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	<title>Caute@lautre.net</title>
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	<description>Philosophie classique et philosophie contemporaine. Pr&#233;paration au baccalaur&#233;at. Conf&#233;rences et &#233;missions audios de philosophie. Ranci&#232;re, Birnbaum, Matheron, Althusser, Deleuze, Epicure. Mat&#233;rialisme et philosophie.</description>
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		<title>L'art politique est-il r&#233;actionnaire ? Entretien avec Jacques Ranci&#232;re.</title>
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		<dc:creator>Ranci&#232;re, Jacques</dc:creator>



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&lt;p&gt;De nombreux artistes d'aujourd'hui renouent avec une vocation politique qu'on croyait oubli&#233;e. Ils se proposent de d&#233;voiler les formes de la domination. Mais ils restent ainsi redevables de toute une tradition r&#233;actionnaire : le spectateur, aveugle, aurait besoin qu'on l'aide &#224; ouvrir les yeux sur le monde. Entretien avec le philosophe Jacques Ranci&#232;re qui vient de publier un plaidoyer pour un spectateur &#233;mancip&#233;. &lt;br class='autobr' /&gt; Apr&#232;s l'art engag&#233; des ann&#233;es 1970, nous sommes entr&#233;s dans l'&#232;re du (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://caute.lautre.net/-autour-du-spectateur-emancipe-" rel="directory"&gt;autour du spectateur &#233;mancip&#233;&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;De nombreux artistes d'aujourd'hui renouent avec une vocation politique qu'on croyait oubli&#233;e. Ils se proposent de d&#233;voiler les formes de la domination. Mais ils restent ainsi redevables de toute une tradition r&#233;actionnaire : le spectateur, aveugle, aurait besoin qu'on l'aide &#224; ouvrir les yeux sur le monde. Entretien avec le philosophe Jacques Ranci&#232;re qui vient de publier un plaidoyer pour un spectateur &#233;mancip&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Apr&#232;s l'art engag&#233; des ann&#233;es 1970, nous sommes entr&#233;s dans l'&#232;re du scepticisme. Aujourd'hui, quelles sont les relations entre art et politique ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Jacques Ranci&#232;re.&lt;/strong&gt; Nous sommes sortis de l'attitude d&#233;sabus&#233;e, postmoderne, selon laquelle tout est &#233;gal &#224; tout et tout est affaire de march&#233;. C'est ce que j'ai pu constater depuis quelques ann&#233;es, en circulant dans les milieux de l'art. Les colloques, les &#233;coles, les biennales, les Documenta et autres rassemblements sont irrigu&#233;s par des discours radicaux comme ceux du philosophe Toni Negri. Le souci politique est r&#233;affirm&#233;, il structure beaucoup de d&#233;marches artistiques. Cela peut passer par des expositions de photographies sur la guerre en Irak ou en Afghanistan, ou une installation sur la condition des femmes dans le monde musulman. Il y a aussi des artistes qui basculent vers une pratique o&#249; la performance artistique tend &#224; se confondre avec une activit&#233; politique. Aux Etats-Unis, par exemple, les Yes Men infiltrent les m&#233;dias pour en d&#233;r&#233;gler le jeu. Ils ont notamment annonc&#233; sur la BBC que la compagnie responsable de la catastrophe environnementale de Bhopal allait indemniser les victimes. En Angleterre, de grandes manifestations de quartier en semi-insurrection se mettent en marche sur le mot d'ordre &#171; Reclaim the streets ! &#187;. Il existe &#233;galement une forme d'art qui sort des lieux qui lui sont traditionnellement d&#233;di&#233;s. Les exemples ne manquent pas : Thomas Hirschhorn a cr&#233;&#233; un mus&#233;e pr&#233;caire Albinet&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb1&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;En 2004, l'artiste Thomas Hirschhorn a investi la rue Albinet, &#224; (&#8230;)&#034; id=&#034;nh1&#034;&gt;1&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;, le collectif Campement urbain a con&#231;u un espace en collaboration avec les habitants du quartier des Beaudottes &#224; Sevran&#8230; Enfin, il ne faut pas oublier l'esth&#233;tique relationnelle &#8211; cette n&#233;buleuse qui pr&#233;tend que l'art ne fait plus d'objets mais produit des relations sociales. Ces propositions attestent toutes de la foi dans des images capables de montrer quelque chose des formes de l'oppression. Elles ravivent la pratique d'un art critique ou activiste qui tourne en d&#233;rision la domination.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Qu'en est-il du th&#233;&#226;tre ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;J.R.&lt;/strong&gt; Il est assez paradoxal de constater que les propositions politiques &#233;manent principalement des arts visuels, alors que le th&#233;&#226;tre a &#233;t&#233; tr&#232;s t&#244;t le lieu de d&#233;bats sur sa capacit&#233; &#224; transformer le monde. C'est un art vivant qui assemble des corps vivants en face d'autres corps vivants. Il fut un temps o&#249; le th&#233;&#226;tre inventait des formes nouvelles. Il cherchait comment devenir un lieu de transmission et de rassemblement. Meyerhold, Piscator et Brecht ont cr&#233;&#233; un th&#233;&#226;tre politique. Les dispositifs compliqu&#233;s mis en place dans les ann&#233;es 1915-1920, en Russie et en Allemagne, tendaient &#224; transformer le th&#233;&#226;tre en une agitation de masse. Ils &#233;clataient la sc&#232;ne en une s&#233;rie de lieux, faisaient usage de la projection cin&#233;matographique, d'effets lumineux et de bruitage, donnaient beaucoup d'importance &#224; la bande-son, d&#233;ployaient quantit&#233; de moyens humains et mat&#233;riels. Depuis, ce sont devenus de simples &#171; trucs &#187; de mise en sc&#232;ne destin&#233;s &#224; majorer le plaisir th&#233;&#226;tral.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Selon vous, l'art politique v&#233;hicule souvent un pr&#233;suppos&#233; r&#233;actionnaire, en opposant l'artiste savant et le spectateur ignorant&#8230; &lt;/strong&gt;{{}}&lt;strong&gt;J.R.&lt;/strong&gt; Beaucoup d'installations plastiques s'emploient &#224; reprendre en les parodiant les formes de la culture marchande, comme s'il fallait montrer au spectateur ce qu'il serait incapable de voir par lui-m&#234;me. Cette strat&#233;gie consiste &#224; lui ouvrir les yeux pour le sortir de sa passivit&#233;. Beaucoup de ces formes d'art restent ainsi gouvern&#233;es par un paradoxe : elles s'adressent &#224; des gens, en m&#234;me temps elles tendent &#224; les disqualifier. Le spectateur est pens&#233; comme quelqu'un qui reste &#224; sa place sans rien dire ni rien faire, incapable de percevoir tout seul la v&#233;rit&#233; qui se cache derri&#232;re les apparences. Cette conception s'inscrit dans une tradition tr&#232;s ancienne de d&#233;nigrement. On la retrouve chez Platon, dans &lt;i&gt;La R&#233;publique&lt;/i&gt;, ou encore chez Rousseau, dans la &lt;i&gt;Lettre sur les spectacles&lt;/i&gt;. Les exp&#233;riences artistiques &#224; pr&#233;tention politique restent souvent enferm&#233;es dans ce que j'ai appel&#233; la position du &#171; ma&#238;tre abrutisseur &#187;. Le p&#233;dagogue se consid&#232;re comme celui qui sait, alors que ses &#233;l&#232;ves vivraient dans l'illusion, passifs et immobiles. Les dispositifs qui visent &#224; rendre clairvoyants les aveugles sont pris dans cette logique classique de la p&#233;dagogie : plus on cherche &#224; instruire les gens, plus on reproduit l'&#233;cart entre le ma&#238;tre et l'&#233;l&#232;ve. Ce mod&#232;le suppose toujours qu'il faille sortir les gens de leur position de cr&#233;tins pour les rendre intelligents. Or plus on veut les rendre intelligents, plus on reproduit le pr&#233;suppos&#233; de leur imb&#233;cillit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;L'injonction qui veut que chacun reste &#224; sa place remonte-t-elle &#224; l'Antiquit&#233; ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;J.R.&lt;/strong&gt; Je ne dis pas que tout est rest&#233; pareil depuis toujours. Mais j'observe un jeu d'inversion : une s&#233;rie de propositions artistiques r&#233;volutionnaires et progressistes qui critiquent l'ali&#233;nation, la marchandise ou les m&#233;dias, reposent en fait sur le m&#234;me pr&#233;suppos&#233; r&#233;actionnaire qui irrigue la philosophie de Platon. Ces d&#233;marches reprennent la vieille distinction entre ceux qui savent et ceux qui ne savent pas. Ainsi, le maintien de l'ordre est garanti. De m&#234;me, lorsque Pierre Bourdieu explique que toutes les classes ont les go&#251;ts qui leur conviennent, il reproduit la formule platonicienne. Au nom de la science, il ne fait que r&#233;p&#233;ter un vieil interdit selon lequel chacun doit rester &#224; sa place avec les go&#251;ts, les yeux, les oreilles, les sens qui conviennent &#224; sa position.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;La modernit&#233; a sonn&#233; la fin de la hi&#233;rarchie des genres picturaux, de la peinture d'histoire &#224; la nature morte. Mais toutes les in&#233;galit&#233;s ont-elles pour autant &#233;t&#233; abolies ? &lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;J.R.&lt;/strong&gt; La modernit&#233; se caract&#233;rise par une d&#233;mocratie artistique qui passe, en effet, par la ruine de la hi&#233;rarchie des genres et des sujets. Mais cette &#233;volution pose probl&#232;me aux artistes et aux &#233;crivains qui en profitent. D&#232;s lors que la vie de madame Bovary peut devenir un sujet de grand art, cela signifie que cette fille de paysan est capable d'acc&#233;der &#224; n'importe quelle forme d'exp&#233;rience sentimentale et artistique, elle a droit &#224; la pens&#233;e. Or, c'est l&#224; que le b&#226;t blesse : avec la modernit&#233;, l'art s'empare de tout, mais on ne veut pas que tout le monde s'empare de l'art. Les milieux intellectuels, litt&#233;raires et artistiques ne cessent de d&#233;noncer les go&#251;ts kitsch du peuple, ils raillent ces gens qui sont &#171; n'importe qui &#187; et qui d&#233;sirent se comporter en esth&#232;tes. C'est la contrepartie des strat&#233;gies artistiques modernistes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Quelle diff&#233;rence faites-vous entre l'&#233;ducation des individus et leur &#233;mancipation ? &lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;J.R.