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	<title>Caute@lautre.net</title>
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	<description>Philosophie classique et philosophie contemporaine. Pr&#233;paration au baccalaur&#233;at. Conf&#233;rences et &#233;missions audios de philosophie. Ranci&#232;re, Birnbaum, Matheron, Althusser, Deleuze, Epicure. Mat&#233;rialisme et philosophie.</description>
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		<title>Caute@lautre.net</title>
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		<title>Antonia Birnbaum : &#034;Portrait de Nietzsche en cynique&#034; (AUDIO)</title>
		<link>https://caute.lautre.net/Antonia-Birnbaum-Portrait-de-Nietzsche-en-cynique-AUDIO</link>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Birnbaum, Antonia</dc:creator>



		<description>
&lt;p&gt;Cette conf&#233;rence est accessible sur Le Radeau, ici :
&lt;br class='autobr' /&gt;
Portait de Nietzsche en cynique. &lt;br class='autobr' /&gt;
Pour y acc&#233;der, il te sera demand&#233; un &#034;nom d'utilisateur&#034; et un &#034;mot de passe&#034; indiqu&#233;s ici ou &#224; me demander par simple mail : Beno&#238;t.&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://caute.lautre.net/-Birnbaum-" rel="directory"&gt;Birnbaum&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Cette conf&#233;rence est accessible sur &lt;a href='https://caute.lautre.net/-Le-Radeau-' class=&#034;spip_in&#034;&gt;Le Radeau&lt;/a&gt;, ici :&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;a href=&#034;http://leradeau.caute.lautre.net/article.php3?id_article=25&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Portait de Nietzsche en cynique&lt;/a&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour y acc&#233;der, il te sera demand&#233; un &#034;nom d'utilisateur&#034; et un &#034;mot de passe&#034; indiqu&#233;s &lt;a href='https://caute.lautre.net/-Le-Radeau-' class=&#034;spip_in&#034;&gt;ici&lt;/a&gt; ou &#224; me demander par simple mail : &lt;a href='https://caute.lautre.net/_Benoit_' class=&#034;spip_in&#034;&gt;Beno&#238;t&lt;/a&gt;.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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	</item>
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		<title>L'autoportrait comme forme d'exp&#233;rience m&#233;taphysique</title>
		<link>https://caute.lautre.net/L-autoportrait-comme-forme-d-experience-metaphysique</link>
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		<dc:date>2004-06-21T22:50:34Z</dc:date>
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		<dc:creator>Birnbaum, Antonia</dc:creator>



		<description>
&lt;p&gt;Pour M.M. &lt;br class='autobr' /&gt; Dans un entretien post&#233;rieur &#224; sa publication, Deleuze explique pourquoi il a ressenti la n&#233;cessit&#233; d'&#233;crire son Foucault, un livre sur l'ensemble de sa pens&#233;e. Il s'agit de rendre manifeste la dynamique qui oblige Foucault &#224; passer d'un niveau &#224; un autre : la d&#233;couverte du pouvoir sous le savoir, la d&#233;couverte des modes de subjectivation hors des emprises de pouvoir. Cet ensemble, Deleuze le formule comme suit : &#171; La logique d'une pens&#233;e, c'est l'ensemble de crises qu'elle (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://caute.lautre.net/-Birnbaum-" rel="directory"&gt;Birnbaum&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;Pour M.M.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Dans un entretien post&#233;rieur &#224; sa publication, Deleuze explique pourquoi il a ressenti la n&#233;cessit&#233; d'&#233;crire son &lt;i&gt;Foucault&lt;/i&gt;, un livre sur l'ensemble de sa pens&#233;e. Il s'agit de rendre manifeste la dynamique qui oblige Foucault &#224; passer d'un niveau &#224; un autre : la d&#233;couverte du pouvoir sous le savoir, la d&#233;couverte des modes de subjectivation hors des emprises de pouvoir. Cet ensemble, Deleuze le formule comme suit : &#171; La logique d'une pens&#233;e, c'est l'ensemble de crises qu'elle traverse, &#231;a ressemble plut&#244;t &#224; une cha&#238;ne volcanique qu'&#224; un syst&#232;me tranquille et proche de l'&#233;quilibre&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb1&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Gilles Deleuze, Pourparlers, Paris, Editions de Minuit, 1990, p. 116.&#034; id=&#034;nh1&#034;&gt;1&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. &#187;&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans le prolongement de cette remarque, cet expos&#233; met &#224; l'&#233;preuve l'intuition que chez Foucault le rapport intime entre crise et exp&#233;rience m&#233;taphysique constitue comme une invention de soi. En effet, pour une conception de la m&#233;taphysique qui privil&#233;gie l'angoisse par-dessus toutes les autres humeurs, comme l'humeur m&#233;taphysique par excellence, le rapport &#224; ce qui n'existe pas se donne comme &#233;preuve du n&#233;ant, alors que dans une crise, il se donne comme travers&#233;e d'un danger, litt&#233;ralement comme ex-p&#233;rience : la sortie hors d'un p&#233;ril. &lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	Dans une crise, l'exp&#233;rience m&#233;taphysique se d&#233;cline en pointill&#233; : sa n&#233;cessit&#233; m&#234;me se pr&#233;sente comme une occasion, celle, imp&#233;rieuse, d'une stase bloqu&#233;e et bloquante au point qu'il faille lui trouver une issue. Le p&#233;ril immanent &#224; ce d&#233;litement est double ; il peut soit d&#233;boucher sur une issue in&#233;dite, soit conduire droit dans le mur. Le passage par une crise, c'est l'intermittence d'un d&#233;nouement et d'une recomposition qui affecte le sensible, et par lequel nous nous frayons une trajectoire, parmi d'autres, en lui. Dans la constellation &#224; chaque fois singuli&#232;re d'un p&#233;ril - les crises se succ&#232;dent et ne se ressemblent pas -, l'exp&#233;rience m&#233;taphysique cesse d'&#234;tre essentielle pour devenir ce qu'elle est : une r&#233;invention perp&#233;tuelle de l'existence. &lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	En cons&#233;quence, on ne saurait poser la crise comme pure confrontation d'un soi au n&#233;ant, ni m&#234;me comme n&#233;antisation du monde pour un soi. Le monde commun n'est pas n&#233;antis&#233;, mais travers&#233; par les crises qui y font irruption. Il ne saurait rester inchang&#233; de ce qu'une crise ait eu lieu en lui. Lorsque le rapport d'un soi aux autres produit l'occasion imp&#233;rieuse d'une crise, ce rapport participe de plein droit &#224; l'exp&#233;rience m&#233;taphysique. Cette derni&#232;re engage aussi bien la transformation du soi qui la traverse, que celle - aussi infime soit-elle - du monde commun dans lequel cette travers&#233;e fait effraction. C'est en ce sens que l'entend Foucault lorsqu'il parle de l'exp&#233;rience comme de quelque chose de fabriqu&#233; &#224; soi : &#171; Une exp&#233;rience est toujours une fiction. C'est quelque chose qu'on se fabrique &#224; soi-m&#234;me, qui n'existe pas avant et qui se trouve exister apr&#232;s. C'est cela le rapport difficile &#224; la v&#233;rit&#233;, la fa&#231;on dont cette derni&#232;re se trouve engag&#233;e dans une exp&#233;rience qui n'est pas li&#233;e &#224; elle, et qui, jusqu'&#224; un certain point, la d&#233;truit&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;&#171; Entretien avec Michel Foucault &#187;, in : Michel Foucault, Dits et Ecrits, (&#8230;)&#034; id=&#034;nh2&#034;&gt;2&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; &#187;.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	L'enqu&#234;te propos&#233;e ici concerne une de ces crises chez Foucault, crise dont lui-m&#234;me fait le portrait dans le premier des deux essais intitul&#233;s &lt;i&gt;Qu'est-ce que les Lumi&#232;res ?&lt;/i&gt; &#233;crit en 1984. S'agissant de ce bref essai, on peut faire une double hypoth&#232;se : Foucault s'y est fabriqu&#233; pour lui-m&#234;me une exp&#233;rience m&#233;taphysique dans un rapport en pointill&#233; &#224; Nietzsche. Le nom de ce dernier n'est pas mentionn&#233; une seule fois, mais il est pr&#233;sent comme le ressort secret du devenir de Foucault lui-m&#234;me. D&#233;gager ce ressort &#233;quivaut donc &#224; montrer en quoi cet essai peut valoir comme un &#233;trange autoportrait, l'autoportrait clandestin d'une invention de soi.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	Prenant appui sur une distinction &#233;tablie par Foucault lui-m&#234;me, il faut d'abord interroger la nature du texte &lt;i&gt;Qu'est-ce que les Lumi&#232;res ?&lt;/i&gt; Dans &lt;i&gt;L'&#201;criture de soi &lt;/i&gt;et &lt;i&gt;A propos de la g&#233;n&#233;alogie de l'&#233;thique&lt;/i&gt; :&lt;i&gt; un aper&#231;u du travail en cours&lt;/i&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb3&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Michel Foucault, Dits et Ecrits, op. cit., tome IV, p. 415 et 609.&#034; id=&#034;nh3&#034;&gt;3&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;, Foucault diff&#233;rencie plusieurs fa&#231;ons d'&#233;crire. Sa distinction ne concerne pas seulement la forme des &#233;crits, mais elle examine aussi l'activit&#233; d'&#233;criture elle-m&#234;me au regard de la vis&#233;e qu'elle poursuit. Nous avons coutume de consid&#233;rer l'&#233;criture comme relevant uniquement du langage. Dans une telle compr&#233;hension l'&#233;criture de soi ne peut &#234;tre qu'un r&#233;cit de soi par lequel le sujet est constitu&#233; symboliquement. Foucault, au contraire, invite &#224; embo&#238;ter le pas aux sto&#239;ciens et &#224; consid&#233;rer l'&#233;criture comme une technique de soi parmi d'autres. A ce titre, elle participe d'une s&#233;rie d'exercices, comme par exemple certaines forme d'asc&#232;se, de la m&#233;ditation, du silence ou de certaines formes de di&#232;te. Dans le langage actuel, ce qui est entendu ici par exercice vaudrait proprement comme un &lt;i&gt;training&lt;/i&gt;, c'est-&#224;-dire aussi bien une pr&#233;paration et un perfectionnement qui produisent une forme de vie relative &#224; une pratique constante.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	Avec l'inclusion de l'&#233;criture dans une s&#233;rie d'autres exercices &#233;galement pertinents, Foucault corrode la tendance, devenue presque naturelle aux th&#233;ories modernes, d'accorder au langage un privil&#232;ge syst&#233;matique. Pour lui cependant, ce privil&#232;ge n'est pas une d&#233;termination structurelle de l'&#234;tre parlant, mais une conception historique r&#233;cente qui demande &#224; &#234;tre interrog&#233;e. &#171; Donc ce n'est pas satisfaisant de dire que le sujet est constitu&#233; dans un syst&#232;me symbolique. Il est constitu&#233; dans des pratiques r&#233;elles - des pratiques analysables historiquement. Il y a une technologie de la constitution de soi qui traverse les syst&#232;mes symboliques tout en les utilisant. Ce n'est pas seulement dans le jeu des symboles que le sujet est constitu&#233;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;&#171; A propos de la g&#233;n&#233;alogie de l'&#233;thique : un aper&#231;u du travail en cours &#187;, (&#8230;)&#034; id=&#034;nh4&#034;&gt;4&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. &#187;&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	Aussit&#244;t que l'on abandonne le privil&#232;ge absolu du langage, s'ouvrent de nombreuses perspectives nouvelles eu &#233;gard &#224; l'usage et aux pratiques de l'&#233;criture Un exemple historique d'un tel usage est celui des &lt;i&gt;hupomn&#234;mata&lt;/i&gt; grecs, une sorte de cahier de notes o&#249; celui qui le tient consigne ce qui, du d&#233;j&#224;-entendu et du d&#233;j&#224;-&#233;crit, rev&#234;t de l'importance pour lui. Ce travail de m&#233;moire sert la constitution d'un rapport &#224; soi dans lequel l'autorit&#233; du pass&#233; se transmute en une alt&#233;ration cr&#233;ative de soi. Foucault pr&#233;cise en quoi les &lt;i&gt;hupomn&#234;mata&lt;/i&gt; grecs diff&#232;rent de la forme confessionnelle de l'&#233;criture : &#171; Aussi personnels qu'ils aient pu &#234;tre, les &lt;i&gt;hupomn&#234;mata&lt;/i&gt; ne doivent n&#233;anmoins pas &#234;tre pris pour des journaux intimes ou pour ces r&#233;cits d'exp&#233;rience spirituelle (consignant les tentations, les luttes int&#233;rieures, les chutes et les victoires) que l'on peut trouver ult&#233;rieurement dans la litt&#233;rature chr&#233;tienne. Ils ne constituent pas un &#034;r&#233;cit de soi&#034; ; leur objectif n'est pas de mettre en lumi&#232;re les arcanes de la conscience, dont la confession - qu'elle soit orale ou &#233;crite - a une valeur purificatrice. Le mouvement qu'ils cherchent &#224; effectuer est l'inverse de ce dernier : il ne s'agit pas de traquer l'ind&#233;chiffrable, de r&#233;v&#233;ler ce qui est cach&#233;, de dire le non-dit, mais au contraire de rassembler le d&#233;j&#224;-dit, et cela dans un dessein qui n'est pas autre chose que la constitution de soi-m&#234;me&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb5&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Id., p. 405.&#034; id=&#034;nh5&#034;&gt;5&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; &#187;.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	Ce retour sur les &lt;i&gt;hupomn&#234;mata&lt;/i&gt; grecs a plusieurs cons&#233;quences. La premi&#232;re est que Foucault nous encourage &#224; soumettre la d&#233;termination convenue entre le soi et l'&#233;criture, le soi et le langage &#224; un nouvel examen critique. La hi&#233;rarchisation qui privil&#233;gie l'articulation symbolique sur toutes les autres modalit&#233;s d'&#234;tre ne reste-t-elle pas li&#233;e &#224; l'id&#233;e d'une v&#233;rit&#233; du soi, m&#234;me si cette articulation du vrai n'est plus cherch&#233;e dans l'&#226;me, mais a pour substance la sexualit&#233;&lt;i&gt; &lt;/i&gt; ? Cette critique de la sexualit&#233; comme d&#233;termination d'une identit&#233; propre au soi soul&#232;ve un probl&#232;me d&#233;cisif : pouvons-nous, au moins de temps en temps, d&#233;gager notre corps de toute articulation symbolique et exp&#233;rimenter de nouveaux modes d'&#234;tre qui s'av&#232;rent comme indiff&#233;rents &#224; toute hi&#233;rarchisation du sensible par l'intelligible&lt;i&gt; &lt;/i&gt; ?&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	Selon Foucault la pratique des &lt;i&gt;hupomn&#234;mata&lt;/i&gt; grecs est ainsi faite que la consignation &#233;crite de ce qui est m&#233;morable se transforme en une force corporelle. Dans cette transformation, il est question de physique : il s'agit d'un corps en acte et non d'un corps signifiant : &#171; Le r&#244;le de l'&#233;criture est de constituer, avec tout ce que la lecture a constitu&#233;, un &#034;corps&#034; (&lt;i&gt;quicquid lectione collectum est, stilus redigat in corpus&lt;/i&gt;). Et ce corps, il faut le comprendre non pas comme un corps de doctrine, mais bien - en suivant la m&#233;taphore si souvent &#233;voqu&#233;e de la digestion - comme le corps m&#234;me de celui qui, en transcrivant ses lectures, se les est appropri&#233;es et a fait sienne leur v&#233;rit&#233; : l'&#233;criture transforme la chose vue ou entendue &#034;en forces et en sang&#034; (&lt;i&gt;in vires, in sanguinem&lt;/i&gt;). Elle se fait dans le scripteur lui-m&#234;me un principe d'action rationnelle&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb6&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Id., p. 422.&#034; id=&#034;nh6&#034;&gt;6&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. &#187;&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	Mais l'&#233;tude historique des &lt;i&gt;hupomn&#234;mata&lt;/i&gt; a encore une autre cons&#233;quence. Loin d'&#234;tre simplement un travail d'&#233;rudition, elle donne &#224; Foucault l'occasion d'&#233;prouver l'actualit&#233; d'un tel exercice d'&#233;criture dans la constitution de soi. En bref, Foucault ne fait pas qu'&#233;crire sur cette modalit&#233; particuli&#232;re de l'&#233;criture, il la pratique. La composition de l'essai &lt;i&gt;Qu'est-ce que les Lumi&#232;res&lt;/i&gt; &lt;i&gt; ?&lt;/i&gt; suit tr&#232;s exactement les r&#232;gles qui caract&#233;risent la pratique des &lt;i&gt;hupomn&#234;mata&lt;/i&gt;. Pour le montrer, trois points devront &#234;tre examin&#233;s : la s&#233;lection du mat&#233;riau, le rapport sp&#233;cifique &#224; la tradition et enfin la constitution corporelle de celui qui &#233;crit. &lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	Dans ce petit essai Foucault s'int&#233;resse aux r&#233;flexions de Kant et de Baudelaire en tant que ces derniers se pr&#233;occupent d'une circonstance particuli&#232;re de l'&lt;i&gt;Aufkl&#228;rung&lt;/i&gt;, &#224; savoir le changement qu'elle inaugure dans notre rapport au temps et &#224; l'histoire. Voil&#224; pourquoi il se concentre sur deux textes, celui de Kant, &lt;i&gt;R&#233;ponse &#224; la question&lt;/i&gt; :&lt;i&gt; qu'est-ce que les lumi&#232;res&lt;/i&gt; &lt;i&gt; ?&lt;/i&gt; et celui de Baudelaire, &lt;i&gt;Constantin Guys, peintre de la vie moderne&lt;/i&gt;. De ces deux &#233;crits, Foucault extrait les &#233;l&#233;ments qui correspondent &#224; sa pr&#233;occupation : d&#233;gager les conditions actuelles d'une attitude critique &#224; l'&#233;gard de son propre temps - le temps qui est le n&#244;tre. Son choix d'&#233;l&#233;ments h&#233;t&#233;rog&#232;nes sert une &#171; pratique r&#233;gl&#233;e et volontaire du disparate &#187; pour le dire avec ses propres mots. &lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	Apr&#232;s une exposition de ce qui, dans ces deux textes, est essentiel &#224; sa recherche, il imbrique leurs consid&#233;rations respectives d'une mani&#232;re compl&#232;tement nouvelle. Cette mani&#232;re de disposer de la tradition est exactement celle que met en oeuvre le scripteur des &lt;i&gt;hupomn&#234;mata&lt;/i&gt; : &#171; L'exercice personnel fait par soi et pour soi est un art de la v&#233;rit&#233; disparate ; ou, plus pr&#233;cis&#233;ment, une mani&#232;re r&#233;fl&#233;chie de combiner l'autorit&#233; traditionnelle de la chose d&#233;j&#224; dite avec la singularit&#233; de la v&#233;rit&#233; qui s'y affirme et la particularit&#233; des circonstances qui en d&#233;terminent l'usage&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb7&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Id., p. 421.&#034; id=&#034;nh7&#034;&gt;7&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; &#187;. Dans ce qui suit, il faut donc en premier lieu montrer quel usage singulier Foucault fait de ces deux auteurs.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	Chez Kant, Foucault s'int&#233;resse avant tout &#224; sa fa&#231;on de suspendre ses r&#233;flexions &#224; l'urgence d'un maintenant. Kant consid&#232;re la participation active &#224; l'&lt;i&gt;Aufkl&#228;rung&lt;/i&gt; comme d&#233;terminante. Cette derni&#232;re n'est pas seulement un processus historique qu'on pourrait d&#233;crire de l'ext&#233;rieur comme une victoire de la raison sur toutes les formes de pr&#233;jug&#233;s. La raison de l'&lt;i&gt;Aufkl&#228;rung&lt;/i&gt; est et reste indissociable de son exercice au pr&#233;sent. Comment l'aujourd'hui peut-il produire une diff&#233;rence d'avec hier ? De quelle attitude courageuse notre pens&#233;e doit-elle faire preuve pour rompre avec l'immaturit&#233; dont elle s'est elle-m&#234;me rendue coupable ? Ainsi s'&#233;noncent les questions de Kant.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	Le philosophe lie explicitement l'&lt;i&gt;Aufkl&#228;rung&lt;/i&gt; &#224; une certaine disposition. C'est cette derni&#232;re qui importe &lt;i&gt;hic et nunc, &lt;/i&gt;qui est exig&#233;e de la part de chacun de nous. En cons&#233;quence, la devise de l'&lt;i&gt;Aufkl&#228;rung&lt;/i&gt; est &#233;nonc&#233;e sous la forme d'une adresse urgente : &#171; &lt;i&gt;Sapere aude&lt;/i&gt; ! Aie le courage de te servir de ton propre entendement&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb8&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;&#171; Sapere aude ! Habe Mut, dich deines eigenen Verstandes zu bedienen ! &#187; (&#8230;)&#034; id=&#034;nh8&#034;&gt;8&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; &#187;. M&#234;me si, en propre, la maturit&#233; est con&#231;ue comme &#233;tant purement d&#233;termin&#233;e par la raison, elle est n&#233;anmoins toujours pens&#233;e eu &#233;gard &#224; notre participation au temps donn&#233;. C'est l'activit&#233; par laquelle notre esprit trouve une issue actuelle &#224; la &lt;i&gt;doxa&lt;/i&gt;, ou encore rompt avec sa propre paresse de pens&#233;e.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	Pour Kant lui-m&#234;me il s'agit donc bien d'une exp&#233;rience finie, mais celle-ci a pour t&#226;che infinie de surmonter sa propre finitude. Il d&#233;termine l'issue &#224; la l'immaturit&#233; dont nous nous sommes rendus coupables comme un acc&#232;s &#224; la maturit&#233; : &#224; l'usage de son propre entendement sous la seule loi de la raison. De l'ensemble de cette d&#233;marche, Foucault retient d'abord ceci : l'attitude de l'&lt;i&gt;Aufkl&#228;rung&lt;/i&gt; exige une disposition &#224; la crise, elle consiste en une exp&#233;rience de la discontinuit&#233; de notre propre temps. Mais pour Foucault, au contraire de Kant, le discernement de la finitude n'oblige pas &#224; repenser une nouvelle relation &#224; la raison. &lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	En effet, dans celle-ci, l'exp&#233;rience se trouve en quelque sorte charg&#233;e de ma&#238;triser ses propres inclinaisons au moyen d'une volont&#233; purement morale. Mais pour le philosophe fran&#231;ais, l'ancrage de l'exp&#233;rience dans une c&#233;sure temporelle engage &#224; une confrontation avec la pl&#233;thore des intelligibilit&#233;s qui constituent le pr&#233;sent, et partant avec la diversit&#233; des attitudes qui pourraient le transformer. Ce qu'exige une telle exp&#233;rience n'est donc pas de la raison mais de la probit&#233;, et la probit&#233; exige qu'on se fabrique son propre esprit dans le mat&#233;riau composite du sensible. Tout r&#233;affirmation de l'&lt;i&gt;Aufkl&#228;rung&lt;/i&gt; est suspendue &#224; une attitude simultan&#233;ment morale et esth&#233;tique, et c'est pr&#233;cis&#233;ment cette simultan&#233;it&#233; qui aimante la r&#233;flexion baudelairienne sur la modernit&#233;. &lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	Ce qui int&#233;resse Foucault chez Baudelaire, c'est avant tout le fait qu'il con&#231;oive la production de cette double attitude comme la nouvelle t&#226;che de l'art. Selon Baudelaire, le rapport moderne &#224; l'histoire proc&#232;de d'un d&#233;doublement temporel du beau. La beaut&#233; a deux aspects ins&#233;parables, un aspect fugitif, transitoire, et un aspect &#233;ternel. La constellation temporelle de la modernit&#233; na&#238;t de l'imbrication t&#233;lescop&#233;e de ces deux aspects. Pour Baudelaire il ne s'agit donc plus, comme par le pass&#233;, de chercher l'&#233;ternel du beau au-del&#224; du temps. Mais il ne s'agit pas plus de s'adapter &#224; la fuite du temps, et donc de suivre la mode. Pour lui, l'enjeu consiste &#224; extraire l'&#233;ternel de l'instant pr&#233;sent lui-m&#234;me. L'artiste qui prend sur lui une telle t&#226;che s'emploie en quelque sorte &#224; &#171; h&#233;ro&#239;ser le pr&#233;sent &#187;. &lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	Le jour, l'artiste - Constantin Guys - court de-ci de-l&#224; dans la ville, happant au passage les multiples traits de son &#233;poque. La nuit venue, il compose, &#224; partir des traits rem&#233;mor&#233;s, un portrait du pr&#233;sent. Il jette en quelque sorte un regard distanci&#233; sur son propre temps. La forme esth&#233;tique qu'il imprime alors au familier du pr&#233;sent le fait appara&#238;tre comme bizarre : &#171; Le beau est toujours bizarre. [...] C'est son immatriculation, sa caract&#233;ristique&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb9&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Charles Baudelaire, &#171; Exposition universelle 1855, Beaux-Arts &#187;, in : Ecrits (&#8230;)&#034; id=&#034;nh9&#034;&gt;9&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; &#187;. L'art cristallise l'&#233;tranget&#233; d'une &#233;poque, et l'attitude vraiment moderne ne consiste pas en un rapport &#224; des r&#232;gles suppos&#233;es, ni m&#234;me en une adaptation au flux temporel, mais elle s'invente &#224; partir de cette &#233;tranget&#233; elle-m&#234;me.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	Baudelaire consid&#232;re cet art comme un art de vivre ; l'exemple par excellence en est le dandysme. Et pour le po&#232;te, cette figure a bel et bien une port&#233;e politique. Le dandy se consacre exclusivement &#224; une frivolit&#233; radicale. La poussant jusqu'&#224; l'asc&#232;se, il se r&#233;volte ainsi contre la gravit&#233; bovine de la bourgeoisie et contre l'annexion de tous les domaines par la logique du travail.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	De cette attitude esth&#233;tique, Foucault retient d'abord ceci : on ne peut se lib&#233;rer des formes d&#233;j&#224; donn&#233;es que si, incessamment, on invente son propre rapport &#224; soi. Mais pour ce penseur de la fin du vingti&#232;me si&#232;cle, contrairement &#224; Baudelaire, cette invention ne se d&#233;ploie plus all&#233;goriquement dans une s&#233;rie de figures. Son esth&#233;tique de l'existence est soucieuse des impulsions cr&#233;atrices qui, m&#234;me de fa&#231;on tout &#224; fait mineure, produisent des discontinuit&#233;s, d&#233;placent des attitudes. Il s'agit de l'invention et de la pratique d'attitudes discordantes et plurielles eu &#233;gard aux d&#233;limitations r&#233;guli&#232;res du social. Pour le penseur fran&#231;ais, l'attitude esth&#233;tique &#224; l'&#233;gard de soi se d&#233;ploie dans une transformation des &lt;i&gt;techna&#239;&lt;/i&gt; qui embrassent tous les aspects de la vie. La transformation cr&#233;atrice de soi ne se repr&#233;sente pas dans une ou plusieurs figures, elle se joue dans un &#233;largissement de l'espace conflictuel lui-m&#234;me.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	Partant de ces mat&#233;riaux qu'il a repris et transform&#233;s, Foucault pr&#233;cise encore une fois l'&lt;i&gt;ethos&lt;/i&gt; qui anime ses propres recherches. Ce qu'il pose comme d&#233;termination n&#233;gative de cet &lt;i&gt;ethos&lt;/i&gt; a d&#233;j&#224; &#233;t&#233; maintes fois expos&#233; ailleurs et appartient de ce fait au d&#233;j&#224; dit de l'&lt;i&gt;hupomn&#234;mata&lt;/i&gt;. Il s'agit de l'explication de son entreprise, &#224; savoir l'ancrage du philosophique dans l'histoire, le critique des formes du savoir, du pouvoir, de la relation subjectivante.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	Le renversement cr&#233;atif de cette r&#233;p&#233;tition intervient au moment o&#249; Foucault caract&#233;rise son &lt;i&gt;ethos&lt;/i&gt; comme une attitude limite. En ce point il ne proc&#232;de plus &#224; partir de ce qui est d&#233;j&#224;-l&#224;, mais pense sa propre entreprise depuis le risque fou qui n'appartient pas en tant que tel &#224; l'&#339;uvre, mais la constitue n&#233;anmoins de mani&#232;re essentielle. La mani&#232;re qu'a Foucault de travailler est en effet une exp&#233;rimentation os&#233;e, dangereuse, voire folle : il s'aventure &#224; esquisser de nouvelles probl&#233;matiques dans le mat&#233;riau historique, il est pr&#234;t &#224; risquer des acquis pass&#233;s pour prendre de nouvelles directions, il se comporte de fa&#231;on h&#233;t&#233;rodoxe aussi bien &#224; l'&#233;gard des autres qu'&#224; l'&#233;gard de lui-m&#234;me. Il n'est pas seulement un penseur dangereux, mais il pense dangereusement.