lautre.net/+-Nietzsche-21-+" rel="tag"&gt;Nietzsche&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Depuis l'ann&#233;e. 1918, o&#249; je fus admis &#224; la R&#233;sidence des &#201;tudiants de Madrid, jusqu'&#224; 1928 o&#249; je la quittai une fois termin&#233;es mes &#233;tudes de Lettres et Philosophie, j'ai entendu, dans ce salon raffin&#233;, o&#249; accourait pour estomper sa frivolit&#233; de plage fran&#231;aise la vieille aristocratie espagnole, pr&#232;s d'un millier de conf&#233;rences.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Avec ma soif de vent et de soleil, je me suis tellement ennuy&#233; qu'&#224; la sortie, je me suis senti recouvert d'une cendre l&#233;g&#232;re qui tournait quasiment au poil &#224; gratter.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Non. Je ne veux pas voir entrer dans la salle ce terrible bourdon de l'ennui qui relie toutes les t&#234;tes par un fil t&#233;nu de sommeil, et met dans les yeux des auditeurs ses minuscules pelotons de pointes d'aiguilles.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Simplement, sur le registre qui dans ma voix po&#233;tique, ne conna&#238;t ni la lumi&#232;re du bois, ni les d&#233;tours de la cigu&#235;, ni les agneaux qui, d'un seul coup, deviennent des couteaux d'ironie, je vais tenter de vous donner une le&#231;on simple sur l'esprit secret de l'Espagne meurtrie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Celui qui se trouve sur la peau de taureau &#233;tendue entre le Jucar, le Guadalete, le Sil ou le Pisuerga (je ne veux pas m&#234;ler &#224; leur d&#233;bit les flots couleur crini&#232;re de lion agit&#233;s par le Plata), entend dire fr&#233;quemment : &#171; l&#224;, il y a du &lt;i&gt;duende&lt;/i&gt; &#187;. Manuel Torres, grand artiste issu du peuple andalou, disait &#224; quelqu'un qui chantait : &#171; Tu as de la voix, tu connais les styles, mais tu ne r&#233;ussiras jamais, car tu n'as pas de &lt;i&gt;duende&lt;/i&gt; &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans toute l'Andalousie, roche de Ja&#233;n et coquillage de Cadix, tout le monde parle constamment du &lt;i&gt;duende&lt;/i&gt; et sait le d&#233;couvrir d&#232;s qu'il appara&#238;t, avec un instinct tr&#232;s s&#251;r. Le &lt;i&gt;Lebrijano&lt;/i&gt;, merveilleux chanteur, cr&#233;ateur de la Debla, disait : &#171; Les jours o&#249; je chante avec du &lt;i&gt;duende&lt;/i&gt;, je ne crains personne &#187; ; et la vieille danseuse gitane &lt;i&gt;La Maiena&lt;/i&gt;, un jour o&#249; elle entendait jouer un fragment de Bach par Bra&#239;lowsky, s'exclama : &#171; Ol&#233; ! L&#224;, il y a du &lt;i&gt;duende&lt;/i&gt; ! &#187;. Ensuite, elle s'ennuya avec Gl&#252;ck, avec Brahms et avec Darius Milhaud. Et Manuel Torres, - je n'ai connu aucun homme avec autant de culture dans le sang, - dit, en &#233;coutant Manuel de Falla jouer lui-m&#234;me son &lt;i&gt;Nocturne du Generalife&lt;/i&gt;, cette phrase splendide : &#171; Tout ce qui a des sonorit&#233;s noires a du &lt;i&gt;duende&lt;/i&gt; &#187;. Et il n'y a rien de plus vrai.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ces sonorit&#233;s noires sont le myst&#232;re, les racines qui s'enfoncent dans le limon que nous connaissons tous, que nous ignorons tous, mais d'o&#249; nous parvient ce qui est la substance de l'art. Sonorit&#233;s noires, a dit l'homme du peuple espagnol, et l&#224;, il rejoint Goethe qui donne la d&#233;finition du &lt;i&gt;duende&lt;/i&gt; &#224; propos de Paganini : &#171; Pouvoir myst&#233;rieux que chacun ressent et qu'aucun philosophe ne peut expliquer &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ainsi donc, le &lt;i&gt;duende&lt;/i&gt; est un pouvoir et non un faire, c'est une lutte et non une pens&#233;e. J'ai entendu un vieux ma&#238;tre guitariste affirmer : &#171; le &lt;i&gt;duende&lt;/i&gt; n'est pas dans la gorge ; le &lt;i&gt;duende&lt;/i&gt; monte en dedans depuis la plante des pieds &#187;. C'est-&#224;-dire qu'il n'est pas question de moyens, mais de v&#233;ritable style de vie ; c'est-&#224;-dire de sang ; c'est-&#224;-dire de tr&#232;s vieille culture, de cr&#233;ation active.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce &#171; pouvoir myst&#233;rieux que chacun ressent et qu'aucun philosophe ne peut expliquer &#187; est, en somme, l'esprit de la terre, ce m&#234;me &lt;i&gt;duende&lt;/i&gt; embrassant le c&#339;ur de Nietzsche qui le cherchait sans le trouver dans ses formes ext&#233;rieures sur le pont du Rialto ou dans la musique de Bizet, parce qu'il ne savait pas que le &lt;i&gt;duende&lt;/i&gt; qu'il poursuivait, avait saut&#233; des Grecs myst&#233;rieux pour venir chez les danseuses de Cadix, ou dans le cri d&#233;gorg&#233;, dyonisiaque, de la s&#233;guirilla de Silverio.