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	<title>Caute@lautre.net</title>
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	<description>Philosophie classique et philosophie contemporaine. Pr&#233;paration au baccalaur&#233;at. Conf&#233;rences et &#233;missions audios de philosophie. Ranci&#232;re, Birnbaum, Matheron, Althusser, Deleuze, Epicure. Mat&#233;rialisme et philosophie.</description>
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		<title>La fin de l'histoire</title>
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		<dc:creator>Weil, Eric</dc:creator>



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&lt;p&gt;Voir la ficher Sur la &#034;Fin de l'Histoire&#034;. &lt;br class='autobr' /&gt; La fin de l'histoire : l'expression est &#224; la mode, ou l'a &#233;t&#233; pendant un bon moment : peut-&#234;tre est-ce surtout le marxisme qui en porte la responsabilit&#233; ou en a le m&#233;rite, peut-&#234;tre est-ce une certaine interpr&#233;tation, de valeur d'ailleurs douteuse, de la philosophie h&#233;g&#233;lienne. Peu importe. La th&#232;se, en tout cas, est connue : nous vivons encore dans l'histoire, mais le moment approche o&#249; nous en sortirons, o&#249; nous en serons sortis ; bien plus, (&#8230;)&lt;/p&gt;


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		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;Voir la ficher &lt;a href='https://caute.lautre.net/Sur-la-Fin-de-l-Histoire' class=&#034;spip_in&#034;&gt;Sur la &#034;Fin de l'Histoire&#034;&lt;/a&gt;.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;La fin de l'histoire&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb1&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Texte d'une conf&#233;rence prononc&#233;e dans un cercle priv&#233;, et publi&#233; dans la (&#8230;)&#034; id=&#034;nh1&#034;&gt;1&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; : l'expression est &#224; la mode, ou l'a &#233;t&#233; pendant un bon moment : peut-&#234;tre est-ce surtout le marxisme qui en porte la responsabilit&#233; ou en a le m&#233;rite, peut-&#234;tre est-ce une certaine interpr&#233;tation, de valeur d'ailleurs douteuse, de la philosophie h&#233;g&#233;lienne. Peu importe. La th&#232;se, en tout cas, est connue : nous vivons encore dans l'histoire, mais le moment approche o&#249; nous en sortirons, o&#249; nous en serons sortis ; bien plus, en droit, l'histoire est d&#233;j&#224; arriv&#233;e &#224; son terme, et ce n'est que par la faute de notre inconscience qu'elle dure encore dans les faits, que, pour parler concr&#232;tement, nous connaissons encore des guerres et des r&#233;volutions, des injustices et des luttes lib&#233;ratrices ; si elles sont n&#233;cessaires pour rendre visibles, aux obtus que nous sommes, ce que la pens&#233;e d'hommes clairvoyants a d&#233;j&#224; discern&#233;, depuis longtemps, comme la fin in&#233;vitable et en m&#234;me temps heureuse de l'histoire, elles ne sont plus justifi&#233;es au jugement de la raison.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il sera utile de s'entendre sur les termes que nous venons d'employer. La fin de l'histoire peut &#234;tre une fin par extinction de l'homme, sujet de l'histoire, par la disparition de l'humanit&#233;, soit qu'elle se d&#233;truise elle-m&#234;me, soit que la lente transformation des conditions naturelles conduise au m&#234;me r&#233;sultat. Parler d'histoire n'aurait alors plus de sens seul de tous les &#234;tres que nous connaissons, l'homme a une histoire, en ce sens qu'il a conscience de son pass&#233; et, par extension, de celui de la terre, des animaux, du cosmos : aucun &#234;tre non-humain ne se souvient de ce qui est arriv&#233; &#224; ses a&#239;eux, aucun n'anticipe son avenir, parce qu'aucun n'est dou&#233; de langage, c'est-&#224;-dire