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	La folie, ainsi Foucault, commence l&#224; o&#249; l'&#339;uvre n'a plus lieu : la folie, c'est l'absence d'&#339;uvre. Aussi longtemps qu'il y a oeuvre, il n'y a pas folie. Pour autant, ses oeuvres portent les traces des jeux dangereux du vrai et du faux &#224; partir desquels elles s'inventent, un jeu qui est toujours &#224; la limite de l'&#233;garement. L'exp&#233;rimentation de Foucault passe par des situations irr&#233;solues, dangereuses ; il n'y a pas de chemin pr&#233;&#233;tabli pour en sortir, pas d'issue certaine au risque encouru. Le frayage d'une sortie in&#233;dite met en jeu une pens&#233;e qui se diffracte dans une nouvelle invention de soi.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	Cette analyse de la facture du texte am&#232;ne enfin &#224; l'hypoth&#232;se formul&#233;e plus haut concernant la pr&#233;sence clandestine de Nietzsche dans &lt;i&gt;Qu'est-ce que les Lumi&#232;res&lt;/i&gt; &lt;i&gt; ?&lt;/i&gt; L'intention explicite de Foucault est de composer l'&lt;i&gt;Aufkl&#228;rung&lt;/i&gt; avec une critique g&#233;n&#233;alogique. Implicitement, l'&#233;vocation d'une critique g&#233;n&#233;alogique fait r&#233;f&#233;rence &#224; Nietzsche. Le texte r&#233;sume bri&#232;vement la double impulsion de cette critique : la g&#233;n&#233;alogie ne questionne pas la v&#233;rit&#233; des choses, mais examine r&#233;trospectivement comment s'est d&#233;velopp&#233;e une certaine opposition entre le vrai et le faux. Sa question n'est pas : &#171; Qu'est-ce qui est vrai ? &#187;, mais &#171; Comment ce qui est vrai est-il devenu vrai ? &#187; Cette critique historique s'exc&#232;de dans une attitude anticipative. La dissolution d'une certaine opposition entre le vrai et le faux produit de la confusion. Ce qui est et ce qui aurait pu &#234;tre autre se m&#233;langent, leur distinction m&#234;me devient un probl&#232;me. La critique g&#233;n&#233;alogique d&#233;couvre l'arbitraire historique dans la v&#233;rit&#233; actuelle, et son &#233;mancipation de cet arbitraire retourne l'impossible en possible. C'est ce retournement que Nietzsche appelle un devenir, et c'est pr&#233;cis&#233;ment l'appropriation de cette impulsion nietzsch&#233;enne qui importe ici &#224; Foucault.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	En cet endroit, le nom de Nietzsche ne peut qu'&#234;tre impliqu&#233;, car justement il ne d&#233;signe rien en lui-m&#234;me, rien sinon le devenir de Foucault. Gr&#226;ce &#224; l'omission notable d'un nom, Foucault joue encore une fois la diff&#233;rence entre sa propre oeuvre et son exp&#233;rimentation. En tant que nomm&#233;, le nom de Nietzsche ne repr&#233;senterait rien, et d'ailleurs il n'a nul besoin d'&#234;tre nomm&#233; car il traverse d&#233;j&#224; le texte comme une ligne de fracture irr&#233;guli&#232;re. Une fois elle &#233;merge dans la disposition &#224; la crise qui troue la conception kantienne de l'&lt;i&gt;Aufkl&#228;rung&lt;/i&gt;, une autre fois elle d&#233;lite l'all&#233;gorisation baudelairienne, la transformant en un franchissement positif des limites.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	Cette ligne de fracture est une force paradoxale : ses failles ajourent l'&#233;criture et permettent ainsi l'irruption en elle de ce qui ne lui appartient pas, &#224; savoir du corps. Le corps se constitue de mani&#232;re proprement oxymorique : il court le long des br&#232;ches dans cette ligne. Sa force s'affirme dans les pouss&#233;es discontinues qui font diverger le pr&#233;visible et le futur : surgissent alors ces &#171; fragments d'avenir &#187; qui se d&#233;tachent comme des morceaux vagabonds pour pointer vers l'incertitude.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	A travers l'omission du nom de Nietzsche, Foucault s'approprie son autorit&#233; en mati&#232;re d'autoportrait philosophique - qu'on pense ici &#224; &lt;i&gt;Ecce Homo&lt;/i&gt; - &#224; sa propre fa&#231;on, une fa&#231;on discr&#232;te. Ici, le philosophe fran&#231;ais ne cherche plus &#224; reconsid&#233;rer le travail d&#233;j&#224; accompli, mais il s'attache bien plut&#244;t au rapport &#224; l'impossible que rec&#232;le ce pass&#233;, et donc &#224; la fiction &#224; partir de laquelle surgit son travail du vrai. Gr&#226;ce &#224; ce petit texte d'apparence neutre, &lt;i&gt;Qu'est-ce que les Lumi&#232;res&lt;/i&gt; &lt;i&gt; ?&lt;/i&gt;, ce penseur nous fait cadeau d'un autoportrait clandestin, dans lequel il s'&#233;bauche une fois encore depuis l'avenir, produisant une nouvelle combinaison de ses traits tout &#224; la fois critiques, esth&#233;tiques et dangereux.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	La revendication explicite de l'&lt;i&gt;Aufkl&#228;rung&lt;/i&gt; est sans doute ici le signe le plus manifeste du devenir de Foucault. Lui, qui pendant des ann&#233;es a r&#233;fl&#233;chi et &#233;crit sur l'&#226;ge classique sans jamais prononcer le terme d'&lt;i&gt;Aufkl&#228;rung&lt;/i&gt;, reprend ici ce concept qui avait marqu&#233; ses d&#233;buts de recherche. Et sa d&#233;termination n'est pas rest&#233;e inchang&#233;e par ce long d&#233;tour. &lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	La fid&#233;lit&#233; &#224; l'&lt;i&gt;Aufkl&#228;rung&lt;/i&gt; passe en effet par un certain d&#233;voiement de cette derni&#232;re. Pour Foucault, son affirmation actuelle d&#233;pend de son imbrication avec un devenir. C'est en ce sens que son d&#233;ploiement s'av&#232;re incompatible avec l'id&#233;e d'une maturit&#233; r&#233;gulatrice. Il affirme l'&lt;i&gt;Aufkl&#228;rung&lt;/i&gt; comme un travail sur les limites du soi, dont la devise t&#233;m&#233;raire pourrait &#234;tre la suivante : &#171; &lt;i&gt;Sapere aude&lt;/i&gt; ! Ne cesse d'avoir le courage de penser et d'exp&#233;rimenter toujours &#224; nouveau ton propre &#234;tre &#187;. &lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	Cette fermet&#233; instable conditionne aussi bien l'&#233;bauche de l'autoportrait philosophique. Seul celui qui ne se fixe pas absolument dans une composition unifi&#233;e de ses nombreux traits peut faire valoir son soi comme une invention. Si elle veut rendre manifeste une libre conjonction, l'esquiise d'un autoportrait doit toujours av&#233;rer un certain degr&#233; de sa propre mutabilit&#233;, osciller entre le p&#233;renne et le temproaire. Qui veut se portraiturer philosophiquement ne cherche justement pas un trait dominant ou unifiant apte &#224; se fixer dans l'identique. &lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	Cette accentuation de la mobilit&#233; du portrait emp&#234;che de se concentrer exclusivement sur le visage. L'attention est d&#233;port&#233;e vers les gestes par lesquels s'indique l'implication sensible de celui qui pense dans le caract&#232;re al&#233;atoire et ind&#233;cis des choses. La diff&#233;renciation de cette implication, ainsi que du portrait lui-m&#234;me, aggrave l'instabilit&#233; du trac&#233;. Les traits du portrait deviennent autres, ils passent d'une logique arr&#234;t&#233;e, celle de la repr&#233;sentation, au r&#233;pertoire fluctuant des gestes. &lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le philosophe qui s'&#233;bauche depuis l'avenir ne se d&#233;finit pas, mais met &#224; l'&#233;preuve sa capacit&#233; paradoxale &#224; devenir, selon une tournure particuli&#232;re &#224; chaque fois diff&#233;rente, ind&#233;termin&#233;e, imperceptible et impersonnelle, pour le dire dans le lexique de Nietzsche et de Deleuze. Voil&#224; pourquoi les autoportraits philosophiques r&#233;ussis sont sans doute ceux qui donnent le plus d'occasions au malentendu, et qui conduisent effectivement &#224; de tels malentendus. Mais peut-&#234;tre le plus grand malentendu consiste-t-il &#224; vouloir comprendre un autoportrait philosophique. Toutes les tentatives de ressaisir la th&#233;orie, voire m&#234;me l'identit&#233; d'un penseur dans un autoportrait sont condamn&#233;es &#224; &#233;chouer, car elles ne prennent jamais vraiment en vue la facture d'un tel exercice.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il n'y a aucune r&#233;cognition possible de la pens&#233;e ou du penseur dans son autoportrait philosophique, car ce dernier cherche pr&#233;cis&#233;ment &#224; faire droit aux forces informul&#233;es de la pens&#233;e. A ce titre, la r&#233;v&#233;lation dont il est porteur passe justement par l'abolition de toute image de la pens&#233;e orient&#233;e sur la forme du M&#234;me. Un penseur qui fait son autoportrait ne fait rien d'autre qu'inventer des gestes qui tendent &#224; renverser cette image et qui se dessinent au point o&#249; pens&#233;e et existence, sans se confondre, se recoupent : dans l'articulation d'un &#233;lan de pens&#233;e &#224; ce que la contraint, &#224; l'effraction en elle de la mati&#232;re conflictuelle du monde. &lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ainsi, un autoportrait philosophique est fait de l'impossibilit&#233; de s&#233;parer la pens&#233;e des accidents dont elle proc&#232;de. Simplement il renverse terme &#224; terme la valeur de ces deux &#233;l&#233;ments : au lieu que ce soit la pens&#233;e qui r&#233;duise par sa d&#233;termination la contingence du sensible, c'est le caract&#232;re irr&#233;ductible du fortuit qui provoque et contraint l'&#233;v&#233;nement impr&#233;visible de la pens&#233;e. Dans l'individuation en jeu dans l'autoportrait, l'individu monte &#224; la surface sans pourtant prendre forme ou figure, sans se d&#233;gager du fond qui monte avec lui. Ou, pour le dire avec les mots de Deleuze : &#171; L'individu se distingue [du fond sur lequel il surgit] sans que pourtant celui-ci se distingue de lui, continuant d'&#233;pouser ce qui divorce d'avec lui. Il est l'ind&#233;termin&#233;, mais en tant qu'il continue d'embrasser sa d&#233;termination, comme la terre au soulier&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb10&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Gilles Deleuze, Diff&#233;rence et R&#233;p&#233;tition, Paris, PUF, 1968, p .197.&#034; id=&#034;nh10&#034;&gt;10&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; &#187;.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A ce titre, l'exercice philosophique de l'autoportrait est un exercice d'invention qui ne s'unifie jamais vraiment en une image, mais se recompose incessamment &#224; partir de mat&#233;riaux h&#233;t&#233;roclites et &#224; travers des changements de rythme. Au lieu de renvoyer &#224; une doctrine th&#233;orique ou au penseur comme figure, l'autoportrait est ce par quoi un penseur fabrique les traits et gestes de sa pens&#233;e, en exp&#233;rimente les diff&#233;rentes constellations, et ce faisant, s'invente. L'autoportrait ne ressemble &#224; rien, car il d&#233;stabilise une pens&#233;e au lieu de la repr&#233;senter, d&#233;porte l'existence au lieu de la fixer. Vouloir y apercevoir une image est aussi d&#233;nu&#233; de sens que de vouloir le juger. L'autoportrait soul&#232;ve une tout autre question, &#224; savoir la suivante : quelle relation veut-on s'inventer avec tel ou tel penseur, ou &#224; l'&#233;gard de tel ou tel geste qui intervient dans sa pens&#233;e ? Ou pr&#233;f&#232;re-t-on simplement l'ignorer ? &lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il convient enfin attirer l'attention sur une &#233;trange r&#233;versibilit&#233; que tient en r&#233;serve cet autoportrait clandestin. L'analyse a montr&#233; comment Foucault fait usage de l'autorit&#233; nietzsch&#233;enne en mati&#232;re de devenir. Comme il a &#233;t&#233; sugg&#233;r&#233;, un tel usage ne fait d'ailleurs que r&#233;pondre &#224; une exigence formul&#233;e jadis par Nietzsche lui-m&#234;me dans &lt;i&gt;Ecce Homo&lt;/i&gt;. Dans ce texte, Nietzsche expose l'invention de son &#171; je &#187; comme un cas singulier du devenir qui se trouve articul&#233; &#224; l'indiff&#233;rence d'un &#171; on &#187; : &lt;i&gt;Comment on devient ce qu'on est&lt;/i&gt;, ainsi s'&#233;nonce le sous-titre de l'ouvrage.&lt;i&gt; &lt;/i&gt;&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	Mais en quoi l'indiff&#233;renciation du&#171; on &#187; peut-elle tenir du devenir ? Ce &#171; on &#187; est situ&#233; &#224; une limite qui se termine au point o&#249; tous les faits et tous les &#233;tats sont &#233;gaux de droit, &#233;gaux dans l'indiff&#233;rence o&#249; nous nous trouvons vis-&#224;-vis d'eux. Tous sont &#233;galement accidentels, de m&#234;me qu'est accidentelle l'interpr&#233;tation de leur hi&#233;rarchie et de leur subordination. Et en cette limite, tout un chacun se trouve &#233;galement sollicit&#233; par la puissance de transformation dont son existence est d&#233;positaire. Dans le &#171; on &#187; ainsi pos&#233;, la proposition concernant le devenir de Foucault devient r&#233;versible. Nous avons vu qu'en omettant le nom de Nietzsche, Foucault fait sienne la dynamique de l'&#339;uvre nietzsch&#233;enne en tant qu'&lt;i&gt;impetus&lt;/i&gt; de son propre devenir. Mais alors, Foucault est aussi bien un des destins de cette oeuvre, l'&#233;v&#233;nement posthume par lequel s'affirme un devenir-foucaldien de Nietzsche. C'est de cette transformation r&#233;trospective du style nietzsch&#233;en que je voudrais, pour terminer, donner un bref aper&#231;u. &lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	Nietzsche est un pol&#233;miste si extraordinaire parce qu'il dissocie compl&#232;tement la forme de la dispute de la volont&#233; d'avoir raison. Chez Nietzsche, la pol&#233;mique ne rel&#232;ve jamais de l'&#233;change d'opinion ou d'une discussion de valeurs. Il ne dispute pas pour avoir raison ou pour donner tort &#224; d'autres th&#232;ses, mais pour d&#233;placer le champ philosophique lui-m&#234;me. Contre une syst&#233;matisation de la th&#233;orie qui fait abstraction de l'exp&#233;rience et ne se soucie que de la coh&#233;rence interne de sa propre argumentation, Nietzsche lutte pour le droit d'exp&#233;rimenter la diff&#233;rence entre vrai et faux dans la vie elle-m&#234;me. Et contre l'identification d&#233;sormais convenue entre la philosophie et une discipline universitaire, il cherche &#224; r&#233;tablir le lien entre l'exposition et la tenue que procure la pens&#233;e. &lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	Les passes d'armes virtuoses de Nietzsche d&#233;font les limites arr&#234;t&#233;es entre le vrai et le faux. Na&#238;t alors un seuil qui ouvre le chemin vers un avenir ind&#233;termin&#233;. Ainsi sa destruction de v&#233;rit&#233;s solides se transpose en une invention de &#171; fragments d'avenir &#187;. En m&#234;me temps chemin et moyen d'une nouvelle attitude philosophique, le pol&#233;mique s'av&#232;re exceptionnellement comme autre chose qu'une mani&#232;re &#233;chauff&#233;e d'argumenter : dans ses propres termes, elle devient affaire de style.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	Dans un temps o&#249; dominent les constructions philosophiques architectoniques, Nietzsche jette son nom &#224; la figure du lecteur comme un soufflet : Nietzsche, Nietzsche, Nietzsche, ses passages &#224; travers la maladie et la gu&#233;rison, sa rupture avec la philologie, avec Wagner, son aversion pour le christianisme. Qui veut lire Nietzsche doit le fr&#233;quenter, qui con&#231;oit la philosophie comme pure th&#233;orie peut simplement laisser ses livres de c&#244;t&#233;. Pour attirer l'attention sur l'&#233;l&#233;ment vivant du philosophique, Nietzsche n'h&#233;site pas &#224; mettre en sc&#232;ne son propre devenir. Pour une part, il m&#233;die son exp&#233;rimentation philosophique &#224; travers une th&#233;&#226;tralisation de son propre nom.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	Les traits th&#233;&#226;traux de Nietzsche ont &#233;t&#233; plus fr&#233;quemment comment&#233;s que tous ses autres traits r&#233;unis. Mais surtout, sa th&#233;&#226;tralit&#233; a &#233;t&#233; tr&#232;s souvent stigmatis&#233;e comme le trait dominant de sa pens&#233;e. Oui, il y a beaucoup de bruit et beaucoup de th&#233;&#226;tre chez Nietzsche : mais pour autant, tous ses autres traits ne sont pas un simple d&#233;cor de sc&#232;ne. Qui le fr&#233;quente dans la dur&#233;e est de plus en plus confront&#233; &#224; l'&lt;i&gt;hybris&lt;/i&gt; de son &#233;criture comme de ses raisonnements. Non seulement Nietzsche n'est pas d'une pi&#232;ce, mais en outre ses gestes de pens&#233;e ne se r&#233;duisent vraiment pas &#224; la logique d'une mise en sc&#232;ne th&#233;&#226;trale. &lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	Il cherche son espace de r&#233;flexion dans des intervalles, et danse les battements de sa pens&#233;e dans des rythmes irr&#233;guliers qui passent entre : entre le th&#233;&#226;tre et la surface de la mer, entre cette surface et le d&#233;dale du labyrinthe. Nietzsche est parfois acteur, parfois nomade, parfois philologue grec, parfois sto&#239;cien ou &#233;picurien. &lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	Sa pens&#233;e n'h&#233;site pas &#224; faire usage de tous les moyens de la tradition qui se pr&#233;sentent &#224; elle : &#171; Ce ne sont pas seulement les diff&#233;rentes connaissances qui ont &#233;t&#233; d&#233;couvertes peu &#224; peu, mais encore les moyens de connaissance en g&#233;n&#233;ral, les &#233;tats et les op&#233;rations, qui, dans l'homme, pr&#233;c&#232;dent l'acte de conna&#238;tre. Et toujours il semblait que l'op&#233;ration nouvellement d&#233;couverte, ou les &#233;tats d'&#226;me nouveaux ne fussent point les moyens pour arriver &#224; toute connaissance, mais le but d&#233;sir&#233;, la teneur et la somme de ce qu'il faut conna&#238;tre. Le penseur a besoin d'imagination, de l'&#233;lan, de l'abstraction, de la spiritualisation, du sens inventif, du pressentiment, de l'induction, de la dialectique, de la d&#233;duction, de la critique, de la r&#233;union des mat&#233;riaux, de la pens&#233;e impersonnelle, de la contemplation et de la vision synth&#233;tique, et non moins de justice et d'amour &#224; l'&#233;gard de tout ce qui est, - mais, dans l'histoire de la &lt;i&gt;vita contemplativa&lt;/i&gt;, tous ces moyens ont &#233;t&#233; consid&#233;r&#233;s, chacun s&#233;par&#233;ment, comme but et comme but ultime [...]&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb11&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Friedrich Nietzsche, Aurore, in : &#338;uvres, &#233;dition dirig&#233;e par Jean Lacoste, (&#8230;)&#034; id=&#034;nh11&#034;&gt;11&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. &#187;&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	La seule chose qui manquait parfois &#224; Nietzsche &#233;tait la tranquillit&#233;, si bien qu'il ne trouvait plus d'issue &#224; ses propres paroxysmes. C'est alors qu'intervint d'abord le bruit, puis enfin la folie, l'absence d'&#339;uvre. Ce dont Nietzsche &#233;tait priv&#233;, c'&#233;tait une certaine s&#233;r&#233;nit&#233;, et c'est justement de cette s&#233;r&#233;nit&#233; que se soucie Foucault : son silence affaiblit le bruit dans lequel sombra Nietzsche. Comme l'insens&#233; qui interroge la provenance de l'&#233;ponge avec laquelle nous avons effac&#233; l'horizon, comme Rauschenberg, dont l'hommage &#224; De Kooning consiste en l'impression d'un geste d'effacement &#224; l'un des ses dessins - &lt;i&gt;To Erase De Kooning&lt;/i&gt; -, la retenue de Foucault efface une certaine violence qui adh&#232;re au nom de Nietzsche, et d&#233;barrasse ainsi le terrain pour un maniement plus prudent de son oeuvre. Elle ne satisfait pas de lassimilation h&#226;tive de la diff&#233;rence nietzsch&#233;enne &#224; un vitalisme, rouvre la question du rapport entre la g&#233;n&#233;alogie et l'&lt;i&gt;Aufkl&#228;rung&lt;/i&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb12&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;En ce point, la lecture foucaldienne de Nietzsche diff&#232;re radicalement de (&#8230;)&#034; id=&#034;nh12&#034;&gt;12&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Avec ce trait report&#233; de la prudence, Foucault s'invente une relation idiosyncrasique &#224; l'&#339;uvre de Nietzsche : sa passion pour ce penseur est faite de discr&#233;tion. Et dans cette affinit&#233; &#233;trange entre deux penseurs aussi oppos&#233;s, ce qui les distingue l'un de l'autre devient momentan&#233;ment indiff&#233;rent. Foucault et Nietzsche deviennent pareils, non point par une ressemblance, mais parce que leurs multiples traits se m&#233;langent jusqu'&#224; devenir m&#233;connaissables. &lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	Ainsi na&#238;t le portrait anonyme d'un libre esprit impersonnel, h&#233;ro&#239;que et prudent, dont il est impossible de savoir s'il expose une image de Nietzsche ou de Foucault : &#171; Il y a dans la mani&#232;re [du libre esprit ] de vivre et de penser un &lt;i&gt;h&#233;ro&#239;sme raffin&#233;&lt;/i&gt;, qui a honte de s'offrir &#224; la v&#233;n&#233;ration des masses, comme fait son fr&#232;re plus grossier, et qui suit silencieusement sa route par le monde et hors du monde. Quelques labyrinthes qu'il traverse, entre quelques rochers que son cours soit resserr&#233; momentan&#233;ment - d&#232;s qu'il arrive &#224; la lumi&#232;re, il va son chemin dans la clart&#233;, facilement et presque sans bruit, et laisse jouer les rayons du soleil jouer jusqu'en son fond&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb13&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Friedrich Nietzsche, Humain, trop humain, in : Oeuvres, op. cit., p. 595.&#034; id=&#034;nh13&#034;&gt;13&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. &#187;&lt;br /&gt; &lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Washington D.C., septembre 2002&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;hr /&gt;
		&lt;div class='rss_notes'&gt;&lt;div id=&#034;nb1&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh1&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 1&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;1&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Gilles Deleuze, &lt;i&gt;Pourparlers&lt;/i&gt;, Paris, Editions de Minuit, 1990, p. 116.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;2&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&#171; Entretien avec Michel Foucault &#187;, in : Michel Foucault, &lt;i&gt;Dits et Ecrits&lt;/i&gt;, &#233;dition &#233;tablie sous la direction de Daniel Defert et Fran&#231;ois Ewald, Paris, Gallimard, 1994, tome IV, p. 42-45.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb3&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh3&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 3&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;3&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Michel Foucault, &lt;i&gt;Dits et Ecrits, op. cit.&lt;/i&gt;, tome IV, p. 415 et 609.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;4&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&#171; A propos de la g&#233;n&#233;alogie de l'&#233;thique : un aper&#231;u du travail en cours &#187;, in : Michel Foucault, &lt;i&gt;Dits et Ecrits, op. cit.&lt;/i&gt;, tome IV, p. 408.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb5&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh5&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 5&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;5&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;i&gt;Id.&lt;/i&gt;, p. 405.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb6&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh6&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 6&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;6&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;i&gt;Id.&lt;/i&gt;, p. 422.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb7&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh7&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 7&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;7&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;i&gt;Id.&lt;/i&gt;, p. 421.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb8&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh8&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 8&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;8&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&#171; &lt;i&gt;Sapere aude ! Habe Mut, dich deines eigenen Verstandes zu bedienen ! &lt;/i&gt; &#187; Immanuel Kant, &#171; Beantwortung der Frage : Was ist Aufkl&#228;rung ? , in : &lt;i&gt;Werkausgabe&lt;/i&gt;, tome 11 : &lt;i&gt;Schriften zur Anthropologie, Geschichtsphilosophie, Politik und P&#228;dagogik&lt;/i&gt;, Francfort-sur-le-Main, Suhrkamp, 1977, p. 53. Traduction A.B.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb9&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh9&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 9&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;9&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Charles Baudelaire, &#171; Exposition universelle 1855, Beaux-Arts &#187;, in : &lt;i&gt;Ecrits esth&#233;tiques&lt;/i&gt;, Paris, U.G.E., collection 10/18, 1986, p. 247.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb10&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh10&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 10&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;10&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Gilles Deleuze, &lt;i&gt;Diff&#233;rence et R&#233;p&#233;tition&lt;/i&gt;, Paris, PUF, 1968, p .197.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb11&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh11&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 11&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;11&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Friedrich Nietzsche, &lt;i&gt;Aurore&lt;/i&gt;, in : &lt;i&gt;&#338;uvres&lt;/i&gt;, &#233;dition dirig&#233;e par Jean Lacoste, Paris, Laffont, collection Bouquins, 1993, p. 996-997.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb12&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh12&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 12&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;12&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;En ce point, la lecture foucaldienne de Nietzsche diff&#232;re radicalement de celle de Deleuze. Loin de la puissance affirmative du d&#233;sir, du refus de la contradiction et de la division, Michel Foucault restitue un Nietzsche bien plus complexe que celui de Nietzsche et la philosophie.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb13&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh13&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 13&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;13&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Friedrich Nietzsche, &lt;i&gt;Humain, trop humain&lt;/i&gt;, in : &lt;i&gt;Oeuvres, op. cit.&lt;/i&gt;, p. 595.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_ps'&gt;&lt;p&gt;Merci &#224; Antonia Birnbaum d'avoir g&#233;n&#233;reusement permis que ce texte soit publi&#233; ici.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		</content:encoded>


