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	<title>Caute@lautre.net</title>
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	<description>Philosophie classique et philosophie contemporaine. Pr&#233;paration au baccalaur&#233;at. Conf&#233;rences et &#233;missions audios de philosophie. Ranci&#232;re, Birnbaum, Matheron, Althusser, Deleuze, Epicure. Mat&#233;rialisme et philosophie.</description>
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		<title>Caute@lautre.net</title>
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		<title>RAPPORT POUR UNE ACADEMIE</title>
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		<dc:date>2006-06-07T20:23:41Z</dc:date>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Kafka, Franz</dc:creator>



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&lt;p&gt;&#201;minents Acad&#233;miciens, &lt;br class='autobr' /&gt;
Vous me faites l'honneur de me demander de fournir &#224; l'Acad&#233;mie un rapport sur mon pass&#233; simien. &lt;br class='autobr' /&gt;
Je ne saurais malheureusement d&#233;f&#233;rer &#224; cette invitation telle que vous la formulez. Je suis s&#233;par&#233; de ma vie de singe par pr&#232;s de cinq ann&#233;es, un temps peut-&#234;tre tr&#232;s court sur le calendrier, mais qui est infiniment long quand on le passe &#224; galoper comme je l'ai fait par-ci par-l&#224;, accompagn&#233; d'hommes excellents, de conseils, d'applaudissements, de musique d'orchestre, (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://caute.lautre.net/-Kafka-" rel="directory"&gt;Kafka&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;&#201;minents Acad&#233;miciens,&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Vous me faites l'honneur de me demander de fournir &#224; l'Acad&#233;mie un rapport sur mon pass&#233; simien.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je ne saurais malheureusement d&#233;f&#233;rer &#224; cette invitation telle que vous la formulez. Je suis s&#233;par&#233; de ma vie de singe par pr&#232;s de cinq ann&#233;es, un temps peut-&#234;tre tr&#232;s court sur le calendrier, mais qui est infiniment long quand on le passe &#224; galoper comme je l'ai fait par-ci par-l&#224;, accompagn&#233; d'hommes excellents, de conseils, d'applaudissements, de musique d'orchestre, seul au fond car ma compagnie, pour ne rien perdre du tableau, se tenait loin de la barri&#232;re. Mes exploits n'auraient pas &#233;t&#233; possibles, si j'avais voulu m'opini&#226;trer &#224; songer &#224; mes origines et &#224; mes souvenirs de jeunesse. Le premier des commandements que je m'&#233;tais dict&#233;s &#233;tait justement de renoncer &#224; toute esp&#232;ce d'ent&#234;tement ; moi, singe libre, je m'imposais un joug. En revanche mes souvenirs s'effac&#232;rent de plus en plus. Au d&#233;but j'aurais pu encore revenir si les hommes l'avaient voulu, par la grande porte que le ciel forme au-dessus de la terre, mais elle devenait de plus en plus basse et de plus en plus &#233;troite &#224; mesure que mon &#233;volution avan&#231;ait, activement stimul&#233;e ; je me sentais mieux, plus encadr&#233; dans le monde des hommes ; la temp&#234;te qui soufflait de mon pass&#233; s'apaisa ; aujourd'hui ce n'est plus qu'un courant d'air qui me rafra&#238;chit les talons, et le trou de l'horizon par o&#249; il vient, et par lequel je suis venu un jour, est devenu si petit que je m'arracherais la peau du corps &#224; le traverser, en admettant que j'eusse encore assez de force et de volont&#233; pour y retourner. Franchement parl&#233; - si volontiers que j'use d`images pour ces choses - franchement parl&#233; : votre vie de singes, messieurs, si vous avez d&#233;j&#224; v&#233;cu une existence de ce genre, ne peut pas &#234;tre plus loin de vous que la mienne ne l'est de moi. Mais elle d&#233;mange aux talons tous ceux qui marchent sur cette terre ; le petit chimpanz&#233; comme le grand Achille. Cependant, en un sens extr&#234;mement &#233;troit, je puis peut-&#234;tre r&#233;pondre &#224; votre invitation, je le fais m&#234;me avec grand plaisir. La premi&#232;re chose qu'on m'a apprise a &#233;t&#233; la poign&#233;e de main ; la poign&#233;e de main est un geste de franchise ; puisse donc, en ce jour o&#249; je me trouve au sommet de ma carri&#232;re, la franchise de ma parole accompagner cette premi&#232;re poign&#233;e de main. Cette franchise n'apportera &#224; votre Acad&#233;mie rien d'essentiellement nouveau, mes paroles resteront bien loin de ce qu'on m'a demand&#233; et de ce que je ne saurais dire malgr&#233; ma meilleure volont&#233; ; elles montreront tout de m&#234;me la direction par laquelle un ancien singe a p&#233;n&#233;tr&#233; dans le monde des hommes et comment il s'y est fix&#233;. Pourtant je ne pourrais m&#234;me pas dire le peu qui suivra si je n'&#233;tais compl&#232;tement s&#251;r de moi et si ma position ne s'&#233;tait consolid&#233;e sur toutes les sc&#232;nes de cabaret de l'univers civilis&#233; jusqu'&#224; ne plus pouvoir &#234;tre &#233;branl&#233;e :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je suis originaire de la C&#244;te de l'Or. Comment y fus-je captur&#233; ? Sur ce point j'en suis r&#233;duit au t&#233;moignage des autres. Une troupe de chasseurs de la maison Hagenbeck - avec le chef de laquelle j'ai vid&#233; d'ailleurs depuis mainte bonne bouteille -, une troupe de chasseurs se tenait &#224; l'aff&#251;t dans les taillis du rivage un soir o&#249; j'allais boire au milieu de ma bande. On tira, je fus le seul touch&#233; ; je re&#231;us deux balles. L'une &#224; la joue ; blessure sans gravit&#233; ; elle m'a laiss&#233; tout de m&#234;me une grande cicatrice rouge sans un poil qui m'a valu le surnom de Peter le Rouge - surnom r&#233;pugnant, parfaitement imm&#233;rit&#233; et invent&#233; par un vrai singe - comme si je ne me distinguais que par cette tache rouge de ma joue de Peter le singe savant qui a crev&#233; derni&#232;rement et qui jouissait par-ci par-l&#224; d'une r&#233;putation locale. Ceci entre parenth&#232;ses.