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	<title>Caute@lautre.net</title>
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	<description>Philosophie classique et philosophie contemporaine. Pr&#233;paration au baccalaur&#233;at. Conf&#233;rences et &#233;missions audios de philosophie. Ranci&#232;re, Birnbaum, Matheron, Althusser, Deleuze, Epicure. Mat&#233;rialisme et philosophie.</description>
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		<title>Caute@lautre.net</title>
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		<title>De la m&#233;thode, 6&#232;me Partie</title>
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		<dc:creator>Descartes, Ren&#233;</dc:creator>



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&lt;p&gt;Or, il y a maintenant trois ans que j'&#233;tais parvenu &#224; la fin du trait&#233; qui contient toutes ces choses, et que je commen&#231;ais &#224; le revoir, afin de le mettre entre les mains d'un imprimeur, lorsque j'appris que des personnes, &#224; qui je d&#233;f&#232;re et dont l'autorit&#233; ne peut gu&#232;re moins sur mes actions que ma propre raison sur mes pens&#233;es, avaient d&#233;sapprouv&#233; une opinion de physique, publi&#233;e un peu auparavant par quelque autre, de laquelle je ne veux pas dire que je fusse, mais bien que je n'y avais (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://caute.lautre.net/-Discours-de-la-methode-pour-bien-conduire-sa-raison-et-chercher-la-verite-dans-" rel="directory"&gt;Discours de la m&#233;thode pour bien conduire sa raison et chercher la v&#233;rit&#233; dans les sciences&lt;/a&gt;


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 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;div class='spip_document_41 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_left spip_document_left'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt;
&lt;a href='https://caute.lautre.net/De-la-methode-5eme-Partie' class=&#034;spip_in spip_doc_lien&#034;&gt; &lt;img src='https://caute.lautre.net/local/cache-vignettes/L37xH37/arriere-59885.gif?1772284228' width='37' height='37' alt='' /&gt;&lt;/a&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;br&gt;
&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;
&lt;p&gt;Or, il y a maintenant trois ans que j'&#233;tais parvenu &#224; la fin du trait&#233; qui contient toutes ces choses, et que je commen&#231;ais &#224; le revoir, afin de le mettre entre les mains d'un imprimeur, lorsque j'appris que des personnes, &#224; qui je d&#233;f&#232;re et dont l'autorit&#233; ne peut gu&#232;re moins sur mes actions que ma propre raison sur mes pens&#233;es, avaient d&#233;sapprouv&#233; une opinion de physique, publi&#233;e un peu auparavant par quelque autre, de laquelle je ne veux pas dire que je fusse, mais bien que je n'y avais rien remarqu&#233;, avant leur censure, que je pusse imaginer &#234;tre pr&#233;judiciable ni &#224; la religion ni &#224; l'&#201;tat, ni, par cons&#233;quent, qui m'e&#251;t emp&#234;ch&#233; de l'&#233;crire, si la raison me l'e&#251;t persuad&#233;e, et que cela me fit craindre qu'il ne s'en trouv&#226;t tout de m&#234;me quelqu'une entre les miennes, en laquelle je me fusse m&#233;pris, nonobstant le grand soin que j'ai toujours eu de n'en point recevoir de nouvelles en ma cr&#233;ance, dont je n'eusse des d&#233;monstrations tr&#232;s certaines, et de n'en point &#233;crire qui pussent tourner au d&#233;savantage de personne. Ce qui a &#233;t&#233; suffisant pour m'obliger &#224; changer la r&#233;solution que j'avais eue de les publier. Car, encore que les raisons, pour lesquelles je l'avais prise auparavant, fussent tr&#232;s fortes, mon inclination, qui m'a toujours fait ha&#239;r le m&#233;tier de faire des livres, m'en fit incontinent trouver assez d'autres pour m'en excuser. Et ces raisons de part et d'autre sont telles, que non seulement j'ai ici quelque int&#233;r&#234;t de les dire, mais peut-&#234;tre aussi que le publie en a de les avoir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je n'ai jamais fait beaucoup d'&#233;tat des choses qui venaient de mon esprit, et pendant que je n'ai recueilli d'autres fruits de la m&#233;thode dont je me sers, sinon que je me suis satisfait, touchant quelques difficult&#233;s qui appartiennent aux sciences sp&#233;culatives, ou bien que j'ai t&#226;ch&#233; de r&#233;gler mes m&#339;urs par les raisons qu'elle m'enseignait, je n'ai point cru &#234;tre oblig&#233; d'en rien &#233;crire. Car, pour ce qui touche les m&#339;urs, chacun abonde si fort en son sens, qu'il se pourrait trouver autant de r&#233;formateurs que de t&#234;tes, s'il &#233;tait permis &#224; d'autres qu'&#224; ceux que Dieu a &#233;tablis pour souverains sur ses peuples, ou bien auxquels il a donn&#233; assez de gr&#226;ce et de z&#232;le pour &#234;tre proph&#232;tes, d'entreprendre d'y rien changer ; et bien que mes sp&#233;culations me plussent fort, j'ai cru que les autres en avaient aussi qui leur plaisaient peut-&#234;tre davantage. Mais, sit&#244;t que j'ai eu acquis quelques notions g&#233;n&#233;rales touchant la physique, et que, commen&#231;ant &#224; les &#233;prouver en diverses difficult&#233;s particuli&#232;res, j'ai remarqu&#233; jusques o&#249; elles peuvent conduire, et combien elles diff&#232;rent des principes dont on s'est servi jusques &#224; pr&#233;sent, j'ai cru que je ne pouvais les tenir cach&#233;es, sans p&#233;cher grandement contre la loi qui nous oblige &#224; procurer, autant qu'il est en nous, le bien g&#233;n&#233;ral de tous les hommes. Car elles m'ont fait voir qu'il est possible de parvenir &#224; des connaissances qui soient fort utiles &#224; la vie, et qu'au lieu de cette philosophie sp&#233;culative, qu'on enseigne dans les &#233;coles, on en peut trouver une pratique, par laquelle, connaissant la force et les actions du feu, de l'eau, de l'air, des astres, des cieux et de tous les autres corps qui nous environnent, aussi distinctement que nous connaissons les divers m&#233;tiers de nos artisans, nous les pourrions employer en m&#234;me fa&#231;on &#224; tous les usages auxquels ils sont propres, et ainsi nous rendre comme ma&#238;tres et possesseurs de la Nature. Ce qui n'est pas seulement &#224; d&#233;sirer pour l'invention d'une infinit&#233; d'artifices, qui feraient qu'on jouirait, sans aucune peine, des fruits de la terre et de toutes les commodit&#233;s qui s'y trouvent, mais principalement aussi pour la conservation de la sant&#233;, laquelle est sans doute le premier bien et le fondement de tous les autres biens de cette vie ; car m&#234;me l'esprit d&#233;pend si fort du temp&#233;rament, et de la disposition des organes du corps que, s'il est possible de trouver quelque moyen qui rende commun&#233;ment les hommes plus sages et plus habiles qu'ils n'ont &#233;t&#233; jusques ici, je crois que c'est dans la m&#233;decine qu'on doit le chercher. Il est vrai que celle qui est maintenant en usage contient peu de choses dont l'utilit&#233; soit si remarquable ; mais, sans que j'aie aucun dessein de la m&#233;priser, je m'assure qu'il n'y a personne, m&#234;me de ceux qui en font profession, qui n'avoue que tout ce qu'on y sait n'est presque rien, a comparaison de ce qui reste &#224; y savoir, et qu'on se pourrait exempter d'une infinit&#233; de maladies, tant du corps que de l'esprit, et m&#234;me aussi peut-&#234;tre de l'affaiblissement de la vieillesse, si on avait assez de connaissance de leurs causes, et de tous les rem&#232;des dont la Nature nous a pourvus. Or, ayant dessein d'employer toute ma vie &#224; la recherche d'une science si n&#233;cessaire, et ayant rencontr&#233; un chemin qui me semble tel qu'on doit infailliblement la trouver, en le suivant, si ce n'est qu'on en soit emp&#234;ch&#233;, ou par la bri&#232;vet&#233; de la vie, ou par le d&#233;faut des exp&#233;riences, je jugeais qu'il n'y avait point de meilleur rem&#232;de contre ces deux emp&#234;chements que de communiquer fid&#232;lement au public tout le peu que j'aurais trouv&#233;, et de convier les bons esprits &#224; t&#226;cher de passer plus outre, en contribuant, chacun selon son inclination et son pouvoir, aux exp&#233;riences qu'il faudrait faire, et communiquant aussi au public toutes les choses qu'ils apprendraient, afin que les derniers commen&#231;ant o&#249; les pr&#233;c&#233;dents auraient achev&#233;, et ainsi, joignant les vies et les travaux de plusieurs, nous allassions tous ensemble beaucoup plus loin que chacun en particulier ne saurait faire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;M&#234;me je remarquais, touchant les exp&#233;riences, qu'elles sont d'autant plus n&#233;cessaires qu'on est plus avanc&#233; en connaissance. Car, pour le commencement, il vaut mieux ne se servir que de celles qui se pr&#233;sentent d'elles-m&#234;mes a nos Sens, et que nous ne saurions ignorer, pourvu que nous y fassions tant soit peu de r&#233;flexion, que d'en chercher de plus rares et &#233;tudi&#233;es : dont la raison est que ces plus rares trompent souvent, lorsqu'on ne sait pas encore les causes des plus communes, et que les circonstances dont elles d&#233;pendent sont quasi toujours si particuli&#232;res et si petites, qu'il est tr&#232;s malais&#233; de les remarquer. Mais l'ordre que j'ai tenu en ceci a &#233;t&#233; tel. Premi&#232;rement, j'ai t&#226;ch&#233; de trouver en g&#233;n&#233;ral les principes, ou premi&#232;res causes, de tout ce qui est, ou qui peut &#234;tre, dans le monde, sans rien consid&#233;rer, pour cet effet, que Dieu seul, qui l'a cr&#233;&#233;, ni les tirer d'ailleurs que de certaines semences de v&#233;rit&#233;s qui sont naturellement en nos &#226;mes. Apr&#232;s cela, j'ai examin&#233; quels &#233;taient les premiers et plus ordinaires effets qu'on pouvait d&#233;duire de ces causes : et il me semble que, par l&#224;, j'ai trouv&#233; des cieux, des astres, une Terre, et m&#234;me, sur la terre, de l'eau, de l'air, du feu, des min&#233;raux, et quelques autres telles choses qui sont les plus communes de toutes et les plus simples, et par cons&#233;quent les plus ais&#233;es &#224; conna&#238;tre. Puis, lorsque j'ai voulu descendre &#224; celles qui &#233;taient plus particuli&#232;res, il s'en est tant pr&#233;sent&#233; &#224; moi de diverses, que je n'ai pas cru qu'il f&#251;t possible &#224; l'esprit humain de distinguer les formes ou esp&#232;ces de corps qui sont sur la terre d'une infinit&#233; d'autres qui pourraient y &#234;tre, si c'e&#251;t &#233;t&#233; le vouloir de Dieu de les y mettre, ni, par cons&#233;quent, de les rapporter &#224; notre usage, si ce n'est qu'on vienne au-devant des causes par les effets, et qu'on se serve de plusieurs exp&#233;riences particuli&#232;res. En suite de quoi, repassant mon esprit sur tous les objets qui s'&#233;taient jamais pr&#233;sent&#233;s &#224; mes sens, j'ose bien dire que je n'y ai remarqu&#233; aucune chose que je ne pusse assez commod&#233;ment expliquer par les principes que j'avais trouv&#233;s. Mais il faut aussi que j'avoue que la puissance de la Nature est si ample et si vaste, et que ces principes sont si simples et si g&#233;n&#233;raux, que je ne remarque quasi plus aucun effet particulier, que d'abord je ne connaisse qu'il peut en &#234;tre d&#233;duit en plusieurs diverses fa&#231;ons, et que ma plus grande difficult&#233; est d'ordinaire de trouver en laquelle de ces fa&#231;ons il en d&#233;pend. Car &#224; cela je ne sais point d'autre exp&#233;dient, que de chercher derechef quelques exp&#233;riences, qui soient telles, que leur &#233;v&#233;nement ne soit pas le m&#234;me, si c'est en l'une de ces fa&#231;ons qu'on doit l'expliquer, que si c'est en l'autre. Au reste, j'en suis maintenant l&#224;, que je vois, ce me semble, assez bien de quel biais on se doit prendre &#224; faire la plupart de celles qui peuvent servir &#224; cet effet ; mais je vois aussi qu'elles sont telles, et en si grand nombre, que ni mes mains, ni mon revenu, bien que j'en eusse mille fois plus que je n'en ai, ne sauraient suffire pour toutes ; en sorte que, selon que j'aurai d&#233;sormais la commodit&#233; d'en faire plus ou moins, j'avancerai aussi plus ou moins en la connaissance de la Nature. Ce que je me promettais de faire conna&#238;tre, par le trait&#233; que j'avais &#233;crit, et d'y montrer si clairement l'utilit&#233; que le public en peut recevoir, que j'obligerais tous ceux qui d&#233;sirent en g&#233;n&#233;ral le bien des hommes, c'est-&#224;-dire tous ceux qui sont en effet vertueux, et non point par faux semblant, ni seulement par opinion, tant &#224; me communiquer celles qu'ils ont d&#233;j&#224; faites, qu'&#224; m'aider en la recherche de celles qui restent &#224; faire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais j'ai eu, depuis ce temps-l&#224;, d'autres raisons qui m'ont fait changer d'opinion, et penser que je devais v&#233;ritablement continuer d'&#233;crire toutes les choses que je jugerais de quelque importance, &#224; mesure que j'en d&#233;couvrirais la v&#233;rit&#233;, et y apporter le m&#234;me soin que si je les voulais faire imprimer : tant afin d'avoir d'autant plus d'occasion de les bien examiner, comme sans doute on regarde toujours de plus pr&#232;s &#224; ce qu'on croit devoir &#234;tre vu par plusieurs, qu'&#224; ce qu'on ne fait que pour soi-m&#234;me, et souvent les choses qui m'ont sembl&#233; vraies lorsque j'ai commenc&#233; &#224; les concevoir, m'ont paru fausses lorsque je les ai voulu mettre sur le papier ; qu'afin de ne perdre aucune occasion de profiter au public, si j'en suis capable, et que, si mes &#233;crits valent quelque chose, ceux qui les auront apr&#232;s ma mort en puissent user ainsi qu'il sera le plus &#224; propos ; mais que je ne devais aucunement consentir qu'ils fussent publi&#233;s pendant ma vie, afin que ni les oppositions et controverses, auxquelles ils seraient peut-&#234;tre sujets, ni m&#234;me la r&#233;putation telle quelle, qu'ils me pourraient acqu&#233;rir, ne me donnassent aucune occasion de perdre le temps que j'ai dessein d'employer &#224; m'instruire. Car, bien qu'il soit vrai que chaque homme est oblig&#233; de procurer, autant qu'il est en lui, le bien des autres, et que c'est proprement ne valoir rien que de n'&#234;tre utile &#224; personne, toutefois il est vrai aussi que nos soins se doivent &#233;tendre plus loin que le temps pr&#233;sent, et qu'il est bon d'omettre les choses qui apporteraient peut-&#234;tre quelque profit &#224; ceux qui vivent, lorsque c'est &#224; dessein d'en faire d'autres qui en apportent davantage &#224; nos neveux. Comme, en effet, je veux bien qu'on sache que le peu que j'ai appris jusqu'ici n'est presque rien, &#224; comparaison de ce que j'ignore, et que je ne d&#233;sesp&#232;re pas de pouvoir apprendre ; car c'est quasi le m&#234;me de ceux qui d&#233;couvrent peu &#224; peu la v&#233;rit&#233; dans les sciences, que de ceux qui, commen&#231;ant &#224; devenir riches, ont moins de peine &#224; faire de grandes acquisitions, qu'ils n'ont eu auparavant, &#233;tant plus pauvres, &#224; en faire de beaucoup moindres. Ou bien on peut les comparer aux chefs d'arm&#233;e, dont les forces ont coutume de cro&#238;tre &#224; proportion de leurs victoires, et qui ont besoin de plus de conduite, pour se maintenir apr&#232;s la perte d'une bataille, qu'ils n'ont, apr&#232;s l'avoir gagn&#233;e, &#224; prendre des villes et des provinces. Car c'est v&#233;ritablement donner des batailles, que de t&#226;cher &#224; vaincre toutes les difficult&#233;s et les erreurs qui nous emp&#234;chent de parvenir &#224; la connaissance de la v&#233;rit&#233;, et c'est en perdre une, que de recevoir quelque fausse opinion touchant une mati&#232;re un peu g&#233;n&#233;rale et importante ; il faut, apr&#232;s, beaucoup plus d'adresse, pour se remettre au m&#234;me &#233;tat qu'on &#233;tait auparavant, qu'il ne faut &#224; faire de grands progr&#232;s, lorsqu'on a d&#233;j&#224; des principes qui sont assur&#233;s. Pour moi, si j'ai ci-devant trouv&#233; quelques v&#233;rit&#233;s dans les sciences (et j'esp&#232;re que les choses qui sont contenues en ce volume feront juger que j'en ai trouv&#233; quelques-unes), je puis dire que ce ne sont que des suites et des d&#233;pendances de cinq ou six principales difficult&#233;s que j'ai surmont&#233;es, et que je compte pour autant de batailles o&#249; j'ai eu l'heur de mon c&#244;t&#233;. M&#234;me je ne craindrai pas de dire que je pense n'avoir plus besoin d'en gagner que deux ou trois autres semblables pour venir enti&#232;rement &#224; bout de mes desseins ; et que mon &#226;ge n'est point si avanc&#233; que, selon le cours ordinaire de la Nature, je ne puisse encore avoir assez de loisir pour cet effet. Mais je crois &#234;tre d'autant plus oblig&#233; &#224; m&#233;nager le temps qui me reste, que j'ai plus d'esp&#233;rance de le pouvoir bien employer ; et j'aurais sans doute plusieurs occasions de le perdre, si je publiais les fondements de ma Physique. Car, encore qu'ils soient presque tous si &#233;vidents, qu'il ne faut que les entendre pour les croire, et qu'il n'y en ait aucun, dont je ne pense pouvoir donner des d&#233;monstrations, toutefois, &#224; cause qu'il est impossible qu'ils soient accordants avec toutes les diverses opinions des autres hommes, je pr&#233;vois que je serais souvent diverti par les oppositions qu'ils feraient na&#238;tre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On peut dire que ces oppositions seraient utiles, tant afin de me faire conna&#238;tre mes fautes, qu'afin que, si j'avais quelque chose de bon, les autres en eussent par ce moyen plus d'intelligence, et, comme plusieurs peuvent plus voir qu'un homme seul, que commen&#231;ant d&#232;s maintenant &#224; s'en servir, ils m'aidassent aussi de leurs inventions. Mais, encore que je me reconnaisse extr&#234;mement sujet &#224; faillir, et que je ne me fie quasi jamais aux premi&#232;res pens&#233;es qui me viennent, toutefois l'exp&#233;rience que j'ai des objections qu'on me peut faire m'emp&#234;che d'en esp&#233;rer aucun profit : car j'ai d&#233;j&#224; souvent &#233;prouv&#233; les jugements, tant de ceux que j'ai tenus pour mes amis, que de quelques autres &#224; qui je pensais &#234;tre indiff&#233;rent, et m&#234;me aussi de quelques-uns dont je savais que la malignit&#233; et l'envie t&#226;cheraient assez &#224; d&#233;couvrir ce que l'affection cacherait &#224; mes amis ; mais il est rarement arriv&#233; qu'on m'ait object&#233; quelque chose que je n'eusse point du tout pr&#233;vue, si ce n'est qu'elle f&#251;t fort &#233;loign&#233;e de mon sujet ; en sorte que je n'ai quasi jamais rencontr&#233; aucun censeur de mes opinions, qui ne me sembl&#226;t ou moins rigoureux, ou moins &#233;quitable que moi-m&#234;me. Et je n'ai jamais remarqu&#233; non plus que, par le moyen des disputes qui se pratiquent dans les &#233;coles, on ait d&#233;couvert aucune v&#233;rit&#233; qu'on ignor&#226;t auparavant ; car, pendant que chacun t&#226;che de vaincre, on s'exerce bien plus &#224; faire valoir la vraisemblance, qu'&#224; peser les raisons de part et d'autre ; et ceux qui ont &#233;t&#233; longtemps bons avocats ne sont pas pour cela, par apr&#232;s, meilleurs juges.