de pens&#233;e, et qu'aucun ne peut parler du possible, de cette toile de fond sur lequel le r&#233;el se d&#233;tache pour devenir significatif. Il n'y a pas d'histoire pour qui n'est pas capable de dire : cela aurait pu se passer autrement et de comprendre ainsi ce qui s'est pass&#233; r&#233;ellement. L'humanit&#233; disparue, il n'y aurait plus d'histoire. Et ce qui se produirait - se produira, dira le pessimiste - en cas de suicide de l'humanit&#233; se produira de fa&#231;on encore plus radicale, si l'on peut dire, en cas de disparition de notre monde : si le second principe de la thermodynamique d&#233;crit correctement le cours des &#233;v&#233;nements - et aucun physicien n'en doute -, l'&#233;tat final de l'univers sera caract&#233;ris&#233; par l'absence de tout ce qu'on pourrait appeler organisation ou ordre, une sorte de magma de particules remplirait l'espace et, m&#234;me pour un esprit qui survivrait par miracle, il n'y aurait plus d'&#233;v&#233;nements &#224; observer, - hypoth&#232;se sans fondement pour autant que nous soyons renseign&#233;s, mais non absurde.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais il est bien clair que ce n'est pas &#224; cette fin de l'histoire qu'on pense quand on nous en promet la fin. On n'imagine pas la liquidation radicale du temps, ni la cessation des &#233;v&#233;nements, ni la mort universelle, on parle de la fin de l'histoire comme d'un &#233;v&#233;nement souhaitable, aux cons&#233;quences agr&#233;ables et joyeuses. On suppose, par cons&#233;quent que, une fois pass&#233; le moment d&#233;cisif, des &#234;tres humains seront encore l&#224; pour profiter de l'av&#232;nement de ce que nous pouvons peut-&#234;tre appeler la post-histoire. Il n'est pas besoin d'&#234;tre grand clerc pour ajouter que le temps continuera de courir apr&#232;s cette fin de l'histoire et, comme le temps n'est pr&#233;sent que dans les &#233;v&#233;nements et qu'un temps vide peut &#234;tre pens&#233; abstraitement, mais ne peut pas &#234;tre v&#233;cu, les hommes, apr&#232;s comme avant la fin de l'histoire, vivront comme &#224; l'accoutum&#233;. La fin de l'histoire, en inf&#233;rerons-nous, ne peut pas signifier, non plus, que rien n'arrivera plus aux individus : ils continueront &#224; na&#238;tre, vivre et mourir, &#224; &#234;tre heureux et malheureux, insatisfaits ou contents, bien que les occasions de leurs joies et de leurs tristesses puissent bien &#234;tre autres qu'elles ne sont pour nous. Apr&#232;s la fin de l'histoire, ce sera toujours la m&#244;me histoire, si nous prenons &#171; la m&#234;me histoire &#187; au sens le plus courant et le plus familier.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais alors serait-il insens&#233; de parler de la fin de l'histoire et dirait-on une simple absurdit&#233;, parlant tant&#244;t d'une fin mat&#233;rielle qui n'int&#233;resserait personne, puisqu'il n'y aurait plus personne pour s'y int&#233;resser, tant&#244;t d'un changement illusoire dans lequel rien d'essentiel ne changerait ? On serait tent&#233; de l'affirmer - si seulement la fin de l'histoire n'&#233;tait pas une id&#233;e tellement r&#233;pandue, si seulement l'humanit&#233; n'&#233;tait pas unanime &#224; consid&#233;rer l'histoire, il faut bien le dire, comme un mal, et cela au point qu'elle n'esp&#232;re pas seulement, presque partout, d'en &#234;tre d&#233;livr&#233;e dans un millenium &#224; venir, mais qu'elle se trouve, partout encore, amen&#233;e &#224; expliquer la naissance de ce mal : la fin de l'&#226;ge d'or, la fin de la vie au paradis terrestre, la retraite des dieux et des h&#233;ros, qu'indiquent-elles sinon le sentiment, la conviction que l'humanit&#233; historique est dans une mauvaise passe - passe dont elle ne peut pas ne pas souhaiter sortir ? Nous serions bien pr&#233;somptueux si nous voulions appeler folle l'humanit&#233; enti&#232;re et aberrants ses r&#234;ves les plus antiques et les plus tenaces.