<?xml 
version="1.0" encoding="utf-8"?><?xml-stylesheet title="XSL formatting" type="text/xsl" href="https://caute.lautre.net/spip.php?page=backend.xslt" ?>
<rss version="2.0" 
	xmlns:dc="http://purl.org/dc/elements/1.1/"
	xmlns:content="http://purl.org/rss/1.0/modules/content/"
	xmlns:atom="http://www.w3.org/2005/Atom"
>

<channel xml:lang="fr">
	<title>Caute@lautre.net</title>
	<link>https://www.caute.lautre.net/</link>
	<description>Philosophie classique et philosophie contemporaine. Pr&#233;paration au baccalaur&#233;at. Conf&#233;rences et &#233;missions audios de philosophie. Ranci&#232;re, Birnbaum, Matheron, Althusser, Deleuze, Epicure. Mat&#233;rialisme et philosophie.</description>
	<language>fr</language>
	<generator>SPIP - www.spip.net</generator>
	<atom:link href="https://caute.lautre.net/spip.php?id_rubrique=223&amp;page=backend" rel="self" type="application/rss+xml" />

	<image>
		<title>Caute@lautre.net</title>
		<url>https://caute.lautre.net/local/cache-vignettes/L144xH25/siteon0-61142.png?1778847483</url>
		<link>https://www.caute.lautre.net/</link>
		<height>25</height>
		<width>144</width>
	</image>



<item xml:lang="fr">
		<title>L'histoire, plac&#233;e au service de la vie, se trouve au service d'une puissance non historique.</title>
		<link>https://caute.lautre.net/L-histoire-placee-au-service-de-la-vie-se-trouve-au-service-d-une-puissance-non</link>
		<guid isPermaLink="true">https://caute.lautre.net/L-histoire-placee-au-service-de-la-vie-se-trouve-au-service-d-une-puissance-non</guid>
		<dc:date>2003-12-03T12:48:43Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Nietzsche, Friedrich</dc:creator>



		<description>
&lt;p&gt;voyez : Eloge de l'absence de m&#233;moire &lt;br class='autobr' /&gt; Contemple le troupeau qui passe devant toi en broutant. Il ne sait pas ce qu'&#233;tait hier ni ce qu'est aujourd'hui : il court de-ci de-l&#224;, mange, se repose et se remet &#224; courir, et ainsi du matin au soir, jour pour jour, quel que soit son plaisir ou son d&#233;plaisir. Attach&#233; au piquet du moment il n'en t&#233;moigne ni m&#233;lancolie ni ennui. L'homme s'attriste de voir pareille chose, parce qu'il se rengorge devant la b&#234;te et qu'il est pourtant jaloux du bonheur (&#8230;)&lt;/p&gt;


-
&lt;a href="https://caute.lautre.net/-Sur-l-Histoire-" rel="directory"&gt;Sur l'Histoire&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;voyez : &lt;a href='https://caute.lautre.net/Eloge-de-l-absence-de-memoire' class=&#034;spip_in&#034;&gt;Eloge de l'absence de m&#233;moire&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Contemple le troupeau qui passe devant toi en broutant. Il ne sait pas ce qu'&#233;tait hier ni ce qu'est aujourd'hui : il court de-ci de-l&#224;, mange, se repose et se remet &#224; courir, et ainsi du matin au soir, jour pour jour, quel que soit son plaisir ou son d&#233;plaisir. Attach&#233; au piquet du moment il n'en t&#233;moigne ni m&#233;lancolie ni ennui. L'homme s'attriste de voir pareille chose, parce qu'il se rengorge devant la b&#234;te et qu'il est pourtant jaloux du bonheur de celle-ci. Car c'est l&#224; ce qu'il veut : n'&#233;prouver, comme la b&#234;te, ni d&#233;go&#251;t ni souffrance, et pourtant il le veut autrement, parce qu'il ne peut pas vouloir comme la b&#234;te. Il arriva peut-&#234;tre un jour &#224; l'homme de demander &#224; la b&#234;te : &#171; Pourquoi ne me parles-tu pas de ton bonheur et pourquoi ne fais-tu que me regarder ? &#187; Et la b&#234;te voulut r&#233;pondre et dire : &#171; Cela vient de ce que j'oublie chaque fois ce que j'ai l'intention de r&#233;pondre. &#187; Or, tandis qu'elle pr&#233;parait cette r&#233;ponse, elle l'avait d&#233;j&#224; oubli&#233;e et elle se tut, en sorte que l'homme s'en &#233;tonna.