		

	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>Portrait de Nietzsche en cynique : de l'ironie &#224; l'humour</title>
		<link>https://caute.lautre.net/Portrait-de-Nietzsche-en-cynique-de-l-ironie-a-l-humour</link>
		<guid isPermaLink="true">https://caute.lautre.net/Portrait-de-Nietzsche-en-cynique-de-l-ironie-a-l-humour</guid>
		<dc:date>2004-04-15T00:03:08Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Birnbaum, Antonia</dc:creator>



		<description>
&lt;p&gt;Samedi philosophique enregistr&#233; en public samedi 17 janvier 2004 &#224; la Biblioth&#232;que Nationale de France au Grand auditorium. Le texte ici pr&#233;sent&#233; d'Antonia Birnbaum &#233;tait accompagn&#233; d'interventions de Rosa Dias (de l'Universit&#233; de Rio de Janeiro), Georges-Arthur Goldschmidt (&#233;crivain), Victor Kaploun (de l'Universit&#233; de Saint-P&#233;tersbourg), Jean-Michel Rey (&#233;crivain), Cl&#233;ment Rosset (&#233;crivain, philosophe), Bernard Stiegler (directeur de l'IRCAM). Les textes &#233;taient lus par Denis Podalyd&#232;s. (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://caute.lautre.net/-Birnbaum-" rel="directory"&gt;Birnbaum&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;Samedi philosophique enregistr&#233; en public samedi 17 janvier 2004 &#224; la Biblioth&#232;que Nationale de France au Grand auditorium.&lt;br class='autobr' /&gt;
Le texte ici pr&#233;sent&#233; d'Antonia Birnbaum &#233;tait accompagn&#233; d'interventions de Rosa Dias (de l'Universit&#233; de Rio de Janeiro), Georges-Arthur Goldschmidt (&#233;crivain), Victor Kaploun (de l'Universit&#233; de Saint-P&#233;tersbourg), Jean-Michel Rey (&#233;crivain), Cl&#233;ment Rosset (&#233;crivain, philosophe), Bernard Stiegler (directeur de l'IRCAM). Les textes &#233;taient lus par Denis Podalyd&#232;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La conf&#233;rence est &#233;coutable ici :&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;a href=&#034;http://www.caute.lautre.net/audio/birnbaum/Birnbaum-Portrait_de_Nietzsche_en_cynique.mp3&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Portrait de Nietzsche en cynique&lt;/a&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
Pour y acc&#233;der, le nom d'utilisateur (&#034;espace&#034;) et le mot de passe (&#034;abonnes&#034;) sont indispensables.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;J'introduis mon propos sur Nietzsche par une citation tir&#233;e d'une lettre &#224; Carl Fuchs le 14 d&#233;cembre 1887 :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; En Allemagne, on se plaint beaucoup de mes excentricit&#233;s. Mais comme on ne sait pas o&#249; est mon centre on aura de la peine &#224; savoir o&#249; et quand j'ai &#233;t&#233; excentrique jusqu'&#224; pr&#233;sent. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les excentricit&#233;s de Nietzsche sont en nombre. Elles ont &#224; chaque fois rapport &#224; des lieux et des temps sp&#233;cifiques. On sait que m&#234;me si elles ne s'y limitent pas, ces excentrict&#233;s sont avant tout grecques.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour Nietzsche, cela a &#233;t&#233; dit et redit, l'excentricit&#233; doit nous rapporter &#224; un point central des Grecs, non pas les Grecs tels qu'ils nous sont connus, dans la familiarit&#233; et la continuit&#233; avec notre propre tradition, mais avec l'&#233;tranget&#233; de la Gr&#232;ce, laquelle porte le nom de Dionysos.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La sc&#232;ne ainsi pos&#233;e est celle d'un &lt;i&gt;agon&lt;/i&gt; o&#249; s'affrontent la philosophie platonicienne et la Gr&#232;ce tragique. Elle met en jeu une rivalit&#233; entre les idoles philosophiques et la puissance diff&#233;rentielle de l'art dionysiaque.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cet ag&#244;n, &#224; peu de choses pr&#232;s, est aussi bien la matrice contemporaine des reprises et des disputes que cristallisent le nom de Nietzsche. Cette sc&#232;ne dionysiaque domine &#224; tel point que l'on a parfois l'impression que non seulement elle occulte d'autres facettes du paysage nietzsch&#233;en, mais qu'elle est devenue la sc&#232;ne quasi-consensuelle du nietzsch&#233;isme d'aujourd'hui. Au Nietzsche oriental et subversif, pour lequel Platon est un adversaire redoutable et &#233;rotique qui contraint sa pens&#233;e, s'est substitu&#233; un &#171; autre &#187; Nietzsche identifi&#233; &#224; un seul terme d'une opposition entre la surabondance esth&#233;tique de la vie et l'&#226;pre s&#233;cheresse de l'asc&#232;se conceptuelle. &lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D'un c&#244;t&#233; il y aurait le moment cr&#233;atif incarn&#233; par Dionysos, tel qu'il se proposerait, en s&#233;duction polyphonique, dans le jeu chatoyant des diff&#233;rences que cr&#233;e le corps en vie le plus &#233;lev&#233; de tous, celui de la forme-artiste.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;De l'autre c&#244;t&#233; se dessine alors le diagnostic selon lequel Nietzsche &#233;crit l'histoire des vainqueurs de notre temps irresponsable, au sens o&#249; nous lui devons le resserrement quasi exclusif de la pens&#233;e sur une affinit&#233; entre art et philosophie, au d&#233;triment de tout souci de la v&#233;rit&#233;....&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ces deux sc&#233;narios, bien que divergeant quant &#224; leurs jugements n&#233;gatif ou positif, s'accordent n&#233;anmoins sur un point essentiel, &#224; savoir que Nietzsche est celui qui a brad&#233; la question de la v&#233;rit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'image est certes caricaturale, mais elle me sert ici pour demander de quoi cet &#171; autre &#187; Nietzsche est-il vraiment encore l'autre ? Nietzsche a-t-il jamais &#233;t&#233; ce philosophe qui se serait simplement content&#233; de jeter par-dessus bord la question de la v&#233;rit&#233; ? Il me semble qu'au contraire, son &#339;uvre peut &#234;tre lue comme une longue querelle : le rapport entre art, vie et v&#233;rit&#233; en constitue le mat&#233;riau, pas la solution.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Aujourd'hui je veux simplement indiquer l'humour de Nietzsche comme moyen de raviver cette querelle, de la remettre en mouvement. Pour cela il faut d'abord retourner au texte et dissiper cette version caricaturale d'une &#339;uvre qui aurait trouv&#233; sa place.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il est peut-&#234;tre utile de temps en temps de rappeler comment Nietzsche lui-m&#234;me qualifie le jeu chatoyant et diff&#233;rences qui ne d&#233;rangent personne, inscrivent leur bazar color&#233; dans un monde d'o&#249; la question de la v&#233;rit&#233; aurait disparu.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nietzsche nomme ce jeu la &#171; mis&#233;rable chinoiserie &#187; des nihilistes passifs, ces derniers hommes qui clignent des yeux et sont contents, s'abritent dans le mensonge et le bonheur mesquins, cette esp&#232;ce d' &#171; homme la plus dangereuse &#187;, dangereuse parce que refusant le danger. Esp&#232;ce qui impose son existence m&#233;prisable au prix de la v&#233;rit&#233; et au prix de l'avenir. C'est l&#224; ce qu'en dit Nietzsche-Zarathoustra.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La guerre d&#233;clar&#233;e aux derniers hommes, le duel de Nietzsche contre son temps, sur le temps, au b&#233;n&#233;fice d'un temps &#224; venir en un mot, son intempestivit&#233;, n'a jamais abandonn&#233; le souci de la v&#233;rit&#233;, et dater l'abandon de ce souci du nom de Nietzsche, revient &#224; trouver dans la v&#233;rit&#233; ce le dispositif que l'on y a d&#233;j&#224; mis, d'&#233;riger Platon en juge et partie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il ne suffit donc pas de fustiger Nietzsche comme proph&#232;te du simulacre au nom d'une v&#233;rit&#233; qui s'en abstrait. Encore faut-il prendre toute la mesure de ce dont est porteur le conflit entre simulacre et id&#233;e, sans se h&#226;ter de l'identifier une nouvelle fois &#224; l'opposition entre apparences et v&#233;rit&#233;.&lt;br /&gt; &lt;br /&gt;
Pour Nietzsche, penseur du simulacre, images et apparences n'ont pas de noyau essentiel, ne participent pas de l'id&#233;e. Mais cela ne signifie nullement pour autant que nous ne fassions plus en elles l'&#233;preuve d'aucune v&#233;rit&#233;. Le premier retournement qu'op&#232;re l'affirmation du simulacre, c'est justement de faire de la question de la v&#233;rit&#233; une question relative &#224; une bataille d'images.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si on tient compte de ce retournement, la question du simulacre peut alors se reformuler comme suit. Que devient la v&#233;rit&#233; lorsqu'elle n'est plus unifi&#233;e par ce qui ce lui est propre, mais disperse sa promesse sur tout le territoire des r&#233;alit&#233;s apparentes, des r&#233;alit&#233;s qui nous apparaissent comme non identiques &#224; elles-m&#234;mes : aussi bien sur celui de l'universitaire studieux, celui de l'artiste insens&#233; rebelle, celui des ouvriers europ&#233;ens bons &#224; tout, sur celui de l'existence quelconque..... Bref sur le territoire ind&#233;termin&#233; de la vie commune de tous. Le r&#233;gime du simulacre signifie alors que ce territoire des apparences (la caverne si vous voulez) est le lieu m&#234;me de l'&#233;preuve de v&#233;rit&#233;. Celle-ci n'a pas disparu mais chang&#233; de modalit&#233; : elle n'est plus abrit&#233;e dans une logique intemporelle, mais log&#233;e dans les conflits impropres de la vie historique des hommes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La v&#233;rit&#233; ne peut plus alors se soustraire &#224; la question de la probit&#233;, &#224; la question de savoir qui est capable de la soutenir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La proc&#233;dure d'une v&#233;rit&#233; situ&#233;e &#171; par-del&#224; bien et mal &#187; a &#233;t&#233; saisie au plus pr&#232;s par Foucault lorsqu'il expose le mouvement g&#233;n&#233;alogique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Foucault rappelle que la g&#233;n&#233;alogie ne questionne pas la v&#233;rit&#233; des choses, mais examine r&#233;trospectivement comment s'est d&#233;velopp&#233;e une certaine opposition entre le vrai et le faux. La question nietzsch&#233;enne concernant la v&#233;rit&#233; n'est donc pas : &#171; Qu'est-ce qui est vrai ? &#187;, mais &#171; Comment ce qui est vrai est-il devenu vrai ? &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il souligne que cette critique historique s'exc&#232;de dans une attitude anticipative. La dissolution d'une certaine opposition entre le vrai et le faux produit une d&#233;sorientation, occasionne une crise. Ce qui est et ce qui aurait pu &#234;tre autre se m&#233;langent, leur distinction m&#234;me devient un probl&#232;me, un objet commun de conflit. La critique g&#233;n&#233;alogique d&#233;couvre l'arbitraire historique dans la v&#233;rit&#233; actuelle, et son &#233;mancipation de cet arbitraire retourne l'impossible en possible. C'est ce retournement que Nietzsche appelle un devenir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cela signifie aussi que les &#171; excentricit&#233;s &#187; de Nietzsche interf&#232;rent avec le statut explosif de son propre nom. Ou dit autrement : le Nietzsche pol&#233;miste de la v&#233;rit&#233; n'est pas simplement une fonction subsidiaire du Nietzsche affirmatif de la puissance vitale de l'art. La philosophie de Nietzsche ne consiste pas &#224; dissoudre la diff&#233;rence entre art et philosophie, ni m&#234;me entre art et vie. On peut m&#234;me soutenir l'inverse. &lt;br /&gt;
Le rapport entre Dionysos et Platon n'est qu'un des d&#233;placements, parmi d'autres, selon lesquels Nietzsche d&#233;stabilise une certaine &#171; image de la pens&#233;e &#187; celle qui oppose l'illusion du v&#233;cu sensible &#224; la r&#233;alit&#233; v&#233;ridique des id&#233;es. Dionysos n'est pas la v&#233;rit&#233; de Nietzsche. Il est un des vecteurs dont il s'empare pour &#233;largir la question de ce qui est pensable, montrant que les enjeux de v&#233;rit&#233; sont peut-&#234;tre ailleurs que l&#224; o&#249; on les attend ; qu'ils sont en prise avec les &#233;carts sensibles que Platon n&#233;glige dans son empressement &#224; les d&#233;passer.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si on consid&#232;re l'affirmation dionysiaque sous son aspect intempestif, on peut alors poser la question d'un autre paysage nietzsch&#233;en, un paysage o&#249; les divisions du territoire philosophique se d&#233;multiplient. Quel est ce paysage o&#249; Dionysos n'est qu'un nom de Nietzsche parmi d'autres, un nom parmi tous les noms de l'histoire ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le parcourir en entier est &#233;videmment impossible. Ses excentricit&#233;s ne sont saisissables qu'&#224; partir des n&#339;uds conflictuels qui chaque fois esquissent ou r&#233;actualisent le territoire restreint et sp&#233;cifique d'une dissension. Je veux ici attirer l'attention sur un territoire finalement peu explor&#233;, que je n'ai moi-m&#234;me jamais encore travers&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On sait que Nietzsche entendait transformer des anecdotes de la vie en aphorismes de la pens&#233;e et que dans cette proc&#233;dure, il y a une proximit&#233; avec cette &#233;cole antique fort excentrique dont toute la philosophie est donn&#233;e sous la forme d'&lt;i&gt;exempla&lt;/i&gt;. Je parle bien s&#251;r des philosophes cyniques.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Qui sont les cyniques, et quel est l'enjeu de rapprocher la proc&#233;dure pol&#233;mique de la philosophie nietzsch&#233;enne avec les gestes de ces antiques provocateurs ? &lt;br /&gt;
L'enjeu de faire un portrait de Nietzsche en cynique est double et je vous soumets ici une intuition sous forme d'esquisse. (invitation &#224; br&#232;ve &#233;ch&#233;ance : toujours plus amusant de s'essayer &#224; quelque chose de nouveau)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La premi&#232;re tache, que je vais me contenter ici de nommer, concerne les cyniques eux-m&#234;mes, qui sont peut-&#234;tre mal connus d'&#234;tre trop c&#233;l&#232;bres. On sait qu'ils ont pratiqu&#233; une philosophie rustre et pauvre. Ils font en public ce qui ne convient pas : mordent, crachent, expulsent des vents, se masturbent, lavent des brins de persil.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ignorant les exigences de la logique, ils exercent leur sagesse dans le champ de la morale et pr&#233;tendent vivre en accord avec la nature. Leurs gestes traduisent sans reste leur parole, il y a chez eux une stricte &#233;quivalence entre vie et pens&#233;e, parole et acte. Dans le lexique d'aujourd'hui on dirait : ils sont coh&#233;rents avec eux-m&#234;mes. Ce sont des marginaux pittoresques trop souvent ignor&#233;s qui rappellent les habitants de la cit&#233; &#224; leur inauthenticit&#233; en se moquant des convenances.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le probl&#232;me avec cette image m&#233;diatiquement si s&#233;duisante, c'est qu'elle ne conna&#238;t pas son propre centre...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nietzsche a une conception bien moins na&#239;ve de cette marginalit&#233;. Si on reprend la sc&#232;ne du conflit entre ceux vivant &#224; la m&#234;me &#233;poque, Anthist&#232;ne, Diog&#232;ne de Sinobe, un &#171; Socrate devenu fou &#187;, et Platon, il faut constater que les cyniques sont les vaincus de ce qui s'est majoritairement impos&#233; comme image et pratique de la philosophie, notamment dans sa dimension th&#233;orique. Leur kitschification pittoresque est la cons&#233;quence de leur exclusion de la tradition philosophique dominante qui passe par Platon et par sa critique. La premi&#232;re tache est donc de restituer dans toute son envergure la port&#233;e philosophique de la provocation et de la franchise cynique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La deuxi&#232;me t&#226;che est alors de d&#233;gager les cons&#233;quences de cette restitution pour une conception pol&#233;mique de la modernit&#233;. Ainsi, en faisant un portrait de Nietzsche en cynique, je renverse le diagnostic d'une modernit&#233; au diapason avec l'absence de v&#233;rit&#233; : Nietzsche-Dionysos n'est pas l'embl&#232;me victorieux de ce que la modernit&#233; a jet&#233; Platon aux oubliettes, Nietzsche-Diog&#232;ne le chien r&#233;actualise les conflits qui traversaient les &#233;coles socratiques et met l'univers historicis&#233;, syst&#233;matique et mesquin de la philosophie moderne &#224; l'&#233;preuve d'une asc&#232;se antique particuli&#232;rement rude.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A ce titre, je rel&#232;ve quelques traits en vue de la composition future d'un portrait de Nietzsche en cynique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'ancre ces prol&#233;gom&#232;nes dans un point d'homologie de l'univers commun aux cyniques et &#224; Nietzsche.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nietzsche, dans le Zarathoustra &#233;crit : Je suis corps de part en part : l'&#226;me n'est qu'un mot pour un &#171; quelque chose &#187; du corps.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cet &#233;nonc&#233; est un &#233;nonc&#233; cynique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On sait que Diog&#232;ne le chien r&#233;cuse la tripartition de l'&#226;me platonicienne et soutient l'indivisibilit&#233; du corps et de l'&#226;me.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si mon corps est indivisible de mon &#226;me, l'asc&#232;se corporelle, qui est un fonds commun des philosophies antiques, prend une tournure particuli&#232;re : elle se confronte &#224; l'animalit&#233; et consiste &#224; vivre au plus pr&#232;s de ses besoins naturels. (animal plus proche de Dieu que l'homme) Mais qu'est cette nature ? Pas la nature logique des sto&#239;ciens, pas plus la nature naturelle de la simple survie. C'est une nature qui se concr&#233;tise en un lieu, la nature urbaine dont les coordonn&#233;es sont &#233;quivoques : les cyniques vivent par les moyens de la mendicit&#233; et de la d&#233;brouille. (tonneau habita provisoire en attendant une maison).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il s'agit de l'asc&#232;se d'un corps situ&#233; aux bords de la cit&#233;, qui vit dans une temporalit&#233; aux rythmes h&#233;t&#233;rog&#232;nes. Une telle asc&#232;se diff&#232;re du tout au tout de celle qui vise l'ad&#233;quation d'un corps mortel &#224; l'ascension de l'&#226;me vers l'intelligible.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le cynisme transforme l'asc&#232;se en une discipline pr&#233;paratoire, un endurcissement qui rend apte &#224; r&#233;agir de mani&#232;re impromptue et circonstancielle. L'asc&#232;se cynique recourt &#224; l'improvisation pour prendre &#224; l'assaut les conventions. Sa discipline tient davantage de la stance que des pr&#233;ceptes, elle est faite de passages impr&#233;vus entre la dur&#233;e et la fulgurance.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Anecdote : un quidam trouvant Diog&#232;ne dans une auberge, vous buvez dans une auberge !!! c'est l&#224; qu'on trouve du vin.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Socrate m&#234;me quand il boit se ma&#238;trise et a l'air de ne pas avoir bu. Le besoin de boire de l'alcool que ressent Diog&#232;ne est ce qui l'exempte d'ob&#233;ir &#224; la convention qui veut que les philosophes ne s'affichent pas dans les auberges et ne se comportent pas en ivrognes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pr&#233;ciser ce qui est appel&#233; nature par les cyniques : cela revient &#224; un m&#233;lange indiff&#233;rent des conventions : de la convention qui veut que ce sont les vulgaires qui boivent dans les auberges et la convention philosophique qui veut que ces derniers ne fr&#233;quentent ces lieux sans discipline : d&#233;sorganise les assignations.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Auberge : terrain du dialogue philosophique concerne tous les &#234;tres et toutes les sph&#232;res de le l'existence (Il n'y a pas absence de th&#233;orie mais un autre rapport &#224; l'investigation th&#233;orique, qui se d&#233;roule en un lieu vulgaire).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les cyniques s'autorisent philosophes &#224; partir de conventions interdites aux philosophes : ils ne s'autorisent que d'eux-m&#234;mes. Nietzsche s'autorise philosophe &#224; partir d'un devenir intempestif et de l'improvisation d&#233;r&#233;gl&#233;e contre la n&#233;cessit&#233; conceptuelle. Sa r&#233;union des mat&#233;riaux, sa redistribution des rapports entre les diff&#233;rents r&#233;gimes de savoirs et les diff&#233;rentes pratiques, son art de la v&#233;rit&#233; disparate fait appara&#238;tre le caract&#232;re conventionnel des r&#233;quisits syst&#233;matiques et exhaustifs de l'histoire de la philosophie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Deuxi&#232;me intuition/ tir&#233;e de &lt;i&gt;Par del&#224; bien et mal&lt;/i&gt;, &#167; 26 (esprit libre) p. 583 (sc&#232;ne p&#233;dagogique)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt; &lt;i&gt;&#171; S'il a de la chance, l'homme d'&#233;lite, [...] Dans son &#233;tude n&#233;cessaire et d&#233;sagr&#233;able de l'homme moyen, rencontreront des aides qui abr&#232;geront sa t&#226;che. Je veux dire les cyniques, ceux qui tout bonnement reconnaissent et acceptent en eux l'animal, la vulgarit&#233;, la &#171; r&#232;gle &#187; et qui pourtant ont assez d'esprit et de temp&#233;rament pour sentir l'irr&#233;sistible besoin de parler d'eux et de leurs semblables devant t&#233;moins : parfois ils se vautrent m&#234;me dans leurs livres comme sur leur propre fumier. Le cynisme est l'unique forme sous laquelle les &#226;mes vulgaires touchent &#224; la droiture, et l'homme sup&#233;rieur en pr&#233;sence des cyniques les plus grossiers comme les plus raffin&#233;s, doit tendre l'oreille &#187;&lt;br /&gt;
&lt;/i&gt; &lt;/strong&gt;&lt;br /&gt;
D'abord il y a l&#224; une r&#233;f&#233;rence &#224; une idiosyncrasie de sa propre &#339;uvre. Nietzsche, Nietzsche , Nietzsche. Ce &#171; vautrement &#187; ne laisse pas non plus de provoquer un sentiment m&#233;lang&#233; d'attraction et de r&#233;pulsion. Deleuze et Foucault ont dit qu'en rendant impossible de dire &#171; je &#187; &#224; la place de Nietzsche, ce dernier a ouvert une blessure dans le langage philosophique qui ne se refermera pas.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On peut prolonger cette hypoth&#232;se en arguant de ce que Nietzsche est le nom du r&#233;seau des noms qui organise sa pens&#233;e. A ce titre, le nom de &#171; Nietzsche &#187; est le crachat lanc&#233; &#224; la figure de l'anonymit&#233; du sujet philosophique, ou le b&#226;ton avec lequel Antisth&#232;ne ne cessa de chasser Diog&#232;ne pour lui d&#233;sapprendre la s&#233;duction des ma&#238;tres.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais surtout, la le&#231;on de sup&#233;riorit&#233; dispens&#233;e par cette droiture vulgaire d&#233;fait la hi&#233;rarchie au point m&#234;me de sa naissance, &#224; savoir dans la p&#233;dagogie qui est cens&#233; l'instaurer. Car Nietzsche dit que rencontrer un cynique, c'est &#234;tre saisi par le pouvoir de la pens&#233;e (sa droiture) l&#224; o&#249; il ne faut pas - dans le vulgaire -. Qui peut savoir alors si la pens&#233;e ne saisira pas aussi ceux qui ne sont pas cens&#233;s pas y participer, les inf&#233;rieurs ? Et si Nietzsche lui-m&#234;me n'h&#233;site pas &#224; se vautrer dans ses livres comme sur son propre fumier, s'il devient cynique, est-il vulgaire ou sup&#233;rieur ? On est en plein d&#233;sordre &#233;galitaire !!!!&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La chose se confirme ailleurs, dans &lt;i&gt;Ecce Homo&lt;/i&gt;, o&#249; Nietzsche dira que ses livres atteignent leur summum quand ils atteignent le cynisme. (&#171; Pourquoi j'&#233;cris de si bons livres &#187; 3 p. 1148).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les cyniques entraient dans les th&#233;&#226;tres &#224; reculons. Nietzsche &#233;crit des livres posthumes, et les dote de testaments r&#233;vis&#233;s en guise de pr&#233;face.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les cyniques avaient le sens de la r&#233;partie, Nietzsche exhume la forme br&#232;ve contre l'injonction moderne de d&#233;duire la v&#233;rit&#233; d'un encha&#238;nement logique syst&#233;matis&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Qu'est ce qu'il importe de discerner dans ces rapprochements ? Que Nietzsche transmet sa pens&#233;e selon une r&#233;versibilit&#233; d&#233;routante du r&#233;gime de la fiction et de celui de la v&#233;rit&#233;. Mon hypoth&#232;se est que l'atopie de son &#339;uvre est si radicale qu'elle m&#233;lange les traits entre Platon et Dionysos, entre v&#233;rit&#233; id&#233;elle et art diff&#233;rentiel : Diog&#232;ne le chien nous donne peut-&#234;tre un nom de ce d&#233;placement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il y a bien un art chez le Socrate de Platon, un art de Platon lui-m&#234;me, dont Nietzsche dira qu'il a invent&#233; le mod&#232;le de la forme du roman. C'est l'art n&#233;gatif de l'ironiste, de celui qui sait qu'il ne sait rien et expose la nullit&#233; du savoir sensible de tous ses interlocuteurs.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les cyniques vont exc&#233;der cet art. En moquant les statues, les cyniques n'ont pas seulement moqu&#233; le d&#233;sir des hommes d'&#234;tre des dieux. Ils ont invent&#233; une forme nouvelle de leur s&#233;paration, un r&#233;servoir d'anecdotes qui se transmettent par le biais d'un comique qui d&#233;fait les termes des situations dont il surgit, dans des &#233;clats rire qui d&#233;logent tous les interlocuteurs de leur place, sans exception.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les cyniques ont inclus dans l'ignorance philosophique ce qu' en exclut la n&#233;gation socratique du sensible : un compte-rendu des p&#233;rip&#233;ties et d&#233;boires et que traverse la pens&#233;e, ainsi que des issues qu'elle trouve ailleurs que l&#224; o&#249; elle pr&#233;tendait devoir les chercher. ( ce que l'on appelle humour quand on regarde un film de Buster Keaton)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le dislocation cynique des conventions, sa d&#233;sorganisation des places du vulgaire et du grand, son d&#233;placement improvis&#233; des codes, tout cela n'est pas seulement une figure pittoresque et marginale ext&#233;rieure &#224; la v&#233;rit&#233; th&#233;orique. Son r&#233;gime de franchise invente un nouveau moyen de pens&#233;e qui &#233;tait inconcevable pour l'ironie socratique Cette derni&#232;re s'exempte du sensible et ne peut donc que perp&#233;tuellement le d&#233;masquer. alors qu'avec les anecdotes cyniques, le rapport entre v&#233;rit&#233; et humour devient pensable.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour conclure j'aimerais souligner une ultime cons&#233;quence de cette lecture. L'affrontement du Socrate devenu fou et du Socrate platonicien est tout autre chose que l'opposition entre des positions morales simples et une r&#233;flexion th&#233;orique sur la vie collective de la cit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Car pas plus pour Platon que pour aucun autre penseur grec, les &lt;i&gt;politeia&lt;/i&gt;i&#61472;des philosophes de l'Antiquit&#233; n'ont jamais &#233;t&#233; des th&#233;orisations du corps politique, quel qu'il soit, ou du vivre ensemble. Elles sont des p&#233;dagogies de l'&#226;me, et c'est bien &#224; l'affrontement de deux p&#233;dagogies de l'&#226;me que l'on assiste. Humour contre ironie, et Nietzsche tombe du c&#244;t&#233; de l'humour.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nietzsche &#233;tait vraiment le plus antique des philosophes modernes. Sa r&#233;actualisation du cynisme corrode d'avance, avec humour et m&#233;chancet&#233;, la figure aujourd'hui si s&#233;rieuse d'une modernit&#233; au rabais qui a r&#233;concili&#233; &#224; le dionysiaque et l'ironie, qui croit pouvoir sans danger jouer des diff&#233;rences, d&#233;masquant ceux qui croient encore &#224; l'exigence de v&#233;rit&#233;, c'est-&#224;-dire une modernit&#233; qui croit pouvoir s'exempter du conflit, de la division, de la politique. C'est l'enti&#232;re probit&#233; d'un Nietzsche f&#233;rocement en duel avec cette version &#233;dulcor&#233;e de sa propre pens&#233;e que j'esp&#232;re avoir donn&#233; &#224; entendre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Merci&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_ps'&gt;&lt;p&gt;Merci &#224; Antonia Birnbaum d'avoir g&#233;n&#233;reusement permis que ce texte soit publi&#233; ici.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
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		<title>Nietzsche, le non-sens et la joie (AUDIO)</title>
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		<dc:creator>Birnbaum, Antonia</dc:creator>



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&lt;p&gt;Ce document est une &#233;mission, diffus&#233;e sur France Culture le Vendredi 9 avril 2004, dans le cadre des Vendredis de la philosophie. &lt;br class='autobr' /&gt; Tu peux &#233;couter cette &#233;mission sur Le Radeau, ici :
&lt;br class='autobr' /&gt;
http://leradeau.caute.lautre.net/ar.... &lt;br class='autobr' /&gt;
Pour acc&#233;der &#224; cette &#233;mission, il te sera demand&#233; un &#034;nom d'utilisateur&#034; et un &#034;mot de passe&#034; indiqu&#233;s ici ou &#224; me demander par simple mail : Beno&#238;t.&lt;/p&gt;


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		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;Ce document est une &#233;mission, diffus&#233;e sur France Culture le Vendredi 9 avril 2004, dans le cadre des Vendredis de la philosophie.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Tu peux &#233;couter cette &#233;mission sur &lt;a href='https://caute.lautre.net/-Le-Radeau-' class=&#034;spip_in&#034;&gt;Le Radeau&lt;/a&gt;, ici :&lt;br class='autobr' /&gt;
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&lt;p&gt;Pour acc&#233;der &#224; cette &#233;mission, il te sera demand&#233; un &#034;nom d'utilisateur&#034; et un &#034;mot de passe&#034; indiqu&#233;s &lt;a href='https://caute.lautre.net/-Le-Radeau-' class=&#034;spip_in&#034;&gt;ici&lt;/a&gt; ou &#224; me demander par simple mail : &lt;a href='https://caute.lautre.net/_Benoit_' class=&#034;spip_in&#034;&gt;Beno&#238;t&lt;/a&gt;.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>Un temps &#224; venir : l'immaturit&#233; </title>
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		<dc:creator>Birnbaum, Antonia</dc:creator>



		<description>
&lt;p&gt;Voyez le texte de Nietzsche : Des trois m&#233;tamorphoses. &lt;br class='autobr' /&gt; Pour S. D. &lt;br class='autobr' /&gt;
Tout m'arrive comme si j'avais trouv&#233; une vie d&#233;j&#224; trop avanc&#233;e. Je me mettrais bien au courant des choses qu'on trouve compliqu&#233;es, mais je sais que ce sont les plus simples que me manquent, je ne veux pas tricher. les plus simples vraiment... (Jean Paulhan) &lt;br class='autobr' /&gt;
Est immature celui qui se trouve &#224; la recherche des choses et de lui-m&#234;me, celui qui ne dispose plus, ou pas encore, de crit&#232;res pour juger ce qui l'entoure. Un (&#8230;)&lt;/p&gt;