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il se peut, cependant, que cette observation ne nous aide pas seulement &#224; &#234;tre modestes, mais encore &#224; mieux comprendre de quoi il s'agit. Ce, qu'on veut voir arriver &#224; sa fin, c'est, &#233;videmment, non pas l'histoire, mais la mauvaise histoire, l'histoire en tant que mal. Au fond, et ce fond se montre maintenant, on ne veut pas la fin de l'histoire, mais la fin du mal et des maux - la fin, non pas de l'histoire, mais d'une histoire qui est mauvaise parce qu'histoire d'une &#233;poque domin&#233;e par le mal et la souffrance. L'humanit&#233; ne d&#233;sire pas sa propre disparition, elle ne r&#234;ve pas, non plus, du moins dans notre tradition m&#233;diterran&#233;enne, grecque et jud&#233;o-chr&#233;tienne, de l'entropie totale ou du nirv&#226;n&#226;, elle veut vivre et assister &#224; des &#233;v&#233;nements, vivre le temps, son temps, mais vivre heureuse. Et elle constate qu'elle n'est pas encore heureuse, que l'histoire n'est pas encore ce qu'elle voudrait qu'elle f&#251;t, qu'elle est encore fatalit&#233; aveugle, suite d'accidents impr&#233;visibles et, la plupart du temps, d&#233;sagr&#233;ables, histoire subie et qu'il faut bien supporter, mais qu'on n'a pas choisie et n'aurait pas eu l'id&#233;e de choisir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La fin de l'histoire prend ainsi un tout autre sens : la fin, c'est maintenant le but, ce que l'homme, ce que l'humanit&#233; visent, ce qu'ils attendent ou ce qu'ils veulent atteindre. La fin de l'histoire, c'est la fin de nos malheurs, de ces malheurs dont nous ne nous trouvons pas responsables, qui nous arrivent, nous tombent dessus. Il semble bien qu'il en ait &#233;t&#233; toujours ainsi ; mais si le d&#233;sir est omnipr&#233;sent, s'il est difficile de trouver une &#233;poque, une civilisation qui ne l'aient connu, il n'en est pas moins frappant que nous soyons les premiers &#224; formuler ce d&#233;sir comme nous le faisons. En effet, l'humanit&#233; a toujours d&#233;sir&#233; la fin de ses souffrances, elle a toujours &#233;t&#233; convaincue que ses malheurs, s'ils &#233;taient de sa faute, n'&#233;taient pourtant pas imputables aux vivants, ne relevaient pas de la mauvaise volont&#233; des individus composant l'humanit&#233; actuelle : ils provenaient d'une faute commise aux d&#233;buts des temps, ils remontaient &#224; une lutte entre des divinit&#233;s bonnes et mauvaises, &#224; une fatalit&#233; aveugle, et l'humanit&#233; esp&#233;rait la fin de cette mauvaise histoire d'un &#233;v&#233;nement ext&#233;rieur, d'un miracle, d'un autre tour de la roue du sort. En un mot, on esp&#233;rait ; nous autres, nous ne nous limitons pas &#224; l'espoir, et si l'esp&#233;rance est n&#233;cessaire afin que l'homme entreprenne, cette esp&#233;rance, maintenant, &lt;i&gt;veut&lt;/i&gt; : l'homme &lt;i&gt;veut&lt;/i&gt; la fin des temps historiques, autrement dit, il veut que la violence, l'injustice, la- souffrance non coupable cessent et disparaissent. Plus simplement encore, l'homme, &#224; notre &#233;poque, agit, veut agir, voudrait agir, pr&#233;tend agir, en tout cas, se comprend comme &#234;tre agissant, et agissant en vue de la fin de cette histoire qu'il ne conna&#238;t que trop bien. Il se sent responsable, sinon individuellement, du moins comme membre de la communaut&#233; humaine, et il affirme que, si l'histoire dure encore, c'est de sa faute et qu'il doit changer, qu'il peut changer le cours des choses.