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais il s'&#233;tonna aussi de lui-m&#234;me, parce qu'il ne pouvait pas apprendre &#224; oublier et qu'il restait sans cesse accroch&#233; au pass&#233;. Quoi qu'il fasse, qu'il s'en aille courir au loin, qu'il h&#226;te le pas, toujours la cha&#238;ne court avec lui. C'est une merveille : le moment est l&#224; en un clin d'&#339;il, en un clin d'&#339;il il dispara&#238;t. Avant c'est le n&#233;ant, apr&#232;s c'est le n&#233;ant, mais le moment revient pour troubler le repos du moment &#224; venir. Sans cesse une page se d&#233;tache du r&#244;le du temps, elle s'abat, va flotter au loin, pour revenir, pouss&#233;e sur les genoux de l'homme. Alors l'homme dit : &#171; Je me souviens. &#187; Et il imite l'animal qui oublie aussit&#244;t et qui voit chaque moment mourir v&#233;ritablement, retourner &#224; la nuit et s'&#233;teindre &#224; jamais. C'est ainsi que l'animal vit d'une fa&#231;on non historique : car il se r&#233;duit dans le temps, semblable &#224; un nombre, sans qu'il reste une fraction bizarre. Il ne sait pas simuler, il ne cache rien et appara&#238;t toujours pareil &#224; lui-m&#234;me, sa sinc&#233;rit&#233; est donc involontaire. L'homme, par contre, s'arc-boute contre le poids toujours plus lourd du pass&#233;. Ce poids l'accable ou l'incline sur le c&#244;t&#233;, il alourdit son pas, tel un invisible et obscur fardeau. Il peut le renier en apparence, ce qu'il aime &#224; faire en pr&#233;sence de ses semblables, afin d'&#233;veiller leur jalousie. C'est pourquoi il est &#233;mu, comme s'il se souvenait du paradis perdu, lorsqu'il voit le troupeau au p&#226;turage, ou aussi, tout pr&#232;s de lui, dans un commerce familier, l'enfant qui n'a encore rien &#224; renier du pass&#233; et qui, entre les enclos d'hier et ceux de demain, se livre &#224; ses jeux dans un bienheureux aveuglement. Et pourtant l'enfant ne peut toujours jouer sans &#234;tre assailli de troubles. Trop t&#244;t on le fait sortir de l'oubli. Alors il apprend &#224; comprendre le mot &#171; il &#233;tait &#187;, ce mot de ralliement avec lequel la lutte, la souffrance et le d&#233;go&#251;t s'approchent de l'homme, pour lui faire souvenir de ce que son existence est au fond : un imparfait &#224; jamais imperfectible. Quand enfin la mort apporte l'oubli tant d&#233;sir&#233;, elle d&#233;robe aussi le pr&#233;sent et la vie. Elle appose en m&#234;me temps son sceau sur cette conviction que l'existence n'est qu'une succession ininterrompue d'&#233;v&#233;nements pass&#233;s, une chose qui vit de se nier et de se d&#233;truire elle-m&#234;me, de se contredire sans cesse.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si c'est un bonheur, un besoin avide de nouveau bonheur qui, dans un sens quelconque, attache le vivant &#224; la vie et le pousse &#224; continuer &#224; vivre, aucun philosophe n'a peut-&#234;tre raison autant que le cynique car le bonheur de la b&#234;te, qui est la forme la plus accomplie du cynisme, est la preuve vivante des droits du cynique. Le plus petit bonheur, pourvu qu'il reste ininterrompu et qu'il rende heureux, renferme, sans conteste, une dose sup&#233;rieure de bonheur que le plus grand qui n'arrive que comme un &#233;pisode, en quelque sorte par fantaisie, telle une id&#233;e folle, au milieu des ennuis, des d&#233;sirs et des privations. Mais le plus petit comme le plus grand bonheur sont toujours cr&#233;&#233;s par une chose : le pouvoir d'oublier, ou, pour m'exprimer en savant, la facult&#233; de sentir, abstraction faite de toute id&#233;e historique, pendant toute la dur&#233;e du bonheur. Celui qui ne sait pas se reposer sur le seuil du moment, oubliant tout le pass&#233;, celui qui ne sait pas se dresser, comme le g&#233;nie de la victoire, sans vertige et sans crainte, ne saura jamais ce que c'est que le bonheur, et, ce qui pis est, il ne fera jamais rien qui puisse rendre heureux les autres. Imaginez l'exemple le plus complet : un homme qui serait absolument d&#233;pourvu de la