&lt;/strong&gt; Au XIXe si&#232;cle, les gens du peuple fr&#233;quentaient les mus&#233;es de fa&#231;on anarchique. Cette pratique a &#233;t&#233; liquid&#233;e par les politiques p&#233;dagogiques qui voulaient apprendre au peuple &#224; regarder l'art, &#224; le comprendre. Elles ont fait sortir ces gens des lieux o&#249; ils n'&#233;taient pas cens&#233;s se trouver pour les y r&#233;introduire ensuite sous la forme d'&#233;l&#232;ves. Eduquer, c'est consid&#233;rer que la domination ne fonctionne que parce que les domin&#233;s sont dans l'ignorance des lois de cette domination. Pour qu'ils se r&#233;voltent, on veut donc leur montrer l'oppression qu'ils subissent. Le r&#244;le du p&#233;dagogue est de sortir les individus d'une ignorance qui les rendrait incapables d'agir. L'&#233;mancipation part d'un point de vue tr&#232;s diff&#233;rent : elle ne cherche pas &#224; montrer aux aveugles ce qu'ils ne verraient pas car elle suppose que personne n'ignore rien des formes de la domination. Le but est plut&#244;t que chacun se constitue des go&#251;ts, des pens&#233;es, des attitudes esth&#233;tiques qui le sortent de la situation dans laquelle on l'enferme. L'&#233;mancipation repose sur l'id&#233;e que celui qui travaille de ses mains peut se transformer en esth&#232;te. Il n'a pas n&#233;cessairement le regard, le langage, les go&#251;ts qui conviennent &#224; sa condition.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Une correspondance entre des ouvriers semble vous avoir beaucoup marqu&#233;&#8230; &lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;J.R.&lt;/strong&gt; J'ai d&#233;pouill&#233; une foule d'archives ouvri&#232;res, et notamment les archives du menuisier Gauny &#224; la biblioth&#232;que municipale de Saint-Denis. Cela a &#233;t&#233; d&#233;terminant pour ma compr&#233;hension des rapports entre politique et esth&#233;tique. J'ai notamment d&#233;couvert l'exp&#233;rience d'ouvriers saint-simoniens qui sortent d&#233;lib&#233;r&#233;ment de leur r&#244;le. Un ouvrier, &#231;a se doit d'&#234;tre actif et robuste. Ils avaient d'ailleurs &#233;t&#233; recrut&#233;s comme tels par les saint-simoniens. Or, dans leurs lettres, ils parlent comme des esth&#232;tes, des philosophes, des promeneurs, des r&#234;veurs. Ils voient dans cette doctrine la possibilit&#233; d'une ouverture sur des mondes plus ou moins interdits. Ils racontent leurs escapades le dimanche &#224; la d&#233;couverte de la nature, ils philosophent entre eux, convertissent les gens &#224; cette religion, &#233;changent autour de la dimension esth&#233;tique de leur communaut&#233;, les ch&#339;urs, les chansons, la fraternit&#233;&#8230; Au fond, ces gens montrent que tout le monde a droit &#224; la distance du regard, du langage et de la pens&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Face aux pr&#233;tentions politiques de l'art, vous r&#233;habilitez les &#171; images pensives &#187;. Comment les d&#233;finiriez-vous ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;J.R.&lt;/strong&gt; Une image pensive, c'est une image qui ne livre pas son sens. On a &#233;t&#233; habitu&#233;s par une certaine tradition critique, progressiste, marxiste et bien intentionn&#233;e &#224; toujours soup&#231;onner les images. Elles &#233;taient consid&#233;r&#233;es comme des leurres et il fallait montrer la r&#233;alit&#233; qui se cachait derri&#232;re elles. Cette conception a donn&#233; lieu &#224; des &#233;crits brillants comme les &lt;i&gt;Mythologies&lt;/i&gt; de Roland Barthes, qui r&#233;v&#232;lent le sens r&#233;el des images publicitaires. Mais nous sommes arriv&#233;s &#224; un point de saturation : on a tellement press&#233; les images pour en faire sortir du sens qu'il ne restait plus rien. Le discours contemporain sur le r&#232;gne du spectacle fait ainsi le constat morose que toutes les images ont &#233;t&#233; annul&#233;es par cette qu&#234;te perp&#233;tuelle de signification. Dans &lt;i&gt;La Chambre claire&lt;/i&gt;, Barthes leur a rendu de l'&#233;paisseur, de l'&#233;nigme. Mais cette &#233;paisseur se traduit chez lui par une exp&#233;rience de l'unique, quelque chose comme la pr&#233;sence du mort parmi les vivants qu'il appelle le punctum. Moi, j'essaie d'avoir une vision plus apais&#233;e. Une photographie de Walker Evans montre le mur en planches d'une cuisine dans une ferme de l'Alabama. Il n'y a presque rien, hormis quelques ustensiles pos&#233;s de guingois, quelques couverts en fer blanc tenus par une planchette, en assez gros plan. Cette image s'inscrit dans une s&#233;rie photographique r&#233;alis&#233;e chez des paysans pauvres dans le cadre d'une enqu&#234;te &#224; vocation sociale. En m&#234;me temps, elle ne dit pas tout cela, elle est ind&#233;cise. Elle fait donc appel &#224; un spectateur capable de regarder des images qui ne disent pas leur sens et de se sortir des r&#233;flexes li&#233;s &#224; sa condition. Ce spectateur est capable d'une distance esth&#233;tique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Vous &#233;voquez aussi la photo d'un condamn&#233; &#224; mort&#8230; &lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;J.R.&lt;/strong&gt; Ce jeune homme, Lewis Payne, a &#233;t&#233; condamn&#233; &#224; mort pour le meurtre du secr&#233;taire d'Etat am&#233;ricain. Ce que Barthes voit dans cette image, c'est que le sujet va mourir. Pour moi, l'int&#233;r&#234;t de cette photographie est plut&#244;t dans son ind&#233;cision : la figure du personnage n'exprime rien de pr&#233;cis. Elle ne dit ni pourquoi il a commis son geste, ni ce qu'il pense face &#224; la mort, ni m&#234;me ce qu'il pense de ce qu'est en train de faire le photographe.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Une phrase a retenu votre attention : &lt;/strong&gt;&lt;strong&gt;&#171; Je veux un mot vide que je puisse remplir. &#187;&lt;/strong&gt;&lt;strong&gt; Elle est inscrite sur le tee-shirt d'une femme en guise de devise esth&#233;tique. Est-ce aussi la v&#244;tre ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;J.R.&lt;/strong&gt; Cette phrase est issue d'une exp&#233;rience artistique, Campement urbain, qui se proposait de cr&#233;er un lieu vide en banlieue, afin de donner la possibilit&#233; d'&#234;tre seuls &#224; ceux qui ne peuvent pas l'&#234;tre.&lt;a id=&#034;p26&#034;&gt;&lt;/a&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
Dans ce cadre, l'artiste Sylvie Blocher a film&#233; des gens portant une inscription sur leur tee-shirt. Une femme voil&#233;e, qu'on pourrait stigmatiser comme arri&#233;r&#233;e, arborait cette devise : &lt;i&gt;&#171; je veux un mot vide que je puisse remplir. &#187;&lt;/i&gt; Et, effectivement, ce programme esth&#233;tique est aussi celui de l'&#233;mancipation : le droit des gens du peuple aux mots vides et pas seulement aux gestes effectifs, aux choses solides, aux mots qui se rapportent &#224; des actions. Je ne sais pas si c'est mon programme &#224; moi de remplir les mots vides, mais il a toujours &#233;t&#233; en tout cas de mettre en valeur leur puissance. Les historiens ont toujours aim&#233; les t&#233;moins muets, ils pr&#233;tendent que les choses parlent mieux que les hommes du peuple, ce qui reproduit des st&#233;r&#233;otypes tr&#232;s forts. Le philosophe Thomas Hobbes expliquait que les r&#233;volutionnaires anglais voulaient s'emparer de mots, comme celui de &#171; tyran &#187;, qui, selon lui, &#233;taient vides. Ou bien le souverain &#233;tait l&#233;gitime, ou bien il ne l'&#233;tait pas. Plus tard, au XIXe si&#232;cle, on d&#233;nonce les po&#232;tes ouvriers, ces gens du peuple qui veulent se lancer dans la litt&#233;rature et se d&#233;couvrent des pr&#233;tentions esth&#233;tiques. Tout le monde a pourtant cette capacit&#233; de s'arr&#234;ter, de ne rien faire, de se lancer dans le vide.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;hr /&gt;
		&lt;div class='rss_notes'&gt;&lt;div id=&#034;nb1&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh1&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 1&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;1&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;En 2004, l'artiste Thomas Hirschhorn a investi la rue Albinet, &#224; Aubervilliers, en y installant des &#339;uvres du Centre Pompidou. Le but &#233;tait de permettre une rencontre avec l'art au-del&#224; des espaces qui lui sont consacr&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_ps'&gt;&lt;p&gt;Propos recueillis par Marion Rousset.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Paru dans &lt;i&gt;Regards&lt;/i&gt; n&#176;58 janvier 2009&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;a href=&#034;http://www.regards.fr/article/?id=3698&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;http://www.regards.fr/article/?id=3698&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
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	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>Critique de la critique du &#171; spectacle &#187;</title>
		<link>https://caute.lautre.net/Critique-de-la-critique-du-spectacle</link>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Ranci&#232;re, Jacques</dc:creator>