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour l'utilit&#233; que les autres recevraient de la communication de mes pens&#233;es, elle ne pourrait aussi &#234;tre fort grande, d'autant que je ne les ai point encore conduites si loin, qu'il ne soit besoin d'y ajouter beaucoup de choses avant que de les appliquer &#224; l'usage. Et je pense pouvoir dire, sans vanit&#233;, que, s'il y a quelqu'un qui en soit capable, ce doit &#234;tre plut&#244;t moi qu'aucun autre : non pas qu'il ne puisse y avoir au monde plusieurs esprits incomparablement meilleurs que le mien ; mais pour ce qu'on ne saurait si bien concevoir une chose, et la rendre sienne, lorsqu'on l'apprend de quelque autre, que lorsqu'on l'invente soi-m&#234;me. Ce qui est si v&#233;ritable, en cette mati&#232;re, que, bien que j'aie souvent expliqu&#233; quelques-unes de mes opinions &#224; des personnes de tr&#232;s bon esprit, et qui, pendant que je leur parlais, semblaient les entendre fort distinctement, toutefois, lorsqu'ils les ont redites, j'ai remarqu&#233; qu'ils. les ont chang&#233;es presque toujours en telle sorte que je ne les pouvais plus avouer pour miennes. A l'occasion de quoi je suis bien aise de prier ici nos neveux de ne croire jamais que les choses qu'on leur dira viennent de moi, lorsque je ne les aurai point moi-m&#234;me divulgu&#233;es. Et je ne m'&#233;tonne aucunement des extravagances qu'on attribue &#224; tous ces anciens Philosophes, dont nous n'avons point les &#233;crits, ni ne juge pas, pour cela, que leurs pens&#233;es aient &#233;t&#233; fort d&#233;raisonnables, vu qu'ils &#233;taient des meilleurs esprits de leurs temps, mais seulement qu'on nous les a mal rapport&#233;es, Comme on voit aussi que presque jamais il n'est arriv&#233; qu'aucun de leurs sectateurs les ait surpass&#233;s ; et je m'assure que les plus passionn&#233;s de ceux qui suivent maintenant Aristote se croiraient heureux, s'ils avaient autant de connaissance de la nature qu'il a en eu, encore m&#234;me que ce f&#251;t &#224; condition qu'ils n'en auraient jamais davantage. Ils sont comme le lierre, qui ne tend point &#224; monter plus haut que les arbres qui le soutiennent, et m&#234;me souvent qui redescend, apr&#232;s qu'il est parvenu jusques &#224; leur fa&#238;te ; car il me semble aussi que ceux-la redescendent, c'est-&#224;-dire se rendent en quelque fa&#231;on moins savants que s'ils s'abstenaient d'&#233;tudier, lesquels, non contents de savoir tout ce qui est, intelligiblement expliqu&#233; dans leur auteur, veulent, outre cela, y trouver la solution de plusieurs difficult&#233;s, dont il ne dit rien et auxquelles il n'a peut-&#234;tre jamais pens&#233;. Toutefois, leur fa&#231;on de philosopher est fort commode, pour ceux qui n'ont que des esprits fort m&#233;diocres ; car l'obscurit&#233; des distinctions et des principes dont ils se servent est cause qu'ils peuvent parler de toutes choses aussi hardiment que s'ils les savaient, et soutenir tout ce qu'ils en disent contre les plus subtils et les plus habiles sans qu'on ait moyen de les convaincre. En quoi ils me semblent pareils &#224; un aveugle qui, pour se battre sans d&#233;savantage contre un qui voit, l'aurait fait venir dans le fond de quelque cave fort obscure ; et je puis dire que ceux-ci ont int&#233;r&#234;t que je m'abstienne de publier les principes de la philosophie dont je me sers : car &#233;tant tr&#232;s simples et tr&#232;s &#233;vidents, comme ils sont, je ferais quasi le m&#234;me, en les publiant, que si j'ouvrais quelques fen&#234;tres, et faisais entrer du jour dans cette cave, o&#249; ils sont descendus pour se battre. Mais m&#234;me les meilleurs esprits n'ont pas occasion de souhaiter de les conna&#238;tre : car, s'ils veulent savoir parler de toutes choses et acqu&#233;rir la r&#233;putation d'&#234;tre doctes, ils y parviendront plus ais&#233;ment en se contentant de la vraisemblance, qui peut &#234;tre trouv&#233;e sans grande peine en toutes sortes de mati&#232;res, qu'en cherchant la v&#233;rit&#233;, qui ne se d&#233;couvre que peu &#224; peu en quelques-unes, et qui, lorsqu'il est question de parler des autres, oblige &#224; confesser franchement qu'on les ignore. Que s'ils pr&#233;f&#232;rent la connaissance de quelque peu de v&#233;rit&#233;s &#224; la vanit&#233; de para&#238;tre n'ignorer rien, comme sans doute elle est bien pr&#233;f&#233;rable, et qu'ils veuillent suivre un dessein semblable au mien, ils n'ont pas besoin, pour cela, que je leur dise rien davantage que ce que j'ai dit en ce discours. Car, s'ils sont capables de passer plus outre que je n'ai fait, ils le seront aussi, &#224; plus forte raison, de trouver d'eux-m&#234;mes tout ce que je pense avoir trouv&#233;. D'autant que, n'ayant jamais rien examin&#233; que par ordre, il est certain que ce qui me reste encore &#224; d&#233;couvrir, est de soi plus difficile et plus cach&#233; que ce que j'ai pu ci-devant rencontrer, et ils auraient bien moins de plaisir &#224; l'apprendre de moi que d'eux-m&#234;mes ; outre que l'habitude qu'ils acquerront, en cherchant premi&#232;rement des choses faciles, et passant peu &#224; peu par degr&#233;s &#224; d'autres plus difficiles, leur servira plus que toutes mes instructions ne sauraient faire. Comme, pour moi, je me persuade que, si on m'e&#251;t enseign&#233;, d&#232;s ma jeunesse, toutes les v&#233;rit&#233;s dont j'ai cherch&#233; depuis les d&#233;monstrations, et que je n'eusse eu aucune peine &#224; les apprendre, je n'en aurais peut-&#234;tre jamais su aucunes autres, et du moins que jamais je n'aurais acquis l'habitude et la facilit&#233;, que je pense avoir, d'en trouver toujours de nouvelles, &#224; mesure que je m'applique &#224; les chercher. Et en un mot, s'il y a au monde quelque ouvrage qui ne puisse &#234;tre si bien achev&#233; par aucun autre que par le m&#234;me qui l'a commenc&#233;, c'est celui auquel je travaille.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il est vrai que, pour ce qui est des exp&#233;riences qui peuvent y servir, un homme seul ne saurait suffire &#224; les faire toutes ; mais il n'y saurait aussi employer utilement d'autres mains que les siennes, sinon celles des artisans, ou telles gens qu'il pourrait payer, et &#224; qui l'esp&#233;rance du gain, qui est un moyen tr&#232;s efficace, ferait faire exactement toutes les choses qu'il leur prescrirait. Car, pour les volontaires, qui, par curiosit&#233; ou d&#233;sir d'apprendre, s'offriraient peut-&#234;tre de lui aider, outre qu'ils ont pour l'ordinaire plus de promesses que d'effet, et qu'ils ne font que de belles propositions dont aucune jamais ne r&#233;ussit, ils voudraient infailliblement &#234;tre pay&#233;s par l'explication de quelques difficult&#233;s, ou du moins par des compliments et des entretiens inutiles, qui ne lui sauraient co&#251;ter si peu de son temps qu'il n'y perd&#238;t. Et pour les exp&#233;riences que les autres ont d&#233;j&#224; faites, quand bien m&#234;me ils les lui voudraient communiquer, ce que ceux qui les nomment des secrets ne feraient jamais, elles sont, pour la plupart, compos&#233;es de tant de circonstances, ou d'ingr&#233;dients superflus, qu'il lui serait tr&#232;s malais&#233; d'en d&#233;chiffrer la v&#233;rit&#233; ; outre qu'il les trouverait presque toutes si mai expliqu&#233;es, ou m&#234;me si fausses, &#224; cause que ceux qui les ont faites se sont efforc&#233;s de les faire para&#238;tre conformes &#224; leurs principes, que, S'il y en avait quelques-unes qui lui servissent, elles ne pourraient derechef valoir le temps qu'il lui faudrait employer &#224; les choisir. De fa&#231;on que, s'il y avait au monde quelqu'un, qu'on s&#251;t assur&#233;ment &#234;tre capable de trouver les plus grandes choses et les plus utiles au public qui puissent &#234;tre, et que, pour cette cause, les autres hommes s'effor&#231;assent, par tous moyens, de l'aider &#224; venir &#224; bout de ses desseins, je ne vois pas qu'ils pussent autre chose pour lui, sinon fournir aux frais des exp&#233;riences dont il aurait besoin et, du reste, emp&#234;cher que son loisir ne lui f&#251;t &#244;t&#233; par l'importunit&#233; de personne. Mais, outre que je ne pr&#233;sume pas tant de moi-m&#234;me, que de vouloir rien promettre d'extraordinaire, ni ne me repais point de pens&#233;es si vaines, que de m'imaginer que le public se doive beaucoup int&#233;resser en mes desseins, je n'ai pas aussi l'&#226;me si basse, que je voulusse accepter de qui que ce f&#251;t aucune faveur, qu'on p&#251;t croire que je n'aurais pas m&#233;rit&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Toutes ces consid&#233;rations jointes ensemble furent cause, il y a trois ans, que je ne voulus point divulguer le trait&#233; que j'avais entre les mains, et m&#234;me que je fus en r&#233;solution de n'en faire voir aucun autre, pendant ma vie, qui f&#251;t si g&#233;n&#233;ral, ni duquel on p&#251;t entendre les fondements de ma Physique. Mais il y a eu depuis derechef deux autres raisons, qui m'ont oblig&#233; &#224; mettre ici quelques essais particuliers, et &#224; rendre au public quelque compte de mes actions et de mes desseins. La premi&#232;re est que, si j'y manquais, plusieurs, qui ont su l'intention que j'avais eue ci-devant de faire imprimer quelques &#233;crits, pourraient s'imaginer que les causes pour lesquelles je m'en abstiens seraient plus &#224; mon d&#233;savantage qu'elles ne sont. Car, bien que je n'aime pas la gloire par exc&#232;s, ou m&#234;me, si je l'ose dire, que je la ha&#239;sse, en tant que je la juge contraire au repos, lequel j'estime sur toutes choses, toutefois aussi je n'ai jamais t&#226;ch&#233; de cacher mes actions comme des crimes, ni n'ai us&#233; de beaucoup de pr&#233;cautions pour &#234;tre inconnu ; tant &#224; cause que j'eusse cru me faire tort, qu'&#224; cause que cela m'aurait donne quelque esp&#232;ce d'inqui&#233;tude, qui e&#251;t derechef &#233;t&#233; contraire au parfait repos d'esprit que je cherche. Et parce que, m'&#233;tant toujours ainsi tenu indiff&#233;rent entre le soin d'&#234;tre connu ou ne l'&#234;tre pas, je n'ai pu emp&#234;cher que je n'acquisse quelque sorte de r&#233;putation, j'ai pens&#233; que je devais faire mon mieux pour m'exempter au moins de l'avoir mauvaise. L'autre raison, qui m'a oblig&#233; &#224; &#233;crire ceci, est que, voyant tous les jours de plus en plus le retardement que souffre le dessein que j'ai de m'instruire, &#224; cause d'une infinit&#233; d'exp&#233;riences dont j'ai besoin, et qu'il est impossible que je fasse sans l'aide d'autrui, bien que je ne me flatte pas tant que d'esp&#233;rer que le public prenne grande part en mes int&#233;r&#234;ts, toutefois je ne veux pas aussi me d&#233;faillir tant &#224; moi-m&#234;me, que de donner sujet a ceux qui me survivront de me reprocher quelque jour, que j'eusse pu leur laisser plusieurs choses beaucoup meilleures que je n'aurai fait, si je n'eusse point trop n&#233;glig&#233; de leur faire entendre en quoi ils pouvaient contribuer &#224; mes desseins.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et j'ai pens&#233; qu'il m'&#233;tait ais&#233; de choisir quelques mati&#232;res qui, sans &#234;tre sujettes &#224; beaucoup de controverses, ni m'obliger &#224; d&#233;clarer davantage de mes principes que je ne d&#233;sire, ne laisseraient Pas de faire voir assez clairement ce que je puis, ou ne puis pas, dans les sciences. En quoi je ne saurais dire si j'ai r&#233;ussi, et je ne veux point pr&#233;venir les jugements de personne, en parlant moi-m&#234;me de mes &#233;crits ; mais je serai bien aise qu'on les examine, et afin qu'on en ait d'autant plus d'occasion, je supplie tous ceux qui auront quelques objections &#224; y faire de prendre la peine de les envoyer &#224; mon libraire, par lequel en &#233;tant averti, je t&#226;cherai d'y joindre ma r&#233;ponse en m&#234;me temps ; et par ce moyen les lecteurs, voyant ensemble l'un et l'autre, jugeront d'autant plus ais&#233;ment de la v&#233;rit&#233;. Car je ne promets pas d'y faire jamais de longues r&#233;ponses, mais seulement d'avouer mes fautes fort franchement, si je les connais, ou bien, si je ne les puis apercevoir, de dire simplement ce que je croirai &#234;tre requis pour la d&#233;fense des choses que j'ai &#233;crites, sans y ajouter l'explication d'aucune nouvelle mati&#232;re afin de ne me pas engager sans fin de l'une en l'autre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Que si quelques-unes de celles dont j'ai parl&#233;, au commencement de la Dioptrique et des M&#233;t&#233;ores, choquent d'abord, &#224; cause que je les nomme des suppositions, et que je ne semble pas avoir envie de les prouver, qu'on ait la patience de lire le tout avec attention, et j'esp&#232;re qu'on s'en trouvera satisfait. Car il me semble que les raisons s'y entre-suivent en telle sorte que, comme les derni&#232;res sont d&#233;montr&#233;es par les premi&#232;res, qui sont leurs causes, ces premi&#232;res le sont r&#233;ciproquement par les derni&#232;res, qui sont leurs effets. Et on ne doit pas imaginer que je commette en ceci la faute que les logiciens nomment un cercle ; car l'exp&#233;rience rendant la plupart de ces effets tr&#232;s certains, les causes dont je les d&#233;duis ne servent pas tant &#224; les prouver qu'&#224; les expliquer ; mais, tout au contraire, ce sont elles qui sont prouv&#233;es par eux. Et je ne les ai nomm&#233;es des suppositions, qu'afin qu'on sache que je pense les pouvoir d&#233;duire de ces premi&#232;res v&#233;rit&#233;s que j'ai ci-dessus expliqu&#233;es, mais que j'ai voulu express&#233;ment ne le pas faire, pour emp&#234;cher que certains esprits, qui s'imaginent qu'ils savent en un jour tout ce qu'un autre a pens&#233; en vingt ann&#233;es, sit&#244;t qu'il leur en a seulement dit deux ou trois mots, et qui sont d'autant plus sujets &#224; faillir, et moins capables de la v&#233;rit&#233;, qu'ils sont plus p&#233;n&#233;trants et plus vifs, ne puissent de l&#224; prendre occasion de b&#226;tir quelque philosophie extravagante sur ce qu'ils croiront &#234;tre mes principes, et qu'on m'en attribue la faute. Car, pour les opinions, qui sont toutes miennes, je ne les excuse point comme nouvelles, d'autant que, si on en consid&#232;re bien les raisons, je m'assure qu'on les trouvera si simples et si conformes au sens commun, qu'elles sembleront moins extraordinaires, et moins &#233;tranges, qu'aucunes autres qu'on puisse avoir sur m&#234;mes sujets. Et je ne me vante point d'&#234;tre le premier inventeur d'aucunes, mais bien, que je ne les ai jamais re&#231;ues, ni parce Welles avaient &#233;t&#233; dites par d'autres, ni parce qu'elles ne l'avaient point &#233;t&#233;, mais seulement parce que la raison me les a persuad&#233;es.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Que si les artisans ne peuvent si t&#244;t ex&#233;cuter l'invention qui est expliqu&#233;e en la Dioptrique, je ne crois pas qu'on puisse dire, pour cela, qu'elle soit mauvaise : car, d'autant qu'il faut de l'adresse et de l'habitude, pour faire et pour ajuster les machines que j'ai d&#233;crites, sans qu'il y manque aucune circonstance, je ne m'&#233;tonnerais pas moins, s'ils rencontraient du premier coup, que si quelqu'un pouvait apprendre, en un jour, &#224; jouer du luth excellemment, par cela seul qu'on lui aurait donn&#233; de la tablature qui serait bonne. Et si j'&#233;cris en fran&#231;ais, qui est la langue de mon pays, plut&#244;t qu'en latin, qui est celle de mes pr&#233;cepteurs, c'est &#224; cause que j'esp&#232;re que ceux qui ne se servent que de leur raison naturelle toute pure jugeront mieux de mes opinions que ceux qui ne croient qu'aux livres anciens. Et pour ceux qui joignent le bon sens avec l'&#233;tude, lesquels seuls je souhaite pour mes juges, ils ne seront point, je m'assure, si partiaux pour le latin, qu'ils refusent d'entendre mes raisons, parce que je les explique en langue vulgaire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au reste, je ne veux point parler ici, en particulier, des progr&#232;s que j'ai esp&#233;rance de faire &#224; l'avenir dans les sciences, ni m'engager envers le public d'aucune promesse que je ne sois pas assur&#233; d'accomplir ; mais je dirai seulement que j'ai r&#233;solu de n'employer le temps qui me reste &#224; vivre &#224; autre chose qu'&#224; t&#226;cher d'acqu&#233;rir quelque connaissance de la Nature, qui soit telle qu'on en puisse tirer des r&#232;gles pour la m&#233;decine, plus assur&#233;es que celles qu'on a eues jusques &#224; pr&#233;sent, et que mon inclination m'&#233;loigne si fort de toute sorte d'autres desseins, principalement de ceux qui ne sauraient &#234;tre utiles aux uns qu'en nuisant aux autres, que, si quelques occasions me contraignaient de m'y employer, je ne crois point que je fusse capable d'y r&#233;ussir. De quoi je fais ici une d&#233;claration, que je sais bien ne pouvoir servir &#224; me rendre consid&#233;rable dans le monde, mais aussi n'ai-je aucunement envie de l'&#234;tre ; et je me tiendrai toujours plus oblig&#233; &#224; ceux par la faveur desquels je jouirai sans emp&#234;chement de mon loisir, que je ne ferais &#224; ceux qui m'offriraient les plus honorables emplois de la terre.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>De la m&#233;thode, 5&#232;me Partie</title>
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&lt;p&gt;Je serais bien aise de poursuivre, et de faire voir ici toute la cha&#238;ne des autres v&#233;rit&#233;s que j'ai d&#233;duites de ces premi&#232;res. Mais, &#224; cause que, pour cet effet, il serait maintenant besoin que je parlasse de plusieurs questions, qui sont en controverse entre les doctes, avec lesquels je ne d&#233;sire point me brouiller, je crois qu'il sera mieux que je m'en abstienne, et que je dise seulement en g&#233;n&#233;ral quelles elles sont, afin de laisser juger aux plus sages s'il serait utile que le public en (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://caute.lautre.net/-Discours-de-la-methode-pour-bien-conduire-sa-raison-et-chercher-la-verite-dans-" rel="directory"&gt;Discours de la m&#233;thode pour bien conduire sa raison et chercher la v&#233;rit&#233; dans les sciences&lt;/a&gt;


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 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;div class='spip_document_41 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_left spip_document_left'&gt;
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&lt;a href='https://caute.lautre.net/De-la-methode-4eme-Partie' class=&#034;spip_in spip_doc_lien&#034;&gt; &lt;img src='https://caute.lautre.net/local/cache-vignettes/L37xH37/arriere-59885.gif?1772284228' width='37' height='37' alt='' /&gt;&lt;/a&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;br&gt;
&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;