facult&#233; d'oublier et qui serait condamn&#233; &#224; voir, en toute chose, le devenir. Un tel homme ne croirait plus &#224; son propre &#234;tre, ne croirait plus en lui-m&#234;me. Il verrait toutes choses se d&#233;rouler en une s&#233;rie de points mouvants, il se perdrait dans cette mer du devenir. En v&#233;ritable &#233;l&#232;ve d'H&#233;raclite il finirait par ne plus oser lever un doigt. Toute action exige l'oubli, comme tout organisme a besoin, non seulement de lumi&#232;re, mais encore d'obscurit&#233;. Un homme qui voudrait ne sentir que d'une fa&#231;on purement historique ressemblerait &#224; quelqu'un que l'on aurait forc&#233; de se priver de sommeil, ou bien &#224; un animal qui serait condamn&#233; &#224; ruminer sans cesse les m&#234;mes aliments. Il est donc possible de vivre sans presque se souvenir, de vivre m&#234;me heureux, &#224; l'exemple de l'animal, mais il est absolument impossible de vivre sans oublier. Si je devais m'exprimer, sur ce sujet, d'une fa&#231;on plus simple encore, je dirais : &lt;i&gt;il y a un degr&#233; d'insomnie, de rumination, de sens historique qui nuit &#224; l'&#234;tre vivant et finit par l'an&#233;antir, qu'il s'agisse d'un homme, d'un peuple ou d'une civilisation.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour pouvoir d&#233;terminer ce degr&#233; et, par celui-ci, les limites o&#249; le pass&#233; doit &#234;tre oubli&#233; sous peine de devenir le fossoyeur du pr&#233;sent, il faudrait conna&#238;tre exactement la &lt;i&gt;force plastique&lt;/i&gt; d'un homme, d'un peuple, d'une civilisation, je veux dire cette force qui permet de se d&#233;velopper hors de soi-m&#234;me, d'une fa&#231;on qui vous est propre, de transformer et d'incorporer les choses du pass&#233;, de gu&#233;rir et de cicatriser des blessures, de remplacer ce qui est perdu, de refaire par soi-m&#234;me des formes bris&#233;es. Il y a des hommes qui poss&#232;dent cette force &#224; un degr&#233; si minime qu'un seul &#233;v&#233;nement, une seule douleur, parfois m&#234;me une seule l&#233;g&#232;re petite injustice les fait p&#233;rir irr&#233;m&#233;diablement, comme si tout leur sang s'&#233;coulait par une petite blessure. Il y en a, d'autre part, que les accidents les plus sauvages et les plus &#233;pouvantables de la vie touchent si peu, sur lesquels les effets de leur propre m&#233;chancet&#233; ont si peu de prise qu'au milieu de la crise la plus violente, ou aussit&#244;t apr&#232;s cette crise, ils parviennent &#224; un bien-&#234;tre passable, &#224; une fa&#231;on de conscience tranquille. Plus la nature int&#233;rieure d'un homme poss&#232;de de fortes racines, plus il s'appropriera de parcelles du pass&#233;. Et, si l'on voulait imaginer la nature la plus puissante et la plus formidable, on la reconna&#238;trait &#224; ceci qu'elle ignorerait les limites o&#249; le sens historique pourrait agir d'une fa&#231;on nuisible ou parasitaire. Cette nature attirerait &#224; elle tout ce qui appartient au pass&#233;, que ce soit au sien propre ou &#224; l'histoire, elle l'absorberait pour le transmuer en quelque sorte en sang. Ce qu'une pareille nature ne ma&#238;trise pas, elle sait l'oublier. Ce qu'elle oublie n'existe plus. L'horizon est ferm&#233; et forme un tout. Rien ne pourrait faire souvenir qu'au-del&#224; de cet horizon il y a des hommes, des passions, des doctrines et des buts. Ceci est une loi universelle : tout ce qui est vivant ne peut devenir sain, fort et f&#233;cond que dans les limites d un horizon d&#233;termin&#233;. Si l'organisme est incapable de tracer autour de lui un horizon, s'il est d'autre part trop pouss&#233; vers des fins personnelles pour donner &#224; ce qui est &#233;tranger un caract&#232;re individuel, il s'achemine, st&#233;rile ou h&#226;tif, vers un rapide d&#233;clin. La s&#233;r&#233;nit&#233;, la bonne conscience, l'activit&#233; joyeuse, la confiance