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La seconde balle m'atteignit au-dessous de la hanche. Blessure grave, c'est &#224; cause d'elle que je boite encore un peu. J'ai lu derni&#232;rement dans l'article d'un des dix mille chiens qui se d&#233;cha&#238;nent &#224; ma poursuite dans les journaux, que ma nature de singe n'&#233;tait pas encore compl&#232;tement &#233;touff&#233;e ; et que la meilleure preuve en &#233;tait que, lorsqu'il me vient des visites, j'ai l'habitude de retirer mon pantalon pour montrer le trou de ma balle. Je voudrais qu'on fasse sauter un par un &#224; ce bonhomme chacun des doigts de la main qui a &#233;crit cela. Quant &#224; moi j'ai le droit d'&#244;ter mon pantalon devant qui bon me semble ; on ne trouvera jamais qu'une fourrure soign&#233;e et la cicatrice d'un coup criminel. Tout se montre l&#224; au grand jour, il n'y a rien &#224; cacher ; quand il s'agit de v&#233;rit&#233;, les plus hautains laissent le protocole en plan. Si le scribe en question &#244;tait son pantalon quand il lui vient une visite, le tableau serait &#233;videmment tout diff&#233;rent et j'admets fort bien que la raison lui interdise ce geste. Mais alors qu'il me fiche la paix avec son tact.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Apr&#232;s ces coups je me r&#233;veillai - et c'est ici que vont commencer mes propres souvenirs - dans une cage de l'entrepont du vapeur de Hagenbeck. Ce n'&#233;tait pas une cage &#224; quatre grilles ; on s'&#233;tait content&#233; d'adapter des barreaux sur trois c&#244;t&#233;s d'une caisse ; la caisse elle-m&#234;me formait donc la quatri&#232;me paroi. C'&#233;tait trop bas pour s'y tenir debout et trop &#233;troit pour s'y asseoir. Je restais donc accroupi l&#224;-dedans, les genoux rentr&#233;s et constamment tremblants, tourn&#233; du c&#244;t&#233; de la caisse, avec les barreaux de la grille qui me coupaient la peau du dos, car au d&#233;but je ne voulais voir personne et je tenais &#224; rester dans le noir. On estime ce genre d'encagement avantageux en g&#233;n&#233;ral avec les animaux sauvages dans les tout premiers temps, et je ne saurais nier aujourd'hui, apr&#232;s l'exp&#233;rience que j'ai faite, que ce ne soit effectivement exact au sens humain.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais, alors, je n'y pensais pas. Pour la premi&#232;re fois de ma vie je me trouvais dans une situation sans issue ; en tout cas, s'il y en avait une, elle n'&#233;tait pas devant moi ; devant moi c'&#233;tait la caisse, et ses planches &#233;taient solidement jointes. Une fente, &#224; la v&#233;rit&#233;, la traversait d'un bout &#224; l'autre, et lorsque je la d&#233;couvris je la saluai du cri heureux de la candeur ; mais elle ne suffisait m&#234;me pas pour passer la queue et je ne pouvais l'&#233;largir malgr&#233; toutes mes forces de singe.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D'apr&#232;s ce qu'on m'a dit plus tard je devais faire extr&#234;mement peu de bruit, d'o&#249; l'on concluait que je ne tarderais pas &#224; tr&#233;passer ou que, si je d&#233;passais la p&#233;riode critique, je me pr&#234;terais parfaitement au dressage. Je surv&#233;cus. Sangloter sourdement, chercher p&#233;niblement mes puces, l&#233;cher avec lassitude une noix de coco, taper sur la paroi de la caisse avec le cr&#226;ne et tirer la langue quand on m'approchait, telles furent les premi&#232;res occupations de ma nouvelle existence. Mais, au milieu de tout cela, un seul sentiment : pas d'issue. Je ne saurais naturellement reproduire aujourd'hui avec des mots humains ce que je sentais alors en singe et je le d&#233;forme forc&#233;ment, mais, bien que je ne puisse plus retrouver la v&#233;rit&#233; simienne d'autrefois, mon r&#233;cit n'en indique pas moins la v&#233;ritable direction dans laquelle il faut la chercher, c'est une chose qui ne fait pas de doute.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'avais eu tant d'issues jusqu'alors ! Je n'en avais plus aucune. J'&#233;tais pris. Si l'on m'e&#251;t clou&#233;, ma libert&#233; domiciliaire n'en aurait pas &#233;t&#233; r&#233;duite. Et pourquoi ? Gratte-toi jusqu'au sang entre les orteils, tu n'en trouveras pas la raison. Enfonce-toi le barreau dans le dos jusqu'&#224; ce qu'il te coupe presque en deux, tu ne trouveras rien de plus. Je n'avais pas d'issue, et il m'en fallait une, je ne pouvais vivre sans issue. Toujours contre cette cloison de caisse - j'en serais crev&#233;. Mais les singes d'Hagenbeck sont faits pour &#234;tre mis contre des cloisons de caisse... Eh bien, je cesserais d'&#234;tre un singe ! Belle pens&#233;e, raisonnement lumineux qui a d&#251; se former je ne sais comment au fond de mon ventre, car les singes pensent avec le ventre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'ai peur que l'on ne comprenne pas bien ce que j'entends par issue. J'emploie le mot dans son sens courant et dans toute son amplitude. J'&#233;vite intentionnellement de parler de libert&#233;. Ce n'est pas ce grand sentiment de la libert&#233; dans tous les sens auquel je songe. Comme singe je le connaissais peut-&#234;tre, et j'ai vu des hommes qui en &#233;prouvent le