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ainsi, il ne faut pas confondre le &lt;i&gt;duende&lt;/i&gt; avec le d&#233;mon th&#233;ologique du doute, auquel Luther, dans un sentiment bacchique, jeta un flacon d'encre &#224; Nuremberg, ni avec le diable catholique stupide et destructeur, qui se d&#233;guise en chienne pour entrer dans les couvents, ni avec le singe parlant que porte le roublard de Cervantes, dans la com&#233;die de la jalousie et les for&#234;ts andalouses.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Non. Le &lt;i&gt;duende&lt;/i&gt; dont je parle, obscur et frissonnant, est l 'h&#233;ritier du tr&#232;s all&#232;gre d&#233;mon de Socrate, marbre et sel, qui sous le coup de l'indignation, le griffa le jour o&#249; il prit la cigu&#235; ; et de cet autre diablotin m&#233;lancolique de Descartes, petit comme une amande verte qui, las des cercles et des lignes, sortit par les canaux pour &#233;couter chanter les marins ivres.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ainsi, Nietzsche disait que toute marche gravie par un homme ou un artiste dans sa propre tour de perfection, l'est au prix de la lutte qu'il m&#232;ne contre un &lt;i&gt;duende&lt;/i&gt; et non pas avec un ange, comme on l'a dit, ni avec la muse. Il faut &#233;tablir cette distinction fondamentale pour la racine de l'&#339;uvre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'ange guide et offre comme Saint Rapha&#235;l, d&#233;fend et pr&#233;serve comme Saint Michel ou annonce, comme Saint Gabriel.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'ange &#233;blouit, mais il vole au-dessus de la t&#234;te de l'homme, il est au-dessus, il . r&#233;pand sa gr&#226;ce et l'homme, sans aucun effort, r&#233;alise son &#339;uvre, ou sa sympathie, ou sa danse. L'ange du chemin de Damas, ou celui qu'un rai de lumi&#232;re fit entrer par la petite fen&#234;tre d'Assise, ou celui qui suit les pas d'Enrique Susson, ordonne et rien ne peut s'opposer &#224; ses lumi&#232;res, parce qu'il agite ses ailes d'acier dans l'atmosph&#232;re du pr&#233;destin&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La muse dicte et, quelquefois m&#234;me, elle souffle. Elle n'a pas un grand pouvoir, parce que. si lointaine et si fatigu&#233;e (je l'ai vue &#224; deux reprises), que je dus m&#234;me lui refaire une moiti&#233; de son c&#339;ur en marbre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les po&#232;tes de la muse entendent des voix, sans savoir d'o&#249; elles viennent, mais ces voix sont celles de la muse qui les anime et qui, parfois, les croque. C'est le cas d'Apollinaire, grand po&#232;te d&#233;truit par l'horrible muse aupr&#232;s de laquelle l'a peint l'ang&#233;lique et divin Rousseau. La muse &#233;veille l'intelligence, apporte des paysages de colonnes et une fausse saveur de lauriers ; et l'intelligence est souvent l'ennemie de la po&#233;sie, parce qu'elle imite trop, parce qu'elle place le po&#232;te sur un tr&#244;ne aux ar&#234;tes vives et lui fait oublier que soudain, les fourmis peuvent le d&#233;vorer ou qu'une grande langouste d'arsenic peut lui tomber sur la t&#234;te ; et contre tout cela, les muses des monocles et des roses de laque ti&#232;de des petits salons ne peuvent rien.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'ange et la muse viennent du dehors ; l'ange apporte les lumi&#232;res et la muse les formes (H&#233;siode l'a compris). Pain d'or ou plis de tuniques, le po&#232;te re&#231;oit des conventions dans son petit bois de lauriers. En revanche, le &lt;i&gt;duende&lt;/i&gt;, il faut le r&#233;veiller dans les derni&#232;res demeures du sang.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et repousser l'ange, donner un coup de pied &#224; la muse, et cesser de redouter ce parfum de violettes qu'exhale la po&#233;sie du XVIIIe, et le grand t&#233;lescope dans les lentilles duquel dort la muse malade de ses limites.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le v&#233;ritable combat est avec le &lt;i&gt;duende&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On conna&#238;t les chemins pour chercher Dieu, depuis l'attitude barbare de l'ermite jusqu'&#224; la mani&#232;re subtile du mystique. Une tour pour Sainte Th&#233;r&#232;se, pour Saint Jean de la Croix trois chemins. Et m&#234;me si nous devons clamer, avec la voix d'Isa&#239;e : &#171; Vraiment, tu es le Dieu cach&#233; &#187;, en fin de compte, c'est Dieu qui envoie &#224; celui qui le cherche ses premi&#232;res &#233;pines de feu.