en l'avenir - tout cela d&#233;pend, chez l'individu comme chez le peuple, de l'existence d'une ligne de d&#233;marcation qui s&#233;pare ce qui est clair, ce que l'on peut embrasser du regard, de ce qui est obscur et hors de vue, d&#233;pend de la facult&#233; d'oublier au bon moment aussi bien que, lorsque cela est n&#233;cessaire, de se souvenir au bon moment, d&#233;pend de l'instinct vigoureux que l'on met &#224; sentir si et quand il est n&#233;cessaire de voir les choses au point de vue historique, si et quand il est n&#233;cessaire de voir les choses au point de vue non historique. Et voici pr&#233;cis&#233;ment la proposition que le lecteur est invit&#233; &#224; consid&#233;rer : le point de vue historique aussi bien que le point de vue non historique sont n&#233;cessaires &#224; la sant&#233; d'un individu, d'un peuple et d'une civilisation.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Chacun voudra commencer ici par faire une observation. Les connaissances et les sentiments historiques d'un homme peuvent &#234;tre tr&#232;s limit&#233;s, son horizon peut &#234;tre &#233;troit, comme celui d'un habitant d'une vall&#233;e des Alpes ; dans chaque jugement il pourra placer une injustice, pour chaque conception il pourra commettre l'erreur de croire qu'il est le premier &#224; la formuler. Malgr&#233; toutes les injustices et toutes les erreurs, il gardera son insurmontable verdeur, et sa sant&#233; r&#233;jouira tous les yeux. Et, tout pr&#232;s de lui, celui qui est infiniment plus juste et plus savant s'&#233;tiolera et ira &#224; sa ruine, parce que les lignes de son horizon sont instables et se d&#233;placent toujours &#224; nouveau, parce qu'il ne parvient pas &#224; se d&#233;gager des fines mailles que son esprit d'&#233;quit&#233; et de v&#233;racit&#233; tendent autour de lui, pour s'adonner &#224; une dure volont&#233;, &#224; des aspirations brutales. Nous avons vu qu'au contraire l'animal, enti&#232;rement d&#233;pourvu de conceptions historiques, limit&#233; par un horizon en quelque sorte compos&#233; de points, vit pourtant dans un bonheur relatif et pour le moins sans ennui, ignorant la n&#233;cessit&#233; de simuler. La facult&#233; de pouvoir sentir, en une certaine mesure, d'une fa&#231;on non historique devra donc &#234;tre tenue par nous pour la facult&#233; la plus importante, pour une facult&#233; primordiale, en tant qu'elle renferme le fondement sur lequel peut seul s'&#233;difier quelque chose de solide, de bien portant et de grand, quelque chose de v&#233;ritablement humain. Ce qui est non historique ressemble &#224; une atmosph&#232;re ambiante, o&#249; seule peut s'engendrer la vie, pour dispara&#238;tre de nouveau avec l'an&#233;antissement de cette atmosph&#232;re. A vrai dire, l'homme ne devient homme que lorsqu'il arrive en pensant, en repensant, en comparant, en s&#233;parant et en r&#233;unissant, &#224; restreindre cet &#233;l&#233;ment non historique. Dans la nu&#233;e qui l'enveloppe, na&#238;t alors un rayon de claire lumi&#232;re et il poss&#232;de la force d'utiliser ce qui est pass&#233;, en vue de la vie, pour transformer les &#233;v&#233;nements en histoire. Mais, lorsque les souvenirs historiques deviennent trop &#233;crasants, l'homme cesse de nouveau d'&#234;tre, et, s'il n'avait pas poss&#233;d&#233; cette ambiance non historique il n'aurait jamais commenc&#233; d'&#234;tre, il n'aurait jamais os&#233; commencer. O&#249; y a-t-il des actes que l'homme e&#251;t &#233;t&#233; capable d'accomplir sans s'&#234;tre envelopp&#233; d'abord de cette nu&#233;e non historique ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais abandonnons les images et illustrons notre d&#233;monstration par un exemple. Qu'on s'imagine un homme secou&#233; ou entra&#238;n&#233; par une passion violente, soit pour une femme, soit pour une grande id&#233;e ! Comme le monde se transforme &#224; ses