d&#233;sir. Mais, en ce qui me concerne, je n'ai jamais r&#233;clam&#233; ni ne r&#233;clame la libert&#233;. Avec la libert&#233;, je le dis en passant, on se trompe trop souvent entre hommes. Comme la libert&#233; compte au nombre des plus sublimes sentiments, la duperie qui y correspond passe pour sublime elle aussi. J'ai souvent vu, dans des music-halls, avant mon propre num&#233;ro, des artistes travailler &#224; des trap&#232;zes volants. Ils s'&#233;lan&#231;aient, se balan&#231;aient, sautaient, volaient dans les bras l'un de l'autre, et l'un des deux portait son compagnon par les cheveux avec les dents. &#171; Cela aussi, c'est la libert&#233; humaine, pensais-je, c'est le mouvement souverain. &#187; O d&#233;rision de la sainte nature ! Nul b&#226;timent ne pourrait tenir sous le rire de la gent simienne en pr&#233;sence de ce tableau.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Non, ce n'&#233;tait pas la libert&#233; que je voulais. Une simple issue ; &#224; droite, &#224; gauche, o&#249; que ce f&#251;t ; je n'avais pas d'autre exigence, m&#234;me si l'issue devait &#234;tre elle-m&#234;me duperie ; mon exigence &#233;tait petite, la duperie ne serait pas plus grande qu'elle. Avancer, avancer ! Surtout ne pas rester sur place, les bras lev&#233;s, coll&#233; contre une paroi de caisse.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Aujourd'hui, je vois clairement que sans le plus grand calme int&#233;rieur je n'aurais jamais pu &#233;chapper. Et, de fait, tout ce que je suis devenu je le dois peut-&#234;tre au calme qui s'empara de moi l&#224;-bas, dans le bateau, une fois les premiers jours pass&#233;s. Et ce calme, ce fut sans doute aux gens du bateau que je le dus.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce sont de braves gens malgr&#233; tout. Je me souviens encore volontiers aujourd'hui du bruit pesant de leurs pas qui r&#233;sonnait alors dans mon demi-sommeil. Ils avaient l'habitude de tout faire tr&#232;s lentement. Quand ils voulaient se frotter les yeux ils levaient la main comme un sac de sable. Leurs plaisanteries &#233;taient grossi&#232;res, mais cordiales. Leur rire se compliquait toujours d'une toux qui sonnait dangereux, mais qui n'avait pas de signification. Ils avaient toujours dans la bouche quelque chose &#224; cracher et il leur &#233;tait indiff&#233;rent de savoir o&#249; le crachat tombait. Ils se plaignaient toujours que mes puces sautaient sur eux, mais ils ne m'en voulaient jamais s&#233;rieusement ; ils savaient que les puces prosp&#233;raient dans mon poil et que les puces ont besoin de sauter, ils s'en arrangeaient ainsi. Quand ils n'&#233;taient pas de service ils s'asseyaient parfois en demi-cercle autour de moi, ils ne parlaient pas, ils s'envoyaient simplement les uns aux autres de sourds raclements de gorge ; fumaient la pipe, &#233;tendus sur des caisses ; se tapaient sur le genou au moindre de mes mouvements ; de temps en temps l'un d'eux saisissait un b&#226;ton et me chatouillait l&#224; o&#249; j'aimais. Si l'on m'invitait aujourd'hui &#224; faire un voyage sur ce bateau je d&#233;clinerais certainement l'invitation, mais il n'en est pas moins certain qu'il n'y aurait pas que de mauvais souvenirs pour me hanter dans l'entrepont.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La paix que j'acquis au milieu de ces gens me retint surtout de chercher &#224; fuir. Il me semble, &#224; voir les choses avec mes yeux d'aujourd'hui, que j'avais au moins pressenti que je devrais trouver une issue si je voulais vivre, mais que cette issue ne pourrait pas &#234;tre dans la fuite. Je ne sais plus si la fuite &#233;tait possible, mais je le crois, la fuite doit toujours &#234;tre possible &#224; un singe. Avec mes dents d'aujourd'hui je suis oblig&#233; d'&#234;tre prudent pour casser une simple noix, mais &#224; cette &#233;poque j'aurais forc&#233;ment r&#233;ussi avec le temps &#224; couper &#224; coups de dents la serrure de ma porte. Je ne le fis pas. Qu'y euss&#233;-je gagn&#233; ? A peine aurais-je sorti la t&#234;te qu'on m'aurait repris et enferm&#233; dans une cage encore pire ; &#224; moins que je ne me fusse enfui sans &#234;tre vu chez d'autres animaux, comme les serpents boas d'en face qui m'eussent donn&#233; la mort dans leurs embrassements ; peut-&#234;tre aussi aurais-je pu r&#233;ussir &#224; me sauver jusque sur le pont et &#224; sauter, par-dessus bord, auquel cas je me serais balanc&#233; un moment sur l'oc&#233;an et me serais noy&#233;. Actes de d&#233;sespoir. Je ne raisonnais pas aussi humainement, mais sous l'influence de mon entourage je me comportais comme si j'eusse raisonn&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si je ne raisonnais pas, j'observais tranquillement. Je voyais ces hommes aller et venir avec toujours le m&#234;me visage, avec toujours les m&#234;mes mouvements, il me semblait souvent qu'il n'y en avait qu'un. Cet homme ou ces hommes se mouvaient donc librement. Je commen&#231;ai &#224; voir poindre un grand but. Personne ne me promettait que la grille s'ouvrirait si je devenais comme eux ; on ne promet rien en &#233;change de r&#233;alisations qui semblent impossibles ; mais, les r&#233;alisations op&#233;r&#233;es, les promesses apparaissent apr&#232;s coup juste l&#224; o&#249; on les avait cherch&#233;es en vain. Ces gens n'avaient rien en eux-m&#234;mes qui me s&#233;duis&#238;t vivement. Si j'avais &#233;t&#233; partisan de la fameuse libert&#233; dont nous parlions, j'aurais certainement pr&#233;f&#233;r&#233; l'oc&#233;an &#224; l'issue qui se faisait voir dans le trouble regard de ces hommes. Je les avais observ&#233;s bien longtemps avant de penser &#224; ces choses, ce furent m&#234;me ces observations r&#233;p&#233;t&#233;es qui me pouss&#232;rent dans la direction que j'adoptai.