&lt;p&gt;Je serais bien aise de poursuivre, et de faire voir ici toute la cha&#238;ne des autres v&#233;rit&#233;s que j'ai d&#233;duites de ces premi&#232;res. Mais, &#224; cause que, pour cet effet, il serait maintenant besoin que je parlasse de plusieurs questions, qui sont en controverse entre les doctes, avec lesquels je ne d&#233;sire point me brouiller, je crois qu'il sera mieux que je m'en abstienne, et que je dise seulement en g&#233;n&#233;ral quelles elles sont, afin de laisser juger aux plus sages s'il serait utile que le public en f&#251;t plus particuli&#232;rement inform&#233;. Je suis toujours demeur&#233; ferme en la r&#233;solution que j'avais prise, de ne supposer aucun autre principe que celui dont je viens de me servir pour d&#233;montrer l'existence de Dieu et de l'&#226;me, et de ne recevoir aucune chose pour vraie, qui ne me sembl&#226;t plus claire et plus certaine que n'avaient fait auparavant les d&#233;monstrations des g&#233;om&#232;tres. Et n&#233;anmoins j'ose dire que, non seulement j'ai trouv&#233; moyen de me satisfaire en peu de temps, touchant toutes les principales difficult&#233;s dont on a coutume de traiter en la Philosophie, mais aussi que j'ai remarqu&#233; certaines lois, que Dieu a tellement &#233;tablies en la nature, et dont il a imprim&#233; de telles notions en nos &#226;mes, qu'apr&#232;s y avoir fait assez de r&#233;flexion, nous ne saurions douter qu'elles ne soient exactement observ&#233;es, en tout ce qui est ou qui se fait dans le monde. Puis, en consid&#233;rant la suite de ces lois, il me semble avoir d&#233;couvert plusieurs v&#233;rit&#233;s plus utiles et plus importantes que tout ce que j'avais appris auparavant, ou m&#234;me esp&#233;r&#233; d'apprendre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais parce que j'ai t&#226;ch&#233; d'en expliquer les principales dans un trait&#233;, que quelques consid&#233;rations m'emp&#234;chent de publier, je ne les saurais mieux faire conna&#238;tre, qu'en disant ici sommairement ce qu'il contient. J'ai eu dessein d'y comprendre tout ce que je pensais savoir, avant que de l'&#233;crire, touchant la nature des choses mat&#233;rielles. Mais, tout de m&#234;me que les peintres, ne pouvant &#233;galement bien repr&#233;senter dans un tableau plat toutes les diverses faces d'un corps solide, en choisissent une des principales qu'ils mettent seule vers le jour, et ombrageant les autres, ne les font para&#238;tre qu'en tant qu'on les peut voir en la regardant : ainsi, craignant de ne pouvoir mettre en mon discours tout ce que j'avais en la pens&#233;e, j'entrepris seulement d'y exposer bien amplement ce que je concevais de la lumi&#232;re ; puis, &#224; son occasion, d'y ajouter quelque chose du soleil et des &#233;toiles fixes, &#224; cause qu'elle en proc&#232;de presque toute ; des cieux, &#224; cause qu'ils la transmettent ; des plan&#232;tes, des com&#232;tes et de la terre, &#224; cause qu'elles la font r&#233;fl&#233;chir ; et en particulier de tous les corps qui sont sur la terre, &#224; cause qu'ils sont ou color&#233;s, ou transparents, ou lumineux ; et enfin de l'Homme, &#224; cause qu'il en est le spectateur. M&#234;me, pour ombrager un peu toutes ces choses, et pouvoir dire plus librement ce que j'en jugeais, sans &#234;tre oblig&#233; de suivre ni de r&#233;futer les opinions qui sont re&#231;ues entre les doctes, je me r&#233;solus de laisser tout ce Monde ici &#224; leurs disputes, et de parier seulement de ce qui arriverait dans un nouveau, si Dieu cr&#233;ait maintenant quelque part, dans les espaces imaginaires, assez de mati&#232;re pour le composer, et qu'il agit&#226;t diversement et sans ordre les diverses parties de cette mati&#232;re, en sorte qu'il en compos&#226;t un chaos aussi confus que les po&#232;tes en puissent feindre, et que, par apr&#232;s, il ne f&#238;t autre chose que pr&#234;ter son concours ordinaire &#224; la nature, et la laisser agir suivant les lois qu'il a &#233;tablies. Ainsi, premi&#232;rement, je d&#233;crivis cette mati&#232;re et t&#226;chai de la repr&#233;senter telle qu'il n'y a rien au monde ce Me semble, de plus clair ni plus intelligible, except&#233; ce qui a tant&#244;t &#233;t&#233; dit de Dieu et de l'&#226;me : car m&#234;me je supposai, express&#233;ment, qu'il n'y avait en elle aucune de ces formes ou qualit&#233;s dont on dispute dans les &#233;coles, ni g&#233;n&#233;ralement aucune chose, dont la connaissance ne f&#251;t si naturelle &#224; nos &#226;mes, qu'on ne p&#251;t pas m&#234;me feindre de l'ignorer. De plus, je fis voir quelles &#233;taient les lois de la nature ; et, sans appuyer mes raisons sur aucun autre principe que sur les perfections infinies de Dieu, je t&#226;chai &#224; d&#233;montrer toutes celles dont on e&#251;t pu avoir quelque doute, et &#224; faire voir qu'elles sont telles, qu'encore que Dieu aurait cr&#233;&#233; plusieurs mondes, il n'y en saurait avoir aucun o&#249; elles manquassent d'&#234;tre observ&#233;es. Apr&#232;s cela, je montrai comment la plus grande part de la mati&#232;re de ce chaos devait, en suite de ces lois, se disposer et s'arranger d'une certaine fa&#231;on qui la rendait semblable &#224; nos cieux ; comment, cependant, quelques-unes de ses parties devaient composer une terre, et quelques-unes des plan&#232;tes et des com&#232;tes, et quelques autres un soleil et des &#233;toiles fixes. Et ici, m'&#233;tendant sur le sujet de la lumi&#232;re, j'expliquai bien au long quelle &#233;tait celle qui se devait trouver dans le soleil et les &#233;toiles, et comment de l&#224; elle traversait en un instant les immenses espaces des cieux, et comment elle se r&#233;fl&#233;chissait des plan&#232;tes et des com&#232;tes vers la terre. J'y ajoutai aussi plusieurs choses, touchant la substance, la situation, les mouvements et toutes les diverses qualit&#233;s de ces cieux et de ces astres ; en sorte que je pensais en dire assez, pour faire conna&#238;tre qu'il ne se remarque rien en ceux de ce monde, qui ne d&#251;t, ou du moins qui ne p&#251;t, para&#238;tre tout semblable en ceux du monde que je d&#233;crivais. De l&#224; je vins &#224; parler particuli&#232;rement de la Terre : comment, encore que j'eusse express&#233;ment suppos&#233; que Dieu n'avait mis aucune pesanteur en la mati&#232;re dont elle &#233;tait compos&#233;e, toutes ses parties ne laissaient pas de tendre exactement vers son centre ; comment, y ayant de l'eau et de l'air sur sa superficie, la disposition des cieux et des astres, principalement de la lune, y devait causer un flux et reflux, qui f&#251;t semblable, en toutes ses circonstances, &#224; celui qui se remarque dans nos mers ; et outre cela un certain cours, tant de l'eau que de l'air, du levant vers le couchant tel qu'on le remarque aussi entre les tropiques ; comment les montagnes, les mers, les fontaines et les rivi&#232;res pouvaient naturellement s'y former, et les m&#233;taux y venir dans les mines, et les plantes y cro&#238;tre dans les campagnes et g&#233;n&#233;ralement tous les corps qu'on nomme m&#234;l&#233;s ou compos&#233;s s'y engendrer. Et entre autres choses, &#224; cause qu'apr&#232;s les astres je ne connais rien au monde que le feu qui produise de la lumi&#232;re, je m'&#233;tudiai &#224; faire entendre bien clairement tout ce qui appartient &#224; sa nature, comment il se fait, comment il se nourrit ; comment il n'a quelquefois que de la chaleur sans lumi&#232;re, et quelquefois que de la lumi&#232;re sans chaleur ; comment il peut introduire diverses couleurs en divers corps, et diverses autres qualit&#233;s ; comment il en fond quelques-uns, et en durcit d'autres ; comment il les peut consumer presque tous, ou convertir en cendres et en fum&#233;e ; et enfin, comment de ces cendres, par la seule violence de son action, il forme du verre ; car cette transmutation de cendres en verre me semblant &#234;tre aussi admirable qu'aucune autre qui se fasse -en la nature, je pris particuli&#232;rement plaisir &#224; la d&#233;crire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Toutefois, je ne voulais pas inf&#233;rer, de toutes ces choses, que ce monde ait &#233;t&#233; cr&#233;&#233; en la fa&#231;on que je proposais ; car il est bien plus vraisemblable que, d&#232;s le commencement, Dieu l'a rendu tel qu'il devait &#234;tre. Mais il est certain, et c'est une opinion commun&#233;ment re&#231;ue entre les th&#233;ologiens, que l'action, par laquelle maintenant il le conserve, est toute la m&#234;me que celle par laquelle il l'a cr&#233;&#233; ; de fa&#231;on qu'encore qu'il ne lui aurait point donn&#233;, au commencement, d'autre forme que celle du chaos, pourvu qu'ayant &#233;tabli les lois de la nature, il lui pr&#234;t&#226;t son concours, pour agir ainsi qu'elle a de coutume, on peut croire, sans faire tort au miracle de la cr&#233;ation, que par cela seul toutes les choses qui Sont purement mat&#233;rielles auraient pu, avec le temps, s'y rendre telles que nous les voyons &#224; pr&#233;sent. Et leur nature est bien plus ais&#233;e &#224; concevoir, lorsqu'on les voit na&#238;tre peu &#224; peu en cette sorte, que lorsqu'on ne les consid&#232;re que toutes faites.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;De la description des corps inanim&#233;s et des plantes, je passai &#224; celle des animaux et particuli&#232;rement &#224; celle des hommes. Mais parce que je n'en avais pas encore assez de connaissance pour en parler du m&#234;me style que du reste, c'est-&#224;-dire en d&#233;montrant les effets par les causes, et faisant voir de quelles semences, et en quelle fa&#231;on, la nature les doit produire, je me contentai de supposer que Dieu form&#226;t le corps d'un homme, enti&#232;rement semblable &#224; l'un des n&#244;tres, tant en la figure ext&#233;rieure de ses membres qu'en la conformation int&#233;rieure de ses organes, sans le composer d'autre mati&#232;re que de celle que j'avais d&#233;crite, et sans mettre en lui, au commencement, aucune &#226;me raisonnable, ni aucune autre chose pour y servir d'&#226;me v&#233;g&#233;tante ou sensitive sinon qu'il excit&#226;t en son c&#339;ur un de ces feux sans lumi&#232;re, que j'avais d&#233;j&#224; expliqu&#233;s, et que je ne concevais point d'autre nature que celui qui &#233;chauffe le foin, lorsqu'on l'a renferm&#233; avant qu'il f&#251;t sec, ou qui fait bouillir les vins nouveaux, lorsqu'on les laisse cuver sur la r&#226;pe. Car, examinant les fonctions qui pouvaient en suite de cela &#234;tre en ce corps, j'y trouvais exactement toutes celles qui peuvent &#234;tre en nous sans que nous y pensions, ni par cons&#233;quent que notre &#226;me, c'est-&#224;-dire cette partie distincte du corps dont il a &#233;t&#233; dit ci-dessus que la nature n'est que de penser, y contribue, et qui sont toutes les m&#234;mes, en quoi on peut dire que les animaux sans raison nous ressemblent : sans que j'y en pusse pour cela trouver aucune de celles qui, &#233;tant d&#233;pendantes de la pens&#233;e, sont les seules qui nous appartiennent en tant qu'hommes, au lieu que je les y trouvais toutes par apr&#232;s, ayant suppos&#233; que Dieu cr&#233;&#226;t une &#226;me raisonnable, et qu'il la joign&#238;t &#224; ce corps en certaine fa&#231;on que je d&#233;crivais.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais, afin qu'on puisse voir en quelle sorte j'y traitais cette mati&#232;re, je veux mettre ici l'explication du mouvement du c&#339;ur et des art&#232;res, qui, &#233;tant le premier et le plus g&#233;n&#233;ral qu'on observe dans les animaux, on jugera facilement de lui ce qu'on doit penser de tous les autres. Et afin qu'on ait moins de difficult&#233; &#224; entendre ce que j'en dirai, je voudrais que ceux qui ne sont point vers&#233;s dans l'anatomie prissent la peine, avant que de lire ceci, de faire couper devant eux le c&#339;ur de quelque grand animal qui ait des poumons, car il est en tous assez semblable &#224; celui de l'homme, et qu'il se fissent montrer les deux chambres ou concavit&#233;s qui y sont. Premi&#232;rement, celle qui est dans son c&#244;t&#233; droit, &#224; laquelle r&#233;pondent deux tuyaux fort larges : &#224; savoir la veine cave, qui est le principal r&#233;ceptacle du sang, et comme le tronc de l'arbre dont toutes les autres veines du corps sont les branches, et la veine art&#233;rieuse, qui a &#233;t&#233; ainsi mal nomm&#233;e, parce que c'est en effet une art&#232;re, laquelle, prenant son origine du c&#339;ur, se divise, apr&#232;s en &#234;tre sortie, en plusieurs branches qui se vont r&#233;pandre partout dans les poumons. Puis, celle qui est dans son c&#244;t&#233; gauche, &#224; laquelle r&#233;pondent en m&#234;me fa&#231;on deux tuyaux, qui sont autant ou plus larges que les pr&#233;c&#233;dents : &#224; savoir l'art&#232;re veineuse, qui a &#233;t&#233; aussi mal nomm&#233;e, &#224; cause qu'elle n'est autre chose qu'une veine, laquelle vient des poumons, o&#249; elle est divis&#233;e en plusieurs branches, entrelac&#233;es avec celles de la veine art&#233;rieuse, et celles de ce conduit qu'on nomme le sifflet, par o&#249; entre l'air de la respiration ; et la grande art&#232;re, qui, sortant du c&#339;ur, envoie ses branches par tout le corps. Je voudrais aussi qu'on leur montr&#226;t soigneusement les onze petites peaux, qui, comme autant de petites portes, ouvrent et ferment les quatre ouvertures qui sont en ces deux concavit&#233;s : &#224; savoir, trois &#224; l'entr&#233;e de la veine cave, o&#249; elles sont tellement dispos&#233;es, qu'elles ne peuvent aucunement emp&#234;cher que le sang qu'elle contient ne coule dans la concavit&#233; droite du c&#339;ur, et toutefois emp&#234;chent exactement qu'il n'en puisse sortir ; trois &#224; l'entr&#233;e de la veine art&#233;rieuse, qui, &#233;tant dispos&#233;es tout au contraire, permettent bien au sang, qui est dans cette concavit&#233;, de passer dans les poumons, mais non pas &#224; celui qui est dans les poumons d'y retourner ; et ainsi deux autres &#224; l'entr&#233;e de l'art&#232;re veineuse, qui laissent couler le sang des poumons vers la concavit&#233; gauche du c&#339;ur, mais s'opposent &#224; son retour ; et trois &#224; l'entr&#233;e de la grande art&#232;re, qui lui permettent de sortir du c&#339;ur, mais l'emp&#234;chent d'y retourner. Et il n'est point besoin de chercher d'autre raison du nombre de ces peaux, sinon que l'ouverture de l'art&#232;re veineuse, &#233;tant en ovale &#224; cause du lieu o&#249; elle se rencontre, peut &#234;tre commod&#233;ment ferm&#233;e avec deux, au lieu que les autres, &#233;tant rondes, le peuvent mieux &#234;tre avec trois. De plus, je voudrais qu'on leur f&#238;t consid&#233;rer que la grande art&#232;re et la veine art&#233;rieuse sont d'une composition beaucoup plus dure et plus ferme que ne sont l'art&#232;re veineuse et la veine cave ; et que ces deux derni&#232;res s'&#233;largissent avant que d'entrer dans le c&#339;ur, et y font comme deux bourses, nomm&#233;es les oreilles du c&#339;ur, qui sont compos&#233;es d'une chair semblable &#224; la sienne ; et qu'il y a toujours plus de chaleur dans le c&#339;ur qu'en aucun autre endroit du corps, et, enfin, que cette chaleur est capable de faire que, s'il entre quelque goutte de sang en ses concavit&#233;s, elle s'enfle promptement et se dilate, ainsi que font g&#233;n&#233;ralement toutes les liqueurs, lorsqu'on les laisse tomber goutte &#224; goutte en quelque vaisseau qui est fort chaud.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Car, apr&#232;s cela, je n'ai besoin de dire autre chose pour expliquer le mouvement du c&#339;ur, sinon que, lorsque ses concavit&#233;s ne sont pas pleines de sang, il y en coule n&#233;cessairement de la veine cave dans la droite, et de l'art&#232;re veineuse dans la gauche ; d'autant que ces deux vaisseaux en sont toujours pleins, et que leurs ouvertures, qui regardent vers le c&#339;ur, ne peuvent alors &#234;tre bouch&#233;es ; mais que, sit&#244;t qu'il est entr&#233; ainsi deux gouttes de sang, une en chacune de ses concavit&#233;s, ces gouttes, qui ne peuvent &#234;tre que fort grosses, &#224; cause que les ouvertures par o&#249; elles entrent sont fort larges, et les vaisseaux d'o&#249; elles viennent fort pleins de sang, se rar&#233;fient et se dilatent, &#224; cause de la chaleur qu'elles y trouvent, au moyen de quoi, faisant enfler tout le c&#339;ur, elles poussent et ferment les cinq petites portes qui sont aux entr&#233;es des deux vaisseaux d'o&#249; elles viennent, emp&#234;chant ainsi qu'il ne descende davantage de sang dans le c&#339;ur ; et continuant &#224; se rar&#233;fier de plus en plus, elles poussent et ouvrent les six autres petites portes qui sont aux entr&#233;es des deux autres vaisseaux par o&#249; elles sortent, faisant enfler par ce moyen toutes les branches de la veine art&#233;rieuse et de la grande art&#232;re, quasi au m&#234;me instant que le c&#339;ur ; lequel, incontinent apr&#232;s, se d&#233;senfle, comme font aussi ces art&#232;res, &#224; cause que le sang qui y est entr&#233; s'y refroidit, et leurs six petites portes se referment, et les cinq de la veine cave et de l'art&#232;re veineuse se rouvrent, et donnent passage &#224; deux autres gouttes de sang, qui font derechef enfler le c&#339;ur et les art&#232;res, tout de m&#234;me que les pr&#233;c&#233;dentes. Et parce que le sang, qui entre ainsi dans le c&#339;ur, passe par ces deux bourses qu'on nomme ses oreilles, de l&#224; vient que leur mouvement est contraire au sien, et qu'elles se d&#233;senflent lorsqu'il s'enfle. Au reste, afin que ceux qui ne connaissent pas la force des d&#233;monstrations math&#233;matiques, et ne sont pas accoutum&#233;s &#224; distinguer les vraies raisons des vraisemblables, ne se hasardent pas de nier ceci sans l'examiner, je les veux avertir que ce mouvement, que je viens d'expliquer, suit aussi n&#233;cessairement de la seule disposition des organes qu'on peut voir &#224; l'&#339;il dans le c&#339;ur, et de la chaleur qu'on y peut sentir avec les doigts, et de la nature du sang qu'on peut conna&#238;tre par exp&#233;rience, que fait celui d'une horloge, de la force, de la situation et de la figure de ses contrepoids et de ses roues.