yeux ! Quand il regarde derri&#232;re lui, il se sent aveugle, ce qui se passe &#224; ses c&#244;t&#233;s lui est &#233;tranger, comme s'il entendait des sons vagues et sans signification ; ce qu'il aper&#231;oit, jamais il ne l'aper&#231;ut ainsi, avec autant d'intensit&#233;, d'une fa&#231;on aussi vraie, aussi rapproch&#233;e, aussi colori&#233;e et aussi illumin&#233;e, comme s'il en &#233;tait saisi par tous les sens &#224; la fois. Toutes les &#233;valuations sont pour lui chang&#233;es et d&#233;pr&#233;ci&#233;es. Il y a tant de choses qu'il ne go&#251;te plus, parce qu'il les sent &#224; peine. Il se demande s'il a longtemps &#233;t&#233; la dupe de mots &#233;trangers, d'opinions &#233;trang&#232;res ; il s'&#233;tonne que sa m&#233;moire tourne infatigablement dans le m&#234;me cercle et que pourtant elle soit trop faible et trop lasse pour faire seulement un seul bond en dehors de ce cercle. Cette condition est la plus injuste que l'on puisse imaginer, elle est &#233;troite, ingrate envers le pass&#233;, aveugle en face du danger, sourde aux avertissements ; on dirait un petit tourbillon vivant dans une mer morte de nuit et d'oubli. Et pourtant d'un pareil &#233;tat d'esprit, quelque non historique et anti-historique qu'il soit, est n&#233;e non seulement l'action injuste, mais aussi toute action vraie ; nul artiste ne r&#233;alisera son oeuvre, nul g&#233;n&#233;ral sa victoire, nul peuple sa libert&#233;, sans les avoir d&#233;sir&#233;es et y avoir aspir&#233; pr&#233;alablement dans une semblable condition non historique. De m&#234;me que celui qui agit, selon l'expression de Goethe, est toujours sans conscience, il est aussi toujours d&#233;pourvu de science. Il oublie la plupart des choses pour en faire une seule. Il est injuste envers ce qui est derri&#232;re lui et il ne conna&#238;t qu'un seul droit, le droit de ce qui est pr&#234;t &#224; &#234;tre. Ainsi, tous ceux qui agissent, aiment leur action infiniment plus qu'elle ne m&#233;rite d'&#234;tre aim&#233;e. Et les meilleures actions se font dans un tel d&#233;bordement d'amour qu'elles sont certainement indignes de cet amour, bien que leur valeur soit incalculable.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si quelqu'un &#233;tait capable de se placer dans l'atmosph&#232;re non historique, pour flairer et comprendre les nombreux cas de grands &#233;v&#233;nements historiques qui y ont pris naissance, il serait peut-&#234;tre &#224; m&#234;me, en tant qu'&#234;tre connaissant, de s'&#233;lever &#224; un point de vue &lt;i&gt;supra-historique&lt;/i&gt;, tel que l'a d&#233;crit Niebuhr, comme r&#233;sultat possible des consid&#233;rations historiques.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; L'histoire, dit Niebuhr, comprise d'une fa&#231;on claire et d&#233;taill&#233;e, sert du moins &#224; une chose : &#224; se convaincre que les esprits les plus &#233;lev&#233;s de notre esp&#232;ce humaine ne savent pas combien fortuite est la conception qui est la leur, et qu'ils imposent avec violence aux autres - avec violence, parce que l'intensit&#233; de leur conscience est extr&#234;mement vive. Celui qui n'a pas la certitude de ce fait et n'en a pas fait l'exp&#233;rience dans des cas nombreux, celui-l&#224; se laisse terrasser par l'apparition d'un esprit puissant qui veut la passion la plus haute dans une forme d&#233;termin&#233;e. &#187; Il faudrait d&#233;nommer supra-historique ce point de vue, parce que celui qui s'y placerait ne pourrait plus &#233;prouver aucune tentation de continuer &#224; vivre et &#224; participer &#224; l'histoire, par l&#224; m&#234;me qu'il aurait reconnu l'existence de cette seule condition indispensable &#224; toute action : l'aveuglement et l'injustice dans l'&#226;me de celui qui agit. Il serait m&#234;me gu&#233;ri de la tendance de prendre dor&#233;navant l'histoire d&#233;mesur&#233;ment au s&#233;rieux. Car, en