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&lt;p&gt;Critique de la critique du &#171; spectacle &#187; entretien avec J&#233;r&#244;me Game Par Jacques Ranci&#232;re Dans cet entretien r&#233;alis&#233; au Mus&#233;e des Beaux-Arts de Saint-&#201;tienne en d&#233;cembre 2008, Jacques Ranci&#232;re revient sur les principales th&#232;ses d&#233;velopp&#233;es dans Le Spectateur &#233;mancip&#233;, et plus particuli&#232;rement sur sa critique de la critique du spectacle (telle qu'elle est notamment th&#233;oris&#233;e dans le travail de Guy Debord) et ses cons&#233;quences sur les possibilit&#233;s d'&#233;mancipation intellectuelle, politique et (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://caute.lautre.net/-autour-du-spectateur-emancipe-" rel="directory"&gt;autour du spectateur &#233;mancip&#233;&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;Critique de la critique du &#171; spectacle &#187; entretien avec J&#233;r&#244;me Game&lt;br class='autobr' /&gt;
Par Jacques Ranci&#232;re&lt;br class='autobr' /&gt;
Dans cet entretien r&#233;alis&#233; au Mus&#233;e des Beaux-Arts de Saint-&#201;tienne en d&#233;cembre 2008, Jacques Ranci&#232;re revient sur les principales th&#232;ses d&#233;velopp&#233;es dans &lt;i&gt;Le Spectateur &#233;mancip&#233;&lt;/i&gt;, et plus particuli&#232;rement sur sa critique de la critique du spectacle (telle qu'elle est notamment th&#233;oris&#233;e dans le travail de Guy Debord) et ses cons&#233;quences sur les possibilit&#233;s d'&#233;mancipation intellectuelle, politique et esth&#233;tique.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;&lt;strong&gt;J&#233;r&#244;me Game (J. G.) : Dans Le Spectateur &#233;mancip&#233;, votre perspective est celle d'une critique de la critique du spectacle : &#224; cette fin, vous en reconstituez d'abord le r&#233;seau de pr&#233;suppositions th&#233;oriques. Pouvez-vous pr&#233;ciser en quoi consiste ce r&#233;seau et comment il agit ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Jacques Ranci&#232;re (J. R.) &lt;/strong&gt; : En gros, il fonctionne assez simplement, dans la mesure o&#249;, au d&#233;part, il y a la condamnation du th&#233;&#226;tre en tant que lieu du spectateur, qui remonte au moins &#224; Platon et consiste essentiellement en deux th&#232;ses fondamentales. Premi&#232;rement, &#234;tre un spectateur, c'est une mauvaise chose, parce qu'un spectateur, c'est quelqu'un qui regarde et qui par cons&#233;quent se met en face d'apparences &#8211; et qui du m&#234;me coup manque la v&#233;rit&#233; qui &#233;videmment est ailleurs, derri&#232;re l'apparence ou en dessous de ce qu'il voit. Donc premi&#232;re th&#232;se fondamentale : &#234;tre spectateur, c'est regarder, et regarder est mal parce que c'est ne pas conna&#238;tre. La seconde th&#232;se qui lui est li&#233;e, m&#234;me si elle peut &#234;tre dissoci&#233;e, consiste &#224; dire : &#171; &#202;tre un spectateur, c'est mauvais, parce qu'un spectateur est assis, il ne bouge pas. &#187; Par cons&#233;quent, &#234;tre un spectateur, c'est &#234;tre passif et, &#233;videmment, ce qui est bon, c'est l'activit&#233;. La question du spectateur a donc au d&#233;part et pour tr&#232;s longtemps &#233;t&#233; encadr&#233;e par ces deux couples d'oppositions fondamentaux, &#224; savoir : regarder et conna&#238;tre d'une part, et &#234;tre actif ou &#234;tre passif d'autre part. Je crois que ce qui est important, c'est au fond la mobilit&#233; de ce dispositif th&#233;orique : il fonctionne d'abord dans le cadre platonicien o&#249; il s'agit de mettre en ordre la cit&#233; &#8211; &#171; chacun &#224; sa place &#187; &#8211; et donc de bannir le th&#233;&#226;tre pour autant qu'il se trouve justement &#234;tre le lieu des d&#233;doublements, le lieu qui fait qu'on ne sait plus qui est qui ou qui fait quoi, et par cons&#233;quent par o&#249; l'ordre de la cit&#233; est menac&#233;. Mais en m&#234;me temps, cette opposition est susceptible d'&#234;tre constamment reproduite et d&#233;plac&#233;e, et donc de se charger de toutes les valeurs du progr&#232;s, de la r&#233;volution et de l'&#233;mancipation. On le voit d&#233;j&#224; tr&#232;s clairement au xviiie si&#232;cle chez Rousseau qui reprend cette critique du spectacle &#8211; mais en privil&#233;giant, plut&#244;t que l'opposition du regarder au conna&#238;tre, celle du regarder &#224; l'agir, pour conclure que si on va chercher quelque chose au th&#233;&#226;tre, c'est parce que, pr&#233;cis&#233;ment, on y a renonc&#233; dans la vie concr&#232;te. En cons&#233;quence, ce qu'il oppose &#224; la sc&#232;ne th&#233;&#226;trale, c'est la f&#234;te populaire &#224; Gen&#232;ve ou la f&#234;te civique dans la Sparte antique. En cela, il reste pris dans l'opposition platonicienne, car Platon d&#233;j&#224; opposait au d&#233;doublement du th&#233;&#226;tre le ch&#339;ur ou la cit&#233; qui tiennent en eux-m&#234;mes et ne se mettent pas en face d'eux-m&#234;mes en quelque sorte, qui ne regardent pas des spectacles mais sont en acte. Ce que Rousseau reprend, c'est un peu la m&#234;me chose, mais encore une fois ce quelque chose ne cesse jamais d'&#234;tre repris : cette critique de la mimesis devient au xixe si&#232;cle comme le c&#339;ur de la critique sociale. On peut penser &#224; la fa &#231;on dont Feuerbach et Marx la reprennent avec l'id&#233;e que le fondement de la domination, c'est la s&#233;paration entre l'homme et son essence qui est projet&#233;e l&#224; -bas, au loin, en face de lui. &#192; partir de l&#224; , le platonisme devient r&#233;volutionnaire en d&#233;non &#231;ant tous ces gens qui sont spectateurs, c'est-&#224; -dire qui, premi&#232;rement, sont dans l'ignorance &#8211; domin&#233;s d'&#234;tre &#224; une place o&#249; ils &#233;carquillent les yeux comme des cr&#233;tins et ne voient bien s&#251;r pas comment marche la machine &#8211; et puis deuxi&#232;mement, ce qu'il y a de plus radical, ce que Marx emprunte &#224; Feuerbach et que Guy Debord r&#233;actualisera &#224; notre &#233;poque avec tous les ornements que l'on sait, c'est cette id&#233;e qu'&#234;tre spectateur, c'est &#234;tre en face de sa vie devenue &#233;trang&#232;re, de sa propre activit&#233; devenue &#233;trang&#232;re. Qu'est-ce qui se passe alors ? C'est que la critique platonicienne de la mimesis va devenir l'explication des raisons du malheur social &#8211; &#233;videmment avec le contre-effet que toute la critique sociale va se mettre &#224; vouloir d&#233;livrer les spectateurs d'abord de leur ignorance, ensuite de leur passivit&#233;. Et pour d&#233;livrer les ignorants, il faut d'abord les constituer comme tels.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;J. G. : Apr&#232;s Artaud et Brecht, vous &#233;voquez en particulier le cas Debord autour d'un paradoxe : d'une part, il tient la v&#233;rit&#233; comme une non-s&#233;paration, mais, d'autre part, il pose comme mauvaise la contemplation d'apparences s&#233;par&#233;es de leur v&#233;rit&#233;. Autrement dit, plus il semble anti-platonicien, moins il l'est. Pouvez-vous d&#233;tailler le fonctionnement de cette contradiction ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;J. R.&lt;/strong&gt; : Il y a une phrase c&#233;l&#232;bre de Guy Debord qui semble &#234;tre anti-platonicienne et o&#249; il dit &#171; plus l'homme contemple et moins il est &#187;, donc opposition entre l'&#234;tre et le voir. Mais finalement cela va revenir au m&#234;me, puisque ce que le spectateur manque, c'est pr&#233;cis&#233;ment la conscience que ce qu'il a en face de lui, c'est sa propre r&#233;alit&#233;, sa propre essence, sa propre vie, sa propre action qui se trouvent s&#233;par&#233;es, devenues &#233;trang&#232;res. &#192; ce moment-l&#224; , la critique de la mimesis devient essentiellement &#8211; c'est le titre m&#234;me d'un film de Debord &#8211; critique de la s&#233;paration, c'est-&#224; -dire fa&#231;on de poser le spectacle comme &#233;tant le mal absolu en l'identifiant &#224; ce processus par lequel l'homme projette son essence hors de lui-m&#234;me. &#192; partir de cela, on a une distance et une impuissance radicales : puisque tout le monde est dans le spectacle, il n'y pas de raison pour que personne en sorte jamais, pas m&#234;me celui qui conna&#238;t la raison du spectacle. Il y a une phrase de Guy Debord qui dit : &#171; dans le monde r&#233;ellement renvers&#233;, le vrai est un moment du faux &#187; : en gros, savoir la raison du spectacle ne change pas la domination du spectacle. Reste donc finalement l'autorit&#233; de la voix qui &#233;nonce le pouvoir du spectacle. C'est particuli&#232;rement sensible lorsqu'on regarde les films de Debord parce que l&#224; , il y a effectivement un d&#233;fil&#233; d'images qu'on peut dire en un sens indiff&#233;rent (ce n'est pas absolument vrai, j'y reviendrai) et seule compte la voix qui dit : &#171; Vous &#234;tes devant ces images, &#224; regarder comme des cr&#233;tins alors que ces images sont en quelque sorte votre propre mort. &#187; Cette voix qui dit la s&#233;paration la consacre en un sens : elle dit que nous sommes tous dans les images &#8211; on y sera toujours &#8211; mais elle ne nous en sort pas. Mais d'un autre c&#244;t&#233;, le film confie encore &#224; des images le soin de nous dire qu'il y a une solution, &#224; savoir : il ne faut plus regarder, il faut agir. C'est tr&#232;s int&#233;ressant de voir dans les films de Debord, et tout particuli&#232;rement dans La Soci&#233;t&#233; du spectacle, comment il fait toute une s&#233;rie d'emprunts &#224; des westerns. On pourrait d'abord croire que c'est parodique quand on voit Errol Flynn qui charge comme &#231;a, sabre au clair ; on pourrait croire qu'il se moque de ces cr&#233;tins d'imp&#233;rialistes am&#233;ricains et de leur mythologie h&#233;ro&#239;que, mais ce n'est pas du tout vrai. Au contraire, il nous propose ces charges en exemple, il nous dit que c'est &#231;a qu'il faut faire : il faut faire comme Errol Flynn, il faut &#234;tre comme John Wayne, courant &#224; l'assaut des Sudistes ou des Indiens. C'est le mod&#232;le pour la seule chose &#224; faire : l'assaut des guerriers prol&#233;tariens contre la domination du spectacle. En m&#234;me temps, bien s&#251;r, &#231;a reste encore un spectacle qui confirme l'autorit&#233; de la voix qui dit : &#171; On sera toujours dedans. &#187; On peut comprendre &#224; partir de l&#224; comment le situationnisme est devenu ce qu'il est de nos jours dans sa version banalis&#233;e, comme critique du