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais si on demande comment le sang des veines ne s'&#233;puise point, en coulant ainsi continuellement dans le c&#339;ur, et comment les art&#232;res n'en sont point trop remplies, puisque tout celui qui passe par le c&#339;ur s'y va rendre, je n'ai pas besoin d'y r&#233;pondre autre chose que ce qui a d&#233;j&#224; &#233;t&#233; &#233;crit par un m&#233;decin d'Angleterre, auquel il faut donner la louange d'avoir rompu la glace en cet endroit, et d'&#234;tre le premier qui a enseign&#233; qu'il y a plusieurs petits passages aux extr&#233;mit&#233;s des art&#232;res, par o&#249; le sang qu'elles re&#231;oivent du c&#339;ur entre dans les petites branches des veines, d'o&#249; il se va rendre derechef vers le c&#339;ur, en sorte que son cours n'est autre chose qu'une circulation perp&#233;tuelle. Ce qu'il prouve fort bien, par l'exp&#233;rience ordinaire des chirurgiens, qui ayant li&#233; le bras m&#233;diocrement fort, au-dessus de l'endroit o&#249; ils ouvrent la veine, font que le sang en sort plus abondamment que s'ils ne l'avaient point li&#233;. Et il arriverait tout le contraire, s'ils le liaient au-dessous, entre la main et l'ouverture, ou bien qu'ils le liassent tr&#232;s fort au-dessus. Car il est manifeste que le lien m&#233;diocrement serr&#233;, pouvant emp&#234;cher que le sang qui est d&#233;j&#224; dans le bras ne retourne vers le c&#339;ur par les veines, n'emp&#234;che pas pour cela qu'il n'y en vienne toujours de nouveau par les art&#232;res, &#224; cause qu'elles sont situ&#233;es au-dessous des veines, et que leurs peaux, &#233;tant plus dures, sont moins ais&#233;es &#224; presser, et aussi que le sang qui vient du c&#339;ur tend avec plus de force &#224; passer par elles vers la main, qu'il ne fait &#224; retourner de l&#224; vers le c&#339;ur par les veines. Et, puisque ce sang sort du bras par l'ouverture qui est en l'une des veines, il doit n&#233;cessairement y avoir quelques passages au-dessous du lien, c'est-&#224;-dire vers les extr&#233;mit&#233;s du bras, par o&#249; il y puisse venir des art&#232;res. Il prouve aussi fort bien ce qu'il dit du cours du sang, par certaines petites Peaux&gt; qui sont tellement dispos&#233;es en divers lieux le long des veines, qu'elles ne lui permettent point d'y passer du milieu du corps vers les extr&#233;mit&#233;s, mais seulement de retourner des extr&#233;mit&#233;s vers le c&#339;ur ; et, de plus, par l'exp&#233;rience qui montre que tout celui qui est dans le corps en peut sortir en fort peu de temps par une seule art&#232;re, lorsqu'elle est coup&#233;e, encore m&#234;me qu'elle f&#251;t &#233;troitement li&#233;e fort proche du c&#339;ur, et coup&#233;e entre lui et le lien, en sorte qu'on n'e&#251;t aucun sujet d'imaginer que le sang qui en sortirait v&#238;nt d'ailleurs.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais il y a plusieurs autres choses qui t&#233;moignent que la vraie cause de ce mouvement du sang est celle que j'ai dite. Comme, premi&#232;rement, la diff&#233;rence qu'on remarque entre celui qui sort des veines et celui qui sort des art&#232;res, ne peut proc&#233;der que de ce qu'&#233;tant rar&#233;fi&#233;, et comme distill&#233;, en passant par le c&#339;ur, il est plus subtil et plus vif et plus chaud incontinent apr&#232;s en &#234;tre sorti, c'est-&#224;-dire, &#233;tant dans les art&#232;res, qu'il n'est un peu devant que d'y entrer, c'est-&#224;-dire, &#233;tant dans les veines. Et, si on y prend garde, on trouvera que cette diff&#233;rence ne para&#238;t bien que vers le c&#339;ur, et non point tant aux lieux qui en sont les plus &#233;loign&#233;s. Puis la duret&#233; des peaux, dont la veine art&#233;rieuse et la grande art&#232;re sont compos&#233;es, montre assez que le sang bat contre elles avec plus de force que contre les veines. Et pourquoi la concavit&#233; gauche du c&#339;ur et la grande art&#232;re seraient-elles plus amples et plus larges que la concavit&#233; droite et la veine art&#233;rieuse ? Si ce n'&#233;tait que le sang de l'art&#232;re veineuse, n'ayant &#233;t&#233; que dans les poumons depuis qu'il a pass&#233; par le c&#339;ur, est plus subtil et se rar&#233;fie plus fort et plus ais&#233;ment que celui qui vient imm&#233;diatement de la veine cave. Et qu'est-ce que les m&#233;decins peuvent deviner, en t&#226;tant le pouls, s'ils ne savent que, selon que le sang change de nature, il peut &#234;tre rar&#233;fi&#233; par la chaleur du c&#339;ur plus ou moins fort, et plus ou moins vite qu'auparavant ? Et si on examine comment cette chaleur se communique aux autres membres, ne faut-il pas avouer que c'est par le moyen du sang, qui passant par le c&#339;ur s'y r&#233;chauffe, et se r&#233;pand de l&#224; par tout le corps ? D'o&#249; vient que, si on &#244;te le sang de quelque partie, on en &#244;te par m&#234;me moyen la chaleur ; et encore que le c&#339;ur f&#251;t aussi ardent qu'un fer embras&#233;, il ne suffirait pas pour r&#233;chauffer les pieds et les mains tant qu'il fait, s'il n'y envoyait continuellement de nouveau sang. Puis aussi on conna&#238;t de l&#224; que le vrai usage de la respiration est d'apporter assez d'air frais dans le poumon, pour faire que le sang, qui y vient de la concavit&#233; droite du c&#339;ur, o&#249; il a &#233;t&#233; rar&#233;fi&#233; et comme chang&#233; en vapeurs, s'y &#233;paississe et convertisse en sang derechef, avant que de retomber dans la gauche, sans quoi il ne pourrait &#234;tre propre &#224; servir de nourriture au feu qui y est. Ce qui se confirme, parce qu'on voit que les animaux qui n'ont point de poumons n'ont aussi qu'une seule concavit&#233; dans le c&#339;ur, et que les enfants, qui n'en peuvent user pendant qu'ils sont renferm&#233;s au ventre de leurs m&#232;res, ont une ouverture par o&#249; il coule du sang de la veine cave en la concavit&#233; gauche du c&#339;ur, et un conduit par o&#249; il en vient de la veine art&#233;rieuse en la grande art&#232;re, sans passer par le poumon. Puis la coction, comment se ferait-elle en l'estomac, si le c&#339;ur n'y envoyait de la chaleur par les art&#232;res, et avec cela quelques-unes des plus coulantes parties du sang, qui aident &#224; dissoudre les viandes qu'on y a mises ? Et l'action qui convertit le suc de ces viandes en sang n'est-elle pas ais&#233;e &#224; conna&#238;tre, si on consid&#232;re qu'il se distille, en passant et repassant par le c&#339;ur, peut-&#234;tre par plus de cent ou deux cents fois en chaque jour ? Et qu'a-t-on besoin d'autre chose, pour expliquer la nutrition, et la production des diverses humeurs qui sont dans le corps, sinon de dire que la force, dont le sang en se rar&#233;fiant passe du c&#339;ur vers les extr&#233;mit&#233;s des art&#232;res, fait que quelques-unes de ses parties s'arr&#234;tent entre celles des membres o&#249; elles se trouvent, et y prennent la place de quelques autres qu'elles en chassent ; et que, selon la situation, ou la figure, ou la petitesse des pores qu'elles rencontrent, les unes se vont rendre en certains lieux plut&#244;t que les autres, en m&#234;me fa&#231;on que chacun peut avoir vu divers cribles qui, &#233;tant diversement perc&#233;s, servent &#224; s&#233;parer divers grains les uns des autres ? Et enfin ce qu'il y a de plus remarquable en tout ceci, c'est la g&#233;n&#233;ration des esprits animaux, qui sont comme un vent tr&#232;s subtil, ou plut&#244;t comme une flamme tr&#232;s pure et tr&#232;s vive qui, montant continuellement en grande abondance du c&#339;ur dans le cerveau, se va rendre de l&#224; par les nerfs dans les muscles, et donne le mouvement &#224; tous les membres ; sans qu'il faille imaginer d'autre cause, qui fasse que les parties du sang qui, &#233;tant les plus agit&#233;es et les plus p&#233;n&#233;trantes, sont les plus propres &#224; composer ces esprits, se vont rendre plut&#244;t vers le cerveau que vers ailleurs ; sinon que les art&#232;res, qui les y portent, sont celles qui viennent du c&#339;ur le plus en ligne droite de toutes, et que, selon les r&#232;gles des m&#233;caniques, qui sont les m&#234;mes que celles de la nature, lorsque plusieurs choses tendent ensemble &#224; se mouvoir vers un m&#234;me c&#244;t&#233;, o&#249; il n'y a pas assez de place pour toutes, ainsi que les parties du sang qui sortent de la concavit&#233; gauche du c&#339;ur tendent vers le cerveau, les plus faibles et moins agit&#233;es en doivent &#234;tre d&#233;tourn&#233;es par les plus fortes, qui par ce moyen s'y vont rendre seules.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'avais expliqu&#233; assez particuli&#232;rement toutes ces choses dans le trait&#233; que j'avais eu ci-devant dessein de publier. Et ensuite j'y avais montr&#233; quelle doit &#234;tre la fabrique des nerfs et des muscles du corps humain, pour faire que les esprits animaux, &#233;tant dedans, aient la force de mouvoir ses membres : ainsi qu'on voit que les t&#234;tes, un peu apr&#232;s &#234;tre coup&#233;es, se remuent encore, et mordent la terre, nonobstant qu'elles ne soient plus anim&#233;es ; quels changements se doivent faire dans le cerveau, pour causer la veille, et le sommeil, et les songes ; comment la lumi&#232;re, les sons, les odeurs, les go&#251;ts, la chaleur, et toutes les autres qualit&#233;s des objets ext&#233;rieurs y peuvent imprimer diverses id&#233;es par l'entremise des sens ; comment la faim, la soif, et les autres passions int&#233;rieures, y peuvent aussi envoyer les leurs ; ce qui doit y &#234;tre pris pour le sens commun, o&#249; ces id&#233;es sont re&#231;ues ; pour la m&#233;moire, qui les conserve ; et pour la fantaisie, qui les peut diversement changer et en composer de nouvelles, et par m&#234;me moyen, distribuant les esprits animaux dans les muscles, faire mouvoir les membres de ce corps en autant de diverses fa&#231;ons, et autant &#224; propos des objets qui se pr&#233;sentent &#224; ses sens, et des passions int&#233;rieures qui sont en lui, que les n&#244;tres se puissent mouvoir, sans que la volont&#233; les conduise. Ce qui ne semblera nullement &#233;trange &#224; ceux qui, sachant combien de divers automates, ou machines mouvantes, l'industrie des hommes peut faire, sans y employer que fort peu de pi&#232;ces, &#224; comparaison de la grande multitude des os, des muscles, des nerfs, des art&#232;res, des veines, et de toutes les autres parties qui sont dans le corps de chaque animal, consid&#233;reront ce corps comme une machine, qui, ayant &#233;t&#233; faite des mains de Dieu, est incomparablement mieux ordonn&#233;e, et a en soi des mouvements plus admirables, qu'aucune de celles qui peuvent &#234;tre invent&#233;es par les hommes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a id=&#034;parole et pens&#233;e&#034;&gt;&lt;/a&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
Et je m'&#233;tais ici particuli&#232;rement arr&#234;t&#233; &#224; faire voir que, s'il y avait de telles machines, qui eussent les organes et la figure d'un singe, ou de quelque autre animal sans raison, nous n'aurions aucun moyen pour reconna&#238;tre qu'elles ne seraient pas en tout de m&#234;me nature que ces animaux ; au lieu que, s'il y en avait qui eussent la ressemblance de nos corps et imitassent autant nos actions que moralement il serait possible, nous aurions toujours deux moyens tr&#232;s certains pour reconna&#238;tre qu'elles ne seraient point pour cela de vrais hommes. Dont le premier est que jamais elles ne pourraient user de paroles, ni d'autres signes en les composant, comme nous faisons pour d&#233;clarer aux autres nos pens&#233;es. Car on peut bien concevoir qu'une machine soit tellement faite qu'elle prof&#232;re des paroles, et m&#234;me qu'elle en prof&#232;re quelques-unes &#224; propos des actions corporelles qui causeront quelque changement en ses organes : comme, si on la touche en quelque endroit, qu'elle demande ce qu'on lui veut dire ; si en un autre, qu'elle crie qu'on lui fait mal, et choses semblables ; mais non pas qu'elle les arrange diversement, pour r&#233;pondre au sens de tout ce qui se dira en sa pr&#233;sence, ainsi que les hommes les plus h&#233;b&#233;t&#233;s peuvent faire. Et le second est que, bien qu'elles fissent plusieurs choses aussi bien, ou peut-&#234;tre mieux qu'aucun de nous, elles manqueraient infailliblement en quelques autres, par lesquelles on d&#233;couvrirait qu'elles n'agiraient pas par connaissance, mais seulement par la disposition de leurs organes. Car, au lieu que la raison est un instrument universel, qui peut servir en toutes sortes de rencontres, ces organes ont besoin de quelque particuli&#232;re disposition pour chaque action particuli&#232;re ; d'o&#249; vient qu'il est moralement impossible qu'il y en ait assez de divers en une machine pour la faire agir en toutes les occurrences de la vie, de m&#234;me fa&#231;on que notre raison nous fait agir.&lt;br class='autobr' /&gt;
Or, par ces deux m&#234;mes moyens, on peut aussi conna&#238;tre la diff&#233;rence qui est entre les hommes et les b&#234;tes. Car c'est une chose bien remarquable, qu'il n'y a point d'hommes si h&#233;b&#233;t&#233;s et si stupides, sans en excepter m&#234;me les insens&#233;s, qu'ils ne soient capables d'arranger ensemble diverses paroles, et d'en composer un discours par lequel ils fassent entendre leurs pens&#233;es ; et qu'au contraire, il n'y a point d'autre animal, tant parlait et tant heureusement n&#233; qu'il puisse &#234;tre, qui fasse le semblable. Ce qui n'arrive pas de ce qu'ils ont faute d'organes, car on voit que les pies et les, perroquets peuvent prof&#233;rer des paroles ainsi que nous, et toutefois ne peuvent parler ainsi que nous, c'est-&#224;-dire en t&#233;moignant qu'ils pensent ce qu'ils disent ; au lieu que les hommes qui, &#233;tant n&#233;s sourds et muets, sont priv&#233;s des organes qui servent aux autres pour parler, autant ou plus que les b&#234;tes, ont coutume d'inventer d'eux-m&#234;mes quelques signes, par lesquels ils se font entendre &#224; ceux qui, &#233;tant ordinairement avec eux, ont loisir d'apprendre leur langue. Et ceci ne t&#233;moigne pas seulement que les b&#234;tes ont moins de raison que les hommes, mais qu'elles n'en ont point du tout. Car on voit qu'il n'en faut que fort peu pour savoir parler ; et d'autant qu'on remarque de. l'in&#233;galit&#233; entre les animaux d'une m&#234;me esp&#232;ce, aussi bien qu'entre les hommes, et que les uns sont plus ais&#233;s &#224; dresser que les autres, il n'est pas croyable qu'un singe ou un perroquet, qui serait des plus parfaits de son esp&#232;ce, n'&#233;gal&#226;t en cela un enfant des plus stupides, ou du moins un enfant qui aurait le cerveau troubl&#233;, si leur &#226;me n'&#233;tait d'une nature du tout diff&#233;rente de la n&#244;tre. Et on ne doit pas confondre les paroles avec les mouvements naturels, qui t&#233;moignent les passions, et peuvent &#234;tre imit&#233;s par des machines aussi bien que par les animaux ; ni penser, comme quelques anciens, que les b&#234;tes parlent, bien que nous n'entendions pas leur langage : car s'il &#233;tait vrai, puisqu'elles ont plusieurs organes qui se rapportent aux n&#244;tres, elles pourraient aussi bien se faire entendre &#224; nous qu'&#224; leurs semblables. C'est aussi une chose fort remarquable que, bien qu'il y ait plusieurs animaux qui t&#233;moignent plus d'industrie que nous en quelques-unes de leurs actions, on voit toutefois que les m&#234;mes n'en t&#233;moignent point du tout en beaucoup d'autres : de fa&#231;on que ce qu'ils font mieux que nous ne prouve pas qu'ils ont de l'esprit ; car, &#224; ce compte, ils en auraient plus qu'aucun de nous et feraient mieux en toute chose ; mais plut&#244;t qu'ils n'en ont point, et que c'est la Nature qui agit en eux, selon la disposition de leurs organes : ainsi qu'on voit qu'une horloge, qui n'est compos&#233;e que de roues et de ressorts, peut compter les heures, et mesurer le temps, plus justement que nous avec toute notre prudence.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'avais d&#233;crit, apr&#232;s cela, l'&#226;me raisonnable, et fait voir qu'elle ne peut aucunement &#234;tre tir&#233;e de la puissance de la mati&#232;re, ainsi que les autres choses dont j'avais parl&#233;, mais qu'elle doit express&#233;ment &#234;tre cr&#233;&#233;e ; et comment il ne suffit pas qu'elle soit log&#233;e dans le corps humain, ainsi qu'un pilote en son navire, sinon peut-&#234;tre pour mouvoir ses membres, mais qu'il est besoin qu'elle soit jointe et unie plus &#233;troitement avec lui pour avoir, outre cela, des sentiments et des app&#233;tits semblables aux n&#244;tres, et ainsi composer un vrai homme. Au reste, je me suis ici un peu &#233;tendu sur le sujet de l'&#226;me, &#224; cause qu'il est des plus importants ; car, apr&#232;s l'erreur de ceux qui nient Dieu, laquelle je pense avoir ci-dessus assez r&#233;fut&#233;e, il n'y en a point qui &#233;loigne plut&#244;t les esprits faibles du droit chemin de la vertu, que d'imaginer que l'&#226;me des b&#234;tes soit de m&#234;me nature que la n&#244;tre, et que, par cons&#233;quent, nous n'avons rien &#224; craindre, ni &#224; esp&#233;rer, apr&#232;s cette vie, non plus que les mouches et les fourmis ; au lieu que, lorsqu'on sait combien elles diff&#232;rent, on comprend beaucoup mieux les raisons, qui prouvent que la n&#244;tre est d'une nature enti&#232;rement ind&#233;pendante du corps et, par cons&#233;quent, qu'elle n'est point sujette &#224; mourir avec lui ; puis, d'autant qu'on ne voit point d'autres causes qui la d&#233;truisent, on est naturellement port&#233; &#224; juger de l&#224; qu'elle est immortelle.&lt;/p&gt;
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		<title>De la m&#233;thode, 4&#232;me Partie</title>
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		<dc:creator>Descartes, Ren&#233;</dc:creator>



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&lt;p&gt;Je ne sais si je dois vous entretenir des premi&#232;res m&#233;ditations que j'y ai faites ; car elles sont si m&#233;taphysiques et si peu communes, qu'elles ne seront peut-&#234;tre pas au go&#251;t de tout le monde. Et toutefois, afin qu'on puisse juger si les fondements que j'ai pris sont assez fermes, je me trouve en quelque fa&#231;on contraint d'en parler. J'avais d&#232;s longtemps remarqu&#233; que, pour les m&#339;urs, il est besoin quelquefois de suivre des opinions qu'on sait fort incertaines, tout de m&#234;me que si elles (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://caute.lautre.net/-Discours-de-la-methode-pour-bien-conduire-sa-raison-et-chercher-la-verite-dans-" rel="directory"&gt;Discours de la m&#233;thode pour bien conduire sa raison et chercher la v&#233;rit&#233; dans les sciences&lt;/a&gt;


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 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;div class='spip_document_41 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_left spip_document_left'&gt;
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&lt;br&gt;