face de chaque homme, en face de chaque &#233;v&#233;nement, parmi les Grecs ou les Turcs, qu'il s'agisse d'une heure du 1er ou d'une heure du XIXe si&#232;cle, il aurait appris &#224; r&#233;soudre la question de savoir pourquoi et comment on vit. Celui qui demanderait &#224; ses amis, s'ils seraient tent&#233;s de revivre les dix ou vingt derni&#232;res ann&#233;es de leur vie, apprendrait facilement &#224; conna&#238;tre lequel d'entre eux est pr&#233;par&#233; &#224; ce point de vue supra-historique. Il est vrai qu'ils r&#233;pondront tous non, mais ce non ils le motiveront de fa&#231;on diff&#233;rente. Les uns esp&#233;reront peut-&#234;tre avec confiance que &#171; les vingt prochaines ann&#233;es seront meilleures &#187;. Ce sont ceux dont David Hume dit ironiquement :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;And from the dregs of life hope to receive,&lt;br /&gt;
What the first sprightly running could not give &lt;br /&gt;
&lt;/i&gt;&lt;br /&gt;
Nous voulons les appeler les hommes historiques. Un regard jet&#233; dans le pass&#233; les pousse &#224; pr&#233;juger de l'avenir, leur donne le courage de lutter encore avec la vie, fait na&#238;tre en eux l'espoir que le bien finira par venir, que le bonheur g&#238;te derri&#232;re la montagne dont ils s'approchent. Ces hommes historiques s'imaginent que le sens de la vie leur appara&#238;tra &#224; mesure qu'ils apercevront le d&#233;veloppement de celle-ci ; ils regardent en arri&#232;re pour comprendre le pr&#233;sent, par la contemplation du pass&#233;, pour apprendre &#224; d&#233;sirer l'avenir avec plus de violence. Ils ne savent pas combien ils pensent et agissent d'une fa&#231;on non historique, malgr&#233; leur Histoire, et combien leurs &#233;tudes historiques, au lieu d'&#234;tre au service de la connaissance pure, se trouvent &#234;tre &#224; celui de la vie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais cette question, &#224; quoi nous avons donn&#233; la premi&#232;re r&#233;ponse, peut aussi bien &#234;tre r&#233;solue d'une fa&#231;on diff&#233;rente. Il est vrai que c'est encore une fois par une n&#233;gation, mais par une n&#233;gation qui repose sur des arguments diff&#233;rents. La n&#233;gation de l'homme supra-historique ne voit pas le salut dans le d&#233;veloppement, mais consid&#232;re, au contraire, que le monde est termin&#233; et atteint sa fin &#224; chaque moment particulier. Que pourrait-on apprendre de dix nouvelles ann&#233;es, si ce n'est ce que les dix ann&#233;es &#233;coul&#233;es ont d&#233;j&#224; enseign&#233; !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Savoir si le sens de cet enseignement c'est le bonheur ou la r&#233;signation, la vertu ou la p&#233;nitence, c'est sur quoi les hommes supra-historiques ne se sont jamais accord&#233;s entre eux. Mais &#224; l'encontre de toute consid&#233;ration historique du pass&#233;, ils sont unanimes &#224; d&#233;clarer que le pass&#233; et le pr&#233;sent sont identiques, c'est-&#224;-dire qu'avec toute leur diversit&#233; ils se ressemblent d'une fa&#231;on typique. Ils repr&#233;sentent des normes immuables et omnipr&#233;sentes, un organisme immobile d'une valeur stable et d'une signification toujours pareille. De m&#234;me que cent langues diff&#233;rentes correspondent aux m&#234;mes besoins typiques et d&#233;termin&#233;s des hommes, de sorte que quelqu'un qui comprendrait ces besoins, de toutes les langues n'aurait rien &#224; apprendre de nouveau, de m&#234;me le penseur supra-historique projette une lumi&#232;re int&#233;rieure sur toute l'histoire des peuples et des individus, devinant, en visionnaire, le sens primitif des diff&#233;rents hi&#233;roglyphes, &#233;vitant m&#234;me avec lassitude les signes dont le nombre s'accro&#238;t de jour en jour. Car, comment, dans l'abondance infinie des &#233;v&#233;nements, n'en arriverait-il pas &#224; la sati&#233;t&#233;, &#224; la sursaturation et m&#234;me au d&#233;go&#251;t ? De sorte que le plus audacieux finirait peut-&#234;tre par &#234;tre pr&#234;t &#224; dire &#224; son c&#339;ur, avec L&#233;opardi :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Rien ne vit qui soit digne&lt;br /&gt;