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour chercher le &lt;i&gt;duende&lt;/i&gt;, pas de carte, ni d'exercice. On sait seulement qu'il br&#251;le le sang comme un topique de verre qui &#233;puise, qui &#233;carte toute la douce g&#233;om&#233;trie apprise, qui brise les styles, qui am&#232;ne un Goya, ma&#238;tre dans les gris, les argents et les roses de la meilleure peinture anglaise, &#224; peindre avec les genoux et les poings en utilisant d'horribles noirs de cirage ; ou qui met &#224; nu Mosen Cinto Verdaguer dans le froid des Pyr&#233;n&#233;es, ou emm&#232;ne Jorge Manrique dans le d&#233;sert d'Oca&#241;a pour y attendre la mort, ou bien habille le corps d&#233;licat de Rimbaud d'un costume vert de saltimbanque, ou encore donne des yeux de poisson mort au Comte de Lautr&#233;amont, dans le petit jour du boulevard.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les grands artistes du sud de l'Espagne, gitans ou flamencos, quand ils chantent, quand ils dansent, quand ils jouent, savent qu'aucune &#233;motion n'est possible avant l'arriv&#233;e du &lt;i&gt;duende&lt;/i&gt;. Ils peuvent donner l'impression du &lt;i&gt;duende&lt;/i&gt; alors qu'il n'est pas l&#224; et abuser les gens, comme vous abusent, tous les jours, des auteurs, des peintures et des faiseurs de modes litt&#233;raires d&#233;pourvus de &lt;i&gt;duende&lt;/i&gt; ; mais il suffit de pr&#234;ter un peu d'attention et de ne pas se laisser porter par l'indiff&#233;rence, pour d&#233;couvrir la tricherie et dissiper l'artifice grossier.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un jour, la chanteuse andalouse Pastora Pavon, &lt;i&gt;la Ni&#241;a de los Peines&lt;/i&gt;, sombre g&#233;nie hispanique, &#233;gale de Goya ou de Rapha&#235;l el &lt;i&gt;Gallo&lt;/i&gt; pour les capacit&#233;s d'invention, chantait dans une petite taverne de Cadix. Elle jouait de sa voix d'ombre, de sa voix d'&#233;tain fondu, de sa voix couverte de mousse, l'enroulait dans sa chevelure, la mouillait dans la manzanilla, ou l'&#233;garait sur des landes obscures et tr&#232;s lointaines. Mais rien ; c'&#233;tait inutile. Les auditeurs restaient silencieux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il y avait l&#224; Ignacio Espeleta, beau comme une tortue romaine, &#224; qui, un jour, on avait demand&#233; : &#171; Tu ne travailles pas ? &#187; ; et lui, avec un sourire digne d'Argantonio : &#171; Comment veux-tu que je travaille ? Je suis de Cadix ! &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il y avait l&#224; H&#233;lo&#239;se, la chaude aristocrate, prostitu&#233;e de S&#233;ville, descendante directe de Soledad Vargas qui, dans les ann&#233;es 30, refusa d'&#233;pouser un Rothschild parce qu'il &#233;tait de sang moins noble. Il y avait l&#224; les. Floridas que tout le monde croit bouchers, mais qui sont, en r&#233;alit&#233;, des pr&#234;tres mill&#233;naires qui sacrifient sans cesse des taureaux &#224; Gerion, et dans un coin, l'imposant &#233;leveur Don Pablo Murube avec son air de masque cr&#233;tois. Au milieu du silence, Pastora Pav6n s'arr&#234;ta de chanter. Seul, sarcastique, un homme tout petit, de ces petits danseurs qui surgissent soudain des bouteilles d'eau-de-vie, dit tout bas : &#171; Vive Paris ! &#187;, comme pour dire : &#171; Ici, nous nous moquons des dons, de la technique, comme du savoir-faire. Nous cherchons autre chose. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Alors, &lt;i&gt;la Ni&#241;a de los Peines&lt;/i&gt; se leva comme une folle, cass&#233;e en deux telle une pleureuse m&#233;di&#233;vale, elle but d'un seul trait le feu d'un grand verre d'eau-de-vie, et se rassit pour chanter, sans voix, sans souffle, sans nuances, la gorge embras&#233;e, mais... avec &lt;i&gt;duende&lt;/i&gt;. Elle &#233;tait parvenue &#224; d&#233;truire tout l'&#233;chafaudage de la chanson pour laisser passer un duende furieux et incendiaire, ami des vents charg&#233;s de sable, qui poussait les auditeurs &#224; lac&#233;rer leurs v&#234;tements comme les d&#233;chirent les noirs antillais, et presque sur le m&#234;me rythme, lorsque dans leur rite, ils s'entassent devant l'image de Sainte Barbara.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;La Ni&#241;a de los Peines&lt;/i&gt; dut d&#233;chirer sa voix parce qu'elle se savait &#233;cout&#233;e par une &#233;lite qui ne demandait pas les formes, mais la moelle des formes, une musique pure avec un corps t&#233;nu qui pouvait se maintenir dans l'espace. Elle dut appauvrir ses talents et son assurance, c'est-&#224;-dire qu'elle dut &#233;loigner sa muse, et attendre, d&#233;sempar&#233;e, que son &lt;i&gt;duende&lt;/i&gt; soit pr&#233;sent et veuille bien lutter au corps &#224; corps avec elle. Et comme elle chanta ! Sa voix ne jouait plus, sa voix &#233;tait comme un flot de sang, imposant sa douleur et sa sinc&#233;rit&#233;, et elle s'ouvrait comme cette main de dix doigts que forment les pieds clou&#233;s, mais secou&#233;s de bourrasques, d'un Christ de Juan de Juni.