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cela est nouveau. Les causes et raisons de ce changement, plus r&#233;volutionnaire que tout ce qu'on appelle r&#233;volutions, sont claires : l'homme, pour la premi&#232;re fois, se consid&#232;re comme ouvrier, producteur, transformateur des conditions, de sa propre vie, ma&#238;tre et seigneur de la nature d'abord, de l'histoire ensuite. La fatalit&#233; existe encore pour l'individu, et il se peut que, pour l'individu, elle ne disparaisse jamais. Mais l'homme en tant qu'esp&#232;ce, plus exactement comme membre d'une communaut&#233; mondiale du travail qui lutte avec la nature et contre le besoin, ne conna&#238;t rien qui, en principe, &#233;chappe &#224; son emprise : si la vie n'est pas ce qu'elle doit &#234;tre, c'est que lui-m&#234;me n'a pas fait le n&#233;cessaire pour qu'il en soit autrement. La fin de l'histoire est en vue, dit-il, puisque nous voyons ce qu'elle doit &#234;tre et que nous sommes &#224; m&#234;me de la mener &#224; son but. Sans doute, nous pouvons &#233;chouer ; mais l'&#233;chec encore sera notre &#233;chec, non la c&#233;cit&#233; du sort ou la m&#233;chancet&#233; d'une puissance malveillante.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais qu'est donc cette fin de l'histoire ? Puisque nous sommes si s&#251;rs de notre succ&#232;s, ou du moins de notre responsabilit&#233; en cas de catastrophe, nous devrions bien &#234;tre capables d'indiquer avec pr&#233;cision ce que nous voulons. Le sommes-nous ? Quelqu'un parmi ceux qui en parlent l'a-t-il &#233;t&#233; ? Constatation surprenante, il ne para&#238;t pas qu'il en soit, qu'il en ait &#233;t&#233; rien. Nous ne savons pas ce que nous voulons, nous savons seulement ce que nous ne voulons pas. Faut-il en conclure que nous n'aurions &#233;chapp&#233; &#224; l'absurdit&#233; du fatum que pour tomber dans celle d'un projet insens&#233;, et que nous serions des &#234;tres qui ne savent pas ce qu'ils veulent, et le veulent d'autant plus intens&#233;ment, d'autant plus passionn&#233;ment ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le reproche, reproche que nous aurions &#224; nous faire &#224; nous-m&#234;mes, serait certainement fond&#233; s'il s'agissait de pr&#233;diction ou de l'ex&#233;cution d'un plan global &#233;tabli &#224; l'avance. Heureusement pour nous, il n'en est pas, bien plus, il n'en saurait &#234;tre question. Que voulons-nous ? Une vie bonne, un monde humain. Qu'est la vie bonne, le monde vraiment humain ? Nous l'ignorons, nous savons seulement que notre vie et notre monde ne sont pas ce qu'ils devraient &#234;tre. Est-ce peu de chose ? Ce que nous venons de dire de fa&#231;on n&#233;gative, ne pourrions-nous pas l'exprimer facilement dans des termes positifs ? Nous voulons &#234;tre libres de ce qui nous opprime, nous inqui&#232;te, nous emp&#234;che d'&#234;tre nous-m&#234;mes, d'&#234;tre heureux, - et peu de gens douteront qu'il ne s'agisse, avec un tel programme, de ce qui est positif au plus haut point. Il n'en reste pas moins que la libert&#233; n'est que l'absence de contrainte, le bonheur, l'&#233;tat qui suivra celui de malheur et de la peur du malheur, quelque chose, dirions-nous, de positif en soi, mais que nous n'arrivons &#224; exprimer qu'&#224; l'aide de n&#233;gations absence de malheur, absence de contrainte. Ce qui nous nie, nous voulons qu'il disparaisse, et nous sommes convaincus que la vraie vie, la vie vraiment humaine, contente et heureuse commencera et durera &#224; partir de cette fin de l'histoire. Cela est positif, cela est m&#234;me le positif tout court pour l'homme. Mais, et c'est pourquoi nous ne pouvions en parler qu'en termes de n&#233;gativit&#233;, si nous devons &#234;tre libres et nous-m&#234;mes, rien ni personne, et surtout pas les &#234;tres non libres que nous sommes aujourd'hui, ne peut, ne doit vouloir d&#233;terminer &#224; l'avance le contenu de cette vie &#224; venir, qui ne serait pas libre si elle