De tes &#233;lans et la terre ne m&#233;rite pas un soupir.&lt;br /&gt;
Douleur et ennui, voil&#224; notre &#234;tre et le monde est boue&lt;br /&gt; - point autre chose.&lt;br /&gt;
Calme-toi.&lt;br /&gt;
&lt;/i&gt;&lt;br /&gt;
Mais laissons les hommes supra-historiques &#224; leur d&#233;go&#251;t et &#224; leur sagesse. Aujourd'hui nous voulons, au contraire, nous r&#233;jouir de tout c&#339;ur de notre manque de sagesse, et prendre du bon temps en v&#233;ritables hommes d'action et de progr&#232;s, en v&#233;n&#233;rateurs de l'&#233;volution. Il se peut que notre appr&#233;ciation du d&#233;veloppement historique ne soit qu'un pr&#233;jug&#233; occidental ! Pourvu que, dans les limites de ce pr&#233;jug&#233;, nous progressions et nous ne nous arr&#234;tions pas en route ! Pourvu que nous apprenions toujours mieux &#224; faire de l'histoire &lt;i&gt;en vue de la vie !&lt;/i&gt; Alors nous conc&#233;derons volontiers aux supra-historiques qu'ils poss&#232;dent plus de sagesse que nous ; &#224; condition, bien entendu, que nous puissions avoir la certitude de poss&#233;der la vie &#224; un degr&#233; sup&#233;rieur, car alors notre manque de sagesse aurait plus d'avenir que leur sagesse &#224; eux. Et pour qu'il n'y ait point de doute sur le sens de cette antinomie entre la vie et la sagesse, je veux appeler &#224; mon secours un proc&#233;d&#233; qui depuis longtemps a fait ses preuves et &#233;tablir directement quelques th&#232;ses.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un ph&#233;nom&#232;ne historique &#233;tudi&#233; d'une fa&#231;on absolue et compl&#232;te et r&#233;duit en ph&#233;nom&#232;ne de la connaissance est mort pour celui qui l'a &#233;tudi&#233;, car, en m&#234;me temps, il a reconnu la folie, l'injustice, l'aveugle passion, en g&#233;n&#233;ral tout l'horizon obscur et terrestre de ce ph&#233;nom&#232;ne et par l&#224; m&#234;me sa puissance historique. D&#232;s lors, cette puissance, pour lui qui sait, est devenue sans puissance ; mais, pour lui qui vit, elle ne l'est peut-&#234;tre pas encore.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'histoire, consid&#233;r&#233;e comme science pure devenue souveraine, serait, pour l'humanit&#233;, une sorte de conclusion et de bilan de la vie. La culture historique par contre, n'est bienfaisante et pleine de promesses pour l'avenir que lorsqu'elle c&#244;toie un puissant et nouveau courant de la vie, une civilisation en train de se former, donc uniquement lorsqu'elle est domin&#233;e et conduite par une puissance sup&#233;rieure et qu'elle ne domine et ne conduit pas elle-m&#234;me.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'histoire, pour autant qu'elle est plac&#233;e au service de la vie, se trouve au service d'une puissance non historique, et, &#224; cause de cela, dans cet &#233;tat de subordination, elle ne pourra et ne devra jamais &#234;tre une science pure, telle que l'est, par exemple, la math&#233;matique. Mais la question de savoir jusqu'&#224; quel point la vie a besoin, d'une fa&#231;on g&#233;n&#233;rale, des services de l'histoire, c'est l&#224; un des probl&#232;mes les plus &#233;lev&#233;s, un des plus grands int&#233;r&#234;ts de la vie, car il s'agit de la sant&#233; d'un homme, d'un peuple, d'une civilisation. Quand l'histoire prend une pr&#233;dominance trop grande, la vie s'&#233;miette et d&#233;g&#233;n&#232;re et, en fin de compte, l'histoire elle-m&#234;me p&#226;tit de cette d&#233;g&#233;n&#233;rescence.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_ps'&gt;&lt;p&gt;Nietzsche, &lt;strong&gt;Seconde consid&#233;ration intempestive&lt;/strong&gt;, 1, trad. Henri Albert, GF, 1988, pp. 75-86&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		</content:encoded>


		