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;* * *&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;L'arriv&#233;e du &lt;i&gt;duende&lt;/i&gt; suppose toujours un changement radical des formes sur de vieux sch&#233;mas, elle apporte des sensations de fra&#238;cheur totalement in&#233;dites, comme la qualit&#233; d'une rose soudain cr&#233;&#233;e, par miracle, produit d'un enthousiasme presque religieux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans toute la musique arabe, danse, chanson ou &#233;l&#233;gie, l'arriv&#233;e du &lt;i&gt;duende&lt;/i&gt; est salu&#233;e par d'&#233;nergiques &#171; Allah ! Allah ! &#187; : &#171; Dieu ! Dieu ! &#187;, si proches du &#171; Ol&#233; ! &#187; des corridas qu'il s'agit peut-&#234;tre du m&#234;me cri ; et dans tous les chants du sud de l'Espagne, l'apparition du &lt;i&gt;duende&lt;/i&gt; est salu&#233;e par des cris sinc&#232;res : &#171; Vive Dieu ! &#187;, t&#233;moins profonds, humains, tendres, d'une communication avec Dieu &#224; travers les cinq sens, gr&#226;ce au &lt;i&gt;duende&lt;/i&gt; qui agite la voix et le corps de la danseuse, &#233;vasion r&#233;elle et po&#233;tique de ce monde, aussi pure que celle que rencontra, &#224; travers sept jardins, l'&#233;trange po&#232;te du XVIIe Pedro Soto de Rojas, ou Juan de Calimaco sur une tremblante &#233;chelle de pleurs.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Naturellement, lorsque l'&#233;vasion est r&#233;ussie, tous en ressentent les effets : l'initi&#233; d&#233;couvrant comment un style peut vaincre une mati&#232;re pauvre, et l'ignorant dans le je ne sais quoi d'une &#233;motion authentique. Voici des ann&#233;es, dans un concours de danse &#224; Jerez de la Frontera, une vieille de quatre-vingts ans, confront&#233;e &#224; de belles femmes et &#224; des jeunes filles &#224; la taille ondoyante, remporta le premier prix par le seul fait de lever les bras, dresser la t&#234;te. et frapper du talon sur l'estrade ; mais dans cette assembl&#233;e de muses et d'anges de Jerez, beaut&#233;s de formes et beaut&#233;s de sourires, elle devait triompher et c'est ce &lt;i&gt;duende&lt;/i&gt; moribond qui triompha, en tra&#238;nant sur le sol ses ailes de couteaux oxyd&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;* * *&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;On peut rencontrer le &lt;i&gt;duende&lt;/i&gt; dans tous les arts, mais c'est, naturellement, dans la musique, dans la danse et la po&#233;sie parl&#233;e qu'il trouve son champ le plus vaste, puisque ces arts appellent un corps vivant pour s'exprimer et parce qu'il s'agit de formes qui naissent et meurent ind&#233;finiment, dressant leurs contours sur un pr&#233;sent exact.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Souvent, le &lt;i&gt;duende&lt;/i&gt; du compositeur passe au &lt;i&gt;duende&lt;/i&gt; de. l'interpr&#232;te et, &#224; d'autres moments, lorsque le musicien ou le po&#232;te ne sont pas en phase, le &lt;i&gt;duende&lt;/i&gt; de l'interpr&#232;te, - et ceci est int&#233;ressant, -cr&#233;&#233;e une nouvelle merveille qui n'a plus que l'apparence de la forme primitive. Tel est le cas pour Eleonora Duse, riche de &lt;i&gt;duende&lt;/i&gt;, qui recherchait les &#339;uvres rat&#233;es pour les faire triompher gr&#226;ce &#224; sa propre invention ou, pour Paganini, selon Goethe, qui produisait des m&#233;lodies profondes &#224; partir de v&#233;ritables vulgarit&#233;s, ou encore pour une d&#233;licieuse jeune fille de Puerto de Santa Maria que je vis chanter et danser cet horrible couplet italien &#171; 0 Mari ! &#187; avec un sens des rythmes et des silences qui transformaient la pacotille italienne en un dur serpent d'or ascendant. Ils r&#233;v&#233;laient quelque chose de neuf qui n'avait rien &#224; voir avec le point de d&#233;part, et apportaient ainsi une science et un sang nouveau &#224; des corps vides d'expression.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tous les arts, tous les pays sont capables de produire le &lt;i&gt;duende&lt;/i&gt;, l'ange et la muse ; ainsi, l'Allemagne a quelquefois des muses, l'Italie est en permanence habit&#233;e par l'ange et l'Espagne est mue par le &lt;i&gt;duende&lt;/i&gt; &#224; tous moments, en tant que, depuis des mill&#233;naires, pays de la musique et de la danse, o&#249; le &lt;i&gt;duende&lt;/i&gt; exprime le citron du petit jour et, en tant que pays de mort, comme pays ouvert &#224; la mort.