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&lt;p&gt;Je ne sais si je dois vous entretenir des premi&#232;res m&#233;ditations que j'y ai faites ; car elles sont si m&#233;taphysiques et si peu communes, qu'elles ne seront peut-&#234;tre pas au go&#251;t de tout le monde. Et toutefois, afin qu'on puisse juger si les fondements que j'ai pris sont assez fermes, je me trouve en quelque fa&#231;on contraint d'en parler. J'avais d&#232;s longtemps remarqu&#233; que, pour les m&#339;urs, il est besoin quelquefois de suivre des opinions qu'on sait fort incertaines, tout de m&#234;me que si elles &#233;taient indubitables, ainsi qu'il a &#233;t&#233; dit ci-dessus ; mais, parce qu'alors je d&#233;sirais vaquer seulement &#224; la recherche de la v&#233;rit&#233;, je pensai qu'il fallait que je fisse tout le contraire, et que je rejetasse, comme absolument faux, tout ce en quoi je pourrais imaginer le moindre doute afin de voir s'il ne resterait point, apr&#232;s cela, quelque chose en ma cr&#233;ance, qui f&#251;t enti&#232;rement indubitable. Ainsi, &#224; cause que nos sens nous trompent quelquefois, je voulus supposer qu'il n'y avait aucune chose qui f&#251;t telle qu'ils nous la font imaginer. Et parce qu'il y a des hommes qui se m&#233;prennent en raisonnant, m&#234;me touchant les plus simples mati&#232;res de g&#233;om&#233;trie, et y font des paralogismes, jugeant que j'&#233;tais sujet &#224; faillir, autant qu'aucun autre, je rejetai comme fausses toutes les raisons que j'avais prises auparavant pour d&#233;monstrations. Et enfin, consid&#233;rant que toutes les m&#234;mes pens&#233;es, que nous avons &#233;tant &#233;veill&#233;s, nous peuvent aussi venir, quand nous dormons, sans qu'il y en ait aucune, pour lors, qui soit vraie, je me r&#233;solus de feindre que toutes les choses qui m'&#233;taient jamais entr&#233;es en l'esprit n'&#233;taient non plus vraies que les illusions de mes songes. Mais, aussit&#244;t apr&#232;s, je pris garde que, pendant que je voulais ainsi penser que tout &#233;tait faux, il fallait n&#233;cessairement que moi, qui le pensais, fusse quelque chose. Et remarquant que cette v&#233;rit&#233; &lt;i&gt;:je pense, donc je suis, &lt;/i&gt;&#233;tait si ferme et si assur&#233;e, que toutes les plus extravagantes suppositions des sceptiques n'&#233;taient pas capables de l'&#233;branler, je jugeai que je pouvais la recevoir, sans scrupule, pour le premier principe de la philosophie que je cherchais.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Puis, examinant avec attention ce que j'&#233;tais, et voyant que je pouvais feindre que je n'avais aucun corps, et qu'il n'y avait aucun monde, ni aucun lieu o&#249; je fusse ; mais que je ne pouvais pas feindre, pour cela, que je n'&#233;tais point ; et qu'au contraire, de cela m&#234;me que je pensais &#224; douter de la v&#233;rit&#233; des autres choses, il suivait tr&#232;s &#233;videmment et tr&#232;s certainement que j'&#233;tais ; au lieu que, si j'eusse seulement cess&#233; de penser, encore que tout le reste de ce que j'avais jamais imagin&#233; e&#251;t &#233;t&#233; vrai, je n'avais aucune raison de croire que j'eusse &#233;t&#233; : je connus de l&#224; que j'&#233;tais une substance dont toute l'essence ou la nature n'est que de penser, et qui, pour &#234;tre, n'a besoin d'aucun lieu, ni ne d&#233;pend d'aucune chose mat&#233;rielle. En sorte que ce moi, c'est-&#224;-dire l'&#226;me par laquelle je suis ce que je suis, est enti&#232;rement distincte du corps, et m&#234;me qu'elle est plus ais&#233;e &#224; conna&#238;tre que lui, et qu'encore qu'il ne f&#251;t point, elle ne laisserait pas d'&#234;tre tout ce qu'elle est.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Apr&#232;s cela, je consid&#233;rai en g&#233;n&#233;ral ce qui est requis &#224; une proposition pour &#234;tre vraie et certaine ; car, puisque je venais d'en trouver une que je savais &#234;tre telle, je pensai que je devais aussi savoir en quoi consiste cette certitude. Et ayant remarqu&#233; qu'il n'y a rien du tout en ceci : &lt;i&gt;je pense, donc je suis, &lt;/i&gt;qui m'assure que je dis la v&#233;rit&#233;, sinon que je vois tr&#232;s clairement que, pour penser, il faut &#234;tre : je jugeai que je pouvais prendre pour r&#232;gle g&#233;n&#233;rale, que les choses que nous concevons fort clairement et fort distinctement sont toutes vraies ; mais qu'il y a seulement quelque difficult&#233; &#224; bien remarquer quelles sont celles que nous concevons distinctement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En suite de quoi, faisant r&#233;flexion sur ce que je doutais, et que, par cons&#233;quent, mon &#234;tre n'&#233;tait pas tout parfait, car je voyais clairement que c'&#233;tait une plus grande perfection de conna&#238;tre que de douter, je m'avisai de chercher d'o&#249; j'avais appris &#224; penser &#224; quelque chose de plus parfait que je n'&#233;tais ; et je connus &#233;videmment que ce devait &#234;tre de quelque nature qui f&#251;t en effet plus parfaite. Pour ce qui est des pens&#233;es que j'avais de plusieurs autres choses hors de moi, comme du ciel, de la terre, de la lumi&#232;re, de la chaleur, et de mille autres, je n'&#233;tais point tant en peine de savoir d'o&#249; elles venaient, &#224; cause que, ne remarquant rien en elles qui me sembl&#226;t les rendre sup&#233;rieures &#224; moi, je pouvais croire que, si elles &#233;taient vraies, c'&#233;taient des d&#233;pendances de ma nature, en tant qu'elle avait quelque perfection ; et si elles ne l'&#233;taient pas, que je les tenais du n&#233;ant, c'est-&#224;-dire qu'elles &#233;taient en moi, parce que j'avais du d&#233;faut. Mais ce ne pouvait &#234;tre le m&#234;me de l'id&#233;e d'un &#234;tre plus parfait que le mien : car, de la tenir du n&#233;ant, c'&#233;tait chose manifestement impossible ; et parce qu'il n'y a pas moins de r&#233;pugnance que le plus parfait soit une suite et une d&#233;pendance du moins parfait, qu'il y en a que de rien proc&#232;de quelque chose, je ne la pouvais tenir non plus de moi-m&#234;me. De fa&#231;on qu'il restait qu'elle e&#251;t &#233;t&#233; mise en moi par une nature qui f&#251;t v&#233;ritablement plus parfaite que je n'&#233;tais, et m&#234;me qui e&#251;t en soi toutes les perfections dont je pouvais avoir quelque id&#233;e, c'est-&#224;-dire, pour m'expliquer en un mot, qui f&#251;t Dieu. A quoi j'ajoutai que, puisque je connaissais quelques perfections que je n'avais point, je n'&#233;tais pas le seul &#234;tre qui exist&#226;t (j'userai, s'il vous pla&#238;t, ici librement des mots de l'&#201;cole), mais qu'il fallait, de n&#233;cessit&#233;, qu'il y en e&#251;t quelque autre plus parfait, duquel je d&#233;pendisse, et duquel j'eusse acquis tout ce que j'avais. Car, si j'eusse &#233;t&#233; seul et ind&#233;pendant de tout autre, en sorte que j'eusse eu, de moi-m&#234;me, tout ce peu que je participais de l'&#234;tre parfait, j'eusse pu avoir de moi, par m&#234;me raison, tout le surplus que je connaissais me manquer, et ainsi &#234;tre moi-m&#234;me infini, &#233;ternel, immuable, tout connaissant, tout-puissant, et enfin avoir toutes les perfections que je pouvais remarquer &#234;tre en Dieu. Car, suivant les raisonnements que je viens de faire, pour conna&#238;tre la nature de Dieu, autant que la mienne en &#233;tait capable, je n'avais qu'&#224; consid&#233;rer de toutes les choses dont je trouvais en moi quelque id&#233;e, si c'&#233;tait perfection, ou non, de les poss&#233;der, et j'&#233;tais assur&#233; qu'aucune de celles qui marquaient quelque imperfection n'&#233;tait en lui, mais que toutes les autres y &#233;taient. Comme je voyais que le doute, l'inconstance, la tristesse, et choses semblables, n'y pouvaient &#234;tre, vu que j'eusse &#233;t&#233; moi-m&#234;me bien aise d'en &#234;tre exempt. Puis, outre cela, j'avais des id&#233;es de plusieurs choses sensibles et corporelles : car, quoique je supposasse que je r&#234;vais, et que tout ce que je voyais ou imaginais &#233;tait faux, je ne pouvais nier toutefois que les id&#233;es n'en fussent v&#233;ritablement en ma pens&#233;e ; mais parce que j'avais d&#233;j&#224; connu en moi tr&#232;s clairement que la nature intelligente est distincte de la corporelle, consid&#233;rant que toute composition t&#233;moigne de la d&#233;pendance, et que la d&#233;pendance est manifestement un d&#233;faut, je jugeais de l&#224;, que ce ne pouvait &#234;tre une perfection en Dieu d'&#234;tre compos&#233; de ces deux natures, et que, par cons&#233;quent, il ne l'&#233;tait pas ; mais que, s'il y avait quelques corps dans le monde, ou bien quelques intelligences, ou autres natures, qui ne fussent point toutes parfaites, leur &#234;tre devait d&#233;pendre de sa puissance, en telle sorte qu'elles ne pouvaient subsister sans lui un seul moment.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je voulus chercher, apr&#232;s cela, d'autres v&#233;rit&#233;s, et m'&#233;tant propos&#233; l'objet des g&#233;om&#232;tres, que je concevais comme un corps continu, ou un espace ind&#233;finiment &#233;tendu en longueur, largeur et hauteur ou profondeur, divisible en diverses parties, qui pouvaient avoir diverses figures et grandeurs, et &#234;tre mues ou transpos&#233;es en toutes sortes, car les g&#233;om&#232;tres supposent tout cela du leur objet, je parcourus quelques-unes de leurs plus simples d&#233;monstrations. Et ayant pris garde que cette grande certitude, que tout le monde leur attribue, n'est fond&#233;e que sur ce qu'on les con&#231;oit &#233;videmment, suivant la r&#232;gle que j'ai tant&#244;t dite, je pris garde aussi qu'il n'y avait rien du tout en elles qui m'assur&#226;t de l'existence de leur objet. Car, par exemple, je voyais bien que, supposant un triangle, il fallait que ses trois angles fussent &#233;gaux &#224; deux droits ; mais je ne voyais rien pour cela qui m'assur&#226;t qu'il y e&#251;t au monde aucun triangle. Au lieu que, revenant &#224; examiner l'id&#233;e que j'avais d'un &#202;tre parfait, je trouvais que l'existence y &#233;tait comprise, en m&#234;me fa&#231;on qu'il est compris en celles d'un triangle que ses trois angles sont &#233;gaux &#224; deux droits, ou en celle d'une sph&#232;re que toutes ses parties sont &#233;galement distantes de son centre, ou m&#234;me encore plus &#233;videmment ; et que, par cons&#233;quent, il est pour le moins aussi certain, que Dieu, qui est cet &#202;tre parfait, est ou existe, qu'aucune d&#233;monstration de g&#233;om&#233;trie le saurait &#234;tre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais ce qui fait qu'il y en a plusieurs qui se persuadent qu'il y a de la difficult&#233; &#224; le conna&#238;tre, et m&#234;me aussi &#224; conna&#238;tre ce que c'est que leur &#226;me, c'est qu'ils n'&#233;l&#232;vent jamais leur esprit au del&#224; des choses sensibles, et qu'ils sont tellement accoutum&#233;s &#224; ne rien consid&#233;rer qu'en l'imaginant, qui est une fa&#231;on de penser particuli&#232;re pour les choses mat&#233;rielles, que tout ce qui n'est pas imaginable leur semble n'&#234;tre pas intelligible. Ce qui est assez manifeste de ce que m&#234;me les philosophes tiennent pour maxime, dans les &#233;coles, qu'il n'y a rien dans l'entendement qui n'ait premi&#232;rement &#233;t&#233; dans le sens, o&#249; toutefois il est certain que les id&#233;es de Dieu et de l'&#226;me n'ont jamais &#233;t&#233;. Et il me semble que ceux qui veulent user de leur imagination, pour les comprendre, font tout de m&#234;me que si, pour ou&#239;r les sons, ou sentir les odeurs, ils se voulaient servir de leurs yeux : sinon qu'il y a encore cette diff&#233;rence, que le sens de la vue ne nous assure pas moins de la v&#233;rit&#233; de ses objets, que font ceux de l'odorat ou de l'ou&#239;e ; au lieu que ni notre imagination ni nos sens ne nous sauraient jamais assurer d'aucune chose, si notre entendement n'y intervient.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Enfin, s'il y a encore des hommes qui ne soient pas assez persuad&#233;s de l'existence de Dieu et de leur &#226;me, par les raisons que j'ai apport&#233;es, je veux bien -qu'ils sachent que toutes les autres choses, dont ils se pensent peut-&#234;tre plus assur&#233;s, comme d'avoir un corps, et qu'il y a des astres et une terre, et choses semblables, sont moins certaines. Car encore qu'on ait une assurance morale de ces choses, qui est telle, qu'il semble qu'&#224; moins que d'&#234;tre extravagant, on n'en peut douter, toutefois aussi, &#224; moins que d'&#234;tre d&#233;raisonnable, lorsqu'il est question d'une certitude m&#233;taphysique, on ne peut nier que ce ne soit assez de sujet, pour n'en &#234;tre pas enti&#232;rement assur&#233;, que d'avoir pris garde qu'on peut, en m&#234;me fa&#231;on, s'imaginer, &#233;tant endormi, qu'on a un autre corps, et qu'on voit d'autres astres, et une autre terre, sans qu'il en soit rien. Car d'o&#249; sait-on que les pens&#233;es qui viennent en songe sont plut&#244;t fausses que les autres, vu que souvent elles ne sont pas moins vives et expresses ? Et que les meilleurs esprits y &#233;tudient tant qu'il leur plaira, je ne crois pas qu'ils puissent donner aucune raison qui soit suffisante pour &#244;ter ce doute, s'ils ne pr&#233;supposent l'existence de Dieu. Car, premi&#232;rement, cela m&#234;me que j'ai tant&#244;t pris pour une r&#232;gle, &#224; savoir que les choses que nous concevons tr&#232;s clairement et tr&#232;s distinctement sont toutes vraies, n'est assur&#233; qu'&#224; cause que Dieu est ou existe, et qu'il est un &#234;tre parfait, et que tout ce qui est en nous vient de lui. D'o&#249; il suit que nos id&#233;es ou notions, &#233;tant des choses r&#233;elles, et qui viennent de Dieu, en tout ce en quoi elles sont claires et distinctes, ne peuvent en cela &#234;tre que vraies. En sorte que, si nous en avons assez souvent qui contiennent de la fausset&#233;, ce ne peut &#234;tre que de celles qui ont quelque chose de confus et obscur, &#224; cause qu'en cela elles participent du n&#233;ant, c'est-&#224;-dire, qu'elles ne sont en nous ainsi confuses, qu'&#224; cause que nous ne sommes pas tout parfaits. Et il est &#233;vident qu'il n'y a pas moins de r&#233;pugnance que la fausset&#233; ou l'imperfection proc&#232;de de Dieu, en tant que telle, qu'il y en a que la v&#233;rit&#233; ou la perfection proc&#232;de du n&#233;ant. Mais si nous ne savions point que tout ce qui est en nous de r&#233;el et de vrai vient d'un &#234;tre parfait et infini, pour claires et distinctes que fussent nos id&#233;es, nous n'aurions aucune raison qui nous assur&#226;t qu'elles eussent la perfection d'&#234;tre vraies.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Or, apr&#232;s que la connaissance de Dieu et de l'&#226;me nous a ainsi rendus certains de cette r&#232;gle, il est bien ais&#233; &#224; conna&#238;tre que les r&#234;veries que nous imaginons &#233;tant endormis ne doivent aucunement nous faire douter de la v&#233;rit&#233; des pens&#233;es que nous avons &#233;tant &#233;veill&#233;s. Car, s'il arrivait, m&#234;me en dormant, qu'on e&#251;t quelque id&#233;e fort distincte, comme, par exemple, qu'un g&#233;om&#232;tre invent&#226;t quelque nouvelle d&#233;monstration, son sommeil ne l'emp&#234;cherait pas d'&#234;tre vraie. Et pour l'erreur la plus ordinaire de nos songes, qui consiste en ce qu'ils nous repr&#233;sentent divers objets en m&#234;me fa&#231;on que font nos sens ext&#233;rieurs, n'importe pas qu'elle nous donne occasion de nous d&#233;fier de la v&#233;rit&#233; de telles id&#233;es, &#224; cause qu'elles peuvent aussi nous tromper assez souvent, sans que nous dormions : comme lorsque ceux qui ont la jaunisse voient tout de couleur jaune, ou que les astres ou autres corps fort &#233;loignes nous paraissent beaucoup plus petits qu'ils ne sont. Car enfin, soit que nous veillions, soit que nous dormions, nous ne nous devons jamais laisser persuader qu'&#224;. l'&#233;vidence de notre raison. Et il est &#224; remarquer que je dis, de notre raison, et non point, de notre imagination ni de nos sens. Comme, encore que nous voyons le soleil tr&#232;s clairement, nous ne devons pas juger pour cela qu'il ne soit que de la grandeur que nous le voyons ; et nous pouvons bien imaginer distinctement une t&#234;te de lion ent&#233;e sur le corps d'une ch&#232;vre, sans qu'il faille conclure, pour cela, qu'il y ait au monde une chim&#232;re : car la raison ne nous dicte point que ce que nous voyons ou imaginons ainsi soit v&#233;ritable. Mais elle nous dicte bien que toutes nos id&#233;es ou notions doivent avoir quelque fondement de v&#233;rit&#233; ; car il ne serait pas possible que Dieu, qui est tout parfait et tout v&#233;ritable, les e&#251;t mises en nous sans cela. Et parce que nos raisonnements ne sont jamais si &#233;vidents ni si entiers pendant le sommeil que pendant la veille, bien que quelquefois nos imaginations soient alors autant ou plus vives et expresses, elle nous dicte aussi que nos pens&#233;es ne pouvant &#234;tre toutes vraies, &#224; cause que nous ne sommes pas tout parfaits, ce qu'elles ont de v&#233;rit&#233; doit infailliblement se rencontrer en celles que nous avons &#233;tant &#233;veill&#233;s, plut&#244;t qu'en nos songes.&lt;/p&gt;
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		<title>De la m&#233;thode, 3&#232;me Partie</title>
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		<dc:creator>Descartes, Ren&#233;</dc:creator>



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&lt;p&gt;Et enfin, comme ce n'est pas assez, avant de commencer &#224; reb&#226;tir le logis o&#249; on demeure, que de l'abattre, et de faire provision de mat&#233;riaux et d'architectes, ou s'exercer soi-m&#234;me &#224; l'architecture, et outre cela d'en avoir soigneusement trac&#233; le dessin ; mais qu'il faut aussi s'&#234;tre pourvu de quelque autre, o&#249; on puisse &#234;tre log&#233; commod&#233;ment pendant le temps qu'on y travaillera ; ainsi, afin que je ne demeurasse point irr&#233;solu en mes actions pendant que la raison m'obligerait de l'&#234;tre en (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://caute.lautre.net/-Discours-de-la-methode-pour-bien-conduire-sa-raison-et-chercher-la-verite-dans-" rel="directory"&gt;Discours de la m&#233;thode pour bien conduire sa raison et chercher la v&#233;rit&#233; dans les sciences&lt;/a&gt;


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 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;div class='spip_document_41 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_left spip_document_left'&gt;
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&lt;br&gt;