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		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;Voyez le texte de Nietzsche : &lt;a href='https://caute.lautre.net/Des-trois-metamorphoses' class=&#034;spip_in&#034;&gt;Des trois m&#233;tamorphoses&lt;/a&gt;.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;&lt;i&gt;Pour S. D.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Tout m'arrive comme si j'avais trouv&#233; une vie d&#233;j&#224; trop avanc&#233;e. Je me mettrais bien au courant des choses qu'on trouve compliqu&#233;es, mais je sais que ce sont les plus simples que me manquent, je ne veux pas tricher. les plus simples vraiment...&lt;/i&gt; (&lt;strong&gt;Jean Paulhan&lt;/strong&gt;)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Est immature celui qui se trouve &#224; la recherche des choses et de lui-m&#234;me, celui qui ne dispose plus, ou pas encore, de crit&#232;res pour juger ce qui l'entoure. Un innocent. Mais cette innocence ne renvoie pas &#224; la puret&#233; d'une origine perdue&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-1&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;La connotation originaire de l'innocence date du christianisme, et ne (&#8230;)&#034; id=&#034;nh2-1&#034;&gt;1&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;, elle est toujours &#224; regagner eu &#233;gard &#224; l'inscription dans la tradition. Provenant de l'oubli momentan&#233; des conventions, d'une absence &#224; ce qu'on sait, elle est en quelque sorte une modalit&#233; de l'ignorance. Affirmer cette innocence ne veut nullement dire rejoindre une &#171; nature premi&#232;re &#187;, c'est une fa&#231;on nouvelle de revisiter le pass&#233;. L'innocent est celui qui ne sait plus, qui a oubli&#233;, et qui retrouve alors cette maladresse caract&#233;ristique des premiers essais. Il exerce son jugement plut&#244;t que de simplement le porter, s'efforce de conna&#238;tre ce que tout le monde sait d&#233;j&#224;, s'obstine &#224; d&#233;couvrir ce qui semble d&#233;j&#224; &#233;vident.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans &lt;i&gt;Ainsi parlait Zarathoustra&lt;/i&gt;, ce regain d'innocence est pr&#233;sent&#233; &#224; travers &lt;a href='https://caute.lautre.net/Des-trois-metamorphoses' class=&#034;spip_in&#034;&gt;la fable des trois m&#233;tamorphoses&lt;/a&gt; : comment le chameau devient lion, comment le lion devient enfant, comment cet encha&#238;nement lui-m&#234;me est relanc&#233; &#224; travers ces passages. C'est le premier des discours de Zarathoustra, et il peut aussi bien &#234;tre lu comme une all&#233;gorie des &#233;preuves qui attendent l'esprit en qu&#234;te de connaissance et de libert&#233; que comme un autoportrait fait par Nietzsche de son propre parcours de pens&#233;e. &lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La forme choisie, une fable all&#233;gorique, donne &#224; entendre que le parcours diff&#232;re toujours selon les pas emprunt&#233;s par l'esprit qui se m&#233;tamorphose. En ce qui concerne Nietzsche, on peut discerner un Nietzsche chameau-wagn&#233;rien, un Nietzsche lion-g&#233;n&#233;alogiste, un Nietzsche enfant-philosophe du Oui ! Mais les figures du chameau, du lion, de l'enfant, peuvent devenir le v&#233;hicule d'une infinit&#233; d'autres significations. Entre ces figures, en elles, s'ouvre une br&#232;che entre la forme et sa signification, et ceux qui se m&#233;tamorphosent pr&#234;tent &#224; chaque fois une allure in&#233;dite aux trois &#233;tats d'esprit. &lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La fable que raconte Zarathoustra est la suivante : le chameau est celui qui prend sur lui tout le poids de la tradition, qui tente d'honorer son &#171; Tu-dois &#187;, le lion est celui qui se lib&#232;re de ce &#171; Tu-dois &#187;, enfin l'enfant est celui qui cr&#233;e, qui recommence. Notons tout d'abord l'ordre des trois m&#233;tamorphoses : c'est le r&#233;cit d'un mouvement &#224; rebours, qui d&#233;crit un retour &#224; l'enfance.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Devenir-chameau : l'esprit s'&#233;prouve dans une confrontation avec la tradition, il tente de satisfaire &#224; son &#171; Tu-dois &#187; (&lt;i&gt;Du-sollst&lt;/i&gt;), de se mesurer &#224; lui ; c'est l'apprentissage &#224; proprement parler, o&#249; l'effort de connaissance &#233;quivaut &#224; un effort d'&#234;tre &#224; la hauteur, un effort d'appropriation et d'ad&#233;quation. &lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Devenir-lion : l'esprit qui s'&#233;tait inscrit dans la continuit&#233; de la tradition s'en lib&#232;re. Cette &#233;mancipation est toujours un geste ill&#233;gitime, l'esprit ne peut pas obtenir sa libert&#233; de la tradition elle-m&#234;me, il ne peut que voler son ind&#233;pendance en se soustrayant &#224; son emprise, en interrompant sa continuit&#233;. Enfin, la fable pr&#233;sente le devenir-enfant :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Mais dites, mes fr&#232;res, que peut encore l'enfant que ne pourrait aussi le lion ? Pourquoi faut-il que le lion ravisseur encore se fasse enfant ?&lt;br /&gt;
Innocence est l'enfant, et un oubli et un recommencement, un jeu, une roue qui d'elle-m&#234;me tourne, un mouvement premier, un saint dire Oui.&lt;br /&gt;
Oui, pour le jeu de la cr&#233;ation, mes fr&#232;res, il faut un saint dire Oui : l'esprit veut maintenant sa &lt;i&gt;propre&lt;/i&gt; volont&#233;, celui qui est perdu au monde veut gagner son &lt;i&gt;propre&lt;/i&gt; monde.&lt;br /&gt;
De l'esprit c'est trois m&#233;tamorphoses que je vous ai nomm&#233;es : comment l'esprit devient chameau, et lion le chameau et, pour finir, enfant le lion&lt;/i&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-2&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Friedrich Nietzsche, Oeuvres philosophiques compl&#232;tes, tome 6 : Ainsi (&#8230;)&#034; id=&#034;nh2-2&#034;&gt;2&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Alors que le lion contestait la tradition, lui opposait sa &#171; divine n&#233;gation &#187; (&lt;i&gt;sein heiliges Nein&lt;/i&gt;), l'enfant, lui, va jusqu'&#224; oublier le &#171; Tu-dois &#187;. Dans le regain d'innocence qui marque la troisi&#232;me m&#233;tamorphose, le mouvement &#224; rebours des trois m&#233;tamorphoses se r&#233;v&#232;le comme &#233;tant celui d'un d&#233;sapprentissage. Le chameau d&#233;signe l'&#233;ducation dans sa coh&#233;rence traditionnelle, l'effraction pratiqu&#233;e par le lion interrompt la logique d'appropriation du chameau, l'enfant d&#233;signe la ruine du savoir-faire qui fait notre maturit&#233;.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le d&#233;sapprentissage en question ne met pas au jour une nature premi&#232;re, bien au contraire, c'est une dissolution de ce qui est temporellement premier, &#224; savoir : de notre propre constitution historique. L'oubli &#233;voqu&#233; par Nietzsche n'est donc pas un retour &#224; une origine, mais un retour sur &lt;i&gt;la premi&#232;re fois&lt;/i&gt;, sur la part de commencement qui est au d&#233;part de toute habitude, de toute histoire, de notre existence m&#234;me. Dans les trois m&#233;tamorphoses, la part du commencement vient en derni&#232;re position parce qu'elle n'est pas directement accessible. Sa position indique que le commencement ne se donne jamais autrement qu'&#224; travers un recommencement. La fable ne raconte pas le mythe d'une origine perdue, elle relate comment l'innocence se regagne sur la dette &#224; l'&#233;gard de la tradition.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'oubli dont proc&#232;de le recommencement ouvre sur le jeu parce que ne plus savoir nous provoque &#224; chercher une nouvelle fois. Ici, le jeu ne consiste pas &#224; imiter (&#224; &#171; faire comme si &#187;), mais &#224; refaire les choses depuis le d&#233;but. La d&#233;faillance de la ma&#238;trise que produit l'oubli rend manifeste &lt;i&gt;la premi&#232;re fois&lt;/i&gt; que recelait l'habitude. C'est de traverser cette premi&#232;re fois qui importe &#224; l'enfant qui joue. Et l'enfant qui joue se tient tellement pr&#232;s du d&#233;but des choses, qu'il en perd la notion lin&#233;aire du temps : &#171; &lt;i&gt;Es lie&#223;e sich alles trefflich schlichten, K&#246;nnte man die Sachen zweimal verrichten &lt;/i&gt;(Goethe) ; l'enfant proc&#232;de selon cet adage goeth&#233;en. Simplement pour lui, il ne s'agit pas d'une seconde fois mais de nouvelles fois, de centaines, de milliers de nouvelles fois. Ce n'est pas seulement le moyen de venir &#224; bout des premi&#232;res exp&#233;riences traumatiques par abrutissement, conjuration obstin&#233;e ou parodie, mais c'est aussi le moyen de go&#251;ter sans cesse, de la mani&#232;re la plus intense, triomphes et victoires. L'adulte se d&#233;leste de l'horreur, jouit doublement d'un bonheur en le racontant. L'enfant recr&#233;e toute la chose depuis le d&#233;but, il recommence. Peut-&#234;tre est-ce l&#224; la racine profonde du double sens des &#034;jeux&#034; allemands : r&#233;p&#233;ter la m&#234;me chose serait l'&#233;l&#233;ment commun aux deux. Non pas &#171; faire comme si &#187;, mais &#171; toujours refaire &#187;, transformer l'exp&#233;rience traumatique en habitude, telle est l'essence du jeu&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-3&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;&#171; Spielzeug und Spielen. Randbemerkungen zu einem Monumentalwerk &#187;, in (&#8230;)&#034; id=&#034;nh2-3&#034;&gt;3&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. &#187; &lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D&#232;s lors que la continuit&#233; propre &#224; la transmission est indisponible, le jeu se r&#233;v&#232;le comme &#233;tant au d&#233;part de toute habitude, et partant, comme la matrice des trois transformations elles-m&#234;mes. Dans la mesure o&#249; l'habitude (la tradition) nous constitue, o&#249; elle est historiquement premi&#232;re, nous ne saurions &#233;videmment &#234;tre &#224; son d&#233;part, en &#234;tre les inventeurs. Si le devenir-enfant est la troisi&#232;me transformation, c'est bien parce que nous ne sommes jamais nous-m&#234;mes notre propre commencement. Or recommencer, c'est pr&#233;cis&#233;ment &#233;prouver ceci : que nous commen&#231;ons toujours avant nous-m&#234;mes, que notre acc&#232;s au commencement passe par une r&#233;invention de la tradition.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'exemple le plus embl&#233;matique de cette exp&#233;rience est peut-&#234;tre celui de notre rapport au langage&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-4&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Sur le privil&#232;ge qu'acquiert le langage au d&#233;triment de la musique dans la (&#8230;)&#034; id=&#034;nh2-4&#034;&gt;4&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. L'&#171; oubli &#187; du langage qui accompagne le devenir-enfant ne nous fait pas tomber dans la nuit d'avant nous-m&#234;mes, dans un silence primitif qui ne pourrait &#234;tre que d'une violence absolue : il permet au soi constitu&#233; par son inscription dans le langage d'en &#233;prouver &#224; nouveau l'&#233;nigme, de s'&#233;tonner du don de parole qui lui revient, il rouvre le jeu du langage. Ecrire, parler c'est ne pas savoir &#233;crire, parler. C'est une aventure immature. Ne plus conna&#238;tre les formules consacr&#233;es, avoir d&#233;sappris &#224; parler, cela nous provoque encore une fois &#224; &#171; chercher des phrases&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-5&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Voir &#224; ce propos le livre de Pierre Alf&#233;ri, Chercher une phrase, Paris, (&#8230;)&#034; id=&#034;nh2-5&#034;&gt;5&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; &#187;.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D'ailleurs, &#224; ce titre, le devenir-enfant marque aussi bien le recommencement des trois m&#233;tamorphoses. Advenu dans l'oubli de la ma&#238;trise, son jeu transforme &#224; nouveau l'exp&#233;rience de l'impr&#233;visible en habitude, il r&#233;apprend &#224; ma&#238;triser, sa r&#233;it&#233;ration du commencement est la matrice du devenir-chameau. L'encha&#238;nement ne s'ach&#232;ve jamais, car il se d&#233;veloppe autour de sa propre relance. Dans la figure de l'enfant, l'aptitude au commencement passe dans la r&#233;p&#233;tition de l'encha&#238;nement des trois m&#233;tamorphoses. Le commencement, c'est ce qui interrompt la continuit&#233; du pass&#233;, ce qui oblige &#224; trouver une nouvelle mani&#232;re de le voir, une nouvelle mani&#232;re d'&#234;tre au pr&#233;sent.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le commencement n'est pas &#224; l'origine (au sens d'une substance premi&#232;re) des figures, mais il se retrouve dans toutes. Le chameau, le lion, sont hant&#233;s par une part de commencement, le devenir-enfant emporte toutes les m&#233;tamorphoses. La mise en oeuvre du d&#233;placement qui exc&#232;de le donn&#233; - le devenir - exige de ne plus se comprendre depuis la continuit&#233; du pass&#233;, mais de r&#233;inventer le pass&#233; et partant, d'alt&#233;rer le pr&#233;sent. D'o&#249; la dimension inventive de l'immaturit&#233;, la dimension immature de notre inventivit&#233;. Notre compr&#233;hension participe bien de mani&#232;re &lt;i&gt;cr&#233;ative&lt;/i&gt; &#224; notre existence, mais elle l'instaure toujours de mani&#232;re r&#233;trospective, comme un ant&#233;rieur projet&#233;. Cette projection ne proc&#232;de pas par n&#233;gation, elle lib&#232;re l'avenir enferm&#233; dans le pass&#233;. &lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;R&#233;inventant le pass&#233;, un esprit se lib&#232;re de sa dette &#224; l'&#233;gard du &#171; Tu-dois &#187; de la tradition, recommence, affirme son &#171; Je-veux &#187;. Mais s'il se d&#233;leste ainsi du poids de la tradition, est-il pour autant lib&#233;r&#233; du plus grand poids, du &#171; Cela fut &#187; (&lt;i&gt;Es war&lt;/i&gt;) qui marque notre pr&#233;sence m&#234;me au monde ? En effet, une chose est le retour sur le jeu qui transforme l'impr&#233;visible de ce qui nous arrive, une autre notre arriv&#233;e elle-m&#234;me, notre naissance. Devoir sa vie, sa pr&#233;sence m&#234;me, n'est-ce pas l&#224; une limite ind&#233;passable pour la volont&#233; ? Comment peut-on, m&#234;me r&#233;trospectivement, transformer cette dette, &#171; vouloir sa &lt;i&gt;propre&lt;/i&gt; volont&#233; &#187;, comme le dit Nietzsche &#224; propos du devenir-enfant ?&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Vouloir sa &lt;i&gt;propre&lt;/i&gt; volont&#233; &#187; ne peut pas seulement vouloir dire transformer r&#233;trospectivement le &#171; Tu-dois &#187; en &#171; Je-veux &#187;, cela exige encore cette chose &#224; la fois si simple et si difficile : vouloir &#234;tre soi. C'est cette volont&#233; que Nietzsche appelle une &#171; r&#233;conciliation avec le temps, et une plus haute chose que toute r&#233;conciliation&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-6&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Friedrich Nietzsche, op. cit., p. 161. (Traduction modifi&#233;e.)&#034; id=&#034;nh2-6&#034;&gt;6&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. &#187; Epict&#232;te donne une formule exemplaire de cette r&#233;conciliation dans un de ses conseils : &#171; Ne demande pas que ce qui arrive arrive comme tu veux. Mais veuille que les choses arrivent comme elles arrivent, et tu seras heureux&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-7&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Manuel d'Epict&#232;te in : Marc Aur&#232;le, Pens&#233;es pour moi-m&#234;me suivies du Manuel (&#8230;)&#034; id=&#034;nh2-7&#034;&gt;7&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. &#187; Zarathoustra r&#233;pond aux bossus et infirmes qui lui demandent de les gu&#233;rir dans l'esprit de cette formule :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;&#171; Cela fut &#187;, ainsi se nomme du vouloir le grincement de dents et sa plus solitaire tribulation. contre tout ce qui est d&#233;j&#224; fait ne pouvant rien - de tout pass&#233; il est m&#233;chant observateur.&lt;br /&gt;
[...]&lt;br /&gt;
&#171; Qu'un fait s'an&#233;antisse, c'est l&#224; chose impossible ; comment se pourrait-il que par le ch&#226;timent un fait dev&#238;nt un non-fait ? Voici, voici, qui est l'&#233;ternel dans le ch&#226;timent d'&#171; exister &#187; : que l'existence m&#234;me ne puisse &#234;tre &#224; tout jamais que fait et culpabilit&#233;. &#187;&lt;br /&gt;
[...] - mais vous connaissez bien, mes fr&#232;res, cette fable que chante le d&#233;lire !&lt;br /&gt;
Hors de ces fables et chansons vous ai conduits quand je vous enseignai : &#171; le vouloir est cr&#233;ateur ! &#187;&lt;br /&gt;
Fragment, &#233;nigme, cruel hasard, ainsi est tout &#171; Cela fut &#187; jusqu'&#224; ce que le vouloir qui cr&#233;e ajoute : &#171; Mais ainsi l'ai voulu ! &#187;&lt;br /&gt; - jusqu'&#224; ce que le vouloir qui cr&#233;e ajoute : &#171; Mais ainsi je le veux, ainsi je le voudrai ! &#187;&lt;br /&gt;
Mais de la sorte a-t-il parl&#233; d&#233;j&#224; ? Et quand le fera-t-il ? De sa propre folie le vouloir s'est-il d&#233;sharnach&#233; ?&lt;br /&gt;
Le vouloir est-il devenu lui-m&#234;me un r&#233;dempteur et un porteur de joie ? De l'esprit de vengeance et de tous grincements de dents a-t-il d&#233;sappris les le&#231;ons&lt;/i&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-8&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Friedrich Nietzsche, op. cit., p. 160-161.&#034; id=&#034;nh2-8&#034;&gt;8&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Alors que la fable des trois transformations &#233;tait adress&#233;e indiff&#233;remment aux disciples ou aux animaux du Zarathoustra, ce discours est tenu aux bossus et autres infirmes, dont un lui fait remarquer qu'avec cette &#171; langue bossue &#187; il parle autrement avec eux, et avec lui-m&#234;me, qu'avec ses disciples. Ce discours adress&#233; &#224; ceux qui demandent instamment &#224; ne plus &#234;tre qui ils sont radicalise encore le propos sur la m&#233;tamorphose. Car l'in&#233;vitabilit&#233; de notre propre pr&#233;sence au monde, de notre corps, semble condamner la fable all&#233;gorique &#224; n'&#234;tre qu'un beau discours. La r&#233;invention du pass&#233; ne serait-elle qu'une figure de l'esprit ? &lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En tant qu'il est l'obstacle supr&#234;me pour la volont&#233;, le &#171; Cela fut &#187; renvoie &#224; l'ind&#233;passabilit&#233; de notre naissance&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-9&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;En interrogeant le &#171; Cela fut &#187; relativement &#224; un acquiescement singulier de (&#8230;)&#034; id=&#034;nh2-9&#034;&gt;9&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. En effet, tant qu'un esprit con&#231;oit sa volont&#233; comme souveraine, sa propre naissance est ce qui le met irr&#233;m&#233;diablement en &#233;chec : s'il peut encore entretenir l'illusion de ma&#238;triser sa mort en l'affrontant, il ne peut ni se r&#233;approprier sa naissance, ni la supprimer, pas m&#234;me en s'enlevant la vie. Quoi qu'il en soit, d&#232;s lors qu'il est l&#224;, sa naissance aura d&#233;j&#224; eu lieu, et cela sans qu'il le veuille.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour ceux qui ont une volont&#233; cr&#233;atrice, le &#171; Cela fut &#187; dont proc&#232;de l'existence n'est plus ch&#226;timent, mais sa contingence appara&#238;t comme telle, &#171; fragment, &#233;nigme, cruel hasard &#187;. S'apercevant comme d&#233;j&#224; n&#233; dans un monde donn&#233; du m&#234;me coup et d&#233;j&#224; l&#224;, ils per&#231;oivent que leur naissance n'est pas moins contingente que leur mort.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D&#232;s lors que nous questionnons l'&#233;nigme de notre naissance, nous questionnons l'&#233;nigme de notre singularit&#233;. Et comme nous nous &#233;prouvons d'abord comme singuliers en ressentant notre disparition possible, elle ne peut que surgir apr&#232;s que nous ayons &#233;prouv&#233; notre mortalit&#233; : la perspective de la mort ouvre en retour sur une interrogation de la naissance. Cela ne signifie pas pour autant que celle-ci soit moins primordiale : il ne saurait y avoir d'affirmation de la contingence qui ne soit aussi celle de notre naissance m&#234;me. &lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La contingence &#224; laquelle est suspendue notre existence singuli&#232;re n'est pas moins celle de notre naissance que de notre mort. Notre soi tient aussi bien &#224; l'improbable conjugaison des circonstances et des rencontres qui nous ont fait &#234;tre l&#224; qu'&#224; l'ouverture sur l'impr&#233;visible que marque notre possible disparition. Ou pour le dire autrement : expos&#233;s &#224; l'incalculable de l'&#224;-venir, nous en provenons toujours d&#233;j&#224;.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Disant qu'il a vu de pires choses que des hommes &#224; qui il manque quelque chose, Zarathoustra rappelle qu'il n'y a pas moins de contingence &#224; &#234;tre n&#233; sans infirmit&#233; qu'avec ; quelle qu'elle soit, on ne peut &lt;i&gt;gu&#233;rir&lt;/i&gt; de la contingence. Vouloir &#234;tre l&#224; veut dire vouloir &#234;tre ce soi-ci unique, diff&#233;rent de tout autre &#224; venir, en vie, ou ayant v&#233;cu. De ce fait, s'&#233;prouver comme d&#233;j&#224; n&#233;, c'est &#233;prouver l'improbabilit&#233; folle de notre existence singuli&#232;re, du seul &#234;tre sans lequel pour nous rien ne serait. Et affirmer notre pr&#233;sence au monde, c'est vouloir cette suite pourtant enti&#232;rement fortuite comme la n&#233;cessit&#233; m&#234;me, puisque c'est d'elle que r&#233;sulte notre naissance : c'est vouloir comme n&#233;cessit&#233; ce qu'il y a d'inattendu, d'inappropriable dans le commencement. Cette volont&#233;-l&#224;, qui conjugue inextricablement n&#233;cessit&#233; et contingence, qui acquiesce &#224; l'impr&#233;visible comme &#224; la loi m&#234;me de l'existence, tient bien d'une immaturit&#233;.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le fait d'ajouter un &#171; Je le voulais, je le veux, je le voudrai &#187; au &#171; Cela fut &#187; transforme ce dernier, d&#233;livre la volont&#233; de sa propre folie. La volont&#233; cesse de se venger contre l'irr&#233;versibilit&#233; du temps lorsqu'elle comprend le pass&#233; non plus comme inalt&#233;rable, mais comme devenu ; et dans la mesure o&#249; elle s'appr&#233;hende elle-m&#234;me comme &#233;laboration du devenir, (comme &#171; vouloir cr&#233;ateur &#187;), le pass&#233; ne lui semble plus alors comme l'autre de la volont&#233;, comme son fardeau. &lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le &#171; Tu-dois &#187; de la tradition proc&#232;de de la continuit&#233; temporelle, d'un encha&#238;nement qui fait d&#233;couler l'avenir du pass&#233;. S'&#233;manciper du &#171; Tu-dois &#187;, passe par un recommencement. Mais justement, vivre la modernit&#233; comme telle exige de ne plus s'inscrire dans une continuit&#233; temporelle. D&#232;s lors, il se pourrait bien que l'affirmation du recommencement implique la r&#233;conciliation avec l'immaturit&#233; persistante de notre &#234;tre. Cette derni&#232;re s'av&#232;re alors comme une pratique essentielle &#224; la vie moderne. &lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le recommencement d&#233;couvre et affirme ce qui, de la temporalit&#233;, est h&#233;t&#233;rog&#232;ne &#224; toute continuit&#233;, irr&#233;ductible &#224; toute causalit&#233; : l'advenue qui correspond &#224; la naissance. Ce qui est en jeu dans cette r&#233;conciliation n'est donc rien d'autre que l'exp&#233;rience de la discontinuit&#233; temporelle comme telle. Elle d&#233;signe l'exp&#233;rience de la temporalit&#233; sp&#233;cifique &#224; la modernit&#233;. Ni innovation &#171; absolument moderne &#187;, ni reconduction continue de la tradition, l'inventivit&#233; est l'articulation du commencement constitutif de nos existences temporelles.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pr&#233;cisons encore que de ce point de vue, la naissance ne renvoie pas &#224; l'advenue du neuf (de &lt;i&gt;quelque chose&lt;/i&gt;), elle d&#233;signe la nouveaut&#233; que constitue l'advenue elle-m&#234;me (ce qui vient au monde lorsque quelqu'un na&#238;t, ce n'est justement pas quelque chose mais un commencement). Pour le dire avec Franz Rosenzweig : &#171; non pas quelque &#233;v&#233;nement qui arrive dans le temps, mais l'&#233;v&#233;nement du temps lui-m&#234;me&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-10&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;&#171; Nicht da&#223; etwas in der Zeit geschieht, die Zeit selbst geschieht. &#187; Malgr&#233; (&#8230;)&#034; id=&#034;nh2-10&#034;&gt;10&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. &#187;&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le regain d'innocence de celui qui cr&#233;e, qui &#171; veut sa &lt;i&gt;propre &lt;/i&gt;volont&#233; &#187; renvoie &#224; une transformation de son rapport au temps. Le futur n'est plus pour lui la prolongation du pass&#233;, son pr&#233;sent ne consiste pas &#224; s'acquitter de sa dette envers ce dernier en l'accomplissant, en s'effor&#231;ant de contribuer &#224; sa r&#233;alisation future, &#224; son ach&#232;vement. Dans la mesure o&#249; sa naissance ouvre une br&#232;che dans le temps&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-11&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Nous empruntons ici les termes employ&#233;s par Hannah Arendt dans la pr&#233;face &#224; (&#8230;)&#034; id=&#034;nh2-11&#034;&gt;11&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;, celui qui dit &#171; Oui ! &#187; &#224; cette naissance se per&#231;oit comme le d&#233;positaire non pas d'un testament &#224; ex&#233;cuter, mais d'un geste d'initiative qui constitue sa pr&#233;sence m&#234;me au monde : s'ins&#233;rant entre pass&#233; et futur, il fraye le trac&#233; de cette br&#232;che, &#233;carte le temps de lui-m&#234;me. &#171; Vouloir sa &lt;i&gt;propre&lt;/i&gt; volont&#233; &#187;, ce n'est pas devenir ma&#238;tre du temps, mais bien au contraire s'inscrire au lieu de son d&#233;bo&#238;tement, de sa disjonction, affirmer l'advenue comme telle. C'est &#224; ce titre que la volont&#233; &#171; devient [elle]-m&#234;me un r&#233;dempteur et un porteur de joie &#187;, qu'elle d&#233;sapprend la vengeance : d&#233;j&#224; n&#233;e, elle se d&#233;couvre h&#233;riti&#232;re, non pas d'une dette, mais du commencement qui entra dans le monde avec sa naissance.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En tant que modalit&#233; du commencement, l'immaturit&#233; tend &#224; creuser la dimension lacunaire, incompl&#232;te de l'existence, &#233;laborant ce qui, de la physique elle-m&#234;me, exc&#232;de toujours le donn&#233; : sa part d'impr&#233;visible, son passage m&#234;me, ou dans un lexique lacanien, le r&#233;el. Ce qui fait retour dans l'immaturit&#233;, ce n'est pas une puissance originelle, une force premi&#232;re, mais la part de commencement qui fait de notre existence un conflit intempestif, l'ouverture et le trac&#233; d'une &#171; br&#232;che dans le temps &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Antonia Birnbaum&lt;/i&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
Janvier 1999&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;hr /&gt;
		&lt;div class='rss_notes'&gt;&lt;div id=&#034;nb2-1&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-1&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-1&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;1&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;La connotation originaire de l'innocence date du christianisme, et ne co&#239;ncide pas n&#233;cessairement avec sa qualit&#233; morale. Par exemple chez les romains, l'innocent est celui qui s'abstient de faire sciemment le mal, ou qui n'est pas suffisamment au fait de la mani&#232;re dont op&#232;re le monde dans lequel il vit. L'innocence n'est pas irr&#233;versible.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2-2&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-2&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-2&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;2&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Friedrich Nietzsche, &lt;i&gt;Oeuvres philosophiques compl&#232;tes&lt;/i&gt;, tome 6 : &lt;i&gt;Ainsi parlait Zarathoustra&lt;/i&gt;, texte et variantes &#233;tablis par G. Colli et M. Montinari, trad. M. de Gandillac, Paris, Gallimard, 1971, p. 38. (Traduction modifi&#233;e.)&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2-3&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-3&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-3&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;3&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&#171; Spielzeug und Spielen. Randbemerkungen zu einem Monumentalwerk &#187;, in Walter Benjamin, &lt;i&gt;Gesammelte Schriften&lt;/i&gt;, publi&#233;s sous la direction de Rolf Tiedemann et Hermann Schweppenh&#228;user, Francfort, Suhrkamp, 1982, tome III, p. 127-132. (Traduction A.B.)&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2-4&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-4&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-4&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;4&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Sur le privil&#232;ge qu'acquiert le langage au d&#233;triment de la musique dans la notion d'art d&#233;velopp&#233;e par Nietzsche post&#233;rieurement &#224; &lt;i&gt;La Naissance de la trag&#233;die&lt;/i&gt;, voir Philippe Lacoue-Labarthe, &#171; Le d&#233;tour &#187;, in &lt;i&gt;Le sujet de la philosophie, Typographies I&lt;/i&gt;, Paris, Aubier Flammarion, 1979, p. 33-74.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2-5&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-5&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-5&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;5&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Voir &#224; ce propos le livre de Pierre Alf&#233;ri, &lt;i&gt;Chercher une phrase&lt;/i&gt;, Paris, Christian Bourgois, 1991.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2-6&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-6&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-6&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;6&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Friedrich Nietzsche, &lt;i&gt;op. cit.&lt;/i&gt;, p. 161. (Traduction modifi&#233;e.)&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2-7&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-7&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-7&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;7&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;i&gt;Manuel d'Epict&#232;te&lt;/i&gt; in : Marc Aur&#232;le, &lt;i&gt;Pens&#233;es pour moi-m&#234;me suivies du Manuel d'Epict&#232;te&lt;/i&gt;, Paris, Garnier Flammarion, p.210.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2-8&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-8&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-8&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;8&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Friedrich Nietzsche, &lt;i&gt;op. cit.&lt;/i&gt;, p. 160-161.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2-9&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-9&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-9&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;9&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;En interrogeant le &#171; Cela fut &#187; relativement &#224; un acquiescement singulier de notre naissance, nous proposons une lecture possible de l'affirmation temporelle qui d&#233;livre de l'esprit de vengeance. Dans &#171; Nietzsches Zarathoustra &#187;, Heidegger comprend la haine contre le &#171; Cela fut &#187; comme une haine contre l'&#233;ph&#233;m&#232;re de la temporalit&#233; elle-m&#234;me, comme un d&#233;sir m&#233;taphysique d'immuable. Dans cette logique, la d&#233;livrance de l'esprit de vengeance correspond &#224; une affirmation de l'&#233;ternel retour du M&#234;me, vouloir sa propre volont&#233; revient &#224; affirmer le cercle dans et par lequel la temporalit&#233; de tout &#233;tant fait elle-m&#234;me retour. Voir &#171; Qui est le Zarathoustra de Nietzsche &#187;, in Martin Heidegger, &lt;i&gt;Essais et Conf&#233;rences&lt;/i&gt;, trad. Andr&#233; Pr&#233;au, Paris, Gallimard, 1958, p. 116-151.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2-10&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-10&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-10&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;10&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&#171; Nicht da&#223; etwas in der Zeit geschieht, die Zeit selbst geschieht. &#187; Malgr&#233; de longues recherches, nous n'avons malheureusement pu retrouver l'endroit exact o&#249; Franz Rosenzweig &#233;crit cette phrase. Mais elle est imprim&#233;e dans notre m&#233;moire, et nous croyons que c'est la version exacte.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2-11&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-11&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-11&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;11&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Nous empruntons ici les termes employ&#233;s par Hannah Arendt dans la pr&#233;face &#224; &lt;i&gt;La Crise de la culture&lt;/i&gt;, intitul&#233;e &#171; La br&#232;che entre le pass&#233; et le futur &#187;. Cet emprunt rend hommage &#224; sa r&#233;flexion sur la natalit&#233;, mais il nous semble d'autant plus autoris&#233; &#224; cet endroit que l'&#233;vocation par Arendt de cette br&#232;che comme de &#171; ce petit non-espace-temps au coeur m&#234;me du temps, qui contrairement au monde et &#224; la culture o&#249; nous naissons, peut seulement &#234;tre indiqu&#233;, mais ne peut &#234;tre transmis ou h&#233;rit&#233; du pass&#233; ; chaque g&#233;n&#233;ration nouvelle et m&#234;me tout &#234;tre humain nouveau en tant qu'il s'ins&#232;re lui-m&#234;me entre un pass&#233; infini et un futur infini doit le d&#233;couvrir et le frayer laborieusement &#224; nouveau. &#187; (Hannah Arendt, &lt;i&gt;La Crise de la culture&lt;/i&gt;, trad. J. Bontemps et P. Levy, Paris, Gallimard, 1972, p.24) para&#238;t comme une r&#233;f&#233;rence &#224; peine voil&#233;e &#224; ces phrases de Nietzsche : &#171; [...] qu'on se repr&#233;sente un homme boulevers&#233; et entra&#238;n&#233; par une violente passion, que ce soit pour une femme ou pour une grande id&#233;e [...]. C'est l'&#233;tat le plus injuste de la terre, born&#233; ingrat envers le pass&#233;, aveugle aux dangers, sourd aux avertissements, un petit tourbillon de vie au milieu d'un oc&#233;an fig&#233; dans la nuit et l'oubli : et pourtant cet &#233;tat - absolument non historique, anti-historique - n'engendre pas seulement l'action injuste, mais aussi tout acte de justice ; et nul artiste ne r&#233;alisera son oeuvre, nul g&#233;n&#233;ral ne remportera sa victoire, nul peuple ne conquerra sa libert&#233;, qu'il ne les aient auparavant d&#233;sir&#233;es et poursuivies dans un tel &#233;tat de non-historicit&#233;. &#187; Friedrich Nietzsche, &lt;i&gt;Oeuvres philosophiques compl&#232;tes, tome 2 : Consid&#233;rations inactuelles I, II, III, IV&lt;/i&gt;, &#171; De l'utilit&#233; et des inconv&#233;nients de l'Histoire pour la vie &#187;, texte et variantes &#233;tablis par G. Colli et M. Montinari, Paris, Gallimard, 1971, p. 99.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_ps'&gt;&lt;p&gt;Merci &#224; Antonia Birnbaum d'avoir g&#233;n&#233;reusement permis que ce texte soit publi&#233; ici.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
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	</item>
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		<title>Une &#233;ducation au point de vue cosmopolitique : Nietzsche disciple d'Emerson</title>
		<link>https://caute.lautre.net/Une-education-au-point-de-vue-cosmopolitique-Nietzsche-disciple-d-Emerson</link>
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		<dc:date>2004-03-05T19:41:04Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Birnbaum, Antonia</dc:creator>