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans tout pays, la mort est une fin. Elle arrive et on ferme les rideaux. En Espagne, non. En Espagne, on les ouvre. Beaucoup vivent l&#224;-bas entre quatre murs jusqu'au jour de leur mort, o&#249; on les sort au soleil. En Espagne, un mort est plus vivant comme mort qu'en nul autre point du globe ; son profil blesse comme le fil d'un rasoir. Les railleries sur la mort et sa contemplation silencieuse sont famili&#232;res aux Espagnols. Du &#171; Songe des T&#234;tes de Mort &#187; de Quevedo &#224; &#171; L'Ev&#234;que Pourri &#187; de Valdes-Leal, depuis la Marbella du XVIIIe, morte en couches sur le chemin, et qui dit :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;C'est du sang de mes entrailles&lt;/i&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;i&gt;Que le cheval est couvert.&lt;/i&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;i&gt;Les pattes de ton cheval&lt;/i&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;i&gt;Jettent des feux de goudron.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;jusqu'au gar&#231;on de Salamanque, tu&#233; par le taureau, et qui crie :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Mes amis, je suis mourant ;&lt;/i&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;i&gt;Mes amis, je suis tr&#232;s mal.&lt;/i&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;i&gt;J'ai trois mouchoirs dans le corps&lt;/i&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;i&gt;Et j'y mets le quatri&#232;me.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;un peuple de contemplateurs se penche sur une haie de fleurs de nitres, avec des versets de J&#233;r&#233;mie du c&#244;t&#233; le plus &#226;pre et un cypr&#232;s odorant du c&#244;t&#233; le plus lyrique ; c'est un pays o&#249; l'essentiel a une valeur m&#233;tallique et ultime de mort.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le tranchoir et la roue du chariot, et le couteau et les barbes piquantes des bergers, et la lune pel&#233;e et les mouches, et les placards humides et les d&#233;combres, et les saints couverts de dentelle, et la chaux, et la ligne blessante d'avant-toits et de mira-dors, portent, en Espagne, de minuscules herbes de mort, des allusions et des voix perceptibles pour un esprit lucide, qui r&#233;veillent notre m&#233;moire avec l'apparence inerte de notre propre passage.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce n'est pas un accident si l'art espagnol est issu de notre terre couverte de chardons et de pierres d&#233;finitives ; la lamentation isol&#233;e de Pleberio, ou les danses du Ma&#238;tre Josef Maria de Valdivielso ne sont pas fortuites ; et ce n'est pas un hasard, si parmi toutes les ballades europ&#233;ennes, se d&#233;tache celle-ci, espagnole et que nous aimons :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;- Si tu es ma belle amie,&lt;/i&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;i&gt;Pourquoi fuir mon regard, dis ?&lt;/i&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;i&gt;- Ces yeux qui te regardaient&lt;/i&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;i&gt;A l'ombre je les offris.&lt;/i&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;i&gt;- Si tu es ma belle amie&lt;/i&gt;,&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;i&gt;Pourquoi fuir mon baiser, dis ?&lt;/i&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;i&gt;- Les l&#232;vres qui t'ont bais&#233;&lt;/i&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;i&gt;A la terre les offris.&lt;/i&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;i&gt;- Si tu es ma belle amie,&lt;/i&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;i&gt;Pourquoi fermer tes bras, dis ?&lt;/i&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;i&gt;- Ces bras qui t'ont embrass&#233;&lt;/i&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;i&gt;De vermine les couvris.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Rien d'&#233;tonnant non plus, si &#224; l'aube de notre po&#233;sie lyrique, r&#233;sonne cette chanson :&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;i&gt;Dedans le verger&lt;/i&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;i&gt;Je mourrai,&lt;/i&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;i&gt;Dedans le rosier&lt;/i&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;i&gt;On doit me tuer.&lt;/i&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;i&gt;Je m'en allais, m&#232;re,&lt;/i&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;i&gt;Les roses cueillir&lt;/i&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;i&gt;Pour trouver la mort&lt;/i&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;i&gt;Dedans le verger.