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&lt;p&gt;Et enfin, comme ce n'est pas assez, avant de commencer &#224; reb&#226;tir le logis o&#249; on demeure, que de l'abattre, et de faire provision de mat&#233;riaux et d'architectes, ou s'exercer soi-m&#234;me &#224; l'architecture, et outre cela d'en avoir soigneusement trac&#233; le dessin ; mais qu'il faut aussi s'&#234;tre pourvu de quelque autre, o&#249; on puisse &#234;tre log&#233; commod&#233;ment pendant le temps qu'on y travaillera ; ainsi, afin que je ne demeurasse point irr&#233;solu en mes actions pendant que la raison m'obligerait de l'&#234;tre en mes jugements, et que je ne laissasse pas de vivre d&#232;s lors le plus heureusement que je pourrais, je me formai une morale par provision, qui ne consistait qu'en trois ou quatre maximes, dont je veux bien vous faire part.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La premi&#232;re &#233;tait d'ob&#233;ir aux lois et aux coutumes de mon pays, retenant constamment la religion en laquelle Dieu m'a fait la gr&#226;ce d'&#234;tre instruit d&#232;s mon enfance, et me gouvernant, en toute autre chose, suivant les opinions les plus mod&#233;r&#233;es, et les plus &#233;loign&#233;es de l'exc&#232;s, qui fussent commun&#233;ment re&#231;ues en pratique par les mieux sens&#233;s de ceux avec lesquels j'aurais &#224; vivre. Car, commen&#231;ant d&#232;s lors &#224; ne compter pour rien les miennes propres, &#224; cause que je les voulais remettre toutes &#224; l'examen, j'&#233;tais assur&#233; de ne pouvoir mieux que de suivre celles des mieux sens&#233;s. Et encore qu'il y en ait peut-&#234;tre d'aussi bien sens&#233;s, parmi les Perses ou les Chinois, que parmi nous, il me semblait que le plus utile &#233;tait de me r&#233;gler selon ceux avec lesquels j'aurais &#224; vivre ; et que, pour savoir quelles &#233;taient v&#233;ritablement leurs opinions, je devais plut&#244;t prendre garde &#224; ce qu'ils pratiquaient qu'&#224; ce qu'ils disaient ; non seulement &#224; cause qu'en la corruption de nos m&#339;urs il y a peu de gens qui veuillent dire tout ce qu'ils croient, mais aussi &#224; cause que plusieurs l'ignorent eux-m&#234;mes, car l'action de la pens&#233;e par laquelle on croit une chose, &#233;tant diff&#233;rente de celle par laquelle on conna&#238;t qu'on la croit, elles sont souvent l'une sans l'autre. Et entre plusieurs opinions &#233;galement re&#231;ues, je ne choisissais que les plus mod&#233;r&#233;es : tant &#224; cause que ce sont toujours les plus commodes pour la pratique, et vraisemblablement les meilleures, tous exc&#232;s ayant coutume d'&#234;tre mauvais ; comme aussi afin de me d&#233;tourner moins du vrai chemin, en cas que je faillisse, que si, ayant choisi l'un des extr&#234;mes, c'e&#251;t &#233;t&#233; l'autre qu'il e&#251;t fallu suivre. Et, particuli&#232;rement, je mettais entre les exc&#232;s toutes les promesses par lesquelles on retranche quelque chose de sa libert&#233;. Non que je d&#233;sapprouvasse les lois qui, pour rem&#233;dier &#224; l'inconstance des esprits faibles, permettent, lorsqu'on a quelque bon dessein, ou m&#234;me, pour la s&#251;ret&#233; du commerce, quelque dessein qui n'est qu'indiff&#233;rent, qu'on fasse des v&#339;ux ou des contrats qui obligent &#224; y pers&#233;v&#233;rer ; mais &#224; cause que je ne voyais au monde aucune chose qui demeur&#226;t toujours en m&#234;me &#233;tat, et que, pour mon particulier, je me promettais de perfectionner de plus en plus mes jugements, et non point de les rendre pires, j'eusse pens&#233; commettre une grande faute contre le bon sens, si, parce que j'approuvais alors quelque chose, je me fusse oblig&#233; de la prendre pour bonne encore apr&#232;s, lorsqu'elle aurait peut-&#234;tre cess&#233; de l'&#234;tre, ou que j'aurais cess&#233; de l'estimer telle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ma seconde maxime &#233;tait d'&#234;tre le plus ferme et le plus r&#233;solu en mes actions que je pourrais, et de ne suivre pas moins constamment les opinions les plus douteuses, lorsque je m'y serais une fois d&#233;termin&#233;, que si elles eussent &#233;t&#233; tr&#232;s assur&#233;es. Imitant en ceci les voyageurs qui, se trouvant &#233;gar&#233;s en quelque for&#234;t, ne doivent pas errer en tournoyant, tant&#244;t d'un c&#244;t&#233;, tant&#244;t d'un autre, ni encore moins s'arr&#234;ter en une place, mais marcher toujours le plus droit qu'ils peuvent vers un m&#234;me c&#244;t&#233;, et ne le changer point pour de faibles raisons, encore que ce n'ait peut-&#234;tre &#233;t&#233; au commencement que le hasard seul qui les ait d&#233;termin&#233;s &#224; le choisir : car, par ce moyen, s'ils ne vont justement o&#249; ils d&#233;sirent, ils arriveront au moins &#224; la fin quelque part, o&#249; vraisemblablement ils seront mieux que dans le milieu d'une for&#234;t. Et ainsi, les actions de la vie ne souffrant souvent aucun d&#233;lai, c'est une v&#233;rit&#233; tr&#232;s certaine que, lorsqu'il n'est pas en notre pouvoir de discerner les plus vraies opinions, nous devons suivre les plus probables ; et m&#234;me, qu'encore que nous ne remarquions point davantage de probabilit&#233; aux unes qu'aux autres, nous devons n&#233;anmoins nous d&#233;terminer &#224; quelques-unes, et les consid&#233;rer apr&#232;s, non plus comme douteuses, en tant qu'elles se rapportent &#224; la pratique, mais comme tr&#232;s vraies et tr&#232;s certaines, &#224; cause que la raison qui nous y a fait d&#233;terminer se trouve telle. Et ceci fut capable d&#232;s lors de me d&#233;livrer de tous les repentirs et les remords, qui ont coutume d'agiter les consciences de ces esprits faibles et chancelants, qui se laissent aller inconstamment : &#224; pratiquer, comme bonnes, les choses qu'ils jugent apr&#232;s &#234;tre mauvaises.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ma troisi&#232;me maxime &#233;tait de t&#226;cher toujours plut&#244;t &#224; me vaincre que la fortune, et &#224; changer mes d&#233;sirs que l'ordre du monde ; et g&#233;n&#233;ralement, de m'accoutumer &#224; croire qu'il n'y a rien qui soit enti&#232;rement en notre pouvoir, que nos pens&#233;es, en sorte qu'apr&#232;s que nous avons fait notre mieux, touchant les choses qui nous sont ext&#233;rieures, tout ce qui manque de nous r&#233;ussir est, au regard de nous, absolument impossible. Et ceci seul me semblait &#234;tre suffisant pour m'emp&#234;cher de rien d&#233;sirer &#224; l'avenir que je n'acquisse, et ainsi pour me rendre content. Car notre volont&#233; ne se portant naturellement &#224; d&#233;sirer que les choses que notre entendement lui repr&#233;sente en quelque fa&#231;on comme possibles, il est certain que, si nous consid&#233;rons tous les biens qui sont hors de nous comme &#233;galement &#233;loign&#233;s de notre pouvoir, nous n'aurons pas plus de regrets de manquer de ceux qui semblent &#234;tre dus &#224; notre naissance, lorsque nous en serons priv&#233;s sans notre faute, que nous avons de ne poss&#233;der pas les royaumes de la Chine ou du Mexique ; et que faisant, comme on dit, de n&#233;cessit&#233; vertu, nous ne d&#233;sirerons pas davantage d'&#234;tre sains, &#233;tant malades, ou d'&#234;tre libres, &#233;tant en prison, que nous faisons maintenant d'avoir des corps d'une mati&#232;re aussi peu corruptible que les diamants, ou des ailes pour voler comme les oiseaux. Mais j'avoue qu'il est besoin d'un long exercice, et d'une m&#233;ditation souvent r&#233;it&#233;r&#233;e, pour s'accoutumer &#224; regarder de ce biais toutes les choses ; et je crois que c'est principalement en ceci que consistait le secret de ces philosophes, qui ont pu autrefois se soustraire de l'empire de la fortune et, malgr&#233; les douleurs et la pauvret&#233;, disputer de la f&#233;licit&#233; avec leurs dieux. Car, s'occupant sans cesse &#224; consid&#233;rer les bornes qui leur &#233;taient prescrites par la nature, ils se persuadaient si parfaitement que rien n'&#233;tait en leur pouvoir que leurs pens&#233;es, que cela seul &#233;tait suffisant pour les emp&#234;cher d'avoir aucune affection pour d'autres choses ; et ils disposaient d'elles si absolument, qu'ils avaient en cela quelque raison de s'estimer plus riches, et plus puissants, et plus libres, et plus heureux, qu'aucun des autres hommes qui, n'ayant point cette philosophie, tant favoris&#233;s de la nature et de la fortune qu'ils puissent &#234;tre, ne disposent jamais ainsi de tout ce qu'ils veulent.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Enfin, pour conclusion de cette morale, je m'avisai de faire une revue sur les diverses occupations qu'ont les hommes en cette vie, pour t&#226;cher &#224; faire choix de la meilleure ; et sans que je veuille rien dire de celles des autres, je pensai que je ne pouvais mieux que de continuer en celle-l&#224; m&#234;me o&#249; je me trouvais, c'est-&#224;-dire, que d'employer toute ma vie &#224; cultiver ma raison, et m'avancer, autant que je pourrais, en la connaissance de la v&#233;rit&#233;, suivant la m&#233;thode que je m'&#233;tais prescrite. J'avais &#233;prouv&#233; de si extr&#234;mes contentements, depuis que j'avais commenc&#233; &#224; me servir de cette m&#233;thode, que je ne croyais pas qu'on en p&#251;t recevoir de plus doux, ni de plus innocents, en cette vie ; et d&#233;couvrant tous les jours par son moyen quelques v&#233;rit&#233;s, qui me semblaient assez importantes, et commun&#233;ment ignor&#233;es des autres hommes, la satisfaction que j'en avais remplissait tellement mon esprit que tout le reste ne me touchait point. Outre que les trois maximes pr&#233;c&#233;dentes n'&#233;taient fond&#233;es que sur le dessein que j'avais de continuer &#224; m'instruire : car Dieu nous ayant donn&#233; &#224; chacun quelque lumi&#232;re pour discerner le vrai d'avec le faux, je n'eusse pas cru me devoir contenter des opinions d'autrui un seul moment, si je ne me fusse propos&#233; d'employer mon propre jugement &#224; les examiner, lorsqu'il serait temps ; et je n'eusse su m'exempter de scrupule, en les suivant, si je n'eusse esp&#233;r&#233; de ne perdre pour cela aucune occasion d'en trouver de meilleures, en cas qu'il y en e&#251;t. Et enfin, je n'eusse su borner mes d&#233;sirs, ni &#234;tre content, si je n'eusse suivi un chemin par lequel, pensant &#234;tre assur&#233; de l'acquisition de toutes les connaissances dont je serais capable, je le pensais &#234;tre, par m&#234;me moyen, de celle de tous les vrais biens qui seraient jamais en mon pouvoir, d'autant que, notre volont&#233; ne se portant &#224; suivre ni &#224; fuir aucune chose, que selon que notre entendement &#171; la &#187; lui repr&#233;sente bonne ou mauvaise, il suffit de bien juger pour bien faire, et de juger le mieux qu'on puisse pour faire aussi tout son mieux, c'est-&#224;-dire pour acqu&#233;rir toutes les vertus, et ensemble tous les autres biens qu'on puisse acqu&#233;rir ; et lorsqu'on est certain que cela est, on ne saurait manquer d'&#234;tre content.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Apr&#232;s m'&#234;tre ainsi assur&#233; de ces maximes, et les avoir mises &#224; part, avec les v&#233;rit&#233;s de la foi, qui ont toujours &#233;t&#233; les premi&#232;res en ma cr&#233;ance, je jugeai que, pour tout le reste de mes opinions, je pouvais librement entreprendre de m'en d&#233;faire. Et d'autant que j'esp&#233;rais en pouvoir mieux venir &#224; bout, en conversant avec les hommes, qu'en demeurant plus longtemps renferm&#233; dans le po&#234;le o&#249; j'avais eu toutes ces pens&#233;es, l'hiver n'&#233;tait pas encore bien achev&#233; que je me remis &#224; voyager. Et en toutes les neuf ann&#233;es suivantes, je ne fis autre chose que rouler &#231;&#224; et l&#224; dans le monde, t&#226;chant d'y &#234;tre spectateur plut&#244;t qu'acteur en toutes les com&#233;dies qui s'y jouent ; et faisant particuli&#232;rement r&#233;flexion, en chaque mati&#232;re, sur ce qui la pouvait rendre suspecte, et nous donner occasion de nous m&#233;prendre, je d&#233;racinais cependant de mon esprit toutes les erreurs qui s'y &#233;taient pu glisser auparavant. Non que j'imitasse pour cela les sceptiques, qui ne doutent que pour douter, et affectent d'&#234;tre toujours irr&#233;solus : car, au contraire, tout mon dessein ne tendait qu'&#224; m'assurer, et &#224; rejeter la terre mouvante et le sable, pour trouver le roc ou l'argile. Ce qui me r&#233;ussissait, ce me semble, assez bien, d'autant que, t&#226;chant &#224; d&#233;couvrir la fausset&#233; ou l'incertitude des propositions que j'examinais, non par de faibles conjectures, mais par des raisonnements clairs et assur&#233;s, je n'en rencontrais point de si douteuses, que je n'en tirasse toujours quelque conclusion assez certaine, quand ce n'e&#251;t &#233;t&#233; que cela m&#234;me qu'elle ne contenait rien de certain. Et comme, en abattant un vieux logis, on en r&#233;serve ordinairement les d&#233;molitions pour servir &#224; en b&#226;tir un nouveau, ainsi, en d&#233;truisant toutes celles de mes opinions que je jugeais &#234;tre mal fond&#233;es, je faisais diverses observations et acqu&#233;rais plusieurs exp&#233;riences, qui m'ont servi depuis &#224; en &#233;tablir de plus certaines. Et, de plus, je continuais &#224; m'exercer en la m&#233;thode que je m'&#233;tais prescrite ; car, outre que j'avais soin de conduire g&#233;n&#233;ralement toutes mes pens&#233;es selon ses r&#232;gles, je me r&#233;servais de temps en temps quelques heures, que j'employais particuli&#232;rement &#224; la pratiquer en des difficult&#233;s de math&#233;matique, ou m&#234;me aussi en quelques autres que je pouvais rendre quasi semblables &#224; celles des math&#233;matiques, en les d&#233;tachant de tous les principes des autres sciences que je ne trouvais pas assez fermes, comme vous verrez que j'ai fait en plusieurs qui sont expliqu&#233;es en ce volume. Et ainsi, sans vivre d'autre fa&#231;on, en apparence, que ceux qui, n'ayant aucun emploi qu'&#224; passer une vie douce et innocente, s'&#233;tudient &#224; s&#233;parer les plaisirs des vices, et qui, pour jouir de leur loisir sans s'ennuyer, usent de tous les divertissements qui sont honn&#234;tes, je ne laissais pas de poursuivre en mon dessein, et de profiter en la connaissance de la v&#233;rit&#233;, peut-&#234;tre plus que si je n'eusse fait que lire des livres, ou fr&#233;quenter des gens de lettres.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Toutefois, ces neuf ans s'&#233;coul&#232;rent avant que j'eusse encore pris aucun parti, touchant les difficult&#233;s qui ont coutume d'&#234;tre disput&#233;es entre les doctes, ni commenc&#233; &#224; chercher les fondements d'aucune philosophie plus certaine que la vulgaire. Et l'exemple de plusieurs excellents esprits, qui, en ayant eu ci-devant le dessein, me semblaient n'y avoir pas r&#233;ussi, m'y faisait imaginer tant de difficult&#233;, que je n'eusse peut-&#234;tre pas encore sit&#244;t os&#233; l'entreprendre, si je n'eusse vu que quelques-uns faisaient d&#233;j&#224; courre le bruit que j'en &#233;tais venu &#224; bout. je ne saurais pas dire sur quoi ils fondaient cette opinion ; et si j'y ai contribu&#233; quelque chose par mes discours, ce doit avoir &#233;t&#233; en confessant plus ing&#233;nument ce que j'ignorais, que n'ont coutume de faire ceux qui ont un peu &#233;tudi&#233;, et peut-&#234;tre aussi en faisant voir les raisons que j'avais de douter de beaucoup de choses que les autres estiment certaines, plut&#244;t qu'en me vantant d'aucune doctrine. Mais ayant le c&#339;ur assez bon pour ne vouloir point qu'on me pr&#238;t pour autre que je n'&#233;tais, je pensai qu'il fallait que je t&#226;chasse, par tous moyens, a me rendre digne de la r&#233;putation qu'on me donnait ; et il y a justement huit ans, que ce d&#233;sir me fit r&#233;soudre &#224; m'&#233;loigner de tous les lieux o&#249; je pouvais avoir des connaissances, et &#224; me retirer ici, en un pays o&#249; la longue dur&#233;e de la guerre a fait &#233;tablir de tels ordres, que les arm&#233;es qu'on y entretient ne semblent servir qu'&#224; faire qu'on y jouisse des fruits de la paix avec d'autant plus de s&#251;ret&#233;, et o&#249; parmi la foule d'un grand peuple fort actif, et plus soigneux de ses propres affaires que curieux de celles d'autrui, sans manquer d'aucune des commodit&#233;s qui sont dans les villes les plus fr&#233;quent&#233;es, j'ai pu vivre aussi solitaire et retir&#233; que dans les d&#233;serts les plus &#233;cart&#233;s.&lt;/p&gt;
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		<title>De la m&#233;thode, 2&#232;me Partie</title>
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		<dc:creator>Descartes, Ren&#233;</dc:creator>



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&lt;p&gt;Voyez aussi : M&#201;DITATION PREMI&#200;RE - Des choses que l'on peut r&#233;voquer en doute. &lt;br class='autobr' /&gt; J'&#233;tais alors en Allemagne, o&#249; l'occasion des guerres qui n'y sont pas encore finies m'avait appel&#233; ; et comme je retournais du couronnement de l'empereur vers l'arm&#233;e, le commencement de l'hiver m'arr&#234;ta en un quartier o&#249;, ne trouvant aucune conversation qui me divert&#238;t, et n'ayant d'ailleurs, par bonheur, aucuns soins ni passions qui me troublassent, je demeurais tout le jour enferm&#233; seul dans un po&#234;le, o&#249; (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://caute.lautre.net/-Discours-de-la-methode-pour-bien-conduire-sa-raison-et-chercher-la-verite-dans-" rel="directory"&gt;Discours de la m&#233;thode pour bien conduire sa raison et chercher la v&#233;rit&#233; dans les sciences&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;Voyez aussi : &lt;a href='https://caute.lautre.net/MEDITATION-PREMIERE-Des-choses-que-l-on-peut-revoquer-en-doute' class=&#034;spip_in&#034;&gt;M&#201;DITATION PREMI&#200;RE - Des choses que l'on peut r&#233;voquer en doute&lt;/a&gt;.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;div class='spip_document_41 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_left spip_document_left'&gt;
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&lt;a href='https://caute.lautre.net/De-la-methode-1ere-Partie' class=&#034;spip_in spip_doc_lien&#034;&gt; &lt;img src='https://caute.lautre.net/local/cache-vignettes/L37xH37/arriere-59885.gif?1772284228' width='37' height='37' alt='' /&gt;&lt;/a&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;br&gt;
&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;