pouvait &#234;tre d&#233;termin&#233;e &#224; l'avance on ne peut pas, je ne peux pas m'imposer le contenu de mon bonheur futur, et je dois respecter ma libert&#233; &#224; venir, mon bonheur attendu, l'accomplissement de moi-m&#234;me par moi-m&#234;me, si je ne veux pas tomber dans des contradictions qui rendraient incoh&#233;rente toute ma pens&#233;e, tout mon plan. Je peux savoir - qu'on ne croie pas que cela soit si simple - ce que je ne veux pas, ce que tout homme raisonnable ne doit pas, ne peut pas vouloir, ce qui nie, ici et maintenant, le sens de la vie humaine et sa dignit&#233; ; je peux et je dois essayer, tenter avec le plus haut s&#233;rieux, de porter rem&#232;de &#224; ce qui d&#233;figure et d&#233;shonore l'humanit&#233; - et pour cette raison m&#234;me, je ne dois pas prescrire &#224; la libert&#233; son action positive.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On voit bien qu'il s'agit de quelque chose de tr&#232;s d&#233;mod&#233;, de &lt;i&gt;morale &lt;/i&gt; : la fin de l'histoire, c'est la fin de la vie immorale. Entendons-nous : il ne s'agit pas d'imposer aux individus, aux nations, aux g&#233;n&#233;rations telle morale positive et de leur procurer un bonheur qui pourrait bien ne pas &#234;tre &#224; leur go&#251;t, de r&#233;p&#233;ter la tentative de trop de tyrans et de trop de parents tyranniques de &#171; faire le bonheur &#187; de leurs peuples et de leurs enfants. On ne fait pas le bonheur, on peut tout au plus - et c'est beaucoup et si difficile que, jusqu'ici, on n'y a r&#233;ussi que dans des limites tr&#232;s &#233;troites - faire dispara&#238;tre les causes et raisons du malheur, de l'injustice, de l'oppression, du besoin mat&#233;riel, du manque de cette culture sans laquelle personne ne peut seulement concevoir le &lt;i&gt;bonheur&lt;/i&gt;, un &lt;i&gt;&#233;tat&lt;/i&gt; de contentement de soi-m&#234;me et du monde, o&#249; l'on ne courra plus apr&#232;s des distractions qui ne r&#233;ussissent jamais &#224; la longue &#224; faire oublier l'insatisfaction profonde. Ce que vise la morale, pour paradoxale que paraisse une telle formule, c'est de me lib&#233;rer &#224; la libert&#233;, &#224; la responsabilit&#233;, &#224; la possibilit&#233; de mon bonheur, possibilit&#233; qui coexiste avec celle de tout autre. En derni&#232;re analyse, c'est la possibilit&#233; de trouver un sens &#224; la vie, non arbitrairement, mais dans les limites de la raison.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La fin de l'histoire ? Ce n'est rien d'autre que ce que vise la morale, ce que toute morale, religieuse, traditionnelle, philosophique a vis&#233; depuis toujours. L'homme sera libre, il sera heureux en sa libert&#233;, plus exactement, il aura dans sa libert&#233; la &lt;i&gt;possibilit&#233;&lt;/i&gt; de d&#233;couvrir le sens de la vie et du monde - car il pourra refuser et la libert&#233; et le bonheur -, quand la morale aura r&#233;alis&#233; son monde, dans la mesure o&#249; elle l'aura r&#233;alis&#233;, et l'histoire sera finie, la mauvaise histoire sera arriv&#233;e &#224; sa bonne fin, quand l'homme aura fait ce qu'il se sait &#234;tre tenu de faire par la morale de la libert&#233;, quand il aura vaincu la nature, pour revenir &#224; ce langage qui caract&#233;rise notre temps - la nature, ajouterons-nous avec des termes moins modernes, aussi bien int&#233;rieure qu'ext&#233;rieure -, quand il aura cess&#233; d'&#234;tre animal, passion aveugle, d&#233;sir irr&#233;fl&#233;chi, et quand, en m&#234;me temps qu'il se sera pris en main, il aura subjugu&#233; la nature ext&#233;rieure pour la mettre au service, non pas des app&#233;tits instinctuels de Pierre et de Paul, mais des exigences raisonnables de tout homme qui veut vivre sa vie, dans la dignit&#233; et dans le contentement. La fin de l'histoire d&#233;pend de la double action de l'homme, sur la nature, et sur lui-m&#234;me.