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&lt;p&gt;for N. B. &lt;br class='autobr' /&gt;
&#171; Notre culture est la pr&#233;dominance d'une id&#233;e qui charrie derri&#232;re elle ce train de villes et d'institutions. Entrons en une autre id&#233;e : elles dispara&#238;tront. La sculpture grecque a enti&#232;rement fondu comme si cela avait &#233;t&#233; des statues de glace : ici ou l&#224; subsiste une figure solitaire ou un fragment, comme nous voyons en juin et juillet des plaques et des restes de neige dans des vallons froids et des crevasses en montagne. Car le g&#233;nie qui l'a cr&#233;&#233;e cr&#233;e &#224; pr&#233;sent autre chose. (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://caute.lautre.net/-Birnbaum-" rel="directory"&gt;Birnbaum&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;&lt;i&gt;for N. B.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Notre culture est la pr&#233;dominance d'une id&#233;e qui charrie derri&#232;re elle ce train de villes et d'institutions. Entrons en une autre id&#233;e : elles dispara&#238;tront. La sculpture grecque a enti&#232;rement fondu comme si cela avait &#233;t&#233; des statues de glace : ici ou l&#224; subsiste une figure solitaire ou un fragment, comme nous voyons en juin et juillet des plaques et des restes de neige dans des vallons froids et des crevasses en montagne. Car le g&#233;nie qui l'a cr&#233;&#233;e cr&#233;e &#224; pr&#233;sent autre chose. Les lettres grecques durent un peu plus longtemps, mais elles elles sont soumises d&#233;j&#224; &#224; la m&#234;me sentence et pr&#233;cipit&#233;s dans l'in&#233;vitable foss&#233; que la cr&#233;ation de la pens&#233;e nouvelle ouvre pour tout ce qui est ancien. Les nouveaux continents sont construits avec les ruines d'une ancienne plan&#232;te&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb3-1&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Ralph Waldo Emerson, &#171; Circles &#187;, in : The Essais of Ralph Waldo Emerson, (&#8230;)&#034; id=&#034;nh3-1&#034;&gt;1&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; [...] &#187;&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La pr&#233;cocit&#233; avec laquelle Nietzsche s'est exprim&#233; sur les questions li&#233;es &#224; l'enseignement (1872) confine presque &#224; la h&#226;te. Sans doute est-elle &#224; mettre au compte du souvenir encore vivace de sa propre insatisfaction estudiantine. Le jeune professeur, partag&#233; entre philologie et philosophie, proc&#232;de en effet &#224; un recensement des insuffisances et des travers qui caract&#233;risent les &#233;tablissements d'enseignement qu'il a lui-m&#234;me fr&#233;quent&#233;s. Selon lui, leurs d&#233;ficiences ne peuvent &#234;tre analys&#233;es que si l'on interroge la finalit&#233; qui commande &#224; l'enseignement qui y est dispens&#233;. C'est dire que toute r&#233;flexion strictement p&#233;dagogique doit &#234;tre n&#233;cessairement suspendue &#224; une r&#233;flexion sur les enjeux philosophiques de la transmission. Deux textes s'emploient chez Nietzsche &#224; les formuler : &#171; Sur l'avenir de nos &#233;tablissements d'enseignement &#187; et &#171; Schopenhauer &#233;ducateur &#187;. &lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Deux ann&#233;es &#224; peine s&#233;parent leur r&#233;daction, mais entre le premier et le second, un retournement est intervenu. Dans les conf&#233;rences de B&#226;le, toute la r&#233;flexion sur l'enseignement est encore d&#233;termin&#233;e par une pr&#233;occupation &#233;minemment nationale. Ce qui pr&#233;occupe l'auteur est la continuit&#233; entre les institutions p&#233;dagogiques allemandes et la culture dont elles sont cens&#233;es garantir l'identit&#233;. Mais dans &#171; Schopenhauer &#233;ducateur &#187;, le probl&#232;me de la transmission s'est d&#233;plac&#233; : Nietzsche ne se soucie plus de la congruence entre les &#233;tablissements d'enseignement et la culture allemande, il singularise le probl&#232;me de l'&#233;ducation pour demander : &#171; Qui nous a v&#233;ritablement &#233;duqu&#233;, qui est seulement capable de nous &#233;duquer ? &#187; A l'approche institutionnelle se substitue une question g&#233;n&#233;alogique. &lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une telle question appelle plusieurs r&#233;ponses. Et une de celles qu'y apporte Nietzsche tend elle-m&#234;me &#224; entamer encore davantage l'unit&#233; organique de la culture allemande dont se revendiquent encore les conf&#233;rences de B&#226;le. En &#233;voquant Emerson, un &#171; Am&#233;ricain &#187; qui ne s'inscrit ni dans l'opposition entre la culture fran&#231;aise et la culture allemande, ni m&#234;me dans la filiation grecque de la philosophie, Nietzsche &#233;chappe &#224; l'alternative du dedans et du dehors, traverse les fronti&#232;res de l'Europe et trace un parcours vers un autre continent. Le rapport &#224; Emerson va d&#233;faire chez lui le privil&#232;ge de la germanit&#233; et projeter sa pens&#233;e dans un espace cosmopolitique.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Entre f&#233;vrier et mars 1872, Nietzsche prononce &#224; B&#226;le cinq conf&#233;rences. Dans leur introduction, il propose de suspendre un moment la question de leur relativit&#233; afin de mieux traiter le probl&#232;me des conditions qui r&#232;gnent dans les institutions allemandes ainsi que celui de leur rapport &#224; l'&#233;tat actuel de la culture allemande : &#171; C'est l'avenir de ces institutions allemandes qui doit nous retenir [...] : ce que faisant, nous renon&#231;ons provisoirement &#224; toute comparaison et &#224; tout jugement de valeur, comme si les conditions qui sont les n&#244;tres, eu &#233;gard aux autres peuples cultiv&#233;s, &#233;taient des mod&#232;les universels jamais d&#233;pass&#233;s&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb3-2&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Friedrich Nietzsche, Sur l'avenir de nos &#233;tablissements d'enseignement, (&#8230;)&#034; id=&#034;nh3-2&#034;&gt;2&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. &#187;&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La focalisation sur la culture allemande rel&#232;ve d'abord d'une mise entre parenth&#232;ses qui se veut temporaire. Suivant celle-ci, Nietzsche conf&#232;re aux &#233;tablissements d'enseignement allemands le statut hypoth&#233;tique de mod&#232;le. Plut&#244;t que de s'arr&#234;ter sur leur particularit&#233;, il s'int&#233;resse &#224; ce qui les rend apte &#224; figurer un universel : leur capacit&#233; &#224; valoir comme un principe homog&#232;ne et identitaire pour toute une culture. &lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette assimilation momentan&#233;e des &#233;tablissements d'enseignement allemands &#224; un mod&#232;le universel met hors jeu la logique de la comparaison et permet &#224; Nietzsche de se concentrer sur ce qui lui semble &#234;tre leur t&#226;che principale : la production, &#224; travers ses g&#233;nies, de &#171; l'unit&#233; de style artistique du peuple allemand &#187;. Une telle d&#233;termination de la culture comme ce qui identifie et unifie le peuple implique aussi que Nietzsche ne saurait se contenter d'opter pour la germanit&#233; contre l'universalit&#233; de la culture, mais qu'il est tenu de montrer en quoi l'ordre organique du propre est le seul ordre qui soit r&#233;ellement en ad&#233;quation avec la vocation &#224; produire de la culture. C'est l&#224; exactement la t&#226;che que se fixent les conf&#233;rences de B&#226;le. &lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nietzsche se borne d'autant moins &#224; simplement affirmer la sup&#233;riorit&#233; de la culture allemande sur toutes les cultures &#233;trang&#232;res qu'il part du constat de son d&#233;clin. Dans la pr&#233;face, il avance la th&#232;se que les &#233;tablissements d'enseignement sont devenus le terreau o&#249; se d&#233;veloppent deux tendances des plus n&#233;fastes, celle d'&#233;largir la culture &#224; tous, &#224; la d&#233;mocratiser, et celle de l'amputer de sa souverainet&#233;, de la mettre au service de l'Etat ainsi que de la soumettre au fonctionnement utilitaire de la soci&#233;t&#233;. Les conf&#233;rences visent &#224; faire appara&#238;tre que ces deux tendances, d&#233;mocratisation et fonctionnalisation, loin d'ouvrir un acc&#232;s &#224; l'universalit&#233; de la culture, ne font que la d&#233;grader. &lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les remarques pr&#233;liminaires sur l'emprise grandissante de la masse, de l'Etat et de l'&#233;conomie encadrent un r&#233;cit dans lequel le Nietzsche du pr&#233;sent, conf&#233;rencier, professe son ignorance et raconte les paroles d'un ma&#238;tre que rencontra jadis un Nietzsche encore tout jeune, au seuil de sa vie d'&#233;tudiant. Ainsi, la temporalit&#233; du d&#233;bat qu'il nous livre est situ&#233;e &#224; un autre moment que celui du pr&#233;sent de son exposition. La position interm&#233;diaire de Nietzsche, qui ne se pr&#233;sente ni comme ma&#238;tre ni comme disciple, oblige &#224; s'interroger sans cesse sur le statut de tout ce qu'il &#233;nonce au cours de ces conf&#233;rences. &lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Son r&#244;le de simple interm&#233;diaire est encore accentu&#233; par le fait qu'il restitue un entretien, &#233;pi&#233; &#224; leur insu, entre le vieux ma&#238;tre et son disciple. Rien donc n'autorise &#224; conclure que Nietzsche adh&#232;re sans r&#233;serve &#224; la th&#232;se de l'aristocratisme qui doit fournir le rem&#232;de &#224; la d&#233;cadence de la culture. Le d&#233;tour par la r&#233;miniscence d'un dialogue sugg&#232;re bien plut&#244;t qu'il compte mettre sa propre position &#224; l'&#233;preuve d'un traitement ironique : s'agit-il vraiment d'une r&#233;ponse &#224; la hauteur de la situation, ou n'est-ce qu'un contenu apparent qui ne r&#233;siste pas &#224; une interrogation soutenue ? Pour acc&#233;der aux termes dans lesquels Nietzsche pose le probl&#232;me de la transmission, il faut tenir pleinement compte de cette &#233;quivoque.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La sc&#232;ne du r&#233;cit que nous livrent les conf&#233;rences se situe &#224; plus d'un titre en dehors de tout &#233;tablissement d'enseignement. Le jeune Nietzsche et un ami sont sur les bords du Rhin, &#224; Rolandseck. Ensuite le petit groupe dont ils font partie est informel et n'a aucune finalit&#233; p&#233;dagogique ni institutionnelle. Il s'agit d'une relation entre des amis enthousiasm&#233;s par la cr&#233;ation musicale ou litt&#233;raire. Enfin, Nietzsche et son ami sont certes des &#233;tudiants, mais ils sont en vacances et en profitent pour faire l'apprentissage d'une activit&#233; qui rel&#232;ve davantage de la vie et de la mort que de l'enseignement : le tir. &lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est dans ce contexte que surgit un vieux philosophe fort importun&#233; par leurs coups de feu. Le chien qui l'accompagne, le propos, la fa&#231;on qu'il a de traiter son disciple : tout semble indiquer que Nietzsche a bross&#233; le portrait &lt;i&gt;in absentia&lt;/i&gt; du philosophe qu'il regrette n'avoir jamais pu rencontrer, Schopenhauer. Pour autant, il ne le nomme pas, ni ne se repr&#233;sente lui-m&#234;me dans une conversation fictive avec lui, se contentant de se mettre en sc&#232;ne comme un auditeur indiscret qui aurait assist&#233; tout &#224; fait par hasard &#224; un &#233;change entre le vieux ma&#238;tre et son disciple. &lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce d&#233;tour peut &#234;tre lu comme un hommage posthume &#224; Schopenhauer. Au lieu de faire abstraction de la mise &#224; l'&#233;cart que celui-ci connut de la part de l'universit&#233;, le texte repr&#233;sente toute la difficult&#233; qu'aurait eue un jeune &#233;tudiant &#224; entrer en relation avec ce philosophe m&#233;connu. C'est sans doute l&#224; la premi&#232;re intelligence de l'institution que r&#233;v&#232;lent les conf&#233;rences de B&#226;le : loin de promouvoir l'excellence, les &#233;tablissements d'enseignement &#233;touffent le vrai g&#233;nie, elles vont jusqu'&#224; effacer son nom sous le silence de leur m&#233;pris. Devant lui, le mode d'exposition adopt&#233; par Nietzsche vaut comme une contre-attaque : sa r&#233;miniscence donne &#224; entendre le jugement que porte sur ces &#233;tablissements celui-l&#224; m&#234;me qui en a &#233;t&#233; exclu.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans l'&#233;change que surprend le jeune &#233;tudiant, le vieux philosophe &#233;num&#232;re pour son disciple &#233;gar&#233; toutes les d&#233;gradations que subit actuellement la culture allemande. Il insiste particuli&#232;rement sur la mutilation de la langue allemande que met en &#339;uvre l'enseignement actuel. On y a en effet abandonn&#233; l'apprentissage r&#233;gl&#233; sur la rigueur des classiques allemands, soit au profit de son &#233;tude historique et linguistique, soit au profit d'une &#171; libre composition &#187;. Cette derni&#232;re est vivement fustig&#233;e dans la mesure o&#249; elle induit la prolif&#233;ration de toutes les extravagances mal d&#233;grossies de l'expression en dehors de toute ma&#238;trise de la langue, m&#234;me la plus &#233;l&#233;mentaire. Cette d&#233;bauche de la jeunesse &#224; laquelle pousse la p&#233;dagogie du &#171; exprimez-vous, d&#233;veloppez librement votre personnalit&#233; &#187; s'&#233;tend ensuite pour se d&#233;ployer dans l'&#233;criture du jour - le journalisme -, et se multiplie encore dans une masse prolif&#233;rante de mauvaise litt&#233;rature.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour le vieux philosophe, c'est la vocation proprement artistique de la langue allemande qui doit commander &#224; son enseignement, et c'est au nom d'un tel id&#233;al qu'il porte un jugement sans appel sur l'enseignement de la langue au gymnase : &#171; Je vais d'abord te dire ce qu'il devrait &#234;tre. Par nature chacun maintenant parle et &#233;crit sa langue allemande aussi vulgairement qu'il est possible &#224; l'&#233;poque de l'allemand journalistique : aussi faudrait-il que l'adolescent noblement dou&#233; soit plac&#233; sous la cloche &#224; plonger du bon go&#251;t et du s&#233;v&#232;re dressage linguistique [...]. C'est ici que l'on peut voir quel prix ou quel m&#233;pris vous accordez &#224; l'art et dans quelle mesure vous &#234;tes apparent&#233; &#224; l'art, ici dans le maniement de la langue maternelle. Si vous ne parvenez pas &#224; &#233;prouvez un d&#233;go&#251;t physique pour certains mots et tours auxquels nous ont habitu&#233;s les journalistes, renoncez &#224; aspirer &#224; la culture&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb3-3&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Ibid., p. 54.&#034; id=&#034;nh3-3&#034;&gt;3&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; [...]. &#187;&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce dressage linguistique est d'abord propos&#233; comme rem&#232;de contre une certaine illusion d'autonomie. En r&#233;alit&#233;, ce qui passe pour &#234;tre la spontan&#233;it&#233; libre de l'expression n'est qu'une parole asservie aux formes les plus convenues et les plus r&#233;pandues. Comment ne pas remarquer que la formulation dite personnelle se confond immanquablement avec une uniformit&#233; aussi vide que r&#233;p&#233;titive ? &lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais le dressage pr&#244;n&#233; par le vieux ma&#238;tre a un autre aspect, bien plus d&#233;cisif &#224; ses yeux. En effet, il le con&#231;oit moins comme une m&#233;thode &#233;ducative destin&#233;e &#224; d&#233;truire l'emprise de cette servitude volontaire que comme une logique de s&#233;lection destin&#233;e &#224; r&#233;v&#233;ler les rares natures capables de se cultiver. Seuls ceux qui ressentent une aversion physique pour l'usage impropre de l'allemand ont la chance de trouver un jour les accents authentiques de leur langue maternelle. Le but est donc de distinguer ceux qui sauront &#233;purer la langue pour la faire communiquer avec l'art. En bref, il s'agit de privil&#233;gier l'apparition du g&#233;nie. Quant aux autres, leur cause est perdue d'avance : ils ne sauront en aucun cas se cultiver, tout au plus pourront-ils acqu&#233;rir l'intelligence du renoncement &#224; la culture. &lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si l'id&#233;al d'excellence auquel aspire la culture est essentiellement li&#233; au naturel du g&#233;nie, sa g&#233;n&#233;ralisation ne peut &#234;tre qu'une menace, car elle favorise l'extension de l'uniformit&#233;. Pour le vieux ma&#238;tre de philosophie, l'opposition entre une culture de masse et une culture aristocratique recouvre de fait l'opposition fondamentale entre barbarie et culture. Du coup, son universalisation d&#233;mocratique ne conduit qu'&#224; son abolition pure et simple dans la cacophonie assourdissante de la m&#233;diocrit&#233; qui sans cesse gonfle et &#233;touffe la chance m&#234;me que surgisse un jour le g&#233;nie.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette cacophonie est barbare au sens le plus strict du terme : la confusion et la diversit&#233; qu'elle introduit au sein m&#234;me de la culture allemande brouillent le lien de parent&#233; qui unit l'Allemagne et la Gr&#232;ce. &#171; Qui d'entre vous viendra &#224; un vrai sentiment de la gravit&#233; sacr&#233;e de l'art, quand on vous pervertit m&#233;thodiquement &#224; bredouiller par vous-m&#234;mes, lorsqu'on devrait vous apprendre &#224; parler [...] : tout cela avec le r&#233;sultat que vous restez &#233;ternellement loin de l'Antiquit&#233; et que vous devenez des serviteurs du jour&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb3-4&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Ibid., p. 68.&#034; id=&#034;nh3-4&#034;&gt;4&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. &#187; La spontan&#233;it&#233; linguistique est ici incrimin&#233;e parce qu'elle barre la route qui conduit &#224; la seule origine authentique de la culture allemande, la Gr&#232;ce antique. Le &#171; n'importe quoi &#187; de l'actualit&#233; d&#233;mocratique saccage doublement l'excellence aristocratique : sa logique d'&#233;galit&#233; ne se contente pas de saper la sup&#233;riorit&#233;, elle tend aussi &#224; &#233;galiser toutes les cultures entre elles et partant, &#224; perturber le caract&#232;re organique de la filiation gr&#233;co-allemande.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est alors une nouvelle cause de d&#233;gradation qui se trouve invoqu&#233;e : infiltr&#233;e par des cultures &#233;trang&#232;res, et en premier lieu par celle de la France, la culture allemande tend &#224; se pervertir en un agr&#233;gat cosmopolite qui ne produit plus que d'affligeantes imitations de ce dont est capable la culture latine. Car d&#232;s lors qu'elle prend pour mod&#232;le ce qui lui est &#233;tranger, il en r&#233;sulte une contrefa&#231;on qui est n&#233;cessairement inf&#233;rieure &#224; ce qu'elle travestit. &#171; Certes cette copie n'aboutit nulle part &#224; un effet artistiquement aussi achev&#233; que le fait en France presque jusqu'&#224; aujourd'hui cette civilisation originale, issue de l'&#234;tre de la romanit&#233;. [...] Que l'on compare nos romanciers allemands avec chacun des romanciers en renom de France ou d'Italie, si petit que soit leur nombre. Des deux c&#244;t&#233;s les m&#234;mes tendances et les m&#234;mes buts douteux, [...] mais l&#224;-bas li&#233;s &#224; une gravit&#233; artistique, au moins &#224; la correction de la langue, souvent &#224; la beaut&#233;, partout l'&#233;cho d'une culture sociale correspondante, ici tout sans originalit&#233;, vacillant, v&#234;tu de la robe de chambre de la pens&#233;e et de l'expression ou d&#233;sagr&#233;ablement grandiloquent, en outre sans la moindre v&#233;ritable forme sociale &#224; l'arri&#232;re-plan [...]&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb3-5&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Ibid., p. 71.&#034; id=&#034;nh3-5&#034;&gt;5&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. &#187;&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En ce point, l'argument outrepasse la mise entre parenth&#232;ses provisoire du rapport de la culture allemande &#224; l'&#233;tranger. La tendance critiqu&#233;e, celle de l'&#233;largissement de la culture, d&#233;borde litt&#233;ralement l'&lt;i&gt;&#233;poch&#233;&lt;/i&gt; m&#233;thodique qui &#233;tait d'abord cens&#233; la circonscrire comme probl&#232;me allemand. Car l'effet n&#233;faste de la d&#233;mocratisation tient justement &#224; ce qu'elle ne diff&#233;rencie pas entre ce qui est allemand et ce qui ne l'est pas. L'&#233;largissement &#224; l'&#339;uvre dans la culture de masse entra&#238;ne n&#233;cessairement l'&#233;largissement &#224; d'autres cultures. La d&#233;gradation historiciste et fantasque de la langue allemande ainsi que sa corruption par d'autres langues s'av&#232;rent alors comme le recto et le verso de la m&#234;me dynamique n&#233;faste. &lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il appara&#238;t que le cadre fix&#233; par Nietzsche pour son exposition s'effondre d&#232;s la fin de la deuxi&#232;me conf&#233;rence. Du coup, il n'est plus possible de le suivre pour consid&#233;rer, m&#234;me provisoirement, que la culture allemande d&#233;peinte ici pourrait valoir comme mod&#232;le universel jamais d&#233;pass&#233;. Si l'on veut en saisir la port&#233;e, il faut analyser la situation particuli&#232;re et locale dans laquelle sont prononc&#233;es ces tirades pamphl&#233;taires sur la d&#233;gradation de la culture. A cet &#233;gard, le compagnon du vieux philosophe nous fournit un indice pr&#233;cieux. Lorsque, la nuit tomb&#233;e, les deux jeunes gens se d&#233;couvrent au philosophe et &#224; son compagnon, ce dernier prend leur d&#233;fense en disant qu'ils viennent d'assister, tel un ch&#339;ur, en &#171; v&#233;ritable spectateur id&#233;al &#187;, &#224; leur &#171; com&#233;die de culture&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb3-6&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Ibid., p.106.&#034; id=&#034;nh3-6&#034;&gt;6&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; &#187;.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une com&#233;die, ce discours sur l'aristocratie naturelle de la culture, tenu pr&#232;s de Rolandseck, au bord du Rhin ? Le Roland de la l&#233;gende s'est repos&#233; ici une nuit avant que de rejoindre sa promise sur l'&#238;le Nonnenwerth au milieu du Rhin. Le lendemain, il aper&#231;oit de son promontoire un cort&#232;ge fun&#233;raire : sa fianc&#233;e, r&#233;fugi&#233;e dans un clo&#238;tre pour l'attendre, est morte dans la nuit. Pendant que le philosophe et son compagnon, r&#233;fugi&#233;s dans le havre naturel de cette l&#233;gende, discourent sur la renaissance d'une authentique culture du g&#233;nie allemand, celle-ci a d&#233;j&#224; p&#233;ri non loin de l&#224;, dans les &#233;tablissements qu'ils ont d&#233;sert&#233;s.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le compagnon du vieux philosophe ne peut plus se r&#233;soudre &#224; y enseigner, sans pour autant &#234;tre devenu son disciple. Le ma&#238;tre ne lui est d'aucun secours. Entre les jeunes &#233;tudiants et les deux personnages plus &#226;g&#233;s s'ensuit alors quiproquo sur quiproquo : le philosophe se trompe sur leur exercice aux armes, sur leur pr&#233;cipitation &#224; le rejoindre, sur leurs intentions ; m&#234;me l'agressivit&#233; du chien repose sur une m&#233;prise. La cha&#238;ne des g&#233;n&#233;rations est rompue sans aucun espoir de la voir se reconstituer, et, avec elle, la naturalit&#233; de toute transmission. &lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les personnages du r&#233;cit n'ont pas plus acc&#232;s &#224; l'esprit aristocratique que les masses dont ils d&#233;crient inlassablement la m&#233;diocrit&#233;. Ce que mettent en sc&#232;ne ces conf&#233;rences, c'est la caducit&#233; de tous leurs discours sur la noblesse de la culture relativement &#224; leur propre situation. En effet, soit la pr&#233;tention &#224; opposer caract&#232;res nobles et bas entre en collusion avec la hi&#233;rarchie propre &#224; l'ascension sociale, soit ceux qui r&#233;cusent la supr&#233;matie de l'utilitarisme et de la subordination &#224; l'&#201;tat doivent eux-m&#234;mes appara&#238;tre comme des personnages d&#233;risoires et de rang inf&#233;rieur selon la logique dominante du moment. Comme le remarque tr&#232;s lucidement le disciple, dans les conditions de la d&#233;mocratie moderne, ceux qui d&#233;fendent vraiment avec probit&#233; la hi&#233;rarchie naturelle des esprits jadis con&#231;ue par Platon ne peuvent plus &#234;tre que des personnages comiques, m&#234;me &#224; leur insu. &lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Invoquer l'antique hi&#233;rarchie d'une culture destin&#233;e &#224; quelques-uns contre la hi&#233;rarchie sociale qui r&#232;gne dans la soci&#233;t&#233; pr&#233;sente n'est qu'un discours vou&#233; &#224; sa propre impuissance, et c'est de cette impuissance dont le Nietzsche conf&#233;rencier &#224; B&#226;le se trouve &#234;tre involontairement le &lt;i&gt;da&#239;mon&lt;/i&gt;. Il en prend acte rapidement, puisqu'&#224; peine deux ans plus tard, il va publier une &lt;i&gt;Intempestive&lt;/i&gt;, &#171; Schopenhauer Educateur &#187;, qui inverse terme &#224; terme les donn&#233;es du probl&#232;me. &lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'entame de cette inversion se donne &#224; lire dans le seul point o&#249; le vieux philosophe en appelle &#224; un geste qui diverge de celui de la philosophique antique, et o&#249; donc il proc&#232;de &#224; partir d'un diagnostic du pr&#233;sent : &#171; Que l'on se familiarise seulement avec la litt&#233;rature p&#233;dagogique de ce temps ; celui-l&#224; n'a plus &#224; &#234;tre corrompu, qui, &#224; cette &#233;tude, n'est pas effray&#233; par la supr&#234;me pauvret&#233; d'esprit et par cette v&#233;ritable danse en rond d'&#234;tres patauds. Notre philosophie doit ici commencer ici non par l'&#233;tonnement mais par l'effroi&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb3-7&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Ibid., p. 52.&#034; id=&#034;nh3-7&#034;&gt;7&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. &#187; Et plus loin, cette remarque s'amplifie encore : &#171; Ce n'est pas seulement l'&#233;tonnement, c'est l'effroi qu'il nous faut apporter, voil&#224; quel &#233;tait l'avis du philosophe ; son conseil n'&#233;tait pas de s'enfuir effar&#233;, mais de passer &#224; l'attaque&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb3-8&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Ibid., p. 97.&#034; id=&#034;nh3-8&#034;&gt;8&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. &#187;&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mis en face de ce probl&#232;me apparemment annexe, celui de l'avenir des &#233;tablissements d'enseignement, l'attitude philosophique elle-m&#234;me doit changer. Elle ne peut plus &#234;tre celle, ontologique, de l'&#233;tonnement, mais commence dans l'effroi provoqu&#233; par les conditions historiques du temps pr&#233;sent. L'inadaptation du philosophe &#224; la r&#233;alit&#233; ne rel&#232;ve pas d'une pr&#233;occupation exclusive pour l'&#233;ternel, mais de la force de l'intempestif : devient philosophe celui qui a le courage de ne pas assimiler l'&#233;tat de fait &#224; une n&#233;cessit&#233; et qui r&#233;agit en cons&#233;quence, en passant &#224; l'attaque. N'est-ce pas dire que, d&#233;sormais, dans les conditions de la d&#233;mocratie moderne, la philosophie ne restera philosophie que si elle accepte de passer hors d'elle-m&#234;me pour s'inscrire en porte-&#224;-faux dans l'espace commun &#224; tous ? Et une telle attitude ne n&#233;cessite-t-elle pas justement de disjoindre le g&#233;nie de tout ce qui pourrait constituer le propre d'une identit&#233; ? &lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il semble que ce soit la conclusion que tire Nietzsche, puisque dans &#171; Schopenhauer &#233;ducateur &#187; il pr&#233;sente d'abord le philosophe non en sa qualit&#233; d'Allemand, mais de voyageur. Et la premi&#232;re vertu qu'il &#233;voque comme n&#233;cessaire pour s'&#233;duquer est une vertu compl&#232;tement absente des conf&#233;rences : le courage. Or c'est le d&#233;sir de libert&#233;, et non le dressage, c'est la difficult&#233; &#224; faire valoir une diff&#233;rence, et non l'identit&#233;, qui oblige &#224; affirmer la t&#233;m&#233;rit&#233; comme un &#233;l&#233;ment d&#233;cisif de la sagesse.