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il &#233;tait si facile d'imiter les gens et je savais d&#233;j&#224; cracher depuis les premiers jours. Nous nous crachions r&#233;ciproquement &#224; la figure ; la seule diff&#233;rence &#233;tait que je me d&#233;barbouillais ensuite en me l&#233;chant alors qu'ils ne le faisaient pas. Je ne tardai pas &#224; fumer la pipe comme un ancien ; si par surcro&#238;t je plantais le pouce dans le fourneau tout l'entrepont &#233;tait en liesse, je ne mis longtemps que pour apprendre &#224; distinguer une pipe bourr&#233;e d'une pipe vide.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce fut la bouteille de schnaps qui me donna le plus de mal. Son odeur me martyrisait, je me faisais une horrible violence ; mais il s'&#233;coula des semaines avant que je pusse me dominer. Fait curieux, les gens prenaient ces luttes morales plus s&#233;rieusement que toutes les autres distractions que je leur offrais. Je ne distingue pas entre ces hommes, m&#234;me dans mon souvenir, mais il y en avait un qui revenait toujours, seul ou avec des camarades, de jour, de nuit, et aux heures les plus diverses, s'installait avec la bouteille en face de moi et me donnait une le&#231;on. Il ne me comprenait pas, il voulait r&#233;soudre l'&#233;nigme de mon &#234;tre. Il d&#233;bouchait lentement la bouteille et me regardait ensuite pour voir si j'avais compris ; j'avoue que je le regardais toujours avec une attention passionn&#233;e ; et vorace ; nul professeur d'hommes ne trouvera jamais pareil &#233;l&#232;ve-homme sur tout le globe ; quand la bouteille &#233;tait d&#233;bouch&#233;e il la levait dans la direction de sa bouche ; moi, de la suivre du regard jusque dans le fond du gosier ; content de moi, il fait un signe de la t&#234;te et porte la bouteille &#224; ses l&#232;vres ; moi, ravi de comprendre alors petit &#224; petit, je me gratte en couinant, et en long et en large, o&#249; le hasard m&#232;ne ma main ; il est content, t&#232;te le goulot et boit une gorg&#233;e ; moi, d&#233;sesp&#233;r&#233;ment impatient de l'imiter, je me souille dans ma cage ; ce qui lui cause de nouveau une grande satisfaction, et alors, &#233;loignant la bouteille d'un grand geste et la ramenant d'un mouvement rapide et vigoureux, il la vide d'un seul coup, en se renversant en arri&#232;re d'une fa&#231;on exag&#233;r&#233;ment instructive. Moi, &#233;puis&#233; par l'exc&#232;s de mon d&#233;sir, je ne peux plus suivre et je reste pendu faiblement &#224; ma grille pendant qu'il termine mon instruction th&#233;orique en se frottant le ventre avec une grimace de plaisir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est alors seulement que commencent les exercices pratiques. Ne suis-je pas d&#233;j&#224; trop &#233;puis&#233; par la th&#233;orie ? Si, sans doute, bien trop &#233;puis&#233;. C'est dans mon destin. Cependant, j'attrape du mieux que je peux la bouteille qu'il me tend ; la d&#233;bouche en tremblant, le succ&#232;s me procure insensiblement de nouvelles forces ; je l&#232;ve la bouteille, je ne me distingue d&#233;j&#224; presque plus de mon mod&#232;le ; j'embouche le litre et... je le rejette avec horreur, avec d&#233;go&#251;t bien qu'il soit vide et que le parfum seul l'emplisse maintenant, je le rejette avec d&#233;go&#251;t sur le sol. Au grand deuil de mon professeur, au plus grand deuil encore de moi-m&#234;me ; je ne me r&#233;habilite ni &#224; ses yeux ni aux miens du fait qu'apr&#232;s avoir jet&#233; la bouteille je me caresse parfaitement le ventre en faisant une grimace de plaisir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La le&#231;on ne s'&#233;coulait que trop souvent ainsi. Et je dois dire &#224; l'honneur de mon ma&#238;tre qu'il ne m'en voulait pas ; il me tenait bien quelquefois sa pipe allum&#233;e contre le poil jusqu'&#224; faire roussir ma toilette en quelque endroit difficile &#224; atteindre, mais il &#233;teignait tout de suite de sa bonne main gigantesque ; il ne m'en voulait pas, il reconnaissait que nous combattions tous deux du m&#234;me c&#244;t&#233; contre la nature simienne et que c'&#233;tait moi qui avais le lot le plus dur.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais quelle victoire, et pour lui et pour moi, lorsqu'un soir, devant un grand cercle de spectateurs - il y avait peut-&#234;tre f&#234;te, un gramophone jouait, un officier se promenait entre les hommes - lorsqu'un soir, dis-je, o&#249; l'on ne m'observait pas, je saisis une bouteille de schnaps oubli&#233;e par inadvertance devant ma cage, la d&#233;bouchai selon tous les principes aux yeux de la soci&#233;t&#233; dont l'attention s'&#233;veilla, la portai &#224; mes l&#232;vres et, sans h&#233;sitation, sans une seule grimace, en v&#233;ritable professionnel, roulant des yeux ronds et le gosier tremblotant, je la vidai r&#233;ellement, litt&#233;ralement, et la jetai, non plus en d&#233;sesp&#233;r&#233;, mais en artiste ; j'oubliai bien de me caresser le ventre, mais en revanche, parce que la chose s'imposait, parce que c'&#233;tait un besoin, parce que mes sens &#233;taient ivres, bref pour une raison ou une autre, je poussai un &#171; hallo ! &#187; humain, entrai d'un bond par cette exclamation dans la communaut&#233; des hommes, et l'&#233;cho qu'elle me renvoya : &#171; &#233;coutez ! il parle ! &#187; se r&#233;pandit comme un baiser sur mon corps ruisselant de sueur.