&lt;p&gt;J'&#233;tais alors en Allemagne, o&#249; l'occasion des guerres qui n'y sont pas encore finies m'avait appel&#233; ; et comme je retournais du couronnement de l'empereur vers l'arm&#233;e, le commencement de l'hiver m'arr&#234;ta en un quartier o&#249;, ne trouvant aucune conversation qui me divert&#238;t, et n'ayant d'ailleurs, par bonheur, aucuns soins ni passions qui me troublassent, je demeurais tout le jour enferm&#233; seul dans un po&#234;le, o&#249; j'avais tout loisir de m'entretenir de mes pens&#233;es. Entre lesquelles, l'une des premi&#232;res fut que je m'avisai de consid&#233;rer que souvent il n'y a pas tant de perfection dans les ouvrages compos&#233;s de plusieurs pi&#232;ces, et faits de la main de divers ma&#238;tres, qu'en ceux auxquels un seul a travaill&#233;. Ainsi voit-on que les b&#226;timents qu'un seul architecte a entrepris et achev&#233;s ont coutume d'&#234;tre plus beaux et mieux ordonn&#233;s que ceux que plusieurs ont t&#226;ch&#233; de raccommoder, en faisant servir de vieilles murailles qui avaient &#233;t&#233; b&#226;ties &#224; d'autres fins. Ainsi ces anciennes cit&#233;s, qui, n'ayant &#233;t&#233; au commencement que des bourgades, sont devenues, par succession de temps, de grandes villes, sont ordinairement si mal compass&#233;es, au prix de ces places r&#233;guli&#232;res qu'un ing&#233;nieur trace &#224; sa fantaisie dans une plaine, qu'encore que, consid&#233;rant leurs &#233;difices chacun &#224; part, on y trouve souvent autant ou plus d'art qu'en ceux des autres ; toutefois, &#224; voir comme ils sont arrang&#233;s, ici un grand, l&#224; un petit, et comme ils rendent les rues courb&#233;es et in&#233;gales, on dirait que c'est plut&#244;t la fortune, que la volont&#233; de quelques hommes usant de raison, qui les a ainsi dispos&#233;s. Et si on consid&#232;re qu'il y a eu n&#233;anmoins de tout temps quelques officiers, qui ont eu charge de prendre garde aux b&#226;timents des particuliers, pour les faire servir &#224; l'ornement du public, on conna&#238;tra bien qu'il est malais&#233;, en ne travaillant que sur les ouvrages d'autrui, de faire des choses fort accomplies. Ainsi je m'imaginai que les peuples qui, ayant &#233;t&#233; autrefois demi-sauvages, et ne s'&#233;tant civilis&#233;s que peu &#224; peu, n'ont fait leurs lois qu'&#224; mesure que l'incommodit&#233; des crimes et des querelles les y a contraints, ne sauraient &#234;tre si bien polic&#233;s que ceux qui, d&#232;s le commencement qu'ils se sont assembl&#233;s, ont observ&#233; les constitutions de quelque prudent l&#233;gislateur. Comme il est bien certain que l'&#233;tat de la vraie religion, dont Dieu seul a fait les ordonnances, doit &#234;tre incomparablement mieux r&#233;gl&#233; que tous les autres. Et pour parler des choses humaines, je crois que, si Sparte a &#233;t&#233; autrefois tr&#232;s florissante, ce n'a pas &#233;t&#233; &#224; cause de la bont&#233; de chacune de ses lois en particulier, vu que plusieurs &#233;taient fort &#233;tranges, et m&#234;me contraires aux bonnes m&#339;urs, mais &#224; cause que, n'ayant &#233;t&#233; invent&#233;es que par un seul, elles tendaient toutes &#224; m&#234;me fin. Et ainsi je pensai que les sciences des livres, au moins celles dont les raisons ne sont que probables, et qui n'ont aucunes d&#233;monstrations, s'&#233;tant compos&#233;es et grossies peu &#224; peu des opinions de plusieurs diverses Personnes, ne sont point si approchantes de la v&#233;rit&#233; que les simples raisonnements que peut faire naturellement un homme de bon sens touchant les choses qui se pr&#233;sentent. Et ainsi encore je pensai que, pour ce que nous avons tous &#233;t&#233; enfants avant que d'&#234;tre hommes, et qu'il nous a fallu longtemps &#234;tre gouvern&#233;s par nos app&#233;tits et nos pr&#233;cepteurs, qui &#233;taient souvent contraires les uns aux autres, et qui, ni les uns ni les autres, ne nous conseillaient peut-&#234;tre pas toujours le meilleur, il est presque impossible que nos jugements soient si purs, ni si solides qu'ils auraient &#233;t&#233;, si nous avions eu l'usage entier de notre raison d&#232;s le point de notre naissance, et que nous n'eussions jamais &#233;t&#233; conduits que par elle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il est vrai que nous ne voyons point qu'on jette par terre toutes les maisons d'une ville, pour le seul dessein de les refaire d'autre fa&#231;on, et d'en rendre les rues plus belles ; mais on voit bien que plusieurs font abattre les leurs pour les reb&#226;tir, et que m&#234;me quelquefois ils y sont contraints, quand elles sont en danger de tomber d'elles-m&#234;mes, et que les fondements n'en sont pas bien fermes. A l'exemple de quoi je me persuadai, qu'il n'y aurait v&#233;ritablement point d'apparence qu'un particulier f&#238;t dessein de r&#233;former un &#201;tat, en y changeant tout d&#232;s les fondements, et en le renversant pour le redresser ; ni m&#234;me aussi, de r&#233;former le corps des sciences, ou l'ordre &#233;tabli dans les &#233;coles pour les enseigner ; mais que, pour toutes les opinions que j'avais re&#231;ues jusques alors en ma cr&#233;ance, je ne pouvais mieux faire que d'entreprendre, une bonne fois, de les en &#244;ter, afin d'y en remettre par apr&#232;s, ou d'autres meilleures, ou bien les m&#234;mes, lorsque je les aurais ajust&#233;es au niveau de la raison. Et je crus fermement que, par ce moyen, je r&#233;ussirais &#224; conduire ma vie beaucoup mieux que si je ne b&#226;tissais que sur de vieux fondements &#187; et que je ne m'appuyasse que sur les principes que je m'&#233;tais laiss&#233; persuader en ma jeunesse, sans avoir jamais examin&#233; s'ils &#233;taient vrais. Car, bien que je remarquasse en ceci diverses difficult&#233;s, elles n'&#233;taient point toutefois sans rem&#232;de, ni comparables &#224; celles qui se trouvent en la r&#233;formation des moindres choses qui touchent le public. Ces grands corps sont trop malais&#233;s &#224; relever, &#233;tant abattus, ou m&#234;me &#224; retenir, &#233;tant &#233;branl&#233;s, et leurs chutes ne peuvent &#234;tre que tr&#232;s rudes. Puis, pour leurs imperfections, s'ils en ont, comme la seule diversit&#233; qui est entre eux suffit pour assurer que plusieurs en ont, l'usage les a sans doute fort adoucies ; et m&#234;me il en a &#233;vit&#233; ou corrig&#233; insensiblement quantit&#233;, auxquelles en ne pourrait si bien pourvoir par prudence. Et enfin, elles sont quasi toujours plus supportables que ne serait leur changement : en m&#234;me fa&#231;on que les grands chemins, qui tournoient entre des montagnes, deviennent peu &#224; peu si unis et si commodes, &#224; force d'&#234;tre fr&#233;quent&#233;s, qu'il est beaucoup meilleur de les suivre que d'entreprendre d'aller plus droit, en grimpant au-dessus des rochers, et descendant jusques au bas des pr&#233;cipices.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est pourquoi je ne saurais aucunement approuver ces humeurs brouillonnes et inqui&#232;tes, qui, n'&#233;tant appel&#233;es, ni par leur naissance, ni par leur fortune, au maniement des affaires publiques, ne laissent pas d'y faire toujours, en id&#233;e, quelque nouvelle r&#233;formation. Et si je pensais qu'il y e&#251;t la moindre chose en cet &#233;crit, par laquelle on me p&#251;t soup&#231;onner de cette folie, je serais tr&#232;s marri de souffrir qu'il f&#251;t publi&#233;. Jamais mon dessein ne s'est &#233;tendu plus avant que de t&#226;cher &#224; r&#233;former mes propres pens&#233;es, et de b&#226;tir dans un fonds qui est tout &#224; moi. Que si, mon ouvrage m'ayant assez plu, je vous en fais voir ici le mod&#232;le, ce n'est pas, pour cela, que je veuille conseiller &#224; personne de l'imiter. Ceux que Dieu a mieux partag&#233;s de ses gr&#226;ces auront peut-&#234;tre des desseins plus relev&#233;s ; mais je crains bien que celui-ci ne soit d&#233;j&#224; que trop hardi pour plusieurs. -a seule r&#233;solution de se d&#233;faire de toutes les opinions qu'on a re&#231;ues auparavant en sa cr&#233;ance n'est pas un exemple que chacun doive suivre ; et le monde n'est quasi compos&#233; que de deux sortes d'esprits auxquels il ne convient aucunement. A savoir, de ceux qui, se croyant plus habiles qu'ils ne sont, ne se peuvent emp&#234;cher de pr&#233;cipiter leurs jugements, ni avoir assez de patience pour conduire par ordre toutes leurs pens&#233;es : d'o&#249; vient que, s'ils avaient une fois pris la libert&#233; de douter des principes qu'ils ont re&#231;us, et de s'&#233;carter du chemin commun, jamais ils ne pourraient tenir le sentier qu'il faut prendre pour aller plus droit, et demeureraient &#233;gar&#233;s toute leur vie. Puis, de ceux qui, ayant assez de raison, ou de modestie, pour juger qu'ils sont moins capables de distinguer le vrai d'avec le faux, que quelques autres par lesquels ils peuvent &#234;tre instruits, doivent bien plut&#244;t se contenter de suivre les opinions de ces autres, qu'en chercher eux-m&#234;mes de meilleures.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et pour moi, j'aurais &#233;t&#233; sans doute du nombre de ces derniers, si je n'avais jamais eu qu'un seul ma&#238;tre, ou que je n'eusse point su les diff&#233;rences qui ont &#233;t&#233; de tout temps entre les opinions des plus doctes. Mais ayant appris, d&#232;s le coll&#232;ge, qu'on ne saurait rien imaginer de si, &#233;trange et si peu croyable, qu'il n'ait &#233;t&#233; dit&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;par quelqu'un des philosophes ; et depuis, en voyageant, ayant reconnu que tous ceux qui ont des sentiments fort contraires aux n&#244;tres, ne sont pas, pour cela, barbares ni sauvages, mais que plusieurs usent, autant ou plus que nous, de raison ; et ayant consid&#233;r&#233; combien un m&#234;me homme, avec son m&#234;me esprit, &#233;tant nourri d&#232;s son enfance entre des Fran&#231;ais ou des Allemands, devient diff&#233;rent de ce qu'il serait, s'il avait toujours v&#233;cu entre des Chinois ou des Cannibales ; et comment, jusques aux modes de nos habits, la m&#234;me chose qui nous a plu il &#171; y &#187; a dix ans, et qui nous plaira peut-&#234;tre encore avant dix ans, nous semble maintenant extravagante et ridicule : en sorte que c'est bien plus la coutume et l'exemple qui nous persuadent, qu'aucune connaissance certaine, et que n&#233;anmoins la pluralit&#233; des voix n'est pas une preuve qui vaille rien pour les v&#233;rit&#233;s un peu malais&#233;es &#224; d&#233;couvrir, &#224; cause qu'il est bien plus vraisemblable qu'un homme seul les ait rencontr&#233;es que tout un peuple : je ne pouvais choisir personne dont les opinions me semblassent devoir &#234;tre pr&#233;f&#233;r&#233;es &#224; celles des autres, et je me trouvai comme contraint d'entreprendre moi-m&#234;me de me conduire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais, comme un homme qui marche seul et dans les t&#233;n&#232;bres, je me r&#233;solus d'aller si lentement, et d'user de tant de circonspection en toutes choses, que, si je n'avan&#231;ais que fort peu, je me garderais bien, au moins, de tomber. M&#234;me je ne voulus point commencer &#224; rejeter tout &#224; fait aucune des opinions qui s'&#233;taient pu glisser autrefois en ma cr&#233;ance sans y avoir &#233;t&#233; introduites par la raison, que je n'eusse auparavant employ&#233; assez de temps &#224; faire le projet de l'ouvrage que j'entreprenais, et &#224; chercher la vraie m&#233;thode pour parvenir &#224; la connaissance de toutes les choses dont mon esprit serait capable.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'avais un peu &#233;tudi&#233;, &#233;tant plus jeune, entre les parties de la philosophie, &#224; la logique, et entre les math&#233;matiques, &#224; l'analyse des g&#233;om&#232;tres et &#224; l'alg&#232;bre, trois arts ou sciences qui semblaient devoir contribuer quelque chose &#224; mon dessein. Mais, en les examinant, je pris garde que, pour la logique, ses syllogismes et la plupart de ses autres instructions servent plut&#244;t &#224; expliquer &#224; autrui les choses qu'on sait ou m&#234;me, comme l'art de Lulle, &#224; parler, sans jugement, de celles qu'on ignore, qu'&#224; les apprendre. Et bien qu'elle contienne, en effet, beaucoup de pr&#233;ceptes tr&#232;s vrais et tr&#232;s bons, il y en a toutefois tant d'autres, m&#234;l&#233;s parmi, qui sont ou nuisibles ou superflus, qu'il est presque aussi malais&#233; de les en s&#233;parer, que de tirer une Diane ou une Minerve hors d'un bloc de marbre qui n'est point encore &#233;bauch&#233;. Puis, pour l'analyse des anciens&lt;i&gt; &lt;/i&gt;et l'alg&#232;bre des modernes, outre qu'elles ne s'&#233;tendent qu'&#224; des mati&#232;res fort abstraites, et qui ne semblent d'aucun usage, la premi&#232;re est toujours si astreinte &#224; la consid&#233;ration des figures, qu'elle ne peut exercer l'entendement sans fatiguer beaucoup l'imagination ; et on s'est tellement assujetti, en la derni&#232;re, &#224; certaines r&#232;gles et &#224; certains chiffres&lt;i&gt;, &lt;/i&gt;qu'on en a fait un art confus et obscur, qui embarrasse l'esprit, au lieu d'une science qui le cultive. Ce qui fut cause que je pensai qu'il fallait chercher quelque autre m&#233;thode, qui, comprenant les avantages de ces trois, f&#251;t exempte de leurs d&#233;fauts. Et comme la multitude des lois fournit souvent des excuses aux vices, en sorte qu'un &#201;tat est bien mieux r&#233;gl&#233; lorsque, n'en ayant que fort peu, elles y sont fort &#233;troitement observ&#233;es ; ainsi, au lieu de ce grand nombre de pr&#233;ceptes dont la logique est compos&#233;e, je crus que j'aurais assez des quatre suivants, pourvu que je prisse une ferme et constante r&#233;solution de ne manquer pas une seule fois &#224; les observer.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le premier &#233;tait de ne recevoir jamais aucune chose pour vraie, que je ne la connusse &#233;videmment &#234;tre telle : c'est-&#224;-dire, d'&#233;viter soigneusement la pr&#233;cipitation et la pr&#233;vention ; et de ne comprendre rien de plus en mes jugements, que ce qui se pr&#233;senterait si clairement et si distinctement &#224; mon esprit, que je n'eusse aucune occasion de le mettre en doute.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le second, de diviser chacune des difficult&#233;s que j'examinerais, en autant de parcelles qu'il se pourrait, et qu'il serait requis pour les mieux r&#233;soudre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le troisi&#232;me, de conduire par ordre mes pens&#233;es, en commen&#231;ant par les objets les plus simples et les plus ais&#233;s &#224; conna&#238;tre, pour monter peu &#224; peu, comme par degr&#233;s, jusques &#224; la connaissance des plus compos&#233;s ; et supposant m&#234;me de l'ordre entre ceux qui ne se pr&#233;c&#232;dent point naturellement les uns les autres.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et le dernier, de faire partout des d&#233;nombrements si entiers, et des revues si g&#233;n&#233;rales, que je fusse assur&#233; de ne rien omettre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ces longues cha&#238;nes de raisons, toutes simples et faciles, dont les g&#233;om&#232;tres ont coutume de se servir, pour parvenir &#224; leurs plus difficiles d&#233;monstrations, m'avaient donn&#233; occasion de m'imaginer que toutes les choses, qui peuvent tomber sous la connaissance des hommes, s'entre-suivent en m&#234;me fa&#231;on et que, pourvu seulement qu'on s'abstienne d'en recevoir aucune pour vraie qui ne le soit, et qu'on garde toujours l'ordre qu'il faut pour les d&#233;duire les unes des autres, il n'y en peut avoir de si &#233;loign&#233;es auxquelles enfin on ne parvienne, ni de si cach&#233;es qu'on ne d&#233;couvre. Et je ne fus pas beaucoup en peine de chercher par lesquelles il &#233;tait besoin de commencer : car je savais d&#233;j&#224; que c'&#233;tait par les plus simples et les plus ais&#233;es &#224; conna&#238;tre ; et consid&#233;rant qu'entre tous ceux qui ont ci-devant recherch&#233; la v&#233;rit&#233; dans les sciences, il n'y a eu que les seuls math&#233;maticiens qui ont pu trouver quelques d&#233;monstrations, c'est-&#224;-dire quelques raisons certaines et &#233;videntes, je ne doutais point que ce ne f&#251;t par les m&#234;mes qu'ils ont examin&#233;es ; bien que je n'en esp&#233;rasse aucune autre utilit&#233;, sinon qu'elles accoutumeraient mon esprit &#224; se repa&#238;tre de v&#233;rit&#233;s, et ne se contenter point de fausses raisons. Mais je n'eus pas dessein, pour cela, de t&#226;cher d'apprendre toutes ces sciences particuli&#232;res, qu'on nomme commun&#233;ment math&#233;matiques, et voyant qu'encore que leurs objets soient diff&#233;rents, elles ne laissent pas de s'accorder toutes, en ce qu'elles n'y consid&#232;rent autre chose que les divers rapports ou proportions qui s'y trouvent, je pensai qu'il valait mieux que j'examinasse seulement ces proportions en g&#233;n&#233;ral, et sans les supposer que dans les sujets qui serviraient &#224; m'en rendre la connaissance plus ais&#233;e ; m&#234;me aussi sans les y astreindre aucunement, afin de les pouvoir d'autant mieux appliquer apr&#232;s &#224; tous les autres auxquels elles conviendraient. Puis, ayant pris garde que, pour les conna&#238;tre, j'aurais quelquefois besoin de les consid&#233;rer chacune en particulier, et quelquefois seulement de les retenir, ou de les comprendre plusieurs ensemble, je pensai que, pour les consid&#233;rer mieux en particulier, je les devais supposer en des lignes, &#224; cause que je ne trouvais rien de plus simple, ni que je pusse plus distinctement repr&#233;senter &#224; mon imagination et &#224; mes sens ; mais que, pour les retenir, ou les comprendre plusieurs ensemble, il fallait que je les expliquasse par quelques chiffres, les plus courts qu'il serait possible, et que, par ce moyen, j'emprunterais tout le meilleur de l'analyse g&#233;om&#233;trique et de l'alg&#232;bre, et corrigerais tous les d&#233;fauts de l'une par l'autre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Comme, en effet, j'ose dire que l'exacte observation de ce peu de pr&#233;ceptes que j'avais choisis, me donna telle facilit&#233; &#224; d&#233;m&#234;ler toutes les questions auxquelles ces deux sciences s'&#233;tendent, qu'en deux ou trois mois que j'employai &#224; les examiner, ayant commenc&#233; par les plus simples et plus g&#233;n&#233;rales, et chaque v&#233;rit&#233; que je trouvais &#233;tant une r&#232;gle qui me servait apr&#232;s &#224; en trouver d'autres, non seulement je vins &#224; bout de plusieurs que j'avais jug&#233;es autrefois tr&#232;s difficiles, mais il me sembla aussi, vers la fin, que je pouvais d&#233;terminer, en celles m&#234;me que j'ignorais, par quels moyens, et jusques o&#249;, il &#233;tait possible de les r&#233;soudre. En quoi je ne vous para&#238;trai peut-&#234;tre pas &#234;tre fort vain, si vous consid&#233;rez que, n'y ayant qu'une v&#233;rit&#233; de chaque chose, quiconque la trouve en sait autant qu'on en peut savoir ; et que, par exemple, un enfant instruit en l'arithm&#233;tique, ayant fait une addition suivant ses r&#232;gles, se peut assurer d'avoir trouv&#233;, touchant la somme qu'il examinait, tout ce que l'esprit humain saurait trouver. Car enfin la m&#233;thode qui enseigne &#224; suivre le vrai ordre, et &#224; d&#233;nombrer exactement toutes les circonstances de ce qu'on cherche, contient tout ce qui donne de la certitude aux r&#232;gles d'arithm&#233;tique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais ce qui me contentait le plus de cette m&#233;thode &#233;tait que, par elle, j'&#233;tais assur&#233; d'user en tout de ma raison, sinon parfaitement, au moins le mieux, qui f&#251;t en mon pouvoir ; outre que je sentais, en la pratiquant, que mon esprit s'accoutumait peu &#224; peu &#224; concevoir plus nettement et plus distinctement ses objets, et que, ne l'ayant point assujettie &#224; aucune mati&#232;re particuli&#232;re, je me promettais de l'appliquer aussi utilement aux difficult&#233;s des autres sciences, que j'avais fait &#224; celles de l'alg&#232;bre. Non que, pour cela, j'osasse entreprendre d'abord d'examiner toutes celles qui se pr&#233;senteraient ; car cela m&#234;me e&#251;t &#233;t&#233; contraire &#224; l'ordre qu'elle prescrit. Mais, ayant pris garde que leurs principes devaient tous &#234;tre emprunt&#233;s de la philosophie, en laquelle je n'en trouvais point encore de certains, je pensai qu'il fallait, avant tout, que je t&#226;chasse d'y en &#233;tablir ; et que, cela &#233;tant la chose du monde la plus importante, et o&#249; la pr&#233;cipitation et la pr&#233;vention &#233;taient le plus &#224; craindre, je ne devais point entreprendre d'en venir &#224; bout, que je n'eusse atteint un &#226;ge bien plus m&#251;r que celui de vingt-trois ans, que j'avais alors ; et que je n'eusse, auparavant, employ&#233; beaucoup de temps &#224; m'y pr&#233;parer, tant en d&#233;racinant de mon esprit toutes les mauvaises opinions que j'y avais re&#231;ues avant ce temps-l&#224;, qu'en faisant amas de plusieurs exp&#233;riences, pour &#234;tre apr&#232;s la mati&#232;re de mes raisonnements, et en m'exer&#231;ant toujours en la m&#233;thode que je m'&#233;tais prescrite, afin de m'y affermir de plus en plus.&lt;/p&gt;