consommateur d&#233;mocratique abruti par les m&#233;dias. Ce qu'il y a derri&#232;re, c'est la mani&#232;re dont toute la tradition critique-marxiste r&#233;volutionnaire a absorb&#233; un certain nombre de pr&#233;suppositions in&#233;galitaires : il y a les actifs et il y a les passifs ; il y a ceux qui regardent et il y a ceux qui savent. Ce qui en gros revient &#224; dire : il y a ceux qui sont capables, il y a ceux qui ne sont pas capables. &#192; partir de l&#224; , il y a plusieurs strat&#233;gies possibles : ou l'on pense qu'il faut qu'une avant-garde r&#233;unisse les gens capables pour mettre dans la t&#234;te des incapables les moyens de s'en sortir, ou bien on prend la position du grand seigneur d&#233;senchant&#233; qui constate qu'effectivement le moment de l'action est pass&#233; et que d&#233;sormais ses contemporains sont vou&#233;s &#224; mariner ind&#233;finiment dans le spectacle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;J. G. : Vous nouez cette question &#224; celle de l'&#233;mancipation intellectuelle telle que vous l'avez analys&#233;e dans Le Ma&#238;tre ignorant autour de la figure de Jacotot. Vous diff&#233;renciez d&#233;nonciation de l'ali&#233;nation (Brecht, Debord) et r&#233;appropriation du rapport &#224; soi permise par la logique d'&#233;mancipation, ce que vous appelez la subjectivation. Le probl&#232;me est en effet qu'en d&#233;non &#231;ant la passivit&#233;, on suppose une diff&#233;rence essentielle : la diff&#233;rence actif/passif, avec le partage des positions et des capacit&#233;s aff&#233;rent. A contrario, l'&#233;mancipation pose selon vous l'acte de regarder comme l'action qui transforme ou confirme cette assignation &#224; une place d&#233;termin&#233;e. Pouvez-vous revenir sur ce qui redistribue le sensible via cette r&#233;appropriation individuelle, et repose ainsi la question du &lt;/strong&gt;&lt;strong&gt;pouvoir de l'&#233;galit&#233; comme principe d'un nouveau mode de commun ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt; J. R. &lt;/strong&gt; : Qu'est-ce qui est au c&#339;ur de la critique de Jacotot et de ce qu'il apporte de positif, &#224; savoir l'id&#233;e de l'&#233;mancipation intellectuelle, qu'il oppose &#224; l'instruction du peuple ? Ce qui est essentiel chez Jacotot, c'est l'id&#233;e qu'en r&#233;alit&#233; tout d&#233;pend du point de d&#233;part. Ou bien l'on part de l'in&#233;galit&#233; ou bien l'on part de l'&#233;galit&#233;. Le p&#233;dagogue ordinaire, pas simplement au sens du prof, mais aussi du p&#233;dagogue politique, du chef de parti comme p&#233;dagogue du peuple ou du militant qui veut lui faire prendre conscience, part toujours de l'in&#233;galit&#233;. La logique habituelle de la p&#233;dagogie, c'est de dire : &#171; On commence avec des petits enfants qui ne savent encore rien, des gens du peuple qui sont pleins de pr&#233;jug&#233;s et ne savent pas voir ce qui est en face d'eux, et puis on va petit &#224; petit, progressivement, en bon ordre, les amener de leur situation d'in&#233;galit&#233; vers une situation d'&#233;galit&#233;. &#187; Mais bien s&#251;r, dans la mesure o&#249; le p&#233;dagogue est toujours celui qui organise le voyage de l'in&#233;galit&#233; vers l'&#233;galit&#233;, l'in&#233;galit&#233; se reproduit ind&#233;finiment dans le m&#233;canisme m&#234;me qui pr&#233;tend l'abolir. La r&#233;duction des in&#233;galit&#233;s devient la v&#233;rification interminable de la m&#234;me in&#233;galit&#233;. Ce qui est int&#233;ressant c'est la fa &#231;on dont on a vu dans le th&#233;&#226;tre le m&#234;me processus. Ce qui est tr&#232;s curieux c'est que les r&#233;formateurs du th&#233;&#226;tre, particuli&#232;rement depuis le d&#233;but du xxe si&#232;cle, ont voulu comme importer la critique du th&#233;&#226;tre au sein m&#234;me du th&#233;&#226;tre. Platon, Rousseau disent : &#171; Le th&#233;&#226;tre, c'est mauvais, &#231;a rend les gens ignorants et passifs &#187;, et finalement le th&#233;&#226;tre s'est en quelque sorte propos&#233; d'&#234;tre lui-m&#234;me le r&#233;parateur de sa propre faute, disons le p&#233;dagogue qui allait rendre les gens actifs. On sait l'importance que &#231;a a eu, au xxe si&#232;cle, cette id&#233;e que le th&#233;&#226;tre doit sortir les spectateurs de leur passivit&#233;. &#224;&#226;&#8364;&#161;a peut &#234;tre &#224; la mode d'Artaud : qu'il n'y ait plus de spectateurs en face d'une sc&#232;ne, qu'ils soient au contraire entour&#233;s par l'action et comme pris dans le cercle de l'action et rendus du m&#234;me coup &#224; leurs &#233;nergies vitales qui &#233;taient perdues dans le spectacle. &#224;&#226;&#8364;&#161;a peut &#234;tre l'id&#233;e de Piscator que le th&#233;&#226;tre doit &#234;tre quelque chose comme une assembl&#233;e du peuple. &#224;&#226;&#8364;&#161;a peut &#234;tre toutes ces pratiques qui ont &#233;t&#233; tr&#232;s fortes en Union sovi&#233;tique dans les ann&#233;es juste apr&#232;s la R&#233;volution, au temps de Meyerhold, o&#249; il s'agissait plus ou moins de transformer la sc&#232;ne th&#233;&#226;trale en une action communautaire. Il y a toujours cette id&#233;e que le th&#233;&#226;tre est en soi une communaut&#233;, que cette communaut&#233; est perdue, qu'il faut la retrouver et la retrouver pr&#233;cis&#233;ment en abolissant la s&#233;paration entre le voir et l'action. Le probl&#232;me, on le sait, c'est que, malgr&#233; tout, il arrive dans la logique du th&#233;&#226;tre la m&#234;me chose que dans la logique p&#233;dagogique, &#224; savoir que pour rendre les spectateurs actifs, les metteurs en sc&#232;ne ont &#224; d&#233;ployer tout un luxe de moyens, d'&#233;difices spectaculaires, de projections cin&#233;matographiques, d'interventions de la vie suppos&#233;e ext&#233;rieure sur la sc&#232;ne et ainsi de suite, et que tous ces moyens de rendre le spectateur actif sont en fait des moyens d'augmenter la puissance de la machine th&#233;&#226;trale et de renfoncer plus encore le spectateur dans sa position d'&#234;tre celui qui est bouche b&#233;e devant ce qui lui arrive.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je ne suis pas historien de l'art, philosophe de l'art, etc. ; je travaille sur l'exp&#233;rience esth&#233;tique en tant qu'exp&#233;rience qui produit un &#233;cart par rapport aux formes de l'exp&#233;rience ordinaire. Au fond, qu'est-ce qui est au c&#339;ur du r&#233;gime esth&#233;tique de l'art ? C'est de constituer justement comme une esp&#232;ce de sph&#232;re d'exp&#233;rience qui est en rupture par rapport aux logiques de la domination &#8211; vous faisiez r&#233;f&#233;rence au libre jeu1, ce concept emprunt&#233; &#224; Kant et &#224; Schiller et qui d&#233;finit justement la sortie d'une situation de d&#233;pendance hi&#233;rarchique, le jeu du spectateur libre vis-&#224; -vis de la forme qui est en face de lui. Bourdieu et les sociologues s'en sont beaucoup moqu&#233;s en disant : &#171; Regardez comme ces philosophes sont cr&#233;tins et na&#239;fs, ils ne savent pas qu'en r&#233;alit&#233; les ouvriers et les bourgeois ont chacun leurs go&#251;ts, leurs mani&#232;res de voir, leurs mani&#232;res de juger et ainsi de suite. &#187; Or, pr&#233;cis&#233;ment, ce qui est au c&#339;ur de cette rupture que repr&#233;sente l'exp&#233;rience esth&#233;tique, c'est qu'on prend les choses &#224; l'envers : au lieu de dire : &#171; Vous savez bien qu'en r&#233;alit&#233; tous les gens ont les sens qui leur conviennent et ainsi de suite &#187;, ce qu'on propose, c'est une exp&#233;rience qui est justement une exp&#233;rience de d&#233;r&#232;glement des sens, pas au sens de Rimbaud (encore qu'il s'inscrive l&#224; -dedans) mais au sens d'une forme d'exp&#233;rience qui est en rupture par rapport aux formes normales de l'exp&#233;rience qui sont les formes de la domination. C'est cela que j'ai comment&#233; car je l'ai v&#233;cu, compris &#224; travers toute l'histoire de l'&#233;mancipation ouvri&#232;re. L'&#233;mancipation ouvri&#232;re, cela suppose quoi au d&#233;part ? Pas de savoir qu'il y a l'exploitation, la domination du capital et tout &#231;a. Cela tout le monde le sait et les exploit&#233;s l'ont toujours su. L'&#233;mancipation ouvri&#232;re, c'est la possibilit&#233; de se faire des mani&#232;res de dire, des mani&#232;res de voir, des mani&#232;res d'&#234;tre qui sont en rupture avec celles qui sont impos&#233;es par l'ordre de la domination. Donc la question n'est pas de savoir qu'on est exploit&#233; ; en un sens la question est quasiment de l'ignorer. Et au c&#339;ur de l'&#233;mancipation ouvri&#232;re, il y a cette esp&#232;ce de d&#233;cision d'ignorer en quelque sorte qu'on est vou&#233; &#224; travailler de ses bras pendant que d'autres jouissent des bienfaits du regard esth&#233;tique. C'est ce que j'ai comment&#233; dans Le Spectateur &#233;mancip&#233; par ce petit texte d'un ouvrier menuisier sur lequel j'ai beaucoup travaill&#233; par ailleurs, Gabriel Gauny, qui raconte sa journ&#233;e de travail. Il est dans une maison bourgeoise, il fait les parquets, il est exploit&#233; par le patron, il travaille pour le propri&#233;taire, la maison n'est pas &#224; lui, et pourtant il d&#233;crit la fa &#231;on dont il s'empare de l'espace, du lieu, de la perspective qu'ouvre la fen&#234;tre. Finalement, &#231;a veut dire quoi ? Qu'il op&#232;re une esp&#232;ce de dissociation entre ses bras et son regard pour s'approprier un regard qui est celui de l'esth&#232;te. Bien s&#251;r, l&#224; , Bourdieu dirait : &#171; Voil&#224; comme il est mystifi&#233; ! &#187; Mais je dirais qu'il faut prendre les choses &#224; l'envers : ce qui compte justement c'est de se d&#233;sadapter, de se d&#233;sidentifier par rapport &#224; un mode d'identit&#233;, par rapport &#224; un mode d'&#234;tre, de sentir, de percevoir, de parler qui justement colle &#224; l'exp&#233;rience sensible ordinaire telle qu'elle est organis&#233;e par la domination. Tout cela pour moi a &#233;t&#233; extr&#234;mement important. C'est cela que veut dire &#233;mancipation. Cela veut dire cette esp&#232;ce de rupture, d'opposition &#224; un mode d'organisation sensible qui se trouve comme bris&#233; au sens le plus mat&#233;riel, &#224; savoir que finalement les bras font leur travail et puis les yeux partent ailleurs. J'ai cit&#233; ce texte qui a l'air anodin mais il para&#238;t en juin 1848 au moment de la r&#233;volution dans un journal ouvrier r&#233;volutionnaire qui s'appelle Le Tocsin des travailleurs, ce n'est pas rien. Cela veut dire que cette petite description d'allure anodine d&#233;crit le type d'exp&#233;riences individuelles partageables qui fait que quelque chose peut se constituer comme une voix des ouvriers, parce qu'une voix des ouvriers, ce n'est pas &#171; les ouvriers se mettent ensemble et on va crier sur les toits notre malheur, etc. &#187; Non. Cela veut dire : &#171; On se constitue une capacit&#233; collective de dire sur la base d'une transformation de notre propre rapport &#224; notre condition. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;J. G. : L'art suppos&#233;ment critique n'est que la &#171; doublure &#8211; &#233;crivez-vous &#8211; de l'ordre de nos soci&#233;t&#233;s oligarchiques &#187;, &#224; quoi vous opposez la &#171; qualit&#233; des hommes sans qualit&#233; &#187;. Votre cible est la sociologie (dont vous dites qu'elle est invent&#233;e quand l'ordre bourgeois s'inqui&#232;te) : la constitution et la reproduction d'un capital culturel, c'est la r&#233;p&#233;tition d'un m&#234;me partage &#224; travers le temps, alors que le partage du sensible est un jeu qui r&#233;invente &#224; chaque fois ses r&#232;gles. Mais qu'en est-il alors de la question du temps pour ce partage, ou plut&#244;t de la dur&#233;e ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt; J. R. &lt;/strong&gt; : Il y a des moments privil&#233;gi&#233;s de ce type d'exp&#233;rience. Ce que je d&#233;cris l&#224; , cette esp&#232;ce d'acquisition d'un regard qui se dissocie du reste du corps, est contemporain de toute une s&#233;rie de transformations dans le statut des &#339;uvres, des textes, des images. C'est le moment o&#249; les &#339;uvres quittent leur destination de d&#233;corer les palais des princes, illustrer les myst&#232;res de la foi et ainsi de suite, et s'en vont dans ces mus&#233;es, ces lieux o&#249; elles sont s&#233;par&#233;es de leurs destinations, de leurs fonctions, et se trouvent offertes au regard de n'importe qui. Cela ne veut pas dire que n'importe qui va y aller. Encore qu'au xixe si&#232;cle, beaucoup de gens y allaient, plus qu'au xxe, parce qu'il n'y avait pas encore les politiques pour les y faire aller qui supposaient justement qu'on les ait d'abord mis &#224; la porte pour les y faire aller apr&#232;s et mieux &#8211; ce qui est toujours la logique p&#233;dagogique. Donc, on a l&#224; des n&#339;uds temporels privil&#233;gi&#233;s. Mais &#231;a se reproduit constamment. Dans ce qu'on appelle &#171; art contemporain &#187;, ce qui est important c'est cette esp&#232;ce de brouillage des fronti&#232;res : on ne sait plus tr&#232;s bien quand on est dans l'art et quand on n'y est plus. C'est remarquable lorsqu'on sait tout le temps pass&#233; &#224; instaurer des m&#233;diations. Le probl&#232;me n'est pas d'essayer de faire le chemin entre l'art ici, et un quidam l&#224; , d'organiser tout &#231;a &#233;tape par &#233;tape. Les choses int&#233;ressantes commencent quand l'art s'ind&#233;termine, perd ses fronti&#232;res. Prenez l'exemple de la musique aujourd'hui. Qu'est-ce qui est musique savante et qu'est-ce qui ne l'est pas ? Nombreux sont ceux qui vont &#233;couter de la musique savante sans savoir que &#231;a en est. Est-ce qu'une musique &#233;lectronique est savante ou pas ? Est-ce que c'est de la &#171; culture jeune &#187; ou une forme de la musique savante ? On ne sait plus tr&#232;s bien, et je crois que ce qui est important, c'est toutes ces formes de brouillage et de d&#233;placement qui font qu'il n'y a pas l'art d'un c&#244;t&#233; et puis le spectateur en face, mais des formes d'exp&#233;rience qui sont des formes de transformation des r&#233;gimes de perception, d'affect et de parole.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;J. G. : Vous d&#233;veloppez la puissance du singulier &#233;galitaire comme principe d'une pratique de l'h&#233;t&#233;rog&#232;ne ou de l'hybride propre au r&#233;gime esth&#233;tique des arts par laquelle les effets des &#339;uvres ne peuvent plus &#234;tre anticip&#233;s et donc instrumentalis&#233;s au profit de l'id&#233;e. &#171; Face &#224; l'hyper-th&#233;&#226;tre &#8211; &#233;crivez-vous &#8211; qui veut transformer la repr&#233;sentation en pr&#233;sence et la passivit&#233; en activit&#233;, [une mani&#232;re de comprendre et de pratiquer le m&#233;lange des genres] propose &#224; l'inverse de r&#233;voquer le privil&#232;ge de vitalit&#233; et de puissance communautaire accord&#233; &#224; la sc&#232;ne th&#233;&#226;trale pour la remettre sur un pied d'&#233;galit&#233; avec la narration d'une histoire, la lecture d'un livre ou le regard pos&#233; sur une image. Elle propose en somme de la concevoir comme une nouvelle sc&#232;ne de l'&#233;galit&#233; o&#249; des performances h&#233;t&#233;rog&#232;nes se traduisent les unes dans les autres. &#187; Pouvez-vous commenter cette insistance : contester que chacun ait un destin social et construire, persister &#224; construire une sensibilit&#233;, quel que soit le contexte ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt; J. R. &lt;/strong&gt; : Dans ce que j'appellerais la politique p&#233;dagogique, il y a toujours une sorte de pr&#233;suppos&#233; vitaliste : on pense que, pour que ce soit &#224; la fois populaire, communiel et politique, il faut que ce soit vivant, par cons&#233;quent il y a un privil&#232;ge donn&#233; &#224; des formes qui d&#233;ploient des corps, des choses qui bougent sur la sc&#232;ne : th&#233;&#226;tre, danse, performance et ainsi de suite, et du m&#234;me coup on d&#233;finit quelque chose comme une esp&#232;ce de puissance de vitalit&#233; collective. Il y a toujours cette id&#233;e que le th&#233;&#226;tre est un lieu naturellement communautaire, qu'il faut lui rendre sa vitalit&#233;. Ce qui implique au fond une pens&#233;e de l'&#233;mancipation comme le processus par lequel le grand corps collectif retrouve son unit&#233;. C'est pour &#231;a que moi j'ai, de mani&#232;re un petit peu provocatrice, renvers&#233; les choses, en disant non, il faudrait que le th&#233;&#226;tre ou les formes vivantes soient un peu comme ces livres qu'on regarde, qu'on feuillette avec plus ou moins d'attention et on construit son histoire &#224; partir de l'histoire. C'est ce qui arrive beaucoup au cin&#233;ma puisque le cin&#233;ma n'existerait pas s'il n'y avait pas l'activit&#233; des spectateurs qui constamment refont les films sur le dos des cin&#233;astes. Encore une fois ce qui est important pour moi c'est de repenser les chemins de l'&#233;mancipation non pas comme la lev&#233;e d'un grand corps collectif mais comme la multiplication des formes d'exp&#233;rience qui peuvent tisser une autre forme de communaut&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;J. G. : D&#233;j&#224; dans Malaise dans l'esth&#233;tique vous &#233;laboriez diff&#233;rents modes de rationalisation de l'ind&#233;termination propre au r&#233;gime esth&#233;tique, qui aboutiraient aujourd'hui &#224; un r&#233;gime &#233;thique. Pouvez-vous revenir sur le tour de vis &lt;/strong&gt;&lt;strong&gt;suppl&#233;mentaire qu'op&#232;re Le Spectateur &#233;mancip&#233; autour de ce que vous appelez la &#171; dialectique inh&#233;rente &#224; la d&#233;nonciation du paradigme critique &#187; ou la grande question : comment penser un r&#233;gime du voir (de la sensation) qui ne fasse pas l'objet d'une suspicion de la part de l'id&#233;e (la peur d'&#234;tre victime d'une illusion plus ou moins &#233;labor&#233;e), mais aussi la productivit&#233; du sensible &#224; l'&#339;uvre dans l'activit&#233; du spectateur &#233;mancip&#233;, sa puissance d'immanence, non recouverte par la m&#233;lancolie d'une &#171; radicalit&#233; enfin radicale &#187; et son impuissance tautologique &#224; l'&#339;uvre notamment, dites-vous, chez Baudrillard, Boltanski/Chiapello, Solterdjik et Bauman. &#171; La m&#233;lancolie &#8211; &#233;crivez-vous &#8211; se nourrit de sa propre impuissance. Il lui suffit de pouvoir la convertir en impuissance g&#233;n&#233;ralis&#233;e et de se r&#233;server la position de l'esprit lucide qui jette un regard d&#233;senchant&#233; sur un monde o&#249; l'interpr&#233;tation critique du syst&#232;me est devenue un &#233;l&#233;ment du syst&#232;me lui-m&#234;me. &#187; Pouvez-vous pr&#233;ciser les diff&#233;rents fronts et le ballet dialectique entre m&#233;lancolie de gauche et fureur de droite dont vous dites que ce sont les deux faces de la m&#234;me pi&#232;ce et qu'elles aboutissent donc &#224; la m&#234;me conclusion ? &lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;J. R. &lt;/strong&gt; : Je ne vais pas envoyer son paquet &#224; chacun pour dire pourquoi ce n'est pas bien. Non, ce n'est pas mon objectif. Ce qui m'int&#233;resse plut&#244;t, c'est cette esp&#232;ce de configuration globale &#224; laquelle on a &#224; faire ; c'est de voir comment, en l'espace de quarante ans, les th&#232;mes progressistes des ann&#233;es 1950-1960 &#8211; la d&#233;nonciation de la mythologie de la marchandise &#224; la mani&#232;re de Barthes, la d&#233;nonciation de la soci&#233;t&#233; de consommation &#224; la mani&#232;re de Baudrillard, la critique du f&#233;tichisme marchand &#8211;, tout &#231;a s'est petit &#224; petit transform&#233;. Pourquoi ? Parce que, finalement, ces critiques, qui encore une fois &#233;taient cens&#233;es apprendre aux gens &#224; comprendre qu'ils &#233;taient dans un monde qui n'&#233;tait pas bien et qu'il fallait changer, ne fonctionnaient d'une certaine fa &#231;on que parce que suffisamment de gens savaient ou pensaient savoir que non