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je le r&#233;p&#232;te : je n'&#233;tais pas s&#233;duit par l'id&#233;e d'imiter les hommes ; j'imitais parce que je cherchais une issue et non pour quelque autre raison. Cette victoire ne m'avan&#231;ait d'ailleurs pas encore &#224; grand-chose ; la voix me manqua aussit&#244;t ; je ne la retrouvai qu'apr&#232;s des mois ; ma r&#233;pulsion pour la bouteille de schnaps me revint m&#234;me avec plus de force. Mais la direction m'&#233;tait donn&#233;e une fois pour toutes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quand je fus remis &#224; Hambourg &#224; mon premier dresseur, je ne tardai pas &#224; reconna&#238;tre les deux possibilit&#233;s qui s'ouvraient &#224; moi : jardin zoologique ou music-hall. Je n'h&#233;sitai pas. Je me dis : essaie de toutes tes forces d'aller au music-hall ; c'est l&#224; l'issue, le jardin zoologique n'est qu'une nouvelle cage grill&#233;e ; si tu y vas tu es perdu.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et j'appris, messieurs. Ah ! comme on apprend quand il faut, comme on apprend quand on veut une issue ! on apprend sans &#233;gard pour rien ! On se surveille soi-m&#234;me du fouet ; on se d&#233;chire &#224; la moindre r&#233;sistance. Ma nature simienne s'&#233;chappait de moi grand train, elle filait la t&#234;te la premi&#232;re en culbutant, si bien que mon premier professeur en devint lui-m&#234;me simiesque et dut bient&#244;t renoncer aux le&#231;ons pour entrer dans un asile. Heureusement, il ne tarda pas &#224; en sortir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais je consommai beaucoup de professeurs et m&#234;me plusieurs &#224; la fois. Quand mes capacit&#233;s se furent un peu affirm&#233;es, que le public se mit &#224; suivre mes progr&#232;s et que mon avenir commen&#231;a de s'&#233;clairer, je retins moi-m&#234;me mes ma&#238;tres, les installai en enfilade dans cinq pi&#232;ces diff&#233;rentes et pris mes le&#231;ons avec tous en m&#234;me temps en bondissant sans arr&#234;t d'une pi&#232;ce &#224; l'autre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ah ! ces progr&#232;s ! Cette p&#233;n&#233;tration du savoir dont les rayons viennent de tous c&#244;t&#233;s illuminer le cerveau qui s'&#233;veille ! Je ne le nie pas : j'en faisais mon bonheur. Mais, je l'avoue aussi, je ne me surfaisais rien, m&#234;me pas &#224; cette &#233;poque, et combien moins maintenant ! Par un effort qui ne s'est pas encore renouvel&#233; sur terre j'ai acquis la culture moyenne d'un Europ&#233;en. Ce ne serait pas grand-chose en soi ; c'&#233;tait cependant un progr&#232;s en ce sens que cela m'aida &#224; sortir de la cage et me procura cette issue-l&#224;, cette issue d'homme. Vous connaissez tous l'expression : &#171; prendre la poudre d'escampette &#187;, c'est ce que j'ai fait, je me suis esquiv&#233;, je n'avais pas d'autre solution puisque nous avons &#233;cart&#233; celle de la libert&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quand je jette un regard sur mon &#233;volution et sur le but qu'elle a poursuivi jusqu'ici, je ne me plains ni ne me r&#233;jouis. Les mains dans les poches, la bouteille sur la table, je me tiens &#224; demi couch&#233;, &#224; demi assis dans le rocking-chair et je regarde par la fen&#234;tre. Une visite m'arrive-t-elle, je la re&#231;ois comme il se doit. Mon impresario se tient dans l'antichambre ; quand je sonne il vient et &#233;coute ce que j'ai &#224; dire. Le soir, il y a presque toujours repr&#233;sentation et mes succ&#232;s ne peuvent sans doute plus &#234;tre d&#233;pass&#233;s. Quand je reviens &#224; une heure avanc&#233;e de banquets, de soci&#233;t&#233;s savantes ou d'un t&#234;te-&#224;-t&#234;te agr&#233;able, une demoiselle chimpanz&#233;s &#224; demi dress&#233;e m'attend chez moi et je m'abandonne avec elle aux plaisirs de notre race. Le jour, je ne veux pas la voir ; elle montre en effet dans ses yeux l'&#233;garement de la b&#234;te dress&#233;e ; je suis seul &#224; le remarquer et je ne peux pas le supporter.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans l'ensemble, je suis arriv&#233; &#224; ce que je voulais obtenir. Qu'on ne dise pas que ce n'&#233;tait pas la peine. D'ailleurs, je ne veux pas du jugement des hommes, je ne cherche qu'&#224; propager des connaissances, je me contente de relater, m&#234;me avec vous, &#201;minents Messieurs de l'Acad&#233;mie, je me suis content&#233; de relater.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>Lettre &#224; Milena sur les fant&#244;mes</title>
		<link>https://caute.lautre.net/Lettre-a-Milena-sur-les-fantomes</link>
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		<dc:date>2005-09-15T19:01:21Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Kafka, Franz</dc:creator>



		<description>