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Je ne prends garde &#224; un philosophe que pour autant qu'il est en &#233;tat de donner un exemple&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb3-9&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Friedrich Nietzsche, &#171; Schopenhauer &#233;ducateur &#187;, in : Friedrich Nietzsche, (&#8230;)&#034; id=&#034;nh3-9&#034;&gt;9&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. &#187; Nietzsche revendique Schopenhauer comme ma&#238;tre parce qu'il a su lui donner un exemple de ce qu'il est possible d'&#234;tre. Son attitude est apte &#224; encourager tout jeune &#224; faire valoir &#171; la multiplicit&#233; aussi bariol&#233;e que bizarre qui constitue l'unicit&#233; de son &#234;tre&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb3-10&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Ibid., p. 287. (Traduction modifi&#233;e A.B.)&#034; id=&#034;nh3-10&#034;&gt;10&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; &#187; contre la contrainte &#224; l'uniformit&#233;. Dans la mesure o&#249; la puissance d'un tel exemple est d'exhorter &#224; la diff&#233;rence, il ne saurait &#234;tre normatif. D'ailleurs Nietzsche ne cite pas Schopenhauer par-dessus tout, il le cite entre autres exemples : &#171; [...] et c'est pourquoi je veux me souvenir aujourd'hui de ce ma&#238;tre et de ce censeur dont je puis me glorifier, d'Arthur Schopenhauer - pour en honorer plus tard d'autres encore&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb3-11&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Ibid., p. 290. (Traduction modifi&#233;e A.B.)&#034; id=&#034;nh3-11&#034;&gt;11&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; &#187;.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'&lt;i&gt;Intempestive&lt;/i&gt; est d&#233;di&#233;e &#224; Schopenhauer en tant que celui-ci fait partie d'une galerie de portraits. Rien donc ne s'oppose &#224; ce que chacun des illustres qui la composent puisse &#224; son tour occuper la place de l'&#233;ducateur. En outre, les traits des uns et des autres se m&#233;langent, se compl&#232;tent, se contredisent : Schopenhauer rappelle Montaigne par son honn&#234;tet&#233;, Goethe par certains aspects de son style. De m&#234;me, la haine de l'artifice qui caract&#233;rise Rousseau compense la placidit&#233; du classicisme de Goethe. Mais la mani&#232;re qu'a le texte d'honorer ceux qui lui ont appris &#224; penser se donne aussi &#224; lire plus clandestinement : dans la mani&#232;re qu'a Nietzsche de changer la g&#233;ographie de sa propre pens&#233;e. Le point de vue du voyageur, la transformation du national en provincialisme, l'&#233;loge de la d&#233;sorientation, tout cela t&#233;moigne de l'irruption d'un &#233;tranger insituable dans son horizon philosophique : Ralph Waldo Emerson. &lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Alors que les auteurs connus sont principalement cit&#233;s par leurs noms, celui-ci, qui est sans renom en Europe, est sans doute le plus fr&#233;quemment cit&#233; dans l'ensemble du texte par ses propos, directement ou indirectement. Il faut attendre la toute derni&#232;re page pour lire son nom. Tout se passe comme si l'hommage au transcendentaliste am&#233;ricain passait par un effacement provisoire de la logique des noms propres au profit d'une logique plus anonyme, celle du rapport &#224; l'inconnu. C'est cette logique qu'il faut d&#233;chiffrer pour acc&#233;der &#224; l'&lt;i&gt;Intempestive&lt;/i&gt; d&#233;di&#233;e &#224; &#171; Emerson &#233;ducateur &#187;.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D&#232;s le d&#233;but du texte, Nietzsche r&#233;cuse toute identification &#224; la nation comme une entrave &#224; ce qui vaut ici comme le v&#233;ritable ressort de l'apprentissage : le d&#233;sir de libert&#233;. &#171; C'est tellement provincial de jurer ob&#233;issance &#224; des conceptions qui, &#224; quelques centaines de lieues d'ici, n'obligent d&#233;j&#224; plus. L'Orient et l'Occident sont des traits que quelqu'un dessine &#224; la craie sous nos yeux pour duper notre pusillanimit&#233;. Je vais tenter de parvenir &#224; la libert&#233;, se dit la jeune &#226;me. Et parce que le hasard veut que deux nations se ha&#239;ssent et se fassent la guerre, ou qu'une mer s&#233;pare deux continents, ou qu'on enseigne alentour une religion qui pourtant n'existait pas il y a quelques milliers d'ann&#233;es, faudra-t-il qu'elle en soit emp&#234;ch&#233;e&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb3-12&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Ibid., p. 289.&#034; id=&#034;nh3-12&#034;&gt;12&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; ? &#187; &lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le probl&#232;me de l'&#233;ducation ne se pose pas en des termes p&#233;dagogiques ou institutionnels car il est strictement immanent &#224; l'existence elle-m&#234;me. Comment franchir le pont d'une vie qui a pour seule d&#233;termination d'&#234;tre en continuelle modification ? Ou pour le formuler en des termes strictement nietzsch&#233;ens : comment affirmer cet &#234;tre en devenir que nous sommes toujours d&#233;j&#224; du simple fait que nous vivons ? &lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Aucun savoir ne peut combler cette question, tout comme personne ne peut vivre notre vie &#224; notre place. Car ce n'est jamais que par un infl&#233;chissement de la vie elle-m&#234;me que nous r&#233;pondons au probl&#232;me qu'elle nous pose. D&#232;s lors, la seule mani&#232;re de nous &#171; &#233;duquer &#187; &#224; vivre librement consiste &#224; ne pas sacrifier notre propre exp&#233;rimentation de la vie &#224; des formes d&#233;j&#224; &#233;tablies : &#171; Il y a dans le monde un seul chemin que personne ne peut suivre en dehors de toi. O&#249; conduit-il ? Ne le demande pas. Suis-le. Qui donc a prononc&#233; ces paroles : &#034;un homme ne s'&#233;l&#232;ve jamais plus haut que lorsqu'il ne sait o&#249; son chemin peut le conduire&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb3-13&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Ibid., p. 289.&#034; id=&#034;nh3-13&#034;&gt;13&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; ?&#034; &#187; &lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Qui a instruit Nietzsche en la mati&#232;re, et surtout, quel r&#244;le peut encore jouer la transmission dans la qu&#234;te irr&#233;ductiblement singuli&#232;re que constitue notre propre vie ? La phrase est une citation d'Oliver Cromwell&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb3-14&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;R&#233;volutionnaire protestant anglais, grand homme de guerre et surtout le (&#8230;)&#034; id=&#034;nh3-14&#034;&gt;14&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;, elle-m&#234;me tir&#233;e de la fin de l'essai d'Emerson intitul&#233; &#171; Cercles &#187;. Cet essai donne aussi une cl&#233; pour comprendre en quoi un autre peut nous &#233;duquer &#224; la vie, en quoi Emerson fut un tel &#233;ducateur pour Nietzsche.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Tout fait ultime est seulement le premier d'une nouvelle s&#233;rie. Toute loi g&#233;n&#233;rale, seulement un fait particulier d'une loi encore plus g&#233;n&#233;rale qui se divulguera pr&#233;sentement. Il n'y a pas d'ext&#233;rieur, pas de mur d'enceinte, pas de circonf&#233;rence qui nous soit propre. L'homme finit son histoire - que c'est bon ! que c'est final ! [...] Voil&#224; que de l'autre c&#244;t&#233; se l&#232;ve aussi un homme, il trace un cercle autour du cercle que nous venions tout juste de d&#233;finir comme contour de la sph&#232;re. Alors d&#233;j&#224; notre premier interlocuteur n'est pas l'homme, mais seulement un premier interlocuteur. Sa seule r&#233;paration est d&#233;sormais de tracer un cercle au dehors de son antagoniste. Et ainsi d'eux-m&#234;mes font les hommes. Le r&#233;sultat d'aujourd'hui, qui hante l'esprit et auquel on ne peut &#233;chapper, sera pr&#233;sentement abr&#233;g&#233; en un mot, et le principe qui semblait expliquer la nature sera lui-m&#234;me inclus comme un seul exemple d'une g&#233;n&#233;ralisation plus hardie. En la pens&#233;e de demain r&#233;side la puissance de soulever ta conviction, toutes les convictions, toutes les litt&#233;ratures des nations et de t'introduire &#224; un paradis qu'aucun r&#234;ve &#233;pique n'avait encore d&#233;peint&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb3-15&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;. Ralph Waldo Emerson, &#171; Circles &#187;, op. cit., p. 181. (Traduction A.B.)&#034; id=&#034;nh3-15&#034;&gt;15&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. &#187;&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La confrontation avec Emerson a fait des convictions de Nietzsche sur la culture allemande une premi&#232;re parole qu'il doit surmonter. L'identification de Nietzsche &#224; l'Allemagne n'est pas une exigence propre au g&#233;nie, mais un simple pr&#233;jug&#233; provincial par lequel il se soumet &#224; l'arbitraire du hasard au lieu de le transformer en une nouvelle n&#233;cessit&#233; : celle de rompre avec l'int&#233;riorit&#233; de ce qu'il conna&#238;t d&#233;j&#224;, pourpouvoirse d&#233;passer vers l'inconnu. &lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En Emerson, Nietzsche a rencontr&#233; une nouvelle contrainte : ce n'est pas la contrainte ali&#233;nante du dressage, laquelle ne fait que soumettre chacun &#224; une norme dominante qui se dit universelle, mais celle, r&#233;elle, &#233;mancipatrice, qu'exerce sur nous la pens&#233;e de quelqu'un &#224; travers laquelle nous d&#233;couvrons une limite de la n&#244;tre. Et si une telle d&#233;couverte ne reste pas lettre morte, &#233;rudition accumul&#233;e, elle nous oblige en effet &#224; changer notre vie. &lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce que Nietzsche d&#233;couvre avec Emerson, c'est que la pr&#233;f&#233;rence pour sa propre culture ne fait que lui interdire d'explorer toutes les latitudes, de passer et de repasser d'Occident en Orient, de traverser les oc&#233;ans... Il lui appara&#238;t alors que le g&#233;nie n'est pas celui qui fonde une culture, mais celui qui pr&#233;f&#232;re le caract&#232;re impr&#233;visible de l'avenir &#224; la continuit&#233; de la tradition : &#171; Le livre, l'universit&#233;, l'&#233;cole artistique, l'institution quelle qu'elle soit, s'arr&#234;tent &#224; l'expression pass&#233;e du g&#233;nie. Cela est excellent, disent-ils, tenons-nous en &#224; cela. Ils regardent en arri&#232;re et non en avant. Ils m'y fixent. Mais le g&#233;nie regarde devant lui [...] : l'homme esp&#232;re, le g&#233;nie cr&#233;e&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb3-16&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Ralph Waldo Emerson, &#171; The American Scholar &#187;, in : The Portable Emerson, (&#8230;)&#034; id=&#034;nh3-16&#034;&gt;16&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. &#187;&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Comme Emerson, Nietzsche privil&#233;gie le g&#233;nie de la cr&#233;ation &#224; celui de la connaissance. Mais peut-&#234;tre plus encore que Schopenhauer, l'Am&#233;ricain le contraint &#224; en tirer toutes les cons&#233;quences. Si le propre du g&#233;nie est de d&#233;fricher l'avenir, alors celui-ci ne peut ni poursuivre un chemin solitaire, ni incarner les valeurs qu'une culture reconna&#238;t comme sup&#233;rieures. Car qui ne voit rien de durable dans les valeurs &#233;tablies, mais consid&#232;re que chaque chose reste &#224; inventer, celui-l&#224; doit faire preuve d'un caract&#232;re destructeur. Et la mise en &#339;uvre de cette destruction ne peut simplement reconduire l'opinion, m&#234;me par la n&#233;gative, en optant par exemple pour l'aristocratisme contre la loi de la masse. Elle doit bien plut&#244;t d&#233;sagr&#233;ger l'opposition consacr&#233;e entre le noble et le bas pour l'exc&#233;der vers une nouvelle possibilit&#233;. &lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans sa conf&#233;rence &lt;i&gt;The American Scholar&lt;/i&gt; (&#171; L'Erudit am&#233;ricain &#187;), prononc&#233;e &#224; Harvard en 1837, Emerson pr&#233;sente volontairement l'&#233;rudit am&#233;ricain comme un personnage sans nom. Car selon lui, le g&#233;nie n'a pas &#224; incarner l'Am&#233;rique, mais existe comme une &#171; suggestion d'un temps &#224; venir &#187;. Loin de r&#233;it&#233;rer la plainte, fort r&#233;pandue dans son pays, sur l'absence d'un esprit proprement am&#233;ricain, son discours s'emploie &#224; frayer une possibilit&#233; au g&#233;nie dans ce qui peut lui sembler le plus contraire, l'&#233;l&#233;ment du commun. &lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; La litt&#233;rature des pauvres, les &#233;motions de l'enfant, la philosophie de la rue, la signification de la vie domestique sont les sujets du temps. C'est un pas immense. C'est le signe - n'est-ce pas ? - d'une nouvelle vigueur quand les extr&#233;mit&#233;s deviennent actives. [...] Je ne demande pas la grandeur, le lointain, le romantique ; ni ce qui se fait en Italie ou en Arabie ; ni ce qu'est l'art grec [...]. J'embrasse le commun, j'explore et je m'assois au pied de ce qui est familier et de ce qui est bas. Donnez-moi une intuition pour l'aujourd'hui et vous pourrez garder vos mondes antiques et futurs. [...] La goutte est un petit oc&#233;an. L'homme est li&#233; &#224; toute la nature. Cette perception de la valeur du vulgaire est productive pour des d&#233;couvertes&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb3-17&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Ibid., p. 68-69.&#034; id=&#034;nh3-17&#034;&gt;17&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. &#187;&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Paradoxalement, c'est cet &#233;ducateur si c&#233;l&#233;br&#233; de l'autre c&#244;t&#233; de l'oc&#233;an qui a appris &#224; Nietzsche &#224; redevenir attentif &#224; l'anonyme. Car pour faire droit &#224; Emerson dans son propre panth&#233;on, Nietzsche transforme en d&#233;combres l'id&#233;e m&#234;me qu'il se faisait du noble. La focalisation sur la grandeur qui accapare toute son attention, l'association de l'Allemagne et de la Gr&#232;ce qui organise son monde, tout cela est emport&#233; d&#232;s qu'il prend la libert&#233; de se rapporter &#224; ce penseur sans renom en Allemagne ou en France qu'est le transcendentaliste am&#233;ricain.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La r&#233;jouissance que procure &#224; Nietzsche la pens&#233;e d'Emerson le d&#233;sabuse des &#171; associations superstitieuses avec des endroits et des temps, avec le nombre et la taille. Pourquoi ces mots, Ath&#232;nes, Rome, l'Asie et l'Angleterre, r&#233;sonnent tant &#224; l'oreille ? L&#224; o&#249; est le c&#339;ur, l&#224; sont les muses, l&#224; r&#233;sident les dieux, non dans la g&#233;ographie de la c&#233;l&#233;brit&#233;. Le Massachusetts, le fleuve du Connecticut et la baie de Boston, vous pouvez les estimer d&#233;risoires, et l'oreille aime les noms de la topographie lointaine et classique. Mais ici nous sommes, et si y nous demeurons quelque peu, nous pourrons apprendre qu'ici est le mieux. Fais seulement en sorte d'&#234;tre l&#224;, et l'art, la nature, l'espoir et le destin, les amis, les anges et l'Etre Supr&#234;me ne seront pas absents de la chambre o&#249; tu te tiens&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb3-18&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Ralph Waldo Emerson, &#171; Heroism &#187;, in : The Essais of Ralph Waldo Emerson, (&#8230;)&#034; id=&#034;nh3-18&#034;&gt;18&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. &#187; &lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En reconnaissant l'aristocratie d'un penseur qui affirme r&#233;solument la puissance de l'excellence par del&#224; toute assignation de celle-ci &#224; un lieu ou &#224; une identit&#233; d&#233;termin&#233;e, Nietzsche a lui-m&#234;me produit le geste qu'il r&#233;cusait dans les conf&#233;rences b&#226;loises : il a &#233;largi sa culture et transform&#233; son style &#224; l'instigation de quelqu'un qui est compl&#232;tement &#233;tranger &#224; la culture allemande. Son duel avec ses contemporains est alors men&#233; d'un point de vue cosmopolitique plut&#244;t qu'au nom de l'authenticit&#233; bafou&#233;e de la germanit&#233;.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et en trouvant une place pour ce penseur du humble dans sa valorisation du noble, le philosophe allemand va encore plus loin : il brouille la distinction hi&#233;rarchique entre le noble et le bas qui surd&#233;termine sa conception de l'aristocratie. S'instaure alors un seuil qui ouvre la possibilit&#233; de r&#233;inventer l'excellence : en articulant sa propre d&#233;sorientation au lieu de vouloir figurer le propre, en se voulant &#224; la hauteur des circonstances du monde plut&#244;t qu'au-dessus de la m&#234;l&#233;e, Nietzsche esquisse les &#233;l&#233;ments d'un geste aristocratique nouveau.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D&#232;s 1874, au d&#233;but m&#234;me de son parcours de pens&#233;e, et avant sa rupture avec Wagner, Nietzsche a surmont&#233; son all&#233;geance &#224; la germanit&#233; en passant la fronti&#232;re de sa propre culture. Son hommage &#224; Ralph Waldo Emerson d&#233;truit la co&#239;ncidence entre le g&#233;nie et l'unit&#233; de style artistique d'un peuple, ainsi que celle entre aristocratie et hi&#233;rarchie. Evidemment, il y a des passages importants de l'&lt;i&gt;Intempestive &lt;/i&gt;qui maintiennent le privil&#232;ge de la culture allemande et qui continuent &#224; valoriser la sup&#233;riorit&#233;. Mais ce sont des morceaux du texte ; ce n'est plus la logique qui en organise la pens&#233;e.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La part de l'Am&#233;ricain dans l'&#233;ducation de Nietzsche se donne &#224; lire dans son affirmation de l'ext&#233;riorit&#233; du g&#233;nie &#224; l'homog&#233;n&#233;it&#233; de quelque culture que ce soit, dans son insistance sur la capacit&#233; de l'excellence &#224; dissoudre l'arbitraire de la hi&#233;rarchie existante plut&#244;t qu'&#224; justifier l'in&#233;galit&#233;. En effet, pour qui veut bien lire, Nietzsche a ouvertement inscrit tous les traits contradictoires de l'agr&#233;gat h&#233;t&#233;rog&#232;ne et cosmopolite dont il va d&#233;sormais tirer sa philosophie. &lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce n'est pas un hasard que ce &#171; ma&#238;tre en l'art de finir &#187; qu'est Nietzsche a fait du nom d'Emerson la chute de son &lt;i&gt;Intempestive&lt;/i&gt;. Le surgissement final de ce nom &#171; impropre &#187; prolonge et incurve la logique du texte, au-del&#224; de sa terminaison apparente, en un promontoire inattendu, en un cap qui brusquement offre des vues nouvelles et conduit le regard vers de nouveaux rivages. &lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le &#171; par-del&#224; &#187; l'Allemagne vers lequel fait signe cette chute redouble tr&#232;s exactement le contenu du propos qu'elle nous transmet : &#171; Un Am&#233;ricain pourra leur dire ce que signifie un grand penseur venu sur cette terre comme centre nouveau de forces immenses. Prenez garde, dit Emerson, quand le grand Dieu fait venir un penseur sur notre plan&#232;te. Tout est alors en p&#233;ril. C'est comme quand dans une grande ville un incendie &#233;clate et que personne ne sait ce qui est encore en s&#233;curit&#233; et o&#249; cela finira. Alors il n'est rien dans la science qui demain ne puisse &#234;tre renvers&#233;, il n'y a plus de r&#233;putation litt&#233;raire, pas m&#234;me les c&#233;l&#233;brit&#233;s pr&#233;tendument &#233;ternelles qui ne puissent &#234;tre r&#233;vis&#233;es et condamn&#233;es ; toutes les choses qui &#224; cette heure sont ch&#232;res et pr&#233;cieuses &#224; l'homme ne le sont qu'en raison des id&#233;es qui se sont lev&#233;es sur leur horizon intellectuel et qui sont cause de l'ordre pr&#233;sent des choses comme le pommier produit des pommes&lt;i&gt;. Un nouveau degr&#233; de la culture bouleverserait sur le champ tout le syst&#232;me des aspirations humaine&lt;/i&gt;s&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb3-19&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Friedrich Nietzsche, &#171; Schopenhauer &#233;ducateur &#187;, op. cit., p. 95 (Nietzsche (&#8230;)&#034; id=&#034;nh3-19&#034;&gt;19&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Antonia Birnbaum&lt;/i&gt;&lt;br /&gt;
Toulouse, ao&#251;t 2001&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;hr /&gt;
		&lt;div class='rss_notes'&gt;&lt;div id=&#034;nb3-1&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh3-1&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 3-1&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;1&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Ralph Waldo Emerson, &#171; Circles &#187;, in : &lt;i&gt;The Essais of Ralph Waldo Emerson&lt;/i&gt;, Cambridge Massachusetts, Harvard University Press, 1987, p. 179-180. (Traduction A.B.)&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb3-2&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh3-2&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 3-2&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;2&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Friedrich Nietzsche, &lt;i&gt;Sur l'avenir de nos &#233;tablissements d'enseignement&lt;/i&gt;, trad. Jean-Claude Back&#232;s, Paris, Gallimard, 1973, p. 17.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb3-3&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh3-3&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 3-3&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;3&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;i&gt;Ibid.&lt;/i&gt;, p. 54.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb3-4&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh3-4&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 3-4&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;4&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;i&gt;Ibid.&lt;/i&gt;, p. 68.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb3-5&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh3-5&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 3-5&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;5&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;i&gt;Ibid.&lt;/i&gt;, p. 71.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb3-6&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh3-6&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 3-6&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;6&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;i&gt;Ibid.&lt;/i&gt;, p.106.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb3-7&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh3-7&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 3-7&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;7&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;i&gt;Ibid.&lt;/i&gt;, p. 52.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb3-8&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh3-8&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 3-8&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;8&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;i&gt;Ibid.&lt;/i&gt;, p. 97.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb3-9&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh3-9&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 3-9&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;9&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Friedrich Nietzsche, &#171; Schopenhauer &#233;ducateur &#187;, in : Friedrich Nietzsche, &lt;i&gt;&#338;uvres&lt;/i&gt;, &#233;dition dirig&#233;e par Jean Lacoste et Jacques Le Rider, Paris, Robert Laffont, 1993, p. 297. (Traduction modifi&#233;e A.B.)&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb3-10&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh3-10&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 3-10&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;10&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;i&gt;Ibid.&lt;/i&gt;, p. 287. (Traduction modifi&#233;e A.B.)&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb3-11&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh3-11&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 3-11&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;11&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;i&gt;Ibid.&lt;/i&gt;, p. 290. (Traduction modifi&#233;e A.B.)&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb3-12&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh3-12&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 3-12&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;12&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;i&gt;Ibid.&lt;/i&gt;, p. 289.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb3-13&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh3-13&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 3-13&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;13&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;i&gt;Ibid.&lt;/i&gt;, p. 289.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb3-14&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh3-14&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 3-14&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;14&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;R&#233;volutionnaire protestant anglais, grand homme de guerre et surtout le premier homme politique &#224; avoir ex&#233;cut&#233; un roi.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb3-15&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh3-15&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 3-15&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;15&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;. Ralph Waldo Emerson, &#171; Circles &#187;, &lt;i&gt;op. cit.&lt;/i&gt;, p. 181. (Traduction A.B.)&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb3-16&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh3-16&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 3-16&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;16&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Ralph Waldo Emerson, &#171; The American Scholar &#187;, in : &lt;i&gt;The Portable Emerson&lt;/i&gt;, New York, Penguin Books, 1981, p. 56. (Traduction A.B.)&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb3-17&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh3-17&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 3-17&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;17&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;i&gt;Ibid.&lt;/i&gt;, p. 68-69.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb3-18&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh3-18&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 3-18&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;18&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Ralph Waldo Emerson, &#171; Heroism &#187;, in : &lt;i&gt;The Essais of Ralph Waldo Emerson, op. cit.&lt;/i&gt;, p. 152. (Traduction A.B.)&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb3-19&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh3-19&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 3-19&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;19&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Friedrich Nietzsche, &#171; Schopenhauer &#233;ducateur &#187;, &lt;i&gt;op. cit.&lt;/i&gt;, p. 95 (Nietzsche souligne). (Traduction modifi&#233;e A.B.)&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_ps'&gt;&lt;p&gt;Merci &#224; Antonia Birnbaum d'avoir g&#233;n&#233;reusement permis que ce texte soit publi&#233; ici.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		</content:encoded>