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sommes-nous au bout de nos r&#233;flexions ? En un certain sens, oui, puisque nous savons maintenant ce que nous voulons dire quand nous parlons de la fin de l'histoire. Mais un point inqui&#233;tant demeure : un monde dans lequel nous serons libres, o&#249; chacun de nous pourra mener une vie qui aura un sens pour lui et qui ne sera pas en conflit avec celles des autres, un tel monde n'est-il pas un r&#234;ve ? Et s'il n'est pas un r&#234;ve, avons-nous le moindre espoir de le voir ? Il faut agir en vue de la r&#233;alisation de ce monde, et cette r&#232;gle, on pourrait le montrer formellement, est tellement s&#251;re que tout &#234;tre pensant doit s'y soumettre s'il ne veut pas renoncer au titre d'&#234;tre pensant. Cependant, si nous sommes oblig&#233;s d'agir, de travailler, de peiner en vue de cette fin, ne proclamons-nous pas par, l&#224; que nous sommes malheureux, que nous vivons dans l'insatisfaction, dans la crainte et dans le besoin ? Sinon pourquoi agirions-nous, penserions-nous seulement &#224; une action, &#224; un plan, &#224; un but ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il est vrai, et mieux vaut l'admettre, que nous ne connaissons pas le monde dont nous parlons et ne pouvons pas ne pas parler. Nous restons enfonc&#233;s dans l'histoire, dans la mauvaise histoire, sinon jusqu'au cou, en tout cas beaucoup plus profond&#233;ment que nous ne voudrions l'&#234;tre. Il est vrai que nous sommes obs&#233;d&#233;s, assi&#233;g&#233;s par la crainte de l'avenir : il suffit de constater la prosp&#233;rit&#233; des industries de somnif&#232;res moraux et autres, l'accroissement de la client&#232;le des sp&#233;cialistes de l'&#233;quilibre des autres et qui n'atteignent pas n&#233;cessairement le leur propre, les violences gratuites, les crimes pas m&#234;me int&#233;ress&#233;s, les suicides des gens &#224; succ&#232;s. Suspendus entre la crainte et l'espoir, nous ne vivons pas, comme on dit dans un langage qui n'est pas moins juste pour &#234;tre familier. Et nous voulons parler de bonheur ? Ne serait-il pas plus raisonnable, plus modeste, de parler de soulagement et de palliatif ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais, ici comme souvent, l'honn&#234;te aveu comporte sa r&#233;compense. Car tout ce que nous avons dit, ne nous renvoie-t-il pas &#224; une id&#233;e positive du bonheur ? En effet, nous agissons ; et nous le faisons parce que nous y sommes pouss&#233;s. Mais nous n'agissons pas pour agir, nous agissons pour n'avoir plus &#224; agir, du moins, pour n'avoir plus &#224; agir sur le plan de l'histoire, cette histoire que nous avons reconnue comme celle de la violence et de la passion, de la crainte de ces malheurs qui fondent sur nous. Nous agissons, pour reprendre cette expression de tous les jours, pour vivre enfin vraiment, dans le pr&#233;sent, pour jouir de ce qui est, de ce qui est beau, bon, sens&#233;. Or, s'il en est ainsi, nous n'avons pas parl&#233; de quelque chose d'inconnu, de transcendant, d'infiniment distant, mais de ce que chacun a connu et conna&#238;t aux moments o&#249; il rencontre la nature belle, l'art, la po&#233;sie, la vie dans la pr&#233;sence de l'esprit et du sentiment, l'&#234;tre humain dans l'amour - &#224; ces moments o&#249; il n'est plus int&#233;ress&#233;, n'attend rien, ne craint rien, mais est tout pr&#233;sent &#224; la pr&#233;sence de quelque &#234;tre, naturel, humain, sur-humain, sur-naturel s'il est croyant, qui ne veut rien de lui, dont il ne veut rien, et dont la simple pr&#233;sence le remplit. Et c'est ainsi que nous comprenons &lt;i&gt;positivement&lt;/i&gt; pourquoi personne ne peut nous prescrire le contenu de notre bonheur, et que nous comprenons, en m&#234;me temps, que le bonheur n'est pas une invention romantique : il l'est si peu que nous pouvons sortir de l'histoire &#224; chaque instant, quand bien m&#234;me nous n'en sortirions pas &#224; tous les instants.