&lt;p&gt;Voil&#224; d&#233;j&#224; bien longtemps Madame Milena, que je ne vous ai plus &#233;crit, et, aujourd'hui encore, je ne le fais que par suite d'un hasard. Je n'aurais pas au fond &#224; excuser mon silence, vous savez comme je hais les lettres. Tout le malheur de ma vie - je ne le dis pas pour me plaindre mais pour en tirer une le&#231;on d'int&#233;r&#234;t g&#233;n&#233;ral - vient, si l'on veut, des lettres ou de la possibilit&#233; d'en &#233;crire. Je n'ai pour ainsi dire jamais &#233;t&#233; tromp&#233; par les gens, par des lettres toujours ; et cette fois (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://caute.lautre.net/-Kafka-" rel="directory"&gt;Kafka&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Voil&#224; d&#233;j&#224; bien longtemps Madame Milena, que je ne vous ai plus &#233;crit, et, aujourd'hui encore, je ne le fais que par suite d'un hasard. Je n'aurais pas au fond &#224; excuser mon silence, vous savez comme je hais les lettres. Tout le malheur de ma vie - je ne le dis pas pour me plaindre mais pour en tirer une le&#231;on d'int&#233;r&#234;t g&#233;n&#233;ral - vient, si l'on veut, des lettres ou de la possibilit&#233; d'en &#233;crire. Je n'ai pour ainsi dire jamais &#233;t&#233; tromp&#233; par les gens, par des lettres toujours ; et cette fois ce n'est pas par celles des autres mais par les miennes. Il y a l&#224; en ce qui me concerne un d&#233;sagr&#233;ment personnel sur lequel je ne veux pas m'&#233;tendre, mais c'est aussi un malheur g&#233;n&#233;ral. La grande facilit&#233; d'&#233;crire des lettres doit avoir introduit dans le monde - du point de vue purement th&#233;orique - un terrible d&#233;sordre des &#226;mes : c'est un commerce avec des fant&#244;mes, non seulement avec celui du destinataire, mais encore avec le sien propre ; le fant&#244;me grandit sous la main qui &#233;crit, dans la lettre qu'elle r&#233;dige, &#224; plus forte raison dans une suite de lettres o&#249; l'une corrobore l'autre et peut l'appeler &#224; t&#233;moin. Comment a pu na&#238;tre l'id&#233;e que des lettres donneraient aux hommes le moyen de communiquer ? On peut penser &#224; un &#234;tre lointain, on peut saisir un &#234;tre proche : le reste passe la force humaine. &#201;crire des lettres, c'est se mettre nu devant les fant&#244;mes ; ils attendent ce moment avidement. Les baisers &#233;crits ne parviennent pas &#224; destination, les fant&#244;mes les boivent en route. C'est gr&#226;ce &#224; cette copieuse nourriture qu'ils se multiplient si fabuleusement. L'humanit&#233; le sent et lutte contre le p&#233;ril ; elle a cherch&#233; &#224; &#233;liminer le plus qu'elle pouvait le fantomatique entre les hommes, elle a cherch&#233; &#224; obtenir entre eux des relations naturelles, &#224; restaurer la paix des &#226;mes en inventant le chemin de fer, l'auto, l'a&#233;roplane ; mais cela ne sert plus de rien (ces inventions ont &#233;t&#233; faites une fois la chute d&#233;clench&#233;e) ; l'adversaire est tellement plus calme, tellement plus fort ; apr&#232;s la poste, il a invent&#233; le t&#233;l&#233;graphe, le t&#233;l&#233;phone, la t&#233;l&#233;graphie sans fil. Les esprits ne mourront pas de faim, mais nous, nous p&#233;rirons.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je m'&#233;tonne que vous n'ayez encore rien publi&#233; &#224; ce sujet ; non pour emp&#234;cher, par exemple, ou pour obtenir, quelque chose en faisant &#233;diter vos consid&#233;rations ; il est trop tard ; mais pour &#171; leur &#187; montrer que du moins on les a reconnus.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'exception peut d'ailleurs aussi permettre de les identifier ; ils laissent parfois, en effet, passer une lettre sans obstacle, elle vient se poser dans votre main, l&#233;g&#232;re, affectueuse comme la main d'un ami. Attention ! Ce n'est encore l&#224; vraisemblablement qu'apparence. De tels cas sont peut-&#234;tre les plus dangereux, ceux dont il faut se m&#233;fier le plus ! Mais, du moins, si c'est une illusion, elle est parfaite.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il m'est arriv&#233; aujourd'hui une aventure de ce genre, c'est elle qui me pousse &#224; vous &#233;crire ; j'ai re&#231;u la lettre d'un ami, que vous connaissez, vous aussi : il y a longtemps que nous ne nous &#233;crivons plus, ce qui est extr&#234;mement raisonnable : les lettres, vous avez vu plus haut ce que j'en disais, sont en effet un prodigieux antisomnif&#232;re. En quel &#233;tat n'arrivent-elles pas ! Dess&#233;ch&#233;es, vides et irritantes, joies de l'instant, que suit une longue souffrance. Tandis qu'on s'oublie &#224; les lire, le peu de sommeil qu'on a se l&#232;ve et s'envole par la fen&#234;tre ouverte ; il ne reviendra pas de sit&#244;t. Aussi ne nous &#233;crivons-nous pas. Mais je pense souvent &#224; cet ami, bien que trop fugitivement : ma pens&#233;e tout enti&#232;re est bien trop fugitive. Pourtant, hier soir, j'ai song&#233; &#224; lui pendant des heures ; ces heures de nuit qui me sont si pr&#233;cieuses &#224; cause de leur hostilit&#233;, je les ai employ&#233;es &#224; lui &#233;crire dans ma t&#234;te une lettre o&#249; je ne cessais de lui r&#233;p&#233;ter sans fin avec les m&#234;mes mots des choses qui me paraissaient d'une extr&#234;me importance. Et, de fait, j'ai re&#231;u de lui une lettre ce matin ; elle disait que depuis un mois il avait l'impression qu'il devait venir me voir, ou plus exactement qu'il avait eu ce sentiment il y a un mois, et cette remarque co&#239;ncide singuli&#232;rement avec des choses que j'ai v&#233;cues.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette histoire de lettre m'a incit&#233; &#224; en &#233;crire une, et maintenant que c'est chose faite, comment ne pas vous &#233;crire &#224; vous aussi, Madame Milena, qui &#234;tes peut-&#234;tre la personne du monde &#224; qui j'aime le mieux &#233;crire (pour autant qu'on puisse aimer cette occupation ; mais je n'entends parler ici que pour les fant&#244;mes qui assi&#232;gent ma table avec concupiscence).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Prague, d&#233;but avril 1922&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_ps'&gt;&lt;p&gt;Kafka, &lt;strong&gt;Lettres &#224; Milena&lt;/strong&gt;, trad. Vialatte, Gallimard, &#034;L'imaginaire&#034;, pp. 266-268.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
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	</item>