&lt;/i&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;i&gt;Je m'en allais, m&#232;re,&lt;/i&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;i&gt;Les roses couper&lt;/i&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;i&gt;Pour trouver la mort&lt;/i&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;i&gt;Dedans le rosier.&lt;/i&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;i&gt;Dedans le verger&lt;/i&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;i&gt;Je mourrai,&lt;/i&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;i&gt;Dedans le rosier,&lt;/i&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;i&gt;On doit me tuer.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les t&#234;tes glac&#233;es par la lune que peignit Zurbaran, les jaunes gras et les jaunes &#233;clairs du Greco, le r&#233;cit du P&#232;re Siguenza, l'&#339;uvre int&#233;grale de Goya, l'abside de l'&#233;glise de l'Escurial, toute la sculpture polychrome, la crypte de la maison des ducs d'Osuna, la mort &#224; la guitare de la chapelle des Benavente &#224; M&#233;dina de Rioseco, sont des formes culturelles qui &#233;galent les p&#232;lerinages de San Andr&#233;s de Teixido o&#249; les morts ont leur place dans la procession, les pri&#232;res fun&#233;raires chant&#233;es par les Asturiennes avec leurs lanternes pleines de flammes dans la nuit de novembre, le chant et la danse de la Sibylle dans les cath&#233;drales de Majorque et de Tol&#232;de, l'obscur &lt;i&gt;In recort&lt;/i&gt; de Tortosa, et les rites innombrables du Vendredi Saint qui, avec la richesse symbolique de la corrida, forment le triomphe populaire de la mort espagnole. Dans le monde entier, seul le Mexique peut rejoindre mon pays sur ce terrain.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Lorsque la muse voit arriver la mort, elle ferme la porte, &#233;l&#232;ve une st&#232;le, prom&#232;ne une urne, ou &#233;crit une &#233;pitaphe d'une main de cire, mais tr&#232;s vite, elle revient gratter son laurier dans un silence .qui vacille entre deux brises. Sous l'arc tronqu&#233; de l'ode, elle assemble, dans un style fun&#232;bre, les m&#234;mes fleurs que celles que peignirent les Italiens du XVe, et elle appelle le fiable coq de Lucr&#232;ce afin qu'il &#233;pouvante les ombres impr&#233;vues.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quand il voit arriver la mort, l'ange plane en un vol circulaire et lent, et tisse, avec des larmes de gel et de narcisse, l'&#233;l&#233;gie que nous avons vue trembler dans les mains de Keats, dans celles de Villasandino et dans celles de Herrera et dans celles de Becquer et dans celles de Juan Ramon Jimenez. Mais quelle terreur s'empare de l'ange, s'il sent une araign&#233;e, m&#234;me minuscule, sur son pied tendre et ros&#233; !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En revanche, le &lt;i&gt;duende&lt;/i&gt; n'arrive que s'il voit la possibilit&#233; de la mort, s'il est certain d'errer dans la maison, s'il est assur&#233; de bercer ces branches que nous portons tous et qui n'apportent pas, qui, n'apporteront jamais de consolation.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Avec l'id&#233;e, le son ou le geste, le &lt;i&gt;duende&lt;/i&gt; aime mener, sur ces bords du puits, un combat loyal avec le cr&#233;ateur. L'ange et la muse s'&#233;chappent avec des violons ou du rythme et le &lt;i&gt;duende&lt;/i&gt; blesse, et dans la gu&#233;rison de cette blessure qui ne se referme jamais, r&#233;side l'insolite, l'invention &#224; l'int&#233;rieur de l'&#339;uvre de l'homme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La magique vertu du po&#232;me, c'est de se trouver toujours sous l'emprise du &lt;i&gt;duende&lt;/i&gt; pour baptiser d'une eau obscure tous ceux qui s'en impr&#232;gnent, car avec le &lt;i&gt;duende&lt;/i&gt;, il est plus facile d'aimer, de comprendre, et l'on est &lt;i&gt;s&#251;r&lt;/i&gt; d'&#234;tre aim&#233;, d'&#234;tre compris ; et cette lutte pour l'expression et l'acte de la transmettre produit parfois, en po&#233;sie, des caract&#232;res mortels.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Rappelez-vous le cas de Sainte-Th&#233;r&#232;se, si flamenca et dou&#233;e de &lt;i&gt;duende&lt;/i&gt;, flamenca non parce qu'elle a attach&#233; un taureau furieux et lui a inflig&#233; trois passes magnifiques, ce qu'elle fit effectivement ; non pour avoir fait la belle devant Fray Luis de la Mis&#233;ricorde, ni pour avoir gifl&#233; le nonce de Sa Saintet&#233;, mais parce qu'elle est une de ces rares cr&#233;atures que le &lt;i&gt;duende&lt;/i&gt; (pas l'ange, car l'ange n'attaque jamais), transperce d'un dard, afin de la tuer, parce qu'elle lui a arrach&#233; son dernier secret, ce pont subtil qui unit les cinq sens avec ce centre de chair vivante, de nuage vivant, de mer vivante qu'est l'Amour Lib&#233;r&#233; du Temps.