		

	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>&#171; Faire avec peu &#187;</title>
		<link>https://caute.lautre.net/Faire-avec-peu</link>
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		<dc:date>2004-03-05T18:27:13Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Birnbaum, Antonia</dc:creator>



		<description>
&lt;p&gt;Voyez le texte de Walter Benjamin : Exp&#233;rience et pauvret&#233;. &lt;br class='autobr' /&gt; &#171; Nous devons nous r&#233;veiller de ce que fut l'existence de nos parents. &#187; Walter Benjamin &lt;br class='autobr' /&gt;
Pour St&#233;phane D. &lt;br class='autobr' /&gt;
Un jour o&#249; un passant vit Diog&#232;ne mendier une obole &#224; une statue et lui demanda pourquoi il agissait ainsi, il r&#233;pondit : &#171; Je m'exerce &#224; ne rien recevoir &#187;. Ce trait d'esprit r&#233;sume &#224; lui seul l'attitude cynique. Le philosophe transforme la difficult&#233; de supporter la pauvret&#233; en une occasion de ridiculiser la gloire (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://caute.lautre.net/-Birnbaum-" rel="directory"&gt;Birnbaum&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;Voyez le texte de Walter Benjamin : &lt;a href='https://caute.lautre.net/Experience-et-pauvrete' class=&#034;spip_in&#034;&gt;Exp&#233;rience et pauvret&#233;&lt;/a&gt;.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;&lt;i&gt;&#171; Nous devons nous r&#233;veiller de ce que fut l'existence de nos parents. &#187;&lt;/i&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;strong&gt;Walter Benjamin&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Pour St&#233;phane D.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un jour o&#249; un passant vit Diog&#232;ne mendier une obole &#224; une statue et lui demanda pourquoi il agissait ainsi, il r&#233;pondit : &#171; Je m'exerce &#224; ne rien recevoir &#187;. Ce trait d'esprit r&#233;sume &#224; lui seul l'attitude cynique. Le philosophe transforme la difficult&#233; de supporter la pauvret&#233; en une occasion de ridiculiser la gloire des statues : par l&#224; m&#234;me, il expose la pauvret&#233; comme condition de sa franchise.&lt;br /&gt;
Rarement la pauvret&#233; ne fut trait&#233;e avec autant de d&#233;sinvolture. Le plus souvent, elle s'impose &#224; nous comme une condition involontaire et subie qui envahit aussi bien le pr&#233;sent que l'avenir, la vie des individus que celle de la plan&#232;te. Alors m&#234;me que la pauvret&#233; est d&#233;j&#224; l'&#233;tat av&#233;r&#233; du monde, nous ne cessons de devoir lutter pour tenter &#171; d'en sortir &#187;, voire simplement pour en contenir les effets. Parce qu'elle creuse le sillon du besoin, la pauvret&#233; est g&#233;n&#233;ralement per&#231;ue comme souffrance ou comme obstacle&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-1&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Evidemment, il y a aussi une figure chr&#233;tienne de la pauvret&#233; choisie, mais (&#8230;)&#034; id=&#034;nh4-1&#034;&gt;1&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette perception est si forte qu'on en oublierait presque que la vie des pauvres n'est pas faite essentiellement de mis&#232;re, mais bien de toute la complexit&#233; de ce qu'ils vivent. Or en toute cons&#233;quence, si le malheur &#233;tait vraiment l'unique d&#233;termination d'une existence pauvre, alors l'immoralit&#233; devrait &#234;tre l'unique d&#233;termination d'une vie riche, et la d&#233;nonciation l'unique t&#226;che d'une vie &#233;clair&#233;e. Voil&#224; sans doute pourquoi Walter Benjamin qualifie l'auteur Werner Hegemann, dont le livre fait le proc&#232;s des &#171; casernes &#224; louer &#187; berlinoises (&lt;i&gt;Mietskasernen&lt;/i&gt;), d'&#233;ternel &#171; vertueux m&#233;content &#187;. Les preuves qu'il avance contre ceux qu'il accuse d'avoir cr&#233;&#233; des conditions de vie sinistres sont certes accablantes, mais il est bien trop occup&#233; &#224; les r&#233;unir pour s'attarder sur la physionomie r&#233;elle des lieux et de ses habitants : &#171; Il lui est &#233;tranger que la caserne &#224; louer, aussi terrible soit-elle comme logement, a cr&#233;&#233; des rues dans les fen&#234;tres desquelles s'est refl&#233;t&#233; comme nulle part ailleurs non seulement la souffrance et le crime mais aussi le soleil du matin et du soir dans une triste grandeur, et que l'enfance du citadin a de tout temps tir&#233; de la cage d'escalier et de l'asphalte des substances aussi indestructibles que le petit paysan de l'&#233;table et des champs&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-2&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;. &#171; Ein Jakobiner von heute &#187;, in : Walter Benjamin, Gesammelte Schriften, (&#8230;)&#034; id=&#034;nh4-2&#034;&gt;2&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. &#187;&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Contre l'ext&#233;riorit&#233; de la critique de Hegemann, Benjamin fait valoir l'intuition que le monde de la pauvret&#233; urbaine contient une force et une perception qui lui sont propres et que les enfants qui y grandissent en formulent les multiples possibilit&#233;s. Benjamin fait partie d'une g&#233;n&#233;ration form&#233;e par le leibnizianisme et ce n'est sans doute pas un hasard si ce passage fait stylistiquement &#233;cho &#224; une des propositions les plus c&#233;l&#232;bres de la&lt;i&gt; Monadologie&lt;/i&gt; : &#171; Or cette &lt;i&gt;liaison&lt;/i&gt; ou cet accommodement de toutes les choses cr&#233;&#233;es &#224; chacune et de chacune &#224; toutes les autres, fait que chaque substance simple a des rapports qui expriment toutes les autres, et qu'elle est par cons&#233;quent un miroir vivant perp&#233;tuel de l'univers&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-3&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Gottfried Wilhelm Leibniz, La Monadologie, Paris, Le Livre de poche, 1990, (&#8230;)&#034; id=&#034;nh4-3&#034;&gt;3&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. &#187;&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Comment consid&#233;rer la pauvret&#233; autrement que sous le seul aspect du manque et de ses tristes corollaires, la n&#233;cessit&#233; soit de le combler, soit de le supporter ? Or, on l'a vu, pour r&#233;pondre &#224; cette question il ne suffit pas de &#171; prendre le parti &#187; du pauvre. Il faut bien plut&#244;t rejoindre la pauvret&#233; qui conditionne d&#233;j&#224; nos existences et montrer en quoi celle-ci peut &#234;tre une ressource : un moyen de connaissance, un effort dont les aspirations et la diversit&#233; sont irr&#233;ductibles &#224; l'ali&#233;nation d'une vie soumise &#224; l'&#233;conomie. C'est cette modalit&#233; que Benjamin exp&#233;rimente dans un bref article &#233;crit en 1933, intitul&#233; &#171; &lt;a href='https://caute.lautre.net/Experience-et-pauvrete' class=&#034;spip_in&#034;&gt;Exp&#233;rience et pauvret&#233;&lt;/a&gt; &#187;. L'analyse qui en est pr&#233;sent&#233;e ici ne vise nullement &#224; resituer ce texte comme une partie dans le d&#233;veloppement d'ensemble de l'&#339;uvre. Elle cherche plut&#244;t &#224; &#233;clairer en quoi la modalit&#233; particuli&#232;re de son &#233;nonciation modifie et recompose certains traits de l'&#339;uvre, en quoi elle en d&#233;veloppe une des potentialit&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;La disqualification de l'exp&#233;rience :
une &#233;mancipation de la technique&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;L'essai commence par relater une fable bien connue sur les vertus de la pauvret&#233;, extraite des livres de lecture de Benjamin enfant. Pour lui, aujourd'hui, il y a deux le&#231;ons &#224; tirer du r&#233;cit. La premi&#232;re lui appartient, elle a la forme d'une morale : le p&#232;re mourant dit &#224; ses enfants qu'il y a un tr&#233;sor cach&#233; dans le vignoble. Retournant la terre &#224; sa recherche, ils d&#233;couvrent que la vraie richesse est dans le fruit de leur travail. &lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La seconde le&#231;on prend la forme d'un constat brutal. Dans l'espace d'un monde transform&#233; par une guerre sans pr&#233;c&#233;dent en un champ de bataille quasi permanent, ceux qui pr&#234;chaient ainsi, dans la langue du bon sens, toute la duret&#233;, toute la peine de la vie n'ont plus rien &#224; nous apprendre. Mais le constat ne s'arr&#234;te pas l&#224;. Car le mutisme induit par la guerre des tranch&#233;es et du conflit chimique, l'impossibilit&#233; d'en tirer des fables et des morales n'ont pas seulement produit un silence de mort. L'impuissance nouvelle de ces paroles autrefois si dignes de confiance fait retour dans un &#233;panchement assourdissant : &#171; L'exp&#233;rience, on savait exactement ce que c'&#233;tait : toujours les anciens l'avaient apport&#233;e aux plus jeunes. [...] O&#249; tout cela est-il pass&#233; ? Trouve-t-on encore des gens capables de raconter une histoire ? O&#249; les mourants prononcent-ils encore des paroles imp&#233;rissables, qui se transmettent de g&#233;n&#233;ration en g&#233;n&#233;ration comme un anneau ancestral ? [...] Qui chercherait &#224; clouer le bec &#224; la jeunesse en invoquant son exp&#233;rience pass&#233;e&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-4&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;&#171; Exp&#233;rience et pauvret&#233; &#187;, trad. Pierre Rusch, in : Walter Benjamin, (&#8230;)&#034; id=&#034;nh4-4&#034;&gt;4&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; ? &#187;&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'&#233;tat multiple de notre pauvret&#233; se pr&#233;cise. Le paysage physique est jonch&#233; de fils de fer, le ciel rougi d'explosions. Le paysage &#233;conomique est peupl&#233; de ch&#244;meurs et de billets sans valeur. Enfin le paysage discursif est jonch&#233; de lamentations nostalgiques. La r&#233;p&#233;tition par laquelle se transmettait une exp&#233;rience s'est transform&#233;e en la r&#233;p&#233;tition inlassable et ressass&#233;e d'une plainte. Le caract&#232;re obsol&#232;te de ces paroles se mesure &#224; ce que leur forme m&#234;me, celle de la communication continue entre les diff&#233;rents &#226;ges de la vie, est devenue un obstacle &#224; tout mode d'existence un tant soit peu lucide. &lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En toute rigueur, la le&#231;on &#224; tirer de ce constat est la suivante : il faut couper court &#224; la plainte et surtout se couper soi-m&#234;me de l'espace de la plainte. Cela implique qu'il faut se d&#233;lester de toutes les exp&#233;riences acquises en allant &#224; l'&#233;cole en tramway hippomobile pour se retrouver enti&#232;rement &#171; &#224; d&#233;couvert dans un paysage o&#249; plus rien n'[est] reconnaissable, hormis les nuages et, au milieu, dans un champ de forces travers&#233; de tensions et d'explosions destructrices, le minuscule et fragile corps humain&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-5&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Ibid., p. 365.&#034; id=&#034;nh4-5&#034;&gt;5&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; &#187;.&lt;br /&gt;
C'est tr&#232;s exactement ce &#224; quoi se r&#233;sout ici Benjamin. Dans ce petit essai, il n'adopte pas son attitude habituelle d'historien, mais se situe en contemporain qui cherche &#224; se d&#233;barrasser des le&#231;ons et des fables apprises dans et pour une autre &#233;poque. Il se limite alors &#224; puiser les &#233;l&#233;ments de sa r&#233;flexion dans le bref intervalle que constitue le rapport entre la d&#233;faite de la premi&#232;re guerre mondiale et l'imminence d'un nouvel affrontement. Ce changement de position consonne de la mani&#232;re la plus radicale avec un appauvrissement de sa propre d&#233;marche th&#233;orique, voire avec une r&#233;invention de celle-ci.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Premier appauvrissement. Puisque le choc que nous avons subi nous laisse dans un champ de ruines, puisque cette ruine n'a pas &#233;pargn&#233; la notion m&#234;me de culture, il faut avoir le courage de la cong&#233;dier. R&#233;ponse pour r&#233;ponse. Si, comme le diagnostique Benjamin, l'&#233;v&#233;nement de la Premi&#232;re Guerre mondiale est impossible &#224; formuler en termes d'exp&#233;rience pour ceux qui l'ont v&#233;cue, il nous faut alors inventer une vie qui ne se d&#233;roule plus sous l'autorit&#233; de l'exp&#233;rience, mais au regard de son impossibilit&#233;.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La notion de front, qui pose encore la violence en termes d'attaque et de d&#233;fense, s'est dissoute dans les attaques a&#233;riennes au gaz. Est apparue une nouvelle violence qui n'affronte plus des arm&#233;es l'une &#224; l'autre, mais bat des records d'agression compt&#233;s en nombre de morts. Une strat&#233;gie de destruction pure s'est substitu&#233;e &#224; une strat&#233;gie guerri&#232;re. Dans ces conditions, vouloir encore opposer les acquis de la culture au d&#233;cha&#238;nement barbare de la technique &#233;quivaut tout simplement &#224; une pure d&#233;claration d'impuissance. Au lieu de poser un front, d'&#233;difier un barrage, le philosophe va se situer au milieu de ce qui est arriv&#233; et introduire une &#171; conception nouvelle, positive de barbarie &#187; qui doit nous permettre &#171; de survivre &#224; la disparition de la culture&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-6&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Ibid., p. 372. Le texte original est : &#171; [...] bereitet die Menscheit sich (&#8230;)&#034; id=&#034;nh4-6&#034;&gt;6&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; &#187;.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quel est ce nouvel esp&#232;ce de barbare ? C'est d'abord, tout simplement, un nom invent&#233; par Benjamin pour faire droit &#224; l'existence du &#171; minuscule et fragile corps humain &#187; contre toutes les galvanisations qui tentent de le recouvrir. En effet, alors m&#234;me qu'il n'y a plus rien qui relie l'exp&#233;rience au patrimoine culturel, celui-ci prolif&#232;re en un effroyable m&#233;li-m&#233;lo de styles de vie et de conceptions du monde : astrologie et yoga, v&#233;g&#233;tarisme, gnose et spiritisme. A cette invasion de nos vies par une nouvelle &lt;i&gt;Armseligkeit&lt;/i&gt; (litt&#233;ralement une &#171; pauvret&#233; d'&#226;me &#187;) vou&#233;e &#224; en combler le vide spirituel, le philosophe oppose une perception encore inarticul&#233;e, la perception de l'&lt;i&gt;infans&lt;/i&gt; qui &#171; crie comme un nouveau-n&#233; dans les langes sales de l'&#233;poque &#187;. &lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cet enfant sans parole ne repr&#233;sente pas l'innocence primordiale d'avant le p&#233;ch&#233;, son corps n'est pas celui de la vie nue. Le petit v&#234;tement rudimentaire, souill&#233; et un peu ridicule qu'il porte le d&#233;signe comme celui qui n'a jamais rien connu d'autre que la d&#233;vastation et le d&#233;nuement de la situation pr&#233;sente, celui qui n'a pas de souvenir d'un autre temps et qui, s'il ne meurt pas dans la prochaine guerre, grandira dans les conditions catastrophiques de ce pr&#233;sent. Benjamin lui emprunte son ignorance du pass&#233; et son app&#233;tit pour l'avenir afin de poser quelque chose qui fait &#171; tache &#187; dans sa propre &#339;uvre&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-7&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;&#171; Faire tache &#187; signifie commun&#233;ment rompre une harmonie, mais dans la (&#8230;)&#034; id=&#034;nh4-7&#034;&gt;7&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. A la mani&#232;re d'un barbare, sans s'encombrer de trop de justifications, le philosophe en appelle ici directement &#224; la force active de l'oubli, par del&#224; toute la sophistication de sa conception messianique de la philosophie de l'histoire.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;De quoi doit nous d&#233;livrer cet oubli ? De la stupidit&#233; tortur&#233;e (&lt;i&gt;gequ&#228;lte Stupidit&#228;t&lt;/i&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-8&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;. Expression tir&#233;e de &#171; Linke Melancholie, Zu Erich K&#228;stners neuem (&#8230;)&#034; id=&#034;nh4-8&#034;&gt;8&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;) qui paralyse ceux hant&#233;s par leur perte. Leurs sens sont inhib&#233;s, ils se retranchent sur des certitudes aussi vides qu'insistantes. Au lieu de partir de l'effondrement de celles-ci, ils accusent le monde de ne plus y correspondre. Du pr&#233;sent, ils ne per&#231;oivent qu'une seule chose : la haine qu'ils lui vouent et dont ne cessent de t&#233;moigner leurs plaintes. D&#232;s lors, oublier la culture signifie tr&#232;s exactement se rappeler &#224; la r&#233;alit&#233; pr&#233;sente dans tout son d&#233;nuement, pouvoir y exercer son discernement. C'est l'oubli d'un jugement moral qui a fait faillite, d'une volont&#233; d'accumulation qui a conduit &#224; la guerre. Balayant les rep&#232;res, supprimant les acquis, cet oubli donne lieu &#224; une perception instable, &#224; une connaissance sans fondement autre que les d&#233;combres parmi lesquelles elle op&#232;re. Ainsi, le d&#233;sint&#233;r&#234;t pour toute conservation ou reconstruction produit la formule d'une lucidit&#233; nouvelle capable de s'accommoder de cette nouvelle pauvret&#233; en exp&#233;rience. Sa devise est de &#171; se d&#233;brouiller avec peu &#187;.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La barbarie de ce nouveau pr&#233;cepte ne prend tout son sens que si on part de sa vis&#233;e pol&#233;mique, si on demande contre qui elle se dirige. L'on a d&#233;j&#224; vu que Benjamin a pris acte de l'impuissance de toute attitude d&#233;fensive face &#224; l'attaque aux gaz. Il sait, et peut-&#234;tre le sait-il d'autant mieux qu'il est situ&#233; du c&#244;t&#233; de ceux qui ont perdu la guerre, que cette impuissance vaut &#233;galement pour la situation politique : quand la maison br&#251;le d&#233;j&#224;, il est absurde de vouloir sauver les meubles. S'il reste une chance &#224; saisir, c'est celle des vaincus.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Mais comment saisir une telle chance, comment transformer l'appauvrissement &#233;conomique, culturel, spirituel caus&#233; par la d&#233;faite en une ressource ? D'abord en l'affirmant comme telle, en ne pervertissant pas une d&#233;faite historique r&#233;elle en la victoire int&#233;rieure d'un guerrier spirituel, en cong&#233;diant toute la dialectique du d&#233;clin et de la renaissance. Ensuite en se d&#233;brouillant sans patrimoine &#224; conserver, sans richesse &#224; accumuler, sans sol &#224; occuper, sans langage propre : sans tout ce qui contribue &#224; alimenter la renaissance fasciste du patriotisme allemand. En effet, dans la catastrophe actuelle, la culture est loin d'&#234;tre neutre ; avant tout, elle constitue le champ privil&#233;gi&#233; o&#249; se red&#233;ploie le mythe d'une nation organique. La force de la nouvelle pauvret&#233; en exp&#233;rience r&#233;side d'abord dans son indiff&#233;rence &#224; ce mythe. &lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Se situant &#224; l'extr&#234;me oppos&#233; d'une d&#233;marche ordonn&#233;e par une morale de l'esprit et par la transmission de cet esprit, les nouveaux barbares &#233;clairent leur implication dans le monde pr&#233;sent &#224; partir de tous les moyens et de toutes les circonstances de leur vie : &#224; partir de la technique. Alors que la tradition pose celle-ci comme un moyen subordonn&#233; &#224; une fin, la raison qui s'en soustrait proc&#232;de &#224; une conceptualisation politique de ces moyens ; elle articule les conflits humains qui s'y logent. &lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Habituellement, Benjamin int&#232;gre la notion de technique &#224; sa r&#233;flexion sur l'&#339;uvre d'art. Mais la pauvret&#233; le conduit &#224; une intuition diff&#233;rente, &#224; savoir qu'il faut d&#233;senclaver la pens&#233;e de la technique, lui restituer son caract&#232;re multiple. En effet, pour pouvoir proc&#233;der &#224; une &#233;lucidation morale des conditions r&#233;elles de notre existence, il faut r&#233;cuser le d&#233;partage des sph&#232;res qui commande &#224; celles de la technique elle-m&#234;me. Car tant que l'on accepte d'inscrire la pens&#233;e de la technique dans les cat&#233;gories de l'&#233;conomie et du travail, de l'Etat, de l'art et de la science, on reconduit l'ali&#233;nation de la technique &#224; une organisation sociale qui lui reste ext&#233;rieure, au lieu de repenser toutes les cat&#233;gories de celle-ci &#224; partir des possibilit&#233;s &#233;mancipatrices de la technique. &lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En ne donnant pas &#224; la pens&#233;e de la technique &#171; son mot &#224; dire &#187; (&lt;i&gt;sein Mitbestimmungsrecht&lt;/i&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-9&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;. Dans &#171; Th&#233;ories du fascisme allemand &#187;, Benjamin tente de retrouver ce (&#8230;)&#034; id=&#034;nh4-9&#034;&gt;9&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;), nous nous rendons sourds aux v&#233;ritables &#171; organes sensibles &#187; que sont, en vrac, tous les moyens techniques qui articulent l'existence individuelle &#224; l'existence collective. Or, qu'est ce retranchement de la sph&#232;re dite technique des questions concernant les rapports des hommes entre eux, sinon une fa&#231;on de consid&#233;rer l'&#233;conomie comme une contrainte naturelle, les rapports des hommes entre eux comme une r&#233;alit&#233; &#224; administrer, la nature comme une r&#233;alit&#233; &#224; exploiter, la science comme une discipline permettant de la ma&#238;triser, et l'art comme la production d'une souverainet&#233; illusoire ? C'est cet encha&#238;nement continu de diff&#233;rents degr&#233;s d'ali&#233;nation qui provoque la &#171; r&#233;volte d'esclave de la technique&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-10&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;&#171; Theorien des deutschen Faschismus &#187;, in : Walter Benjamin, Gesammelte (&#8230;)&#034; id=&#034;nh4-10&#034;&gt;10&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; &#187;, selon l'expression pr&#233;cise du philosophe.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les esclaves sont ceux qui n'ont &#224; comprendre du langage que les ordres qui leur sont donn&#233;s. Ils peuvent l'entendre, mais ne le poss&#232;dent pas. Leur rapport &#224; celui-ci co&#239;ncide enti&#232;rement avec leur instrumentalisation au service d'un monde qui leur d&#233;nie toute qualit&#233; de dire un autre monde, d'en infl&#233;chir le cours. Rien ne doit d&#233;pendre d'eux, car eux d&#233;pendent enti&#232;rement de la raison de leurs ma&#238;tres. La r&#233;volte d'esclave de la technique, c'est le retournement violent de tous les moyens chimiques, m&#233;caniques, tactiles, optiques, pharmaceutiques, spectaculaires, dramatiques, rh&#233;toriques, sonores, contre ceux-l&#224; m&#234;mes qui pr&#233;tendaient l'asservir : tous ces moyens d&#233;cha&#238;nent les forces &#233;l&#233;mentaires sociales, mais dans la fureur d'une destruction. C'est ce qui est arriv&#233; dans la guerre.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le champ de bataille n'est plus au front, toutes les conditions de nos vies sont devenues le front. D&#232;s lors, il n'y a plus lieu de consid&#233;rer l'art comme la sc&#232;ne privil&#233;gi&#233;e o&#249; d&#233;chiffrer les signes d'une &#233;mancipation &#224; venir, tout comme il n'y a plus lieu de consid&#233;rer le rapport agonal entre le sacr&#233; et la technique propre &#224; l'&#339;uvre comme le sch&#232;me originaire de l'existence sensible&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-11&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Non seulement il n'y a plus aucune raison &#224; cela, mais il y a une n&#233;cessit&#233; (&#8230;)&#034; id=&#034;nh4-11&#034;&gt;11&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. &lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est ici qu'intervient un deuxi&#232;me appauvrissement de la th&#233;orie de Benjamin. Puisque l'&#339;uvre d'art ne cesse de r&#233;articuler ses propres moyens techniques au mythe d'une souverainet&#233; originaire, d'une &lt;i&gt;aura&lt;/i&gt; ou d'une &#171; magie &#187; dans le lexique de Benjamin, il faut minorer l'&#339;uvre pour n'en retenir que ce qui rel&#232;ve de l'h&#233;t&#233;ronomie de la connaissance sensible. Or justement, celle-ci n'est pr&#233;sente dans l'art qu'au titre de son agencement technique&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-12&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Une excellente analyse des rapports complexes entre la premi&#232;re et la (&#8230;)&#034; id=&#034;nh4-12&#034;&gt;12&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Pour acc&#233;der &#224; cette h&#233;t&#233;ronomie en tant que telle, il faut renverser la proposition : non pas &#233;lucider la technique au sein d'une th&#233;orie de l'&#339;uvre d'art, mais r&#233;inscrire celle-ci au sein d'une r&#233;flexion sur l'agencement technique de l'existence.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La t&#226;che de la d&#233;mythologisation se transforme. A la place de l'historien de la culture qui s'efforce de soustraire l'&#339;uvre &#224; sa remythologisation par l'exposition de sa facture technique se glisse un Benjamin contemporain de son &#233;poque, soucieux de parer au plus press&#233;. Ce dernier &#233;nonce le concept d'une proc&#233;dure technique variable &#224; l'infini, destin&#233;e &#224; accommoder les moyens de l'art comme de la science aux questions les plus urgentes de la r&#233;alit&#233; quotidienne. La probl&#233;matisation de l'organisation mat&#233;rielle de la vie ne passe plus n&#233;cessairement par le sch&#232;me de l'&#339;uvre, mais directement par une probl&#233;matisation de la construction, de l'effacement, de la simplification et de l'attention. Et celui qui en explore les possibilit&#233;s n'est autre que le nouveau-n&#233; criant dans les langes sales de l'&#233;poque. Le sch&#232;me de la technique, ce sont les sch&#233;matisations multiples de l'enfance.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Les moyens techniques du jeu&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Le nouveau barbare dispose des moyens de celle-ci. Il recommence, il d&#233;bute, bref : il joue. A la mani&#232;re d'un barbare, le philosophe coupe la notion de jeu du probl&#232;me de sa d&#233;rive spectaculaire ou sportive en l'arrachant &#224; sa dimension artistique. Il &#171; oublie &#187; l'histoire de l'art pour ne s'en remettre qu'&#224; l'urgence &#233;pist&#233;mologique qui constitue le jeu d'enfant. C'est en elle et non dans l'&#233;clipse de l'apparence esth&#233;tique que l'essai trouve la ressource d'un gain d'espace formidable pour le jeu entre nature et technique.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le jeu de l'enfant se tient si pr&#232;s du commencement des choses qu'il ne discrimine pas entre ce qui est humain et ce qui ne l'est pas. Le dialogue enfantin engage tous les rapports entre un corps et ce qui l'entoure : son rapport aux autres, aux choses, aux &#233;l&#233;ments, &#224; la mobilit&#233;, au chromatisme, aux sons. &#171; &lt;i&gt;Tout&lt;/i&gt; &lt;i&gt;se laisserait ais&#233;ment arranger si on pouvait accomplir les choses deux fois&lt;/i&gt; (Goethe) ; l'enfant proc&#232;de selon cet adage goeth&#233;en. Simplement pour lui, il ne s'agit pas d'une seconde fois, mais de nouvelles fois, de centaines, de milliers de nouvelles fois. Ce n'est pas seulement le moyen de venir &#224; bout des premi&#232;res exp&#233;riences traumatiques par abrutissement, conjuration obstin&#233;e ou parodie, mais c'est aussi le moyen de go&#251;ter sans cesse, de la mani&#232;re la plus intense, triomphes et victoires. L'adulte se d&#233;leste de l'horreur, jouit doublement d'un bonheur en le racontant. L'enfant recr&#233;e toute la chose depuis le d&#233;but, il recommence&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-13&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;. &#171; Spielzeug und Spielen. Randbemerkungen zu einem Monumentalwerk &#187;, in : (&#8230;)&#034; id=&#034;nh4-13&#034;&gt;13&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. &#187;&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Hors de toute exp&#233;rience communicable qui marque le r&#233;cit, le langage du jeu se construit dans l'exploration r&#233;p&#233;titive, par tous les moyens dont dispose un corps, de l'&#233;nigme du monde. L'enfant parle aux &#233;toiles avec ses mains, avance vite en zigzag &#224; quatre pattes, lentement debout. Il s'adresse indiff&#233;remment &#224; une peluche ou &#224; une personne. Ses gestes ne sont pas attribuables &#224; la psych&#233;, au corps ou aux &#233;l&#233;ments du monde physique. Leur port&#233;e vient entre psych&#233;, corps et monde, habiter un passage. Le petit d'homme met en jeu le c&#244;t&#233; des hommes qui est &#233;tranger &#224; leur humanit&#233;. &lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un tel petit ressemble moins &#224; ses a&#238;n&#233;s qu'aux &#233;l&#233;ments du monde dans lequel il voit le jour : &#171; l'enfant ne joue pas seulement &#224; &#234;tre &#233;picier ou instituteur, mais aussi &#224; &#234;tre moulin ou locomotive&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-14&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;. &#171; Sur le pouvoir d'imitation &#187;, in : Walter Benjamin, Oeuvres II, op. (&#8230;)&#034; id=&#034;nh4-14&#034;&gt;14&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; &#187;. Les cr&#233;ateurs de la nouvelle barbarie, eux, ressemblent &#224; ces petits. Ainsi op&#232;rent-ils sans l'autorit&#233; d'un mod&#232;le. Leur planche &#224; dessin a de multiples usages, artistiques ou scientifiques. Ils d&#233;butent chacun de leur c&#244;t&#233;, avan&#231;ant par eux-m&#234;mes, sans regarder de gauche ni de droite. Descartes commence avec le simple &#233;l&#233;ment du &lt;i&gt;cogito&lt;/i&gt; et d&#233;duit toute sa philosophie de cette seule certitude. Einstein ne voit qu'une chose, l'&#233;cart entre des &#233;quations de Newton et l'observation astronomique. Klee s'inspire des ing&#233;nieurs pour construire des visages dont tous les traits sont structur&#233;s par leurs &#233;tats affectifs : ligne de sourcils fronc&#233;s pour la concentration du &lt;i&gt;Savant&lt;/i&gt; (1931), motif des yeux ferm&#233;s pour &lt;i&gt;Absorb&#233; dans ses pens&#233;es, autoportait&lt;/i&gt; (1919).&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La &lt;i&gt;mimesis&lt;/i&gt; du jeu engendre une sorte de vagabondage de la ressemblance qui s'attache &#224; relier de la fa&#231;on la plus improbable des &#233;l&#233;ments fort &#233;loign&#233;s, sans aucun &#233;gard pour la vraisemblance. Pris en ce sens, imiter ne signifie pas redoubler un objet dans une repr&#233;sentation, mais produire une nouvelle ressemblance qui modifie les rapports entre les choses, entre l'humain et l'inhumain. Cette transposition h&#233;t&#233;rog&#232;ne d'un &#233;l&#233;ment en un autre articule l'inconstance d'un corps &#224; l'impr&#233;visibilit&#233; de la nature. La contingence des moyens qui nous relie au monde physique, tel est l'alphabet dont le jeu &#233;pelle les lettres comme autant de possibilit&#233;s mat&#233;rielles in&#233;dites. En faisant &#171; acc&#233;der la nature au langage &#187;, il lib&#232;re la puissance inventive des moyens techniques au lieu de les encha&#238;ner &#224; une fin. Un tel langage ne conna&#238;t pas la s&#233;paration du travail et du loisir, du s&#233;rieux et de l'amusement, tout comme l'enfant qui joue ne divise pas le sensible en &#233;l&#233;ments de connaissance et en &#233;l&#233;ments de sensations, en passivit&#233; et en activit&#233;. Pour Benjamin, tout geste d'enfant se r&#233;sout dans la relation exacte d'une innervation cr&#233;atrice avec une innervation r&#233;ceptive. &lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Or dans &#171; Exp&#233;rience et pauvret&#233; &#187;, Benjamin met lui-m&#234;me &#224; l'&#339;uvre une telle logique de la ressemblance. Ainsi, il relie de la fa&#231;on la plus improbable les remarques du communiste Brecht sur le rapport entre justice et pauvret&#233; et celles de l'architecte Adolf Loos concernant une sensibilit&#233; esth&#233;tique bas&#233;e sur le refus de l'ornement, le programme esth&#233;tique simplificateur de ce dernier &#224; l'art complexe de Klee, les imp&#233;ratifs de l'effacement &#224; la fiction utopique propos&#233;e par Paul Scheerbart. &lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais quelle est la similitude que le philosophe tire de ces gestes singuliers ? La premi&#232;re est n&#233;gative : si variables soient-elles, ces d&#233;marches ont en commun de r&#233;cuser toute ressemblance avec &#171; l'homme &#187;, principe de l'humanisme. Elles font droit &#224; la part inhumaine du monde, engagent un rapport distanci&#233; &#224; la nature, &#224; l'&#233;cart de toute ma&#238;trise. La seconde est cumulative. Prises s&#233;par&#233;ment, ces d&#233;marches ne se ressemblent sans doute en rien. N&#233;anmoins, pris ensemble, tous leurs moyens esquissent une ressemblance nouvelle de la vie humaine avec le monde pauvre au milieu duquel nous vivons.