seulement il fallait le changer mais comment le changer. Et &#224; partir du moment o&#249; cette certitude sur le sc&#233;nario dans lequel on se trouve, sur le fait qu'on est dans le sens de l'histoire, et que celle-ci va vers un changement radical, s'efface, que se passe-t-il ? Il se passe que ces proc&#233;dures vont commencer &#224; tourner sur elles-m&#234;mes, c'est ce que j'ai illustr&#233; sur le plan proprement visuel &#224; travers la mani&#232;re dont le photomontage militant des ann&#233;es 1970 &#8211; du genre de Martha Rosler nous montrant le pauvre Vietnamien avec son enfant mort au milieu d'un &#233;l&#233;gant salon am&#233;ricain &#8211; voit son sens se transformer, tout en restant formellement pareil. C'est ce que j'ai comment&#233; &#224; travers cette photographie de Jos&#233;phine Meckseper qui nous montre les manifestants contre la guerre en Irak avec une &#233;norme poubelle juste devant, qui d&#233;borde &#233;videmment, donc on comprend tout de suite &#8211; c'est toujours la m&#234;me chose &#8211; le rapport entre soci&#233;t&#233; de consommation et militantisme, sauf que le rapport est invers&#233; : d&#233;sormais la poubelle est au premier plan pour dire : &#171; Voil&#224; votre r&#233;alit&#233;, vous pouvez toujours, derri&#232;re, manifester et faire croire que vous &#234;tes oppos&#233;s &#224; l'ordre existant, mais en r&#233;alit&#233; vous &#234;tes complices en tant que consommateurs, etc. &#187; Ce qui m'int&#233;resse, c'est qu'au fond les proc&#233;dures formelles restent les m&#234;mes, et c'est le sens qui se trouve compl&#232;tement invers&#233;, c'est-&#224; -dire que la critique devient une esp&#232;ce de d&#233;ploration morose, &#224; savoir non plus : &#171; Regardez comme c'est malheureux, ces gens sont victimes de la soci&#233;t&#233; de consommation, et voil&#224; pourquoi il faut qu'ils luttent contre &#187;, mais : &#171; Regardez comment de toute fa &#231;on ils sont l&#224; -dedans jusqu'au cou et ils y sont en &#233;tant heureux. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est ce renversement que j'ai comment&#233; &#224; travers diff&#233;rentes figures. Si l'on pense &#224; Sloterdjik, ce th&#232;me de l'all&#233;gement qu'il y a notamment dans &#201;cumes : nos soci&#233;t&#233;s, dit-il, sont des soci&#233;t&#233;s d'all&#233;gement, il y a de moins en moins de r&#233;alit&#233; et de moins en moins de pauvret&#233;. On a l&#224; une esp&#232;ce de conviction absolue que la pauvret&#233; a disparu, que la r&#233;alit&#233; a disparu, et que finalement ce sont des gens de mauvaise foi qui nous font croire encore que la pauvret&#233; et la r&#233;alit&#233; existent. Il y a donc comme une esp&#232;ce de spirale de la critique : ce n'est plus la critique de la fausse richesse &#224; la Guy Debord mais la critique de la fausse pauvret&#233;. Il y a cette esp&#232;ce de m&#233;lancolie de gauche qui dit : &#171; Les gens sont trop heureux de toute fa &#231;on, non seulement ils sont trop heureux mais ils font croire qu'ils sont malheureux, ils font croire qu'il y a de la mis&#232;re et ainsi de suite. &#187; Vous voulez qu'on parle un peu de Boltanski/Chiapello ; on ne va pas critiquer en deux minutes un pav&#233; haut comme &#231;a, mais, au fond, la th&#232;se centrale, c'est toujours celle de la capacit&#233; infinie de la machine &#224; r&#233;cup&#233;rer tout : le capitalisme en difficult&#233; a &#233;t&#233; sauv&#233; parce qu'il a r&#233;cup&#233;r&#233; l'esprit de cr&#233;ativit&#233; des enfants de 68 qui voulaient du travail &#171; cr&#233;atif &#187; et ainsi de suite. Maintenant, ils l'ont avec les formes du travail flexible, etc. En un sens, c'est une plaisanterie parce que, d'une part, en 68, les gens ne r&#233;clamaient pas beaucoup du travail cr&#233;atif : ils r&#233;clamaient plut&#244;t la destruction du syst&#232;me capitaliste &#8211; ce qui n'est quand m&#234;me pas la m&#234;me chose. Et puis, d'autre part, parce que malgr&#233; tout la flexibilit&#233; pratiqu&#233;e aujourd'hui signifie toute autre chose que l'appel &#224; la cr&#233;ativit&#233; libre des enfants de la r&#233;volution anti-autoritaire. On ne va pas entrer dans le d&#233;tail mais ce qui est important c'est la mani&#232;re dont le discours critique qui &#233;tait en principe tendu vers un objectif d'&#233;mancipation est devenu un discours qui tourne sur lui-m&#234;me pour expliquer pourquoi toute &#233;mancipation est de toute fa &#231;on impossible parce que tout le monde est pris dans la machine et que la machine tourne sur elle-m&#234;me, que ceux qui pr&#233;tendent la critiquer ne font au contraire que la renforcer et ainsi de suite.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;J. G. : Dans une image frappante, vous &#233;voquez Marx comme la &#171; voix ventriloque &#187;, ing&#233;r&#233;e, en r&#233;alit&#233; dig&#233;r&#233;e par cet art critique. Le capitalisme marchand est un estomac sans fin et l'art critique son enzyme glouton, et par cons&#233;quent toutes dissensions ou distances s'en trouvent malais&#233;es : pouvez-vous pr&#233;ciser vos vues l&#224; -dessus ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;J. R.&lt;/strong&gt; : Il y a effectivement dans le mouvement d'&#233;mancipation sociale une double possibilit&#233; depuis le d&#233;part : ou bien on pense l'&#233;mancipation comme fond&#233;e sur la capacit&#233; de n'importe qui, donc fond&#233;e sur toutes ces formes de transformation des formes de l'exp&#233;rience (par exemple, l'ouvrier qui sort de son identit&#233;, qui s'approprie le regard, le langage, la pens&#233;e de l'autre), ou bien on part des incapacit&#233;s. Partir des incapacit&#233;s, &#231;a veut dire partir de l'id&#233;e que tous ces malheureux sont tromp&#233;s par la machine, baignent dans l'id&#233;ologie et que, par cons&#233;quent, il faut les en sortir. &#201;videmment, pour les en sortir, il faut d'abord les y plonger un peu plus profond&#233;ment pour prouver qu'ils y sont bien compl&#232;tement. C'est la grande logique de la plupart des discours qui se veulent &#233;mancipateurs, &#224; savoir : les gens sont domin&#233;s parce qu'ils ne savent pas qu'ils sont domin&#233;s, et ils ne savent pas qu'ils sont domin&#233;s parce qu'ils sont domin&#233;s. C'est en gros la logique d'Althusser, la logique de Bourdieu, une logique tr&#232;s, tr&#232;s large. Ce qui veut dire qu'elle a d&#251; se nourrir de toute une s&#233;rie d'&#233;l&#233;ments qui lui &#233;taient en r&#233;alit&#233; fournis par l'autre c&#244;t&#233;, par les pens&#233;es de la domination. Mon id&#233;e, c'est que tous ces th&#232;mes qu'on reprend sans cesse &#8211; les malheureux consommateurs absorb&#233;s par les marchandises, mystifi&#233;s par les images, etc. &#8211; il faut se rendre compte qu'ils ont d'abord &#233;t&#233; des th&#232;mes r&#233;actionnaires. Au xixe si&#232;cle, au temps de l'&#233;mancipation ouvri&#232;re, au temps aussi de la multiplication de la parole &#233;crite des textes romanesques, au temps o&#249; la ville moderne prend son allure et o&#249; par cons&#233;quent il y a partout du spectacle, une sorte d'esth&#233;tisation du d&#233;cor de la vie quotidienne, et ainsi de suite &#8211; le temps de Mme Bovary pour aller vite &#8211;, on voit justement se d&#233;velopper une sorte de critique, une sociologie ou une science politique bourgeoises qui disent &#171; Attention ! C'est dramatique parce que tous ces gens du peuple qui commencent &#224; absorber des textes qui les font r&#234;ver d'autre chose, qui regardent des images d'un bonheur qui est impossible, ils vont sortir de leur condition, absorber des images, des mots, des phrases, des discours qui n'ont pas &#233;t&#233; faits pour eux, alors qu'ils n'ont pas la cervelle pour &#231;a. &#187; Cette crainte que les pauvres ne sortent de leur condition se pr&#233;sente bien s&#251;r comme un souci paternel ; on dit : &#171; Il faut &#233;viter que les gens, les pauvres se fatiguent trop, il faut &#233;viter l'excitation nerveuse de ces pauvres. &#187; On voit tr&#232;s bien cela traverser m&#234;me des &#233;crivains progressistes &#224; la Zola : on observe le pays d'en bas, la soci&#233;t&#233; d'en bas, qui se met soudainement &#224; vouloir s'approprier un peu n'importe quoi en termes de textes, d'images, de formes de vie. La critique de la soci&#233;t&#233; de consommation est d'abord une critique effray&#233;e devant toutes ces formes nouvelles d'exp&#233;rience, et peut-&#234;tre y a-t-il un lien entre Mme Bovary qui cherche &#224; savoir ce que peuvent vouloir dire les mots qu'elle a lus dans les livres comme f&#233;licit&#233;, extase et ivresse, et puis ces prol&#233;taires qui veulent aussi donner r&#233;alit&#233; &#224; des mots comme libert&#233;, &#233;galit&#233; et &#233;mancipation des travailleurs. Il faut voir cette tension qui est originaire dans la grande tradition de la critique sociale et du m&#234;me coup de l'art critique qui en reprend les pr&#233;misses.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;J. G. : Dans Le Spectateur &#233;mancip&#233;, vous avez des mots terribles de lucidit&#233; sur ces proc&#233;dures de la critique sociale qui ont pour &#171; fin de soigner les &lt;/strong&gt;&lt;strong&gt;incapables, ceux qui ne savent pas voir, qui ne comprennent pas le sens de ce qu'ils voient, qui ne savent pas transformer le savoir acquis en &#233;nergie militante &#187;. Vous dites ainsi : &#171; Et les m&#233;decins ont besoin de ces malades &#224; soigner. Pour soigner les incapacit&#233;s, ils ont besoin de les reproduire ind&#233;finiment. Or pour assurer cette reproduction, il suffit du tour qui, p&#233;riodiquement, transforme la sant&#233; en maladie et la maladie en sant&#233;. [&#8230;] La machine peut marcher ainsi jusqu'&#224; la fin des temps, en capitalisant sur l'impuissance de la critique qui d&#233;voile l'impuissance des imb&#233;ciles. &#187; Contre ce sch&#233;ma, ce qui op&#232;re v&#233;ritablement, c'est alors une &#171; vacance &#187;, dites-vous &#224; propos d'un collectif d'artistes, Campement urbain, qui reconfigure la perception qu'on peut se faire de ce qu'il est convenu d'appeler la &#171; crise des banlieues &#187;. Espace paradoxal, inutile, improductif, &#233;voquant le rapport communaut&#233;/solitude et la notion d'une communaut&#233; dissensuelle. Pouvez-vous revenir sur ce cas ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;J. R.