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Victoire vaillantissime contre le &lt;i&gt;duende&lt;/i&gt; ; au contraire, Philippe d'Autriche qui cherchait d&#233;sesp&#233;r&#233;ment muse et ange dans la th&#233;ologie, se retrouva prisonnier du &lt;i&gt;duende&lt;/i&gt; des ardeurs froides dans l'enceinte de l'Escurial, dont la g&#233;om&#233;trie confine au r&#234;ve et o&#249; le &lt;i&gt;duende&lt;/i&gt; rev&#234;t le masque de la muse pour ch&#226;tier le roi pendant l'&#233;ternit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;* * *&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;En Espagne (comme dans les peuples d'Orient o&#249; la danse est expression religieuse), le &lt;i&gt;duende&lt;/i&gt; a une puissance illimit&#233;e sur le corps des danseuses de Cadix - lou&#233;es par Martial -, les poitrines de ceux qui chantent, - lou&#233;es par Juv&#233;nal, - et dans toute la liturgie tauromachique, drame religieux authentique o&#249;, ainsi qu'&#224; la messe, on adore et sacrifie un Dieu.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il semble que tout le &lt;i&gt;duende&lt;/i&gt; du monde classique se retrouve &#224; cette f&#234;te parfaite, manifestation de la culture et de la grande sensibilit&#233; d'un peuple qui d&#233;couvre dans l'homme ses meilleures col&#232;res, ses meilleurs acc&#232;s de bile et ses larmes les meilleures. Dans la corrida comme dans la danse espagnole, personne ne se divertit ; le &lt;i&gt;duende&lt;/i&gt; se charge &#224; travers le drame de faire souffrir des formes vivantes, et il pr&#233;pare les &#233;chelles pour permettre &#224; la r&#233;alit&#233; de s'&#233;vader.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le &lt;i&gt;duende&lt;/i&gt; op&#232;re sur le corps de la danseuse comme le vent avec le sable. Son pouvoir magique peut transformer une jeune fille en paralytique de la lune, ou colorer de rougeurs adolescentes une vieille guenille qui demande l'aum&#244;ne dans les bistros &#224; vin ; &#224; partir d'une chevelure, il fait na&#238;tre un parfum de port nocturne et, &#224; tous moments, il agit sur les bras de la danseuse gr&#226;ce &#224; des expressions qui sont les sources de la danse depuis le d&#233;but des temps.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais impossible de se r&#233;p&#233;ter jamais, - ceci, il est int&#233;ressant de le souligner -. Le &lt;i&gt;duende&lt;/i&gt; ne se r&#233;p&#232;te pas plus que les formes de la mer ne se r&#233;p&#232;tent dans la bourrasque.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;* * *&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Dans la tauromachie, il trouve ses accents les plus impressionnants, parce qu'il doit lutter d'un c&#244;t&#233; avec la mort qui peut le d&#233;truire et, de l'autre avec la g&#233;om&#233;trie, mesure fondamentale de la f&#234;te.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le taureau a son orbite, le torero la sienne et, entre orbite et orbite, un point de danger, sommet de ce jeu terrible.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Avec la muleta, on peut avoir la muse, l'ange avec les banderilles et passer pour un bon torero, mais dans le jeu de cape, lorsque le taureau est encore intact de toute blessure et au moment de tuer, seule l'aide du &lt;i&gt;duende&lt;/i&gt; peut rendre &#233;vidente la v&#233;rit&#233; artistique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le torero qui effraie par sa t&#233;m&#233;rit&#233; le public de l'ar&#232;ne ne tor&#233;e pas, il se couvre du ridicule de &lt;i&gt;risquer sa vie&lt;/i&gt;, ce qui est &#224; la port&#233;e de n'importe qui ; en revanche, le torero mordu par le &lt;i&gt;duende&lt;/i&gt; donne une le&#231;on de musique pythagoricienne et fait oublier qu'il jette sans cesse son c&#339;ur vers les cornes du taureau.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Largartijo, avec son &lt;i&gt;duende&lt;/i&gt; romain, Joselito avec son &lt;i&gt;duende&lt;/i&gt; juif, Belmonte avec son &lt;i&gt;duende&lt;/i&gt; baroque et Cagancho avec son &lt;i&gt;duende&lt;/i&gt; gitan, d&#233;signent, dans le cr&#233;puscule de l'ar&#232;ne, quatre grandes voies de la tradition espagnole aux po&#232;tes, aux peintres et aux musiciens.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'Espagne est l'unique pays o&#249; la mort soit le spectacle national, o&#249; la mort fait longuement sonner ses clarines &#224; l'entr&#233;e des printemps, et son art est toujours r&#233;gi par un &lt;i&gt;duende&lt;/i&gt; incisif, qui a cr&#233;&#233; sa diff&#233;rence et sa qualit&#233; d'invention.