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		<title>Pour une litt&#233;rature mineure</title>
		<link>https://caute.lautre.net/Pour-une-litterature-mineure</link>
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		<dc:date>2005-08-17T22:37:28Z</dc:date>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Kafka, Franz</dc:creator>



		<description>
&lt;p&gt;Lisez : Deleuze, Litt&#233;rature mineure. &lt;br class='autobr' /&gt; Ce que j'ai appris par L&#246;wy de la litt&#233;rature juive actuelle &#224; Varsovie, et ce que me r&#233;v&#232;lent certains aper&#231;us en partie personnels sur la litt&#233;rature tch&#232;que actuelle, me porte &#224; croire que beaucoup d'avantages du travail litt&#233;raire - le mouvement des esprits ; une solidarit&#233; qui se d&#233;veloppe de fa&#231;on suivie au sein de la conscience nationale souvent inactive dans la vie ext&#233;rieure et toujours en voie de d&#233;sagr&#233;gation ; la fiert&#233; et le soutien (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://caute.lautre.net/-Kafka-" rel="directory"&gt;Kafka&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;Lisez : Deleuze, &lt;a href='https://caute.lautre.net/Litterature-mineure' class=&#034;spip_in&#034;&gt;Litt&#233;rature mineure&lt;/a&gt;.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Ce que j'ai appris par L&#246;wy de la litt&#233;rature juive actuelle &#224; Varsovie, et ce que me r&#233;v&#232;lent certains aper&#231;us en partie personnels sur la litt&#233;rature tch&#232;que actuelle, me porte &#224; croire que beaucoup d'avantages du travail litt&#233;raire - le mouvement des esprits ; une solidarit&#233; qui se d&#233;veloppe de fa&#231;on suivie au sein de la conscience nationale souvent inactive dans la vie ext&#233;rieure et toujours en voie de d&#233;sagr&#233;gation ; la fiert&#233; et le soutien qu'une litt&#233;rature procure &#224; une nation vis-&#224;-vis d'elle-m&#234;me et vis-&#224;-vis du monde hostile qui l'entoure ; ce journal tenu par une nation, journal qui est tout autre chose qu'une historiographie et a pour cons&#233;quence une &#233;volution acc&#233;l&#233;r&#233;e, encore que toujours contr&#244;l&#233;e sur une grande &#233;chelle ; la spiritualisation d&#233;taill&#233;e dans de larges couches de la population ; l'engagement des &#233;l&#233;ments insatisfaits qui, dans ce domaine o&#249; les d&#233;g&#226;ts ne peuvent na&#238;tre que de la seule indolence, deviennent imm&#233;diatement utiles ; l'organisation du peuple qui se r&#233;alise sous l'influence de l'agitation de la presse, mais qui est toujours r&#233;duite elle-m&#234;me &#224; tenir compte de l'ensemble ; le fait que l'attention de la nation se limite &#224; son propre cercle et qu'elle n'accepte l'&#233;tranger que sous forme d'image r&#233;fl&#233;chie ; le d&#233;veloppement du respect pour les personnes ayant une activit&#233; litt&#233;raire ; l'&#233;veil passager, mais agissant apr&#232;s coup, d'aspirations &#233;lev&#233;es parmi les jeunes gens ; le fait que les &#233;v&#233;nements litt&#233;raires sont accept&#233;s dans les pr&#233;occupations politiques ; l'&#233;puration du conflit qui oppose p&#232;res et fils et la possibilit&#233; d'en discuter ; la peinture des d&#233;fauts nationaux, qui se fait d'une mani&#232;re particuli&#232;rement douloureuse, mais pardonnable et lib&#233;ratrice ; la naissance d'un commerce de librairie prosp&#232;re et ayant en cons&#233;quence le sens de sa valeur, ainsi que l'avidit&#233; pour les livres - tous ces effets&lt;i&gt; &lt;/i&gt;peuvent &#234;tre d&#233;j&#224; produits par une litt&#233;rature qui n'a peut-&#234;tre pas r&#233;ellement atteint une ampleur de d&#233;veloppement exceptionnel, mais qui a cette apparence par suite du manque de talents sup&#233;rieurs. La vie qui anime une pareille litt&#233;rature est m&#234;me plus grande que l&#224; o&#249; les talents abondent, puisque, en l'absence d'un &#233;crivain dont les dons imposeraient silence aux sceptiques ou tout au moins &#224; la majorit&#233; d'entre eux, la bataille litt&#233;raire acquiert une justification r&#233;elle sur la plus grande &#233;chelle possible. C'est pourquoi une litt&#233;rature o&#249; le talent ne fait pas de br&#232;che ne pr&#233;sente pas non plus de trous par o&#249; des indiff&#233;rents pourraient se glisser. Les exigences de la litt&#233;rature quant &#224; l'attention qu'on lui doit en deviennent plus imp&#233;rieuses. L'ind&#233;pendance de chaque &#233;crivain en particulier est mieux pr&#233;serv&#233;e, mais bien entendu, seulement &#224; l'int&#233;rieur des fronti&#232;res nationales. Le manque de mod&#232;les nationaux irr&#233;sistibles &#233;loigne de la litt&#233;rature ceux qui sont compl&#232;tement d&#233;pourvus de talent. Mais m&#234;me un talent m&#233;diocre n'est pas suffisant pour ceux qui veulent se laisser influencer par les vagues traits de caract&#232;re des &#233;crivains qui font autorit&#233; &#224; ce moment, qui veulent importer 1e produit des litt&#233;ratures &#233;trang&#232;res ou imiter la litt&#233;rature &#233;trang&#232;re d&#233;j&#224; introduite, ce qui est d&#233;j&#224; manifeste dans le fait, par exemple, qu'au sein d'une litt&#233;rature riche en grands talents comme la litt&#233;rature allemande, les plus mauvais &#233;crivains bornent leur imitation aux productions de l'int&#233;rieur. La force bienfaisante et cr&#233;atrice d'une litt&#233;rature mauvaise dans le d&#233;tail se montre particuli&#232;rement efficace au sens indiqu&#233; plus haut, quand on commence &#224; cr&#233;er l'histoire litt&#233;raire en enregistrant les &#233;crivains morts. Leur action incontestable sur le pass&#233; et le pr&#233;sent devient quelque chose de si r&#233;el qu'elle peut &#234;tre substitu&#233;e &#224; leurs oeuvres. On parle de leurs &#339;uvres et l'on pense &#224; leur action, m&#234;me en lisant celles-ci, c'est encore celle-l&#224; qu'on voit. Mais comme cette action ne saurait tomber dans l'oubli et que les oeuvres n'influencent pas le souvenir par elles-m&#234;mes, il n'y a pas non plus d'oublis, ni de r&#233;miniscences. L'histoire litt&#233;raire se pr&#233;sente comme un bloc immuable, digne de confiance, que le go&#251;t du jour ne peut pas endommager beaucoup.