&lt;/strong&gt; : J'essaye toujours d'&#233;viter soigneusement de dire : &#171; Bon voil&#224; , c'est &#231;a qu'il faut faire, voil&#224; ce que font les bons artistes, voil&#224; ce qu'est la bonne politique de l'art et ainsi de suite. &#187; Parce que ce qui m'int&#233;resse, les &#339;uvres que je regarde, je les regarde par rapport aux probl&#232;mes qu'elles posent, la mani&#232;re dont elles les posent. Je ne m'int&#233;resse pas forc&#233;ment &#224; des &#339;uvres pour dire &#171; Voil&#224; , &#231;a, c'est le bon truc &#224; faire &#187;, mais pour dire : &#171; &#192; travers &#231;a, on voit un petit peu quels sont les enjeux. &#187; C'est pour &#231;a que je parle dans ce livre de cette exp&#233;rience du groupe Campement urbain, ce n'est pas pour faire leur publicit&#233;. Moi-m&#234;me, j'ai des sentiments un petit peu partag&#233;s quant &#224; ce qu'ils font. C'est un collectif qui pratique ces formes d'art qui vont vers l'ext&#233;rieur et ils ont lanc&#233; un projet en lien avec des groupes de population dans des banlieues dites &#171; &#224; probl&#232;mes &#187;, en l'occurrence dans la banlieue de Paris, dans le fameux 93, &#224; Sevran-Beaudottes. Leur projet est de mobiliser un groupe de la population pour imaginer un lieu. Ce qui est int&#233;ressant, c'est que cela consiste &#224; construire un lieu qui appartienne &#224; tous mais qui en m&#234;me temps ne puisse &#234;tre occup&#233; que par une personne &#224; la fois. Un lieu o&#249; l'on puisse s'isoler. Cela a un c&#244;t&#233; compl&#232;tement paradoxal parce qu'on dit toujours : &#171; Ce qui arrive dans les banlieues vous savez pourquoi, c'est &#224; cause de la perte du lien social, donc il faut remailler du lien social &#187;, donc on envoie souvent les artistes dans les banlieues pour remailler du lien social par des ateliers d'&#233;criture ou d'autres choses du m&#234;me genre. Eux prennent les choses compl&#232;tement &#224; l'envers en disant : &#171; Le probl&#232;me n'est pas de tisser du lien social, le lien social il n'y en a que trop, le probl&#232;me c'est de cr&#233;er quelque chose qui fasse rupture parce que, pr&#233;cis&#233;ment, dans ces banlieues-l&#224; , ce n'est pas qu'on manque de lien, mais qu'on ne peut pas choisir la forme du lien. &#187; Cr&#233;er ensemble un lieu o&#249; l'on puisse &#234;tre seul, c'est comme inventer une autre forme de sociabilit&#233;, choisie et non pas impos&#233;e. Ce qui m'int&#233;resse dans cette exp&#233;rience (qui est encore en cours), c'est qu'elle est quasiment un commentaire de Kant. Ca semble paradoxal ce que je dis, mais ce projet s'appelle &#171; Je et Nous &#187;, c'est-&#224; -dire qu'il consiste au fond &#224; cr&#233;er comme un lieu pour l'individu isol&#233; qui soit imm&#233;diatement connect&#233; &#224; une esp&#232;ce de possession collective. C'est exactement la formule du jugement esth&#233;tique kantien : je juge pour tout le monde, je partage a priori mon appr&#233;ciation avec tout le monde lorsque je dis &#171; C'est beau &#187;. Cela ne veut pas dire que tout le monde trouvera &#231;a beau &#8211; ce n'est pas le probl&#232;me &#8211;, &#231;a veut dire que je dessine quelque chose comme une autre forme de communaut&#233;. Encore une fois, je ne donne pas d'exemples mais pour moi, ce qui est important c'est que &#231;a montre comment les probl&#232;mes se posent. On peut aussi parler des trois films que Pedro Costa &#8211; r&#233;alisateur portugais &#8211; a faits autour de la vie et de la fin d'un bidonville dans les environs de Lisbonne, essentiellement habit&#233; par des immigr&#233;s cap-verdiens et quelques marginaux drogu&#233;s autochtones. Ce qui est tr&#232;s int&#233;ressant et tr&#232;s fort dans ces films c'est que, l&#224; encore, il prend un parti qui est oppos&#233; au parti normal. Normalement, on dit : &#171; Il ne faut pas esth&#233;tiser la mis&#232;re. &#187; On dit toujours : &#171; Attention, la mis&#232;re il faut la repr&#233;senter comme elle est : mis&#233;rable. &#187; Or au contraire, Pedro Costa s'attache &#224; mettre en valeur tout ce qui est contenu de richesse sensible dans l'exp&#233;rience de ces gens dans ces bidonvilles mis&#233;rables. Ce qui fait que l'image est absolument superbe de part en part et d&#233;nonce pr&#233;cis&#233;ment par sa beaut&#233; cette esp&#232;ce de partage qu'on fait lorsqu'on dit toujours ; &#171; Pour les pauvres, pas de beaut&#233;, pour les pauvres il faut du r&#233;el, il faut montrer leur souffrance et comment ils peuvent s'en sortir et pas s'amuser &#224; montrer que les reflets du soleil chez eux aussi &#231;a fait des choses qui sont belles, pas montrer qu'ils partagent une certaine richesse sensible. &#187; Ce qui est fantastique c'est que justement, il y a toute une s&#233;rie de brouillages qui sont op&#233;r&#233;s. D'abord entre le documentaire et la fiction. On se souvient de la c&#233;l&#232;bre phrase de Godard &#8211; &#171; la fiction c'est pour les Isra&#233;liens, le documentaire c'est pour les Palestiniens &#187; &#8211; qui veut dire que le documentaire c'est pour les victimes, si l'on parle des victimes on fait du documentaire, c'est la r&#233;alit&#233;, on n'enjolive pas. Or il y a dans les films de Pedro Costa ce brouillage du rapport documentaire/fiction, entre l'esth&#233;tique et le social. Et puis il y aussi une esp&#232;ce de renversement des positions parce que le h&#233;ros du troisi&#232;me film, En avant jeunesse, est un immigr&#233; cap-verdien, ancien ma &#231;on, qui a eu un accident, qui a une certaine f&#234;lure au cerveau, et ce qui est extraordinaire, c'est que ce n'est pas du tout le malheureux immigr&#233; qu'il faudrait plaindre, mais une sorte de seigneur, d'errant sublime, de roi Lear ou d'&#195;&#8230;&#226;&#8364;&#8482;dipe qui traverse le film. Il y a une s&#233;quence tout &#224; fait extraordinaire : c'est &#224; Lisbonne, il est &#224; la Gulbenkian, grande silhouette noire entre un Rubens et un Van Dyck, et le gardien du mus&#233;e, qui est noir aussi, vient l'emmener, comme s'il lui disait en silence &#171; Bon &#233;coute mon vieux, sors-toi un peu de l&#224; , c'est pas vraiment ta place. &#187; Mais ce qui est int&#233;ressant c'est qu'en r&#233;alit&#233; l'image fait l'inverse, elle dit que ce n'est pas le malheureux qui est priv&#233; des richesses de l'art, au contraire sa pr&#233;sence arrive &#224; renverser le rapport et &#224; dire que, finalement, cette richesse de l'art est en d&#233;ficit par rapport &#224; la richesse d'exp&#233;rience dont il s'agirait de rendre compte.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;J. G. : En d&#233;finitive, apr&#232;s avoir envisag&#233; l'&#233;chec d'un certain type d'art critique, vous &#233;voquez son possible effet r&#233;siduel en termes sensibles plut&#244;t qu'intellectuels et vous ajoutez : &#171; cet effet ne peut &#234;tre une transmission calculable. &#187; Vous &#233;crivez &#233;galement : &#171; le travail critique [&#8230;] est aussi celui qui examine les limites propres &#224; sa pratique, qui refuse d'anticiper son effet et tient compte de la s&#233;paration esth&#233;tique &#224; travers laquelle cet effet se trouve produit. &#187; Ce n'est pas pour autant la contingence ou le relativisme, seulement &#171; on passe d'un mode sensible &#224; un autre mode sensible &#187;. Pourriez-vous pr&#233;ciser un peu ce travail de changement de cadre, d'&#233;chelle et de rythme fait de chocs ou de ruptures dans le tissu du sensible, dans les perceptions et la dynamique des affects qui semble cr&#233;er comme un monde dont le crit&#232;re serait la fiction ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;J. R.&lt;/strong&gt; : C'est le paradoxe que vit l'art contemporain : on continue toujours &#224; faire comme si la politique de l'art c'est un artiste qui dit : &#171; Je vais montrer &#231;a, je vais faire passer ce message, je vais produire ce r&#233;sultat. &#187; C'est ce qu'on voit constamment avec toutes ces installations qui nous disent : &#171; Bon je vais mettre dans le mus&#233;e une petite cabine o&#249; l'on entend des sons disco, etc., &#231;a va critiquer la soci&#233;t&#233; de consommation, ou bien je vais prendre un clip un peu retrait&#233;, etc. pour montrer comment les individus sont victimes des m&#233;dias &#187; et ainsi de suite. Et toujours on pr&#233;suppose l'effet. C'est &#231;a le propre de l'abrutissement selon Jacotot, c'est toujours de pr&#233;supposer l'effet. Or pr&#233;cis&#233;ment la rupture esth&#233;tique c'est quoi ? C'est qu'on ne peut pas pr&#233;supposer l'effet. Moi je ne suis pas en extase devant l'ind&#233;cidable, ce n'est pas le probl&#232;me. Il ne s'agit pas de &#231;a. Il s'agit simplement de dire que, comme dans la relation p&#233;dagogique, le ma&#238;tre parle mais ne fait jamais passer son savoir dans la t&#234;te de l'&#233;l&#232;ve, de m&#234;me l'artiste &#233;labore de grandes strat&#233;gies ( &#171; Voil&#224; je mets &#231;a, &#231;a, &#231;a et &#231;a comme &#231;a pour prouver &#231;a et les gens verront &#231;a et comprendront &#231;a &#187;), mais non. Finalement, il dispose ses &#233;l&#233;ments et puis les spectateurs, les visiteurs viennent et c'est eux qui choisissent comment recomposer les &#233;l&#233;ments, comment assembler ce qu'ils voient l&#224; avec leur propre histoire, leur propre exp&#233;rience et ainsi de suite. Et effectivement le probl&#232;me, c'est d'arriver &#224; sortir de cette esp&#232;ce de surcharge p&#233;dagogique qui est souvent le propre des artistes mais aussi des gens de mus&#233;e. Toutes ces politiques font toujours comme si on pouvait pr&#233;d&#233;terminer l'effet. Vraiment l'&#233;mancipation commence lorsque justement il y a rupture entre la cause et l'effet. C'est dans cette b&#233;ance que s'inscrit l'activit&#233; du spectateur.