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le &lt;i&gt;duende&lt;/i&gt; qui couvre de sang, pour la premi&#232;re fois dans l'histoire de la sculpture, les joues des saints de Ma&#238;tre Mateo de Compostelle, est celui qui fait g&#233;mir Saint Jean de la Croix ou qui br&#251;le les nymphes nues dans les sonnets religieux de Lope.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le &lt;i&gt;duende&lt;/i&gt; qui &#233;l&#232;ve la tour de Sahagun ou qui fa&#231;onne des briques chaudes &#224; Calatayud ou &#224; Teruel est celui qui d&#233;chire les nuages du Greco, et envoie rouler, &#224; coups de pieds, les alguazils de Quevedo et les chim&#232;res de Goya.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quand il pleut, le &lt;i&gt;duende&lt;/i&gt; pr&#233;sente en secret un Velasquez poss&#233;d&#233; derri&#232;re ses gris monarchiques ; quand il neige, il montre Herrera d&#233;v&#234;tu afin de prouver que le froid ne tue pas ; quand l'air s'embrase, il jette Berruguete dans les flammes et le pousse &#224; inventer un nouvel espace pour la sculpture.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La muse de G6ngora et l'ange de Garcilaso doivent abandonner leur guirlande de laurier lorsque passe le &lt;i&gt;duende&lt;/i&gt; de Saint Jean de la Croix, quand&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;i&gt;Sur le flanc du c&#244;teau&lt;/i&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;i&gt;Voici le cerf bless&#233;.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La muse de Gonzalo de Berceo et l'ange de l'Archipr&#234;tre de Hita doivent s'&#233;carter et c&#233;der le pas &#224; Jorge Manrique lorsqu'il arrive, bless&#233; &#224; mort, aux portes du ch&#226;teau de Belmonte. La muse de Gregorio Hernandez et l'ange de Jos&#233; de Mora doivent s'effacer pour laisser passer le &lt;i&gt;duende&lt;/i&gt; de Mena qui pleure des larmes de sang et le &lt;i&gt;duende&lt;/i&gt; &#224; t&#234;te de taureau assyrien de Martinez Monta&#241;&#233;s ; de m&#234;me, la m&#233;lancolique muse de Catalogne et l'ange tremp&#233; de Galice doivent regarder, avec une stupeur amoureuse, le &lt;i&gt;duende&lt;/i&gt; de Castille, si loin du pain chaud et de la tr&#232;s douce vache destin&#233;e &#224; pa&#238;tre sous un ciel balay&#233; et sur une terre s&#232;che.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Duende&lt;/i&gt; de Quevedo et &lt;i&gt;duende&lt;/i&gt; de Cervantes, v&#233;ritables an&#233;mones de phosphore chez l'un et fleurs de pl&#226;tre de Ruidera chez l'autre, couronnent ce r&#233;table du &lt;i&gt;duende&lt;/i&gt; en Espagne.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Naturellement, tout art poss&#232;de son &lt;i&gt;duende&lt;/i&gt; sp&#233;cifique ; mais tous s'enracinent en un point d'o&#249; coulent les sonorit&#233;s noires de Manuel Torres, mati&#232;re ultime, fond commun incontr&#244;lable et fr&#233;missant de bois, de sons, de toiles et de mots.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;* * *&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Mesdames et Messieurs : j'ai &#233;lev&#233; trois arcs et d'une main maladroite, je les ai arm&#233;s avec la muse, avec l'ange et avec le &lt;i&gt;duende&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La muse reste impassible ; elle peut avoir la tunique &#224; petits plis, ou encore des yeux de vache qui regardent vers Pomp&#233;&#239;, ou le grand nez &#224; quatre faces que lui a peint son grand ami Picasso. L'ange peut agiter les cheveux d'Antonello de Messine, la tunique de Lippi et le violon de Massolino ou de Rousseau.&lt;br class='autobr' /&gt;
Le &lt;i&gt;duende&lt;/i&gt; ... O&#249; est le &lt;i&gt;duende&lt;/i&gt; ? A travers l'arc vide, passe une brise mentale, qui souffle avec insistance sur la t&#234;te des morts, en qu&#234;te de nouveaux paysages et d'accents ignor&#233;s, une brise &#224; l'odeur de salive d'enfant, d'herbe foul&#233;e et de voiles de m&#233;duse qui annonce le bapt&#234;me sans cesse renouvel&#233; des choses qui viennent de na&#238;tre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;La Havane&lt;/i&gt;, 1930&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_ps'&gt;&lt;p&gt;Cette &#233;dition de &lt;i&gt;TH&#201;ORIE ET JEU DU DUENDE&lt;/i&gt;de Federico GARCIA LORCA a &#233;t&#233; imprim&#233;e pour SABLES, en mai 1994, &#224; Toulouse, dans la traduction originale de&lt;br class='autobr' /&gt;
S. et C. Pradal.&lt;br class='autobr' /&gt;
L'&#233;dition &#233;tait limit&#233;e &#224; 250 exemplaires, avec un frontispice est de Carlos Pradal.&lt;br class='autobr' /&gt;
Ce texte est ici mis en ligne pour simple consultation.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		</content:encoded>


		

	</item>



</channel>

</rss>