	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>Il est absolument impossible de vivre sans oublier</title>
		<link>https://caute.lautre.net/Il-est-absolument-impossible-de-vivre-sans-oublier</link>
		<guid isPermaLink="true">https://caute.lautre.net/Il-est-absolument-impossible-de-vivre-sans-oublier</guid>
		<dc:date>2003-12-03T12:40:09Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Nietzsche, Friedrich</dc:creator>



		<description>
&lt;p&gt;Le contexte : L'histoire, plac&#233;e au service de la vie, se trouve au service d'une puissance non historique. &lt;br class='autobr' /&gt;
voyez aussi : Eloge de l'absence de m&#233;moire &lt;br class='autobr' /&gt; Expliquer le texte suivant : &lt;br class='autobr' /&gt;
&#171; Imaginez l'exemple le plus complet : un homme qui serait absolument d&#233;pourvu de la facult&#233; d'oublier et qui serait condamn&#233; &#224; voir, en toute chose, le devenir. Un tel homme ne croirait plus &#224; son propre &#234;tre, ne croirait plus en lui-m&#234;me. Il verrait toutes choses se d&#233;rouler en une s&#233;rie de points (&#8230;)&lt;/p&gt;


-
&lt;a href="https://caute.lautre.net/-Sur-l-Histoire-" rel="directory"&gt;Sur l'Histoire&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;Le contexte : &lt;a href='https://caute.lautre.net/L-histoire-placee-au-service-de-la-vie-se-trouve-au-service-d-une-puissance-non' class=&#034;spip_in&#034;&gt;L'histoire, plac&#233;e au service de la vie, se trouve au service d'une puissance non historique.&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;voyez aussi : &lt;a href='https://caute.lautre.net/Eloge-de-l-absence-de-memoire' class=&#034;spip_in&#034;&gt;Eloge de l'absence de m&#233;moire&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Expliquer le texte suivant :&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&#171; Imaginez l'exemple le plus complet : un homme qui serait absolument d&#233;pourvu de la facult&#233; d'oublier et qui serait condamn&#233; &#224; voir, en toute chose, le devenir. Un tel homme ne croirait plus &#224; son propre &#234;tre, ne croirait plus en lui-m&#234;me. Il verrait toutes choses se d&#233;rouler en une s&#233;rie de points mouvants, il se perdrait dans cette mer du devenir. En v&#233;ritable &#233;l&#232;ve d'H&#233;raclite il finirait par ne plus oser lever un doigt. Toute action exige l'oubli, comme tout organisme a besoin, non seulement de lumi&#232;re, mais encore d'obscurit&#233;. Un homme qui voudrait ne sentir que d'une fa&#231;on purement historique ressemblerait &#224; quelqu'un que l'on aurait forc&#233; de se priver de sommeil, ou bien &#224; un animal qui serait condamn&#233; &#224; ruminer sans cesse les m&#234;mes aliments. Il est donc possible de vivre sans presque se souvenir, de vivre m&#234;me heureux, &#224; l'exemple de l'animal, mais il est absolument impossible de vivre sans oublier. Si je devais m'exprimer, sur ce sujet, d'une fa&#231;on plus simple encore, je dirais : &lt;i&gt;il y a un degr&#233; d'insomnie, de rumination, de sens historique qui nuit &#224; l'&#234;tre vivant et finit par l'an&#233;antir, qu'il s'agisse d'un homme, d'un peuple ou d'une civilisation. &#187;&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_ps'&gt;&lt;p&gt;Nietzsche, &lt;strong&gt;Seconde consid&#233;ration intempestive&lt;/strong&gt;, 1, trad. Henri Albert, GF, 1988, pp. 75-86.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;La connaissance de la doctrine de l'auteur n'est pas requise. Il faut et il suffit que l'explication rende compte, par la compr&#233;hension pr&#233;cise du texte, du probl&#232;me dont il est question.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		</content:encoded>


		

	</item>



</channel>

</rss>