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La fin de l'histoire, pour y revenir une derni&#232;re fois, c'est la fin de l'oppression qui emp&#234;che les hommes de se tenir ouverts pour ce qui est, en droit d'humanit&#233;, toujours &#224; leur disposition. Elle ne signifie pas qu'il n'y aurait plus d'&#233;v&#233;nements, ou que les hommes ne mourraient plus, ou que tous les amoureux seraient n&#233;cessairement heureux, tous les enfants dou&#233;s, tous les humains bons et beaux. Elle ne signifie pas, non plus, qu'apr&#232;s la fin de l'histoire, il ne puisse plus y avoir de trag&#233;dies et de souffrances pour l'individu : au contraire, l'individu est d&#233;fini par l&#233; fait qu'il est toujours expos&#233; aux conflits, aux d&#233;ceptions, &#224; ce qui menace toujours un &#234;tre qui ne serait plus homme s'il ne d&#233;pendait plus que de lui-m&#234;me. Mais les malheurs de l'homme libre et raisonnable dans un monde libre et raisonnable seront ses propres malheurs : encore dans la trag&#233;die, c'est soi-m&#234;me qu'il accomplira, lui-m&#234;me qui s'accomplira, ce sera sa trag&#233;die, non celle des circonstances, des conditions, des forces ext&#233;rieures, et la lutte de deux sentiments ne sera pas celle de deux positions sociales, deux carri&#232;res, deux int&#233;r&#234;ts ou deux craintes, mais celle de deux individus qui auront choisi la trag&#233;die parce qu'ils l'auront pr&#233;f&#233;r&#233;e aux accommodements, aux compromis, aux compromissions, &#224; la trahison d'eux-m&#234;mes. La fin de l'histoire ne signifie pas qu'aucun homme ne sera malheureux ; elle signifie que le malheureux aura voulu son malheur et que tout homme, &#224; seule condition de le vouloir (non de le souhaiter ou de le r&#234;ver), sera heureux, parce que rien ne l'emp&#234;chera de vouloir l'&#234;tre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous n'en sommes pas l&#224;, sans doute. Mais il se pourrait que, d&#232;s maintenant, libert&#233;, dignit&#233; et bonheur ne fussent plus hors de notre port&#233;e &#224; nous, qui sommes les fortun&#233;s de notre &#233;poque, si nous voulons comprendre ce que, tout au fond de nous-m&#234;mes, nous d&#233;sirons et que, plus souvent que nous ne le croyons, nous pourrions obtenir et r&#233;aliser si nous transformions notre d&#233;sir en volont&#233; de bonheur et de pr&#233;sence, si nous ne nous contentions pas d'attendre la fin de l'histoire, d'une histoire que pourtant nous consid&#233;rons comme b&#234;te et m&#233;chante, si nous cessions de croire que la ma&#238;trise du monde ext&#233;rieur et de la nature puisse nous faire acc&#233;der au royaume int&#233;rieur, ce royaume que les victimes du sort, il est vrai, ne sauraient m&#234;me pas chercher, mais qui ne s'ouvre pas, non plus, aux plus riches, &#224; ceux qui sont le mieux abrit&#233;s du besoin et de l'oppression parce qu'ils sont ce qu'on appelle fortun&#233;s.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;hr /&gt;
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&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh1&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 1&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;1&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Texte d'une conf&#233;rence prononc&#233;e dans un cercle priv&#233;, et publi&#233; dans la &lt;i&gt;Revue de m&#233;taphysique et de morale&lt;/i&gt;, 75&#232; ann&#233;e, n&#176;4, Octobre-D&#233;cembre 1970, pp. 377-384&lt;/p&gt;
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