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La m&#233;moire d'une petite nation n'est pas plus courte que celle d'une grande, elle travaille donc plus &#224; fond le mat&#233;riel existant. Il y a certes moins d'emplois pour les sp&#233;cialistes de l'histoire litt&#233;raire, mais la litt&#233;rature est moins l'affaire de l'histoire litt&#233;raire que l'affaire du peuple, et c'est pourquoi elle se trouve, sinon dans des mains pures, du moins en de bonnes mains. Car les exigences que la conscience nationale pose &#224; l'individu dans un petit pays entra&#238;nent cette cons&#233;quence que chacun doit toujours &#234;tre pr&#234;t &#224; conna&#238;tre la part de litt&#233;rature qui lui revient, &#224; la soutenir et &#224; lutter pour elle, &#224; lutter pour elle en tout cas, m&#234;me s'il ne la conna&#238;t ni ne la soutient.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les vieux textes re&#231;oivent un grand nombre d'interpr&#233;tations qui, eu &#233;gard &#224; la m&#233;diocrit&#233; du mat&#233;riel, vont de l'avant avec beaucoup d'&#233;nergie, une &#233;nergie affaiblie seulement par la crainte de progresser trop facilement jusqu'au bout, et par le respect sur lequel tout le monde s'est mis d'accord. Tout se passe de la mani&#232;re la plus honn&#234;te, sauf qu'on travaille dans une perplexit&#233; qui ne se r&#233;sout jamais, ne laisse s'installer aucune fatigue et se r&#233;pand &#224; plusieurs lieues de distance pour peu qu'une main habile se l&#232;ve. N&#233;anmoins, perplexit&#233; ne signifie pas seulement en fin de compte obstacle &#224; une vue d'ensemble, mais aussi obstacle aux aper&#231;us limit&#233;s, par quoi toutes ces remarques se trouvent barr&#233;es d'un trait.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Comme les hommes d'un seul tenant font d&#233;faut, les actions litt&#233;raires d'un seul tenant nous &#233;chappent (une affaire individuelle est comprim&#233;e dans un creux pour qu'on puisse l'observer d'en haut, ou bien soulev&#233;e, pour qu'on puisse s'affirmer &#224; c&#244;t&#233; d'elle en l'air. Faux). Quand bien m&#234;me l'affaire individuelle serait parfois m&#233;dit&#233;e tranquillement, on ne parvient pourtant pas jusqu'&#224; ses fronti&#232;res, o&#249; elle fait bloc avec d'autres affaires analogues ; on atteint bien plut&#244;t la fronti&#232;re qui la s&#233;pare de la politique, on va m&#234;me jusqu'&#224; s'efforcer de l'apercevoir avant qu'elle ne soit l&#224;, et de trouver partout cette fronti&#232;re en train de se resserrer. L'exigu&#239;t&#233; de l'espace jointe aux &#233;gards qu'on a pour la simplicit&#233; et la sym&#233;trie, enfin cette consid&#233;ration que, par suite de l'autonomie int&#233;rieure de la litt&#233;rature, sa liaison avec la politique n'est pas dangereuse, tout cela conduit &#224; la diffusion de la litt&#233;rature dans le pays, o&#249; elle s'accroche aux slogans politiques.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On trouve partout de la joie &#224; traiter litt&#233;rairement des th&#232;mes mineurs qui ont le droit d'&#234;tre juste assez grands pour qu'un petit enthousiasme puisse s'y &#233;puiser et qui ont des esp&#233;rances et des appuis d'ordre pol&#233;mique. Les insultes litt&#233;rairement r&#233;fl&#233;chies roulent de c&#244;t&#233; et d'autre ; dans le cercle des temp&#233;raments les plus forts, elles volent. Ce qui, au sein des grandes litt&#233;ratures, se joue en bas et constitue une cave non indispensable de l'&#233;difice, se passe ici en pleine lumi&#232;re ; ce qui, l&#224;-bas, provoque un attroupement passager, n'entra&#238;ne rien de moins ici qu'un arr&#234;t de vie ou de mort.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sch&#233;ma pour &#233;tablir les caract&#233;ristiques des litt&#233;ratures mineures.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans les deux cas, il y a effet au bon sens du mot. Il y a m&#234;me ici de meilleurs r&#233;sultats dans le d&#233;tail.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;I. - Animation :&lt;br /&gt;
a) Querelles ;&lt;br /&gt;
b) &#201;coles ;&lt;br /&gt;
c) Revues.&lt;br /&gt;
II. - D&#233;charge :&lt;br /&gt;
a) Absence de principes ;&lt;br /&gt;
b) Th&#232;mes mineurs ;&lt;br /&gt;
c) Formation facile de symboles ;&lt;br /&gt;
d) &#201;limination des incapables.&lt;br /&gt;
III. - Popularit&#233;&lt;br /&gt;
a) Connexion avec la politique ;&lt;br /&gt;
b) Histoire litt&#233;raire ;&lt;br /&gt;
c) Foi en la litt&#233;rature, on lui laisse le soin de se donner une l&#233;gislation.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il est difficile de changer d'avis quand on a senti dans tous ses membres cette vie utile et joyeuse.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_ps'&gt;&lt;p&gt;Kafka, &lt;strong&gt;Journal&lt;/strong&gt;, 25 d&#233;cembre 1911.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
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