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		<title>De la m&#233;thode, 1&#232;re Partie</title>
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		<dc:creator>Descartes, Ren&#233;</dc:creator>



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&lt;p&gt;Le bon sens est la chose du monde la mieux partag&#233;e : car chacun pense en &#234;tre si bien pourvu, que ceux m&#234;me qui sont les plus difficiles &#224; contenter en toute autre chose, n'ont point coutume d'en d&#233;sirer plus qu'ils en ont. En quoi il n'est pas vraisemblable que tous se trompent ; mais plut&#244;t cela t&#233;moigne que la puissance de bien juger, et distinguer le vrai d'avec le faux, qui est proprement ce qu'on nomme le bon sens ou la raison, est naturellement &#233;gale en tous les hommes ; et ainsi que (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://caute.lautre.net/-Discours-de-la-methode-pour-bien-conduire-sa-raison-et-chercher-la-verite-dans-" rel="directory"&gt;Discours de la m&#233;thode pour bien conduire sa raison et chercher la v&#233;rit&#233; dans les sciences&lt;/a&gt;


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 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Le bon sens est la chose du monde la mieux partag&#233;e : car chacun pense en &#234;tre si bien pourvu, que ceux m&#234;me qui sont les plus difficiles &#224; contenter en toute autre chose, n'ont point coutume d'en d&#233;sirer plus qu'ils en ont. En quoi il n'est pas vraisemblable que tous se trompent ; mais plut&#244;t cela t&#233;moigne que la puissance de bien juger, et distinguer le vrai d'avec le faux, qui est proprement ce qu'on nomme le bon sens ou la raison, est naturellement &#233;gale en tous les hommes ; et ainsi que la diversit&#233; de nos opinions ne vient pas de ce que les uns sont plus raisonnables que les autres, mais seulement de ce que nous conduisons nos pens&#233;es par diverses voies, et ne consid&#233;rons pas les m&#234;mes choses. Car ce n'est pas assez d'avoir l'esprit bon, mais le principal est de l'appliquer bien. Les plus grandes &#226;mes sont capables des plus grands vices, aussi bien que des plus grandes vertus ; et ceux qui ne marchent que fort lentement peuvent avancer beaucoup davantage, s'ils suivent toujours le droit chemin, que ne font ceux qui courent, et qui s'en &#233;loignent.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour moi, je n'ai jamais pr&#233;sum&#233; que mon esprit f&#251;t en rien plus parfait que ceux du commun ; m&#234;me j'ai souvent souhait&#233; d'avoir la pens&#233;e ou la prompte, ou l'imagination aussi-nette et distincte, ou la m&#233;moire aussi ample, ou aussi pr&#233;sente, que quelques autres. Et je ne sache point de qualit&#233;s que celles-ci, qui servent &#224; la perfection de l'esprit : car pour la raison, ou le sens, d'autant qu'elle est la seule chose qui nous rend hommes, et nous distingue des b&#234;tes, je veux croire qu'elle est tout enti&#232;re en un chacun, et suivre en ceci l'opinion commune des philosophes, qui disent qu'il n'y a du plus et du moins qu'entre les &lt;i&gt;accidents, &lt;/i&gt;et non point entre les &lt;i&gt;formes, &lt;/i&gt;ou natures, des &lt;i&gt;individus &lt;/i&gt;d'une m&#234;me &lt;i&gt;esp&#232;ce.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;/i&gt;Mais je ne craindrai pas de dire que je pense avoir eu beaucoup d'heur, de m'&#234;tre rencontr&#233; d&#232;s ma jeunesse en certains chemins, qui m'ont conduit &#224; des consid&#233;rations et des maximes, dont j'ai form&#233; une m&#233;thode, par laquelle il me semble que j'ai moyen d'augmenter par degr&#233;s ma connaissance, et de l'&#233;lever peu &#224; peu au plus haut point, auquel la m&#233;diocrit&#233; de mon esprit et la courte dur&#233;e de ma vie lui pourront permettre d'atteindre. Car j'en ai d&#233;j&#224; recueilli de tels fruits, qu'encore qu'aux jugements que je fais de moi-m&#234;me, je t&#226;che toujours de pencher vers le c&#244;t&#233; de la d&#233;fiance, plut&#244;t que vers celui de la pr&#233;somption ; et que, regardant d'un oeil de philosophe les diverses actions et entreprises de tous les hommes, il n'y en ait quasi aucune qui ne me semble vaine et inutile ; je ne laisse pas de recevoir une extr&#234;me satisfaction du progr&#232;s que je pense avoir d&#233;j&#224; fait en la recherche de la v&#233;rit&#233;, et de concevoir de telles esp&#233;rances pour l'avenir, que si, entre les occupations des hommes purement hommes, il y en a quelqu'une qui soit solidement bonne et importante, j'ose croire que c'est celle que j'ai choisie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Toutefois il se peut faire que je me trompe, et ce n'est peut-&#234;tre qu'un peu de cuivre et de verre que je prends pour de l'or et des diamants. Je sais combien nous sommes sujets &#224; nous m&#233;prendre en ce qui nous touche, et combien aussi les jugements de nos amis nous doivent &#234;tre suspects, lorsqu'ils sont en notre faveur. Mais je serai bien aise de faire voir, en ce discours, quels sont les chemins que j'ai suivis, et d'y repr&#233;senter ma vie comme en un tableau, afin que chacun en puisse juger, et qu'apprenant du bruit commun les opinions qu'on en aura, ce soit un nouveau moyen de m'instruire, que j'ajouterai &#224; ceux dont j'ai coutume de me servir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ainsi mon dessein n'est pas d'enseigner ici la m&#233;thode que chacun doit suivre pour bien conduire sa raison, mais seulement de faire voir en quelle sorte j'ai t&#226;ch&#233; de conduire la mienne. Ceux qui se m&#234;lent de donner des pr&#233;ceptes, se doivent estimer plus habiles que ceux auxquels ils les donnent ; et s'ils manquent en la moindre chose, ils en sont bl&#226;mables. Mais, ne proposant cet &#233;crit que comme une histoire, ou, si vous l'aimez mieux, que comme une fable, en laquelle, parmi quelques exemples qu'on peut imiter, on en trouvera peut-&#234;tre aussi plusieurs autres qu'on aura raison de ne pas suivre, j'esp&#232;re qu'il sera utile &#224; quelques-uns, sans &#234;tre nuisible &#224; personne, et que tous me sauront gr&#233; de ma franchise.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'ai &#233;t&#233; nourri aux lettres d&#232;s mon enfance, et parce qu'on me persuadait que, par leur moyen, on pouvait acqu&#233;rir une connaissance claire et assur&#233;e de tout ce qui est utile &#224; la vie, j'avais un extr&#234;me d&#233;sir de les apprendre. Mais, sit&#244;t que j'eus achev&#233; tout ce cours d'&#233;tudes, au bout duquel on a coutume d'&#234;tre re&#231;u au rang des doctes, je changeai enti&#232;rement d'opinion. Car je me trouvais embarrass&#233; de tant de doutes et d'erreurs, qu'il me semblait n'avoir fait autre profit, en t&#226;chant de m'instruire, sinon que j'avais d&#233;couvert de plus en plus mon ignorance. Et n&#233;anmoins j'&#233;tais en l'une des plus c&#233;l&#232;bres &#233;coles de l'Europe, o&#249; je pensais qu'il devait y avoir de savants hommes, s'il y en avait en aucun endroit de la terre. J'y avais appris tout ce que les autres y apprenaient ; et m&#234;me, ne m'&#233;tant pas content&#233; des sciences qu'on nous enseignait, j'avais parcouru tous les livres, traitant de celles qu'on estime les plus curieuses et les plus rares, qui avaient pu tomber entre mes mains. Avec cela, je savais les jugements que les autres faisaient de moi ; et je ne voyais point qu'on m'estim&#226;t inf&#233;rieur &#224; mes condisciples, bien qu'il y en e&#251;t d&#233;j&#224; entre eux quelques-uns, qu'on destinait &#224; remplir les places de nos ma&#238;tres. Et enfin notre si&#232;cle me semblait aussi fleurissant, et aussi fertile en bons esprits, qu'ait &#233;t&#233; aucun des pr&#233;c&#233;dents. Ce qui me faisait prendre la libert&#233; de juger par moi de tous les autres, et de penser qu'il n'y avait aucune doctrine dans le monde qui f&#251;t telle qu'on m'avait auparavant fait esp&#233;rer.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je ne laissais pas toutefois d'estimer les exercices, auxquels on s'occupe dans les &#233;coles. je savais que les langues, qu'on y apprend, sont n&#233;cessaires pour l'intelligence des livres anciens ; que la gentillesse des fables r&#233;veille l'esprit ; que les actions m&#233;morables des histoires le rel&#232;vent, et qu'&#233;tant lues avec discr&#233;tion, elles aident &#224; former le jugement ; que la lecture de tous les bons livres est comme une conversation avec les plus honn&#234;tes gens des si&#232;cles pass&#233;s, qui en ont &#233;t&#233; les auteurs, et m&#234;me une conversation &#233;tudi&#233;e, en laquelle ils ne nous d&#233;couvrent que les meilleures de leurs pens&#233;es ; que l'&#233;loquence a des forces et des beaut&#233;s incomparables ; que la po&#233;sie a des d&#233;licatesses et des douceurs tr&#232;s ravissantes ; que les math&#233;matiques ont des inventions tr&#232;s subtiles et qui peuvent beaucoup servir, tant &#224; contenter les curieux, qu'&#224; faciliter tous les arts et diminuer le travail des hommes ; que les &#233;crits qui traitent des m&#339;urs contiennent plusieurs enseignements et plusieurs exhortations &#224; la vertu qui sont fort utiles ; que la th&#233;ologie enseigne &#224; gagner le ciel ; que la philosophie donne moyen de parler vraisemblablement de toutes choses, et se faire admirer des moins savants ; que la jurisprudence, la m&#233;decine et les autres sciences apportent des honneurs et des richesses &#224; ceux qui les cultivent ; et enfin, qu'il est bon de les avoir toutes examin&#233;es, m&#234;me les plus superstitieuses et les plus fausses, afin de conna&#238;tre leur juste valeur et se garder d'en &#234;tre tromp&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais je croyais avoir d&#233;j&#224; donn&#233; assez de temps aux langues, et m&#234;me aussi &#224; la lecture des livres anciens, et &#224; leurs histoires, et &#224; leurs fables. Car c'est quasi le m&#234;me de converser avec ceux des autres si&#232;cles, que de voyager. Il est bon de savoir quelque chose des m&#339;urs de divers peuples, afin de juger des n&#244;tres plus sainement, et que nous ne pensions pas que tout ce qui est contre nos modes soit ridicule, et contre raison, ainsi qu'ont coutume de faire ceux qui n'ont rien vu. Mais lorsqu'on. emploie trop de temps &#224; voyager, on devient enfin &#233;tranger en son pays ; et lorsqu'on est trop curieux des choses qui se pratiquaient aux si&#232;cles pass&#233;s, on demeure ordinairement fort ignorant de celles qui se pratiquent en celui-ci. Outre que les fables font imaginer plusieurs &#233;v&#233;nements comme possibles qui ne le sont point ; et que m&#234;me les histoires les plus fid&#232;les, si elles ne changent ni n'augmentent la valeur des choses, pour les rendre plus dignes d'&#234;tre lues, au moins en omettent-elles presque toujours les plus basses et moins illustres circonstances : d'o&#249; vient que le reste ne para&#238;t pas tel qu'il est, et que ceux qui r&#232;glent leurs m&#339;urs par les exemples qu'ils en tirent sont sujets &#224; tomber dans les extravagances des paladins de nos romans, et &#224; concevoir des desseins qui passent leurs forces.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'estimais fort l'&#233;loquence, et j'&#233;tais amoureux de la po&#233;sie ; mais je pensais que l'une et l'autre &#233;taient des dons de l'esprit, plut&#244;t que des fruits de l'&#233;tude. Ceux qui ont le raisonnement le plus fort, et qui dig&#232;rent le mieux leurs pens&#233;es, afin de les rendre claires et intelligibles, peuvent toujours le mieux persuader ce qu'ils proposent, encore qu'ils ne parlassent que bas breton, et qu'ils n'eussent jamais appris de rh&#233;torique. Et ceux qui ont les inventions les plus agr&#233;ables, et qui les savent exprimer avec le plus d'ornement et de douceur, ne laisseraient pas d'&#234;tre les meilleurs po&#232;tes, encore que l'art po&#233;tique leur f&#251;t inconnu.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je me plaisais surtout aux math&#233;matiques, &#224; cause de la certitude et de l'&#233;vidence de leurs raisons ; mais je ne remarquais point encore leur vrai usage, et, pensant qu'elles ne servaient qu'aux arts m&#233;caniques, je m'&#233;tonnais de ce que, leurs fondements &#233;tant si fermes et si solides, on n'avait rien b&#226;ti dessus de plus relev&#233;. Comme, au contraire, je comparais les &#233;crits des anciens pa&#239;ens, qui traitent des m&#339;urs, &#224; des palais fort superbes et fort magnifiques, qui n'&#233;taient b&#226;tis que sur du sable et sur de la boue. Ils &#233;l&#232;vent fort haut les vertus, et les font para&#238;tre estimables par-dessus toutes les choses qui sont au monde ; mais ils n'enseignent pas assez &#224; les conna&#238;tre, et souvent ce qu'ils appellent d'un si beau nom n'est qu'une insensibilit&#233;, ou un orgueil, ou un d&#233;sespoir, ou un parricide.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je r&#233;v&#233;rais notre th&#233;ologie, et pr&#233;tendais, autant qu'aucun autre, &#224; gagner le ciel ; mais ayant appris, comme chose tr&#232;s assur&#233;e, que le chemin n'en est pas moins ouvert aux plus ignorants qu'aux plus doctes, et que les v&#233;rit&#233;s r&#233;v&#233;l&#233;es, qui y conduisent, sont au-dessus de notre intelligence, je n'eusse os&#233; les soumettre &#224; la faiblesse de mes raisonnements, et je pensais que, pour entreprendre de les examiner et y r&#233;ussir, il &#233;tait besoin d'avoir quelque extraordinaire assistance du ciel, et d'&#234;tre plus qu'homme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je ne dirai rien de la philosophie, sinon que, voyant qu'elle a &#233;t&#233; cultiv&#233;e par les plus excellents esprits qui aient v&#233;cu depuis plusieurs si&#232;cles, et que n&#233;anmoins il ne s'y trouve encore aucune chose dont on ne dispute, et par cons&#233;quent qui ne soit douteuse, je n'avais point assez de pr&#233;somption pour esp&#233;rer d'y rencontrer mieux que les autres ; et que, consid&#233;rant combien il peut y avoir de diverses opinions, touchant une m&#234;me mati&#232;re, qui soient soutenues par des gens doctes, sans qu'il y en puisse avoir jamais plus d'une seule qui soit vraie, je r&#233;putais presque pour faux tout ce qui n'&#233;tait que vraisemblable.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Puis, pour les autres sciences, d'autant qu'elles empruntent leurs principes de la philosophie, je jugeais qu'on ne pouvait avoir rien b&#226;ti, qui f&#251;t solide, sur des fondements si peu fermes. Et ni l'honneur, ni le gain qu'elles promettent, n'&#233;taient suffisants pour me convier &#224; les apprendre ; car je ne me sentais point, gr&#226;ces &#224; Dieu, de condition qui m'oblige&#226;t &#224; faire un m&#233;tier de la science, pour le soulagement de ma fortune ; et quoique je ne fisse pas profession de m&#233;priser la gloire en cynique, je faisais n&#233;anmoins fort peu d'&#233;tat de celle que je n'esp&#233;rais point pouvoir acqu&#233;rir qu'&#224; faux titres. Et enfin, pour les mauvaises doctrines, je pensais d&#233;j&#224; conna&#238;tre assez ce qu'elles valaient, pour n'&#234;tre plus sujet &#224; &#234;tre tromp&#233;, ni par les promesses d'un alchimiste, ni par les pr&#233;dictions d'un astrologue, ni par les impostures d'un magicien, ni par les artifices ou la vanterie d'aucun de ceux qui font profession de savoir plus qu'ils ne savent.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est pourquoi, sit&#244;t que l'&#226;ge me permit de sortir de la suj&#233;tion de mes pr&#233;cepteurs, je quittai enti&#232;rement l'&#233;tude des lettres. Et me r&#233;solvant de ne chercher plus d'autre science, que celle qui se pourrait trouver en moi-m&#234;me, ou bien dans le grand livre du monde, j'employai le reste de ma jeunesse &#224; voyager, &#224; voir des cours et des arm&#233;es, &#224; fr&#233;quenter des gens de diverses humeurs et conditions, &#224; recueillir diverses exp&#233;riences, &#224; m'&#233;prouver moi-m&#234;me dans les rencontres que la fortune me proposait, et partout &#224; faire telle r&#233;flexion sur les choses qui se pr&#233;sentaient, que j'en pusse tirer quelque profit. car il me semblait que je pourrais rencontrer beaucoup plus de v&#233;rit&#233;, dans les raisonnements que chacun fait touchant les affaires qui lui importent, et dont l'&#233;v&#233;nement le doit punir bient&#244;t apr&#232;s, s'il a mal jug&#233;, que dans ceux que fait un homme de lettres dans son cabinet, touchant des sp&#233;culations qui ne produisent aucun effet, et qui ne lui sont d'autre cons&#233;quence, sinon que peut-&#234;tre il en tirera d'autant plus de vanit&#233; qu'elles seront plus &#233;loign&#233;es du sens commun, &#224; cause qu'il aura d&#251; employer d'autant plus d'esprit et d'artifice &#224; t&#226;cher de les rendre vraisemblables. Et j'avais toujours un extr&#234;me d&#233;sir d'apprendre &#224; distinguer le vrai d'avec le faux, pour voir clair en mes actions, et marcher avec assurance en cette vie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il est vrai que, pendant que je ne faisais que consid&#233;rer les m&#339;urs des autres hommes, je n'y trouvais gu&#232;re de quoi m'assurer, et que j'y remarquais quasi autant de diversit&#233; que j'avais fait auparavant entre les opinions des philosophes. En sorte que le plus grand profit que j'en retirais &#233;tait que, voyant plusieurs choses qui, bien qu'elles nous semblent fort extravagantes et ridicules, ne laissent pas d'&#234;tre commun&#233;ment re&#231;ues et approuv&#233;es par d'autres grands peuples, j'apprenais &#224; ne rien croire trop fermement de ce qui ne m'avait &#233;t&#233; persuad&#233; que par l'exemple et par la coutume, et ainsi je me d&#233;livrais peu &#224; peu de beaucoup d'erreurs, qui peuvent offusquer notre lumi&#232;re naturelle, et nous rendre moins capables d'entendre raison. Mais apr&#232;s que j'eus employ&#233; quelques ann&#233;es &#224; &#233;tudier ainsi dans le livre du monde et &#224; t&#226;cher d'acqu&#233;rir quelque exp&#233;rience, je pris un jour r&#233;solution d'&#233;tudier aussi en moi-m&#234;me, et d'employer toutes les forces de mon esprit &#224; choisir les chemins que je devais suivre. Ce qui me r&#233;ussit beaucoup mieux, ce me semble, que si je ne me fusse jamais &#233;loign&#233;, ni de mon pays, ni de mes livres.&lt;/p&gt;
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