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La notion de jeu s'approfondit pour inclure la dimension collective de l'existence. En effet, en rapprochant des gestes politiques et architecturaux, des logiques programmatiques et des attitudes esth&#233;tiques, Benjamin transforme le probl&#232;me de savoir comment habiter ce monde appauvri en une t&#226;che nouvelle. Quel espace de jeu nouveau reste &#224; construire entre la sph&#232;re priv&#233;e et la sph&#232;re publique, entre toutes les fonctions mat&#233;rielles diff&#233;rentes de notre existence ? Quels mat&#233;riaux et quels moyens pourraient restituer la technique dans sa dimension &#233;mancipatrice, c'est-&#224;-dire dans sa capacit&#233; &#224; produire une relation exacte entre l'innervation r&#233;ceptive des possibilit&#233;s de la nature et l'innervation cr&#233;atrice des possibilit&#233;s de la vie commune ? &lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En toute cons&#233;quence, Benjamin n'&#233;lucide pas les moyens d'habiter un monde appauvri &#224; partir d'une id&#233;e de l'homme, ni m&#234;me &#224; partir d'une id&#233;e de &#171; l'homme nouveau &#187;. Il adopte une d&#233;marche contraire qui consiste &#224; pr&#234;ter son attention aux c&#244;t&#233;s inhumains de nos vies, &#224; ses relations avec l'&#233;tranget&#233; mat&#233;rielle du monde. Et il ne s'agit pas d'humaniser ces rapports, car d'un monde centr&#233; sur l'homme il n'y a plus rien &#224; attendre ; il s'agit de demander comment des mat&#233;riaux, des instruments et des circulations peuvent nous d&#233;barrasser du souci de l'exp&#233;rience et nous redonner un acc&#232;s tactile &#224; tout ce qui nous entoure, y compris aux autres. &lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est cette pr&#233;occupation qu'il partage avec &#171; les meilleurs esprits &#187; que sont Paul Scheerbart, Bertolt Brecht et Adolf Loos. &#171; Il existe des romans [de Scheerbart] qui de loin ressemblent &#224; un Jules Verne, mais &#224; la diff&#233;rence de Verne, chez qui les v&#233;hicules les plus extravagants ne transportent &#224; travers l'espace que de petits rentiers fran&#231;ais ou anglais, Scheerbart s'est demand&#233; en quelles cr&#233;atures tout &#224; fait nouvelles, aimables et curieuses, nos t&#233;lescopes, nos avions et nos fus&#233;es transformeront l'homme d'hier. Ces cr&#233;atures du reste, parlent d&#233;j&#224;une langue tout &#224; fait nouvelle&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-15&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;&#171; Exp&#233;rience et pauvret&#233; &#187;, in : Walter Benjamin, Oeuvres II, op. cit., p. 368.&#034; id=&#034;nh4-15&#034;&gt;15&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. &#187;&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un des mat&#233;riaux aptes &#224; susciter cette nouvelle langue est le verre. Mais l&#224; encore il faut se tenir pr&#232;s des choses, &#233;lucider ses qualit&#233;s physiques plut&#244;t que de se focaliser sur sa teneur id&#233;ologique de transparence, d'uniformit&#233; ou de grandeur. Le verre correspond au choix d'un mat&#233;riau qui laisse filtrer la lumi&#232;re de l'ext&#233;rieur, qui ouvre l'espace clos sur un espace plus large que lui-m&#234;me. Tel le verre des fen&#234;tres, qui marque la fronti&#232;re entre le dehors et le dedans, il a pour avantage d'&#234;tre perm&#233;able et on peut en faire usage en ce sens. &lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Scheerbart parle de maisons faites enti&#232;rement en verre color&#233;, o&#249; les habitants opacifient ou &#233;clairent les parois de leurs demeures selon leurs activit&#233;s et leurs humeurs, o&#249; ils d&#233;placent les murs selon leurs besoins et leurs envies de solitude ou de partage. Cette mobilit&#233; leur permet d'articuler leur espace propre &#224; celui de tous, sans pour autant &#234;tre soumis &#224; un contr&#244;le du regard. Ils rejouent sans cesse leur fa&#231;on de passer du priv&#233; au public, du public au priv&#233;. Ainsi, les gens peuvent vivre en un endroit sans n&#233;cessairement adopter les habitudes d'un cadre domestique, en articulant le cadre &#224; cela m&#234;me qui lui &#233;chappe : l'irruption de l'ext&#233;rieur.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette variabilit&#233; est encore modul&#233;e par le caract&#232;re lisse et froid du verre. Celui-ci n'accroche pas, il ne refl&#232;te pas la personnalit&#233; de l'habitant et r&#233;serve une possibilit&#233; &#224; la circulation impr&#233;visible des autres. Dans ces conditions, le recroquevillement sur le secret, le stockage de soi-m&#234;me et la fixation en un lieu se transforment, si seulement on suit le conseil de Brecht tir&#233; du &lt;i&gt;Manuel des habitants des villes &lt;/i&gt; : &#171; Efface les traces &#187;. La recherche du geste exact se substitue &#224; la p&#233;rennit&#233; de l'habitude : cette modification est synonyme de l'introduction dans le collectif d'une disparit&#233; des rythmes.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le nouveau barbare ne hi&#233;rarchise pas des &#233;l&#233;ments ext&#233;rieurs &#224; lui-m&#234;me selon un ordre, il devient lui-m&#234;me un &#233;l&#233;ment actif au sein d'une situation. De m&#234;me, il ne partage pas in&#233;galement son attention entre ce qui est suppos&#233; lui revenir en propre et les choses communes. Sa curiosit&#233; peut s'accrocher n'importe o&#249;. Les voies obliques de celle-ci persistent &#224; le rendre &#233;tranger aux divisions g&#233;n&#233;ralement connues sous le nom de r&#233;alit&#233;. Ce va-et-vient incessant entre le propre et le commun disjoint la question du nom de celle de l'identit&#233;. Tous les mots peuvent servir &#224; nommer, toutes les nominations ont partie li&#233;e avec le commun. Il n'y a pas de noms plus propres que d'autres. Ainsi, Paul Scheerbart donne &#224; ses personnages des noms qui ressemblent &#224; des activit&#233;s, par exemple &lt;i&gt;Lesab&#233;ndio&lt;/i&gt; (soir&#233;e de lecture), nom du h&#233;ros d'un de ses ouvrages et titre du livre.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Variabilit&#233;, perm&#233;abilit&#233;, expropriation de l'identit&#233;. Ces quelques exemples montrent &#224; quoi s'emploient les sch&#233;matisations du jeu : &#224; formuler d'innombrables &#171; combinaisons harmonieuses &#187; entre l'innovation technique et l'innovation de la vie collective. Leurs ajustements, toujours provisoires, d&#233;jouent la contradiction dialectique qui oppose le progr&#232;s technique et la r&#233;gression sociale. En eux, la technique est rendue &#224; elle-m&#234;me et peut alors s'av&#233;rer comme &#171; l'organe &#187; de la vie collective. &lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce langage nouveau des barbares diff&#232;re du langage de la culture en ceci que son champ est celui de l'improvisation, son espace celui des circonstances travers&#233; de perp&#233;tuelles pol&#233;miques, travaill&#233; d'innombrables dissentiments et son temps celui d'un pr&#233;sent instable : tout le pr&#233;sent multiple et presque indiscernable de ce qui se propose d&#233;j&#224; comme alternative &#224; ce que l'on a connu. C'est &#224; ce titre qu'il a la puissance de nous lib&#233;rer de ce dont nous sommes fatigu&#233;s. De notre savoir-faire devenu inutile, de notre subordination &#224; une culture qui a perdu son autorit&#233;, de notre r&#233;f&#233;rence constante &#224; un pass&#233; d&#233;truit, bref, de l'exp&#233;rience quelle qu'elle soit.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il appara&#238;t alors que la pauvret&#233; en exp&#233;rience ne d&#233;signe nullement un rabattement de la r&#233;alit&#233; sur elle-m&#234;me. Jamais Benjamin ne fait appel &#224; une rationalit&#233; d&#233;senchant&#233;e, pr&#234;te &#224; s'arranger du monde tel qu'il est. En &#233;crivant que les gens fatigu&#233;s de l'exp&#233;rience &#171; aspirent &#224; un environnement dans lequel ils puissent faire valoir leur pauvret&#233;, ext&#233;rieure et finalement aussi int&#233;rieure, &#224; l'affirmer si clairement et si nettement qu'il en sorte quelque chose de d&#233;cent&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-16&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Ibid., p. 371. (Traduction modifi&#233;e.)&#034; id=&#034;nh4-16&#034;&gt;16&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; &#187;, il &#233;voque la n&#233;cessit&#233; de faire un vide d'o&#249; pourra surgir une autre existence. &lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La chose va plus loin encore. L'on a vu que la vie des nouveaux barbares se tient au plus pr&#232;s du jeu de l'enfant, au point d'indistinction entre l'humain et la nature, au point o&#249; le concret &#233;merge de l'infinit&#233; virtuelle de ses variations. Or, que nomme ce rapprochement avec l'&lt;i&gt;infans&lt;/i&gt;, sinon une existence qui n'a encore rien perdu de sa charge utopique ? La pauvret&#233; en exp&#233;rience se r&#233;v&#232;le alors comme une formulation singuli&#232;re de l'utopie benjaminienne, une formulation qui se d&#233;brouille avec peu, sans d&#233;tour par un pass&#233; lointain et sans horizon th&#233;ologique, mais non sans r&#234;ve.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Utopie et pauvret&#233;&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Pour d&#233;gager la sp&#233;cificit&#233; de cette formulation, il faut bri&#232;vement rappeler quelques caract&#233;ristiques de l'utopie benjaminienne&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-17&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Ce bref r&#233;sum&#233; est redevable &#224; l'analyse pr&#233;cise et diff&#233;renci&#233;e faite par (&#8230;)&#034; id=&#034;nh4-17&#034;&gt;17&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Pour ce philosophe, l'utopie a un caract&#232;re composite ; elle ne rel&#232;ve ni de la rationalit&#233; d'un projet, ni d'un pur imaginaire, mais de l'acc&#232;s &#224; une lucidit&#233; que retiennent dans leurs plis archa&#239;ques les images de souhait du r&#234;ve. Or ces images sont enracin&#233;es dans l'irrationalit&#233; du mythe, dans cela m&#234;me qui refoule toutes les possibilit&#233;s de distanciation des choses et des &#234;tres au profit d'une communaut&#233; identifi&#233;e &#224; l'Un. D&#232;s lors, Benjamin va d&#233;velopper une technique du r&#233;veil qui fait irruption dans les lieux m&#234;mes du r&#234;ve ; il en appelle au d&#233;sir de r&#233;veil qui anime les images oniriques contre le poids du sommeil qui les leste. Loin de simplement se d&#233;tourner des images de r&#234;ve collectif, il tente de r&#233;actualiser les virtualit&#233;s &#233;mancipatrices de leurs souhaits. &lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette t&#226;che est con&#231;ue comme la t&#226;che politique de l'historien de la culture : pour lib&#233;rer la charge utopique que rec&#232;le le moment pr&#233;sent, ce dernier met en tension les images d'un &#226;ge d'or lointain avec l'aspiration au nouveau qui d&#233;termine le pr&#233;sent. C'est un travail d'anamn&#232;se particulier, qui compose une image de l'impr&#233;visible &#224; partir des &#233;l&#233;ments d'un pass&#233; transfigur&#233; par son &#233;loignement. Une telle image n'est elle-m&#234;me attribuable &#224; aucune &#233;poque, mais elle passe entre les &#233;poques pour visualiser un &#233;cart, lancer un pont entre ce qui est et ce qui pourrait &#234;tre.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Or dans le cas de la pauvret&#233; en exp&#233;rience, ce passage par le lointain n'est pas accessible. Les nouveaux barbares sont pass&#233;s hors du champ de la culture. En toute cons&#233;quence, cette ext&#233;riorit&#233; les prive aussi des ressources du pass&#233; et les contraint &#224; reformuler autrement la question de l'utopie. Mais ici encore plus qu'ailleurs, il suffit peut-&#234;tre de se tourner vers le jeu d'enfant, le jeu de ceux qui manquent totalement d'exp&#233;rience alors m&#234;me qu'ils d&#233;bordent d'imagination. &lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si l'on consid&#232;re le mythe &#224; partir de ce jeu de l'imagination enfantine, il est possible de l'&#233;clairer dans sa dimension technique. Car le mythe n'est pas seulement un refoulement des possibilit&#233;s de la technique au profit d'une ritualisation et d'une sacralisation sociale, ou plut&#244;t il n'est tout cela qu'en vertu du fait qu'il est aussi une technique de l'imaginaire.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ainsi, l'indiff&#233;rence aux mythes caract&#233;ristique d'une vie tourn&#233;e de mani&#232;re r&#233;solue vers le pr&#233;sent n'annule pas la puissance de r&#234;ver une autre vie, bien au contraire : elle fait resurgir la dimension technique du mythe. D'ailleurs, sauf &#224; retomber dans l'id&#233;alisation, la lucidit&#233; barbare ne peut que constater &#224; quel point l'&#233;poque qui est la sienne donne encore mati&#232;re au mythe : &#171; tant qu'il y aura encore un mendiant, il y aura du mythe &#187;, selon l'expression de Benjamin. Simplement, les r&#234;ves collectifs li&#233;es &#224; la nouvelle pauvret&#233; en exp&#233;rience renvoient &#224; la forme nouvelle de l'objectivation des hommes. Leurs images de souhait sont faites &#224; partir de l'innervation corporelle qu'induisent les chocs et la discontinuit&#233; de la vie contemporaine. &lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Encore une fois, la t&#226;che de Benjamin se transforme &#224; mesure qu'elle s'appauvrit. Les images du pass&#233; organis&#233;es par la tradition ne peuvent lui &#234;tre d'aucun secours. Elles permettent certes de se d&#233;tacher du pr&#233;sent, mais comme lui-m&#234;me l'a d&#233;j&#224; constat&#233;, ce d&#233;tachement est essentiellement fait de nostalgie : c'est le r&#234;ve d'une continuit&#233; retrouv&#233;e. Pour lib&#233;rer la charge utopique que rec&#232;le la nouvelle pauvret&#233; en exp&#233;rience, il lui faut se tourner vers les images qu'elle g&#233;n&#232;re pour y d&#233;celer les &#233;clats d'un avenir en rupture avec le pr&#233;sent. Bref, Benjamin le contemporain doit contredire le pr&#233;sent moyennant les images du pr&#233;sent. Plus exactement encore, il doit rompre leur co&#239;ncidence.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A cet &#233;gard, il n'est pas du tout anecdotique ni fortuit que philosophe se tourne vers les images du r&#234;ve collectif produites par le dessin anim&#233; de Walt Disney&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-18&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Les &#233;tudes benjaminiennes sont d&#233;cid&#233;ment moins curieuses que Benjamin : (&#8230;)&#034; id=&#034;nh4-18&#034;&gt;18&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Car d'un c&#244;t&#233;, ces images concr&#233;tis&#233;es par le seul dessin accusent un &#233;cart avec la r&#233;alit&#233;, &#233;cart qui va de pair avec une exposition de leur technique. De l'autre, ces dessins incarnent le mythe d'un &#226;ge d'or retrouv&#233;, d'une existence sans peine. Enfin, tout le monde regarde Disney : dans les ann&#233;es trente, &#224; l'&#233;tonnement de tous, y compris de leur producteur, ces dessins conqui&#232;rent en masse le public am&#233;ricain et international. &lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il vaut donc la peine de d&#233;gager les traits utopiques inscrits dans les lin&#233;aments de ce monde de r&#234;ve, toujours en suivant la m&#233;thode pauvre &#233;labor&#233;e tout au long de cette analyse&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-19&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Cette esquisse s'appuie de mani&#232;re d&#233;cisive sur le texte consacr&#233; par (&#8230;)&#034; id=&#034;nh4-19&#034;&gt;19&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Celle-ci consiste &#224; appr&#233;hender, dans les images de souhait que produisent &#224; la cha&#238;ne les nouveaux agencements techniques, les bifurcations impr&#233;visibles qui pourraient les arracher &#224; leur instrumentalisation. Cette exploration des virtualit&#233;s &#233;mancipatrices retenues dans l'objectivation du nouveau s'aventure dans les archipels dont la cartographie est incertaine : des archipels qu'illimite leur continuelle apparition et qui &#224; ce titre ne sauraient encore &#234;tre un objet d'histoire. &lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'essai &#171; Exp&#233;rience et pauvret&#233; &#187; proc&#232;de en ce sens, puisqu'il ouvre sur l'interruption abrupte d'une le&#231;on prodigu&#233;e par La Fontaine et conclut sur l'apparition toute r&#233;cente d'un nouvel animal du nom de Mickey Mouse. Le dix-septi&#232;me si&#232;cle repr&#233;sentait la vie des animaux pour transmettre une fable, la production actuelle nous divertit avec des animaux dont les frasques n'ont pas de le&#231;on &#224; donner. Les premiers cartoons de Mickey (&lt;i&gt;Steamboat Willie&lt;/i&gt;, 1929 ;&lt;i&gt; Plane Crazy&lt;/i&gt;, 1929 ; &lt;i&gt;Underwater Circus&lt;/i&gt;, 1932 ;&lt;i&gt; Silly Symphonies&lt;/i&gt;, 1933) produisent un monde onirique o&#249; tout est comme dans un autre monde : le paradis retrouv&#233; de l'enfance. Benjamin souligne la mani&#232;re dont ces images de r&#234;ve tournent en d&#233;rision les contraintes ali&#233;nantes de la vie quotidienne.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Walt Disney cr&#233;e au niveau d'une repr&#233;sentation non encore encha&#238;n&#233;e par la logique, la raison et l'exp&#233;rience. Ses animaux ont l'habitude de s'allonger et de se contracter, de se moquer de leurs propres formes comme se moquent des classifications zoologiques les poissons-tigres et la pieuvre-&#233;l&#233;phant de &lt;i&gt;Cirque sous-marin&lt;/i&gt;. Ce refus de la forme fig&#233;e une fois pour toutes caract&#233;rise tous les objets repr&#233;sent&#233;s : une locomotive d&#233;vore le bois de chauffe comme des petits g&#226;teaux, les chevaux &#233;tonn&#233;s &#233;tirent leur cou au-del&#224; du probable pendant que s'allongent leurs pattes en pleine course, les meubles se gondolent de rire.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le &lt;i&gt;cartoon&lt;/i&gt; met les objets hors de soi. L'extase comme processus est pr&#233;sent&#233;e sous les traits fluidifi&#233;s d'une mutation de leur stabilit&#233; en variabilit&#233;, qu'Eisenstein qualifie de &#171; plasmatique &#187;. Mickey fait signe au soleil de stopper sa course, il s'arr&#234;te net, Mickey sort de sa voiture et la gare dans sa poche, o&#249; elle dispara&#238;t instantan&#233;ment. Les peines et les ali&#233;nations de la ma&#238;trise s'&#233;vaporent en des r&#233;solutions a-logiques, les images nous immergent sensiblement dans la nature, nous assimilent &#224; son jeu perp&#233;tuel.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais surtout, et c'est sans doute l&#224; ce qui retient Benjamin, la part technique de cet univers f&#233;erique s'expose en m&#234;me temps que lui. En effet, dans le &lt;i&gt;cartoon,&lt;/i&gt; le dessin est anim&#233; au double sens du terme : il est mis en mouvement et il y gagne une &#226;me, telle la nature magique. C'est l&#224; tout la diff&#233;rence entre le petit &#233;cran anim&#233; et le grand : Disney traite le dessin comme un fait vivant, plut&#244;t que de transfigurer la r&#233;alit&#233; par le film, de subordonner les personnes vivantes &#224; leur image de star. La souris de navire est une star animale faite de lumi&#232;re de papier et d'&#233;cran.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le dessin per&#231;u comme vivant a des comportements et des actes, il appara&#238;t comme existant et m&#234;me comme pensant. Par exemple, la peur du h&#233;ros appartient au dessin : elle se r&#233;v&#232;le dans une ligne ondul&#233;e qui parcourt toute la silhouette&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-20&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Technique reprise avec bonheur par South Park.&#034; id=&#034;nh4-20&#034;&gt;20&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Parfois le dessin va plus vite que la sc&#232;ne qu'il dessine : les formes se d&#233;tachent, comme cette tondeuse si press&#233;e de tracer un sillon qu'elle s'arrache &#224; l'animal qui la conduit. Le comique des mutations ne se limite pas &#224; la m&#233;tamorphose de la nature : lorsque le cou du cheval s'&#233;tire au-del&#224; des limites d'allongement possible du cou, le dessin s'&#233;chappe de la forme, un ensemble de lignes se met &#224; danser devant nos yeux. De m&#234;me, c'est le dessin qui transmet une &#226;me &#224; chaque objet qu'il traverse, bouilloire, soupi&#232;re, commode, aux maisons, comme dans &lt;i&gt;La soci&#233;t&#233; de lutte contre les fant&#244;mes&lt;/i&gt; : chaque chose se transpose en une autre, l'extase gagne peu &#224; peu toute la sc&#232;ne, pour finir par emporter tous les &#233;l&#233;ments, d&#233;cor compris, dans sa dynamique. A cela s'ajoutent la couleur et le son, de telle sorte que l'on est plong&#233; dans une v&#233;ritable synesth&#233;sie.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les fables de La Fontaine s'insurgeaient contre la raison philosophique cart&#233;sienne qui r&#233;duisait le monde animal &#224; ses r&#233;actions m&#233;caniques. Chez Disney, l'extase perp&#233;tuelle des animaux et des choses exprime un refus de la standardisation outr&#233;e de l'existence, du quadrillage normatif et de la parcellisation grise de la vie. Certes, l'&#233;lucubration comique du dessin anim&#233; est con&#231;ue au service d'un pur divertissement. Son entrain ne m&#232;ne pas loin, il ne r&#233;ussit qu'&#224; nous faire oublier pour un bref instant la duret&#233; du monde et, ce faisant, il nous d&#233;tourne aussi de l'urgence qu'il y a &#224; transformer le cours des choses. Mais pour Benjamin, les images de r&#234;ve collectif ne v&#233;hiculent pas seulement de la l&#233;thargie, elle sont travaill&#233;es par une ambigu&#239;t&#233; fondamentale&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-21&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Voir Miguel Abensour, L'utopie de Thomas More &#224; Walter Benjamin, op. cit., (&#8230;)&#034; id=&#034;nh4-21&#034;&gt;21&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. C'est le cas des images produites par Disney dans les ann&#233;es trente. Elles portent en elles des ressources insoup&#231;onn&#233;es, mat&#233;rialis&#233;es dans et par leur &#171; folie graphique &#187; et sa sonorisation. &lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le bref intervalle dont t&#233;moignent les interrogations de cet essai s'est sold&#233; par un &#233;chec historique sans pr&#233;c&#233;dent. La Premi&#232;re Guerre mondiale a engendr&#233; la catastrophe plus sombre encore du nazisme. Le d&#233;lire graphique du concret s'est r&#233;sorb&#233; dans le kitsch des dessins. Confront&#233; &#224; cet &#233;chec sans pr&#233;c&#233;dent, Benjamin a cherch&#233; &#224; retendre l'arc utopique dans l'&#233;l&#233;ment de l'histoire, &#224; partir d'une perspective messianique. Mais cela ne disqualifie d'aucune mani&#232;re la logique singuli&#232;re de cet essai. Dans le labyrinthe de cette philosophie, &#171; Exp&#233;rience et pauvret&#233; &#187; appara&#238;t comme la v&#233;rit&#233; d'une variation au sens de Leibniz. Son intuition d&#233;plie &lt;i&gt;in nuce&lt;/i&gt; une des diff&#233;rences possibles que contient cet univers de pens&#233;e : celle que refl&#232;te la pauvret&#233; en exp&#233;rience. &lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La neuvi&#232;me th&#232;se de &#171; Sur le concept d'histoire &#187; d&#233;veloppe l'image c&#233;l&#232;bre de l'ange dont le visage est tourn&#233; vers le pass&#233;, qui voit une seule et unique catastrophe l&#224; o&#249; nous voyons un encha&#238;nement d'&#233;v&#233;nements. Il voudrait s'attarder sur les morts, mais ses ailes sont prises dans une temp&#234;te qui souffle du paradis et qui le pousse irr&#233;sistiblement vers l'avenir auquel il tourne le dos. L'on peut supposer que la pauvret&#233; en exp&#233;rience est un &#171; d&#233;tail &#187; infiniment petit qui appartient &#224; cette catastrophe. Consid&#233;r&#233; sous l'aspect de ce d&#233;tail, la perspective messianique enveloppe sans doute aussi cette question qui est la n&#244;tre et qu'elle nous l&#232;gue : comment faire avec peu, comment faire sans ange ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Antonia Birnbaum&lt;/i&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
Toulouse, janvier 2003&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;hr /&gt;
		&lt;div class='rss_notes'&gt;&lt;div id=&#034;nb4-1&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-1&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-1&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;1&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Evidemment, il y a aussi une figure chr&#233;tienne de la pauvret&#233; choisie, mais c'est encore une figure de sa conversion en un &#171; plus &#187; : saint Fran&#231;ois abandonne ses richesses pour s'&#233;lever spirituellement.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-2&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-2&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-2&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;2&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;. &#171; Ein Jakobiner von heute &#187;, in : Walter Benjamin, &lt;i&gt;Gesammelte Schriften&lt;/i&gt;, publi&#233;s sous la direction de Rolf Tiedemann et Hermann Schweppenh&#228;user, Francfort-sur-le-Main, Suhrkamp, 1982, tome III, p. 265. (Traduction A.B.)&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-3&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-3&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-3&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;3&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Gottfried Wilhelm Leibniz, &lt;i&gt;La Monadologie&lt;/i&gt;, Paris, Le Livre de poche, 1990, p. 156.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-4&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-4&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-4&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;4&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&#171; &lt;a href='https://caute.lautre.net/Experience-et-pauvrete' class=&#034;spip_in&#034;&gt;Exp&#233;rience et pauvret&#233;&lt;/a&gt; &#187;, trad. Pierre Rusch, in : Walter Benjamin, &lt;i&gt;Oeuvres II&lt;/i&gt;, Paris, Gallimard, 2000, p. 364-365.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-5&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-5&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-5&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;5&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;i&gt;Ibid.&lt;/i&gt;, p. 365.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-6&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-6&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-6&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;6&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;i&gt;Ibid.&lt;/i&gt;, p. 372. Le texte original est : &lt;i&gt;&#171; [...] bereitet die Menscheit sich darauf vor, die Kultur, wenn es sein mu&#223;, zu &#252;berleben &#187;&lt;/i&gt;. Pierre Rusch traduit &lt;i&gt;Kultur&lt;/i&gt; par civilisation. Or la culture &#233;voqu&#233;e par Benjamin fait r&#233;f&#233;rence au concept organique de culture d&#233;velopp&#233; par Jacob Burckhardt, lequel privil&#233;gie l'art comme la forme la plus haute de la vie de l'esprit d'un peuple, alors que la notion de civilisation renvoie davantage &#224; une r&#233;alit&#233; institutionnelle et sociale.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-7&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-7&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-7&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;7&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&#171; Faire tache &#187; signifie commun&#233;ment rompre une harmonie, mais dans la pens&#233;e de Benjamin, l'expression renvoie &#233;galement &#224; un m&#233;dium qui r&#233;sout la personnalit&#233; en &#233;l&#233;ments primordiaux. Voir &#224; ce propos : &#171; Sur la peinture : signe et tache &#187;, trad. Pierre Rusch, in : Walter Benjamin, &lt;i&gt;Oeuvres I&lt;/i&gt;, &lt;i&gt;op. cit.&lt;/i&gt;, p. 172-178.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-8&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-8&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-8&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;8&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;. Expression tir&#233;e de &#171; Linke Melancholie, Zu Erich K&#228;stners neuem Gedichtbuch &#187; in : Walter Benjamin, &lt;i&gt;Gesammelte Schriften, op. cit.&lt;/i&gt;, tome III, p. 283.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-9&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-9&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-9&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;9&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;. Dans &#171; Th&#233;ories du fascisme allemand &#187;, Benjamin tente de retrouver ce langage possible de la technique - une articulation non ali&#233;n&#233;e de notre rapport &#224; la nature - par del&#224; le langage mystique de la guerre universelle. Pour Walter Benjamin comme pour Leroi-Gourhan, il n'y pas d'existence humaine qui ne soit d&#233;j&#224; technique.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-10&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-10&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-10&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;10&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&#171; Theorien des deutschen Faschismus &#187;, in : Walter Benjamin, &lt;i&gt;Gesammelte Schriften&lt;/i&gt;, &lt;i&gt;op. cit.&lt;/i&gt;, tome III, p. 238. Le texte original est &lt;i&gt;Sklavenaufstand der Technik&lt;/i&gt;, soit litt&#233;ralement une &#171; r&#233;volte d'esclave de la technique &#187; et non une &#171; r&#233;volte de la technique contre la condition servile dans laquelle elle est tenue &#187;, comme le traduit Pierre Rusch.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-11&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-11&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-11&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;11&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Non seulement il n'y a plus aucune raison &#224; cela, mais il y a une n&#233;cessit&#233; urgente de mettre cette sc&#232;ne en rapport avec d'autres sc&#232;nes, de faire droit aux disputes concernant l'assignation m&#234;me des sc&#232;nes propres ou non &#224; telle ou telle technique, &#224; tel ou tel usage : car la r&#233;duction de toutes les sc&#232;nes agonistiques &#224; la seule sc&#232;ne de l'&#339;uvre est tr&#232;s exactement le sc&#233;nario fasciste que Benjamin cherche &#224; d&#233;jouer.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-12&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-12&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-12&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;12&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Une excellente analyse des rapports complexes entre la premi&#232;re et la seconde technique se trouve dans l'ouvrage de Bruno Tackels, &lt;i&gt;L'&#339;uvre d'art &#224; l'&#233;poque de W. Benjamin&lt;/i&gt;, Paris, L'Harmattan, 1999, p. 61-117.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-13&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-13&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-13&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;13&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;. &#171; Spielzeug und Spielen. Randbemerkungen zu einem Monumentalwerk &#187;, in : Walter Benjamin, &lt;i&gt;Gesammelte Schriften, op. cit.&lt;/i&gt;, tome III, p. 127-132. (Traduction A.B.)&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-14&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-14&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-14&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;14&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;. &#171; Sur le pouvoir d'imitation &#187;, in : Walter Benjamin, &lt;i&gt;Oeuvres II, op. cit.&lt;/i&gt;, p. 359. (Traduction modifi&#233;e.)&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-15&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-15&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-15&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;15&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&#171; &lt;a href='https://caute.lautre.net/Experience-et-pauvrete' class=&#034;spip_in&#034;&gt;Exp&#233;rience et pauvret&#233;&lt;/a&gt; &#187;, in : Walter Benjamin, &lt;i&gt;Oeuvres II, op. cit.&lt;/i&gt;, p. 368.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-16&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-16&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-16&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;16&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;i&gt;Ibid.&lt;/i&gt;, p. 371. (Traduction modifi&#233;e.)&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-17&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-17&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-17&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;17&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Ce bref r&#233;sum&#233; est redevable &#224; l'analyse pr&#233;cise et diff&#233;renci&#233;e faite par Miguel Abensour de l'intrication complexe entre les images de souhait du r&#234;ve et le r&#233;veil &#224; l'histoire dans la conception utopique de Benjamin dans &#171; Walter Benjamin le guetteur de r&#234;ves &#187;, in : &lt;i&gt;L'utopie de Thomas More &#224; Walter Benjamin&lt;/i&gt;, Paris, Sens &amp;Tonka, 2000, p. 109-211.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-18&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-18&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-18&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;18&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Les &#233;tudes benjaminiennes sont d&#233;cid&#233;ment moins curieuses que Benjamin : elles tendent invariablement &#224; reprendre les r&#233;f&#233;rences de la culture au d&#233;triment d'une interrogation concr&#232;te des exemples r&#233;ellement employ&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-19&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-19&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-19&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;19&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Cette esquisse s'appuie de mani&#232;re d&#233;cisive sur le texte consacr&#233; par Eisenstein &#224; Disney : Sergue&#239; Eisenstein, &lt;i&gt;Walt Disney&lt;/i&gt;, Strasbourg, Editions Circ&#233;, 1991.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-20&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-20&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-20&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;20&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Technique reprise avec bonheur par &lt;i&gt;South Park&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-21&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-21&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-21&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;21&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Voir Miguel Abensour, &lt;i&gt;L'utopie de Thomas More &#224; Walter Benjamin, op. cit.&lt;/i&gt;, p. 149-166.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_ps'&gt;&lt;p&gt;Merci &#224; Antonia Birnbaum d'avoir g&#233;n&#233;reusement permis que ce texte soit publi&#233; ici.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		</content:encoded>


		

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