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;J. G. : On a parl&#233; pendant toute cette discussion du point de vue ex post, de (et une fois que) l'&#339;uvre (a &#233;t&#233; produite). Ce serait int&#233;ressant aussi de parler ex ante, tandis que l'&#339;uvre d'art est cr&#233;&#233;e : qu'en est-il de la question du nouage choc sensible (ou distance esth&#233;tique)/effet de sens (ou effet politique) &#224; ce moment-l&#224; ? Que faire de (comment r&#233;agir &#224; , comment manipuler) l'ind&#233;cidable qu'il peut repr&#233;senter ? Comment le maintenir (y compris dans la &lt;/strong&gt;&lt;strong&gt;&#171; nouveaut&#233; &#187;) ? D'o&#249;, implicitement, la question du statut et des modalit&#233;s d'une critique (ou d'une pens&#233;e de l'art) qui jugerait sur pi&#232;ces, via leurs effets, la puissance des &#339;uvres &#224; maintenir cet ind&#233;cidable : quel crit&#233;rium ici ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;J. R. &lt;/strong&gt; : Je ne crois pas qu'il y ait de crit&#232;res. Il y a un ensemble de d&#233;cisions. La premi&#232;re, c'est qu'on veut dire ou montrer quelque chose du monde dans lequel on est soi-m&#234;me un spectateur. C'est la r&#233;action propre qu'on a au monde dans lequel on vit, &#224; la distribution des places et des identit&#233;s qui le constitue. On le dispose selon le mode qui est le plus propre &#224; donner &#224; cette parole, &#224; cette peinture, cette performance, etc., le monde sensible alternatif qu'elle porte en puissance. Mais on d&#233;cide en m&#234;me temps qu'on n'est pas ma&#238;tre de son effet, qu'on ne s'adresse pas &#224; un public d&#233;termin&#233; pour produire un effet d&#233;termin&#233;. Pedro Costa, il suit son id&#233;e, il fait son film en affrontant l'impr&#233;visible de son personnage, en construisant un monde sensible pour son regard, sa parole, ses d&#233;ambulations. Ce monde sensible alternatif contient aussi un spectateur possible. Cela dit, &#233;videmment, quand le film arrive devant les commissions, les commissaires disent &#171; Oh la la ! &#224;&#226;&#8364;&#161;a, c'est un film de festival, c'est bon pour les mus&#233;es. Donc pas d'avance pour la distribution. Il passera une semaine dans une petite salle pour les esth&#232;tes et puis c'est fini. &#187; La d&#233;cision artistique et politique de l'artiste est d'ignorer l'alternative dans laquelle la logique dominante l'enferme, de continuer &#224; construire son monde et son peuple. C'est ici que la &#171; critique &#187; prend son sens. Ce n'est &#233;videmment pas un travail de sp&#233;cialiste qui juge des &#339;uvres et avertit un public pr&#233;d&#233;termin&#233; de sa r&#233;action probable. C'est un travail qui &#233;largit les propositions de mondes alternatifs que construisent les &#339;uvres. C'est donc toujours aussi un travail d'artiste.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_ps'&gt;&lt;p&gt;Jacques Ranci&#232;re est philosophe et enseigne &#224; l'universit&#233; de Paris 8-Saint-Denis. &#201;l&#232;ve de Louis Althusser.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J&#233;r&#244;me Game est &#233;crivain.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;SOURCE : &lt;a href=&#034;http://revuedeslivres.net/articles.php?idArt=360&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;http://revuedeslivres.net/articles.php?idArt=360&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
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		<title>Le spectateur &#233;mancip&#233;</title>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Ranci&#232;re, Jacques</dc:creator>



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&lt;p&gt;Jacques Ranci&#232;re Editeur : Fabrique Date de parution : 24/10/2008 13&#8364; &lt;br class='autobr' /&gt;
&#034; Celui qui voit ne sait pas voir &#034; : telle est la pr&#233;supposition qui traverse notre histoire, de la caverne platonicienne &#224; la d&#233;nonciation de la soci&#233;t&#233; du spectacle. Elle est commune au philosophe qui veut que chacun se tienne &#224; sa place et aux r&#233;volutionnaires qui veulent arracher les domin&#233;s aux illusions qui les y maintiennent. Pour gu&#233;rir l'aveuglement de celui qui voit, deux grandes strat&#233;gies tiennent encore (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://caute.lautre.net/-autour-du-spectateur-emancipe-" rel="directory"&gt;autour du spectateur &#233;mancip&#233;&lt;/a&gt;


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 <content:encoded>&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;Jacques Ranci&#232;re&lt;br class='autobr' /&gt;
Editeur : Fabrique&lt;br class='autobr' /&gt;
Date de parution : 24/10/2008&lt;br class='autobr' /&gt;
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		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;div class='spip_document_276 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center spip_document_avec_legende' data-legende-len=&#034;21&#034; data-legende-lenx=&#034;&#034;
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&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt; &lt;/figcaption&gt;&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;&#034; Celui qui voit ne sait pas voir &#034; : telle est la pr&#233;supposition qui traverse notre histoire, de la caverne platonicienne &#224; la d&#233;nonciation de la soci&#233;t&#233; du spectacle. Elle est commune au philosophe qui veut que chacun se tienne &#224; sa place et aux r&#233;volutionnaires qui veulent arracher les domin&#233;s aux illusions qui les y maintiennent. Pour gu&#233;rir l'aveuglement de celui qui voit, deux grandes strat&#233;gies tiennent encore le haut du pav&#233;. L'une veut montrer aux aveugles ce qu'ils ne voient pas : cela va de la p&#233;dagogie explicatrice des cartels de mus&#233;es aux installations spectaculaires destin&#233;s &#224; faire d&#233;couvrir aux &#233;tourdis qu'ils sont envahis par les images du pouvoir m&#233;diatique et de la soci&#233;t&#233; de consommation. L'autre veut couper &#224; sa racine le mal de la vision en transformant le spectacle en performance et le spectateur en homme agissant. Les textes r&#233;unis dans ce recueil opposent &#224; ces deux strat&#233;gies une hypoth&#232;se aussi simple que d&#233;rangeante : que le fait de voir ne comporte aucune infirmit&#233; ; que la transformation en spectateurs de ceux qui &#233;taient vou&#233;s aux contraintes et aux hi&#233;rarchies de l'action a pu contribuer au bouleversement des positions sociales ; et que la grande d&#233;nonciation de l'homme ali&#233;n&#233; par l'exc&#232;s des images a d'abord &#233;t&#233; la r&#233;ponse de l'ordre dominant &#224; ce d&#233;sordre. L'&#233;mancipation du spectateur, c'est alors l'affirmation de sa capacit&#233; de voir ce qu'il voit et de savoir quoi en penser et quoi en faire. Les interventions r&#233;unies dans ce recueil examinent, &#224; la lumi&#232;re de cette hypoth&#232;se, quelques formes et probl&#233;matiques significatives de l'art contemporain et s'efforcent de r&#233;pondre &#224; quelques questions : qu'entendre exactement par art politique ou politique de l'art ? O&#249; en sommes-nous avec la tradition de l'art critique ou avec le d&#233;sir de mettre l'art dans la vie ? Comment la critique militante de la consommation des marchandises et des images est-elle devenue l'affirmation m&#233;lancolique de leur toute-puissance ou la d&#233;nonciation r&#233;actionnaire de l' &#034; homme d&#233;mocratique &#034; ?&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Table&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;I. Le spectateur &#233;mancip&#233;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;II. Les mesaventures de la pens&#233;e critique&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;III. Les paradoxes de l'art politique&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;IV. L'image intol&#233;rable&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;V. L'image pensive.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
		</content:encoded>


		

	</item>
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		<title>Emissions audio autour du &#034;Spectateur &#233;mancip&#233;&#034;</title>
		<link>https://caute.lautre.net/Emissions-audio-autour-du-Spectateur-emancipe</link>
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		<dc:date>2009-01-10T20:42:36Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Jean-Luc Derrien</dc:creator>



		<description>
&lt;p&gt;Les &#233;missions sont sur Le Radeau. Pour les &#233;couter il faudra un &#034;nom d'utilisateur&#034; et un mot de passe qu'il suffit de me demander : Jean-Luc Derrien. &lt;br class='autobr' /&gt; &#034;Penser le visible&#034; &lt;br class='autobr' /&gt;
Pr&#233;sentation de France culture : Par Fran&#231;ois Noudelmann R&#233;alisation : Clotilde Pivin &lt;br class='autobr' /&gt;
La condamnation de l'image est un lieu commun de la philosophie. Depuis la critique platonicienne des apparences trompeuses jusqu'&#224; la d&#233;nonciation classique des erreurs caus&#233;es par l'imagination, l'image repr&#233;sente un danger pour (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://caute.lautre.net/-autour-du-spectateur-emancipe-" rel="directory"&gt;autour du spectateur &#233;mancip&#233;&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;Les &#233;missions sont sur &lt;a href='https://caute.lautre.net/-Le-Radeau-' class=&#034;spip_in&#034;&gt;Le Radeau&lt;/a&gt;. Pour les &#233;couter il faudra un &#034;nom d'utilisateur&#034; et un mot de passe qu'il suffit de me demander : &lt;a href='https://caute.lautre.net/_jld_' class=&#034;spip_in&#034;&gt;Jean-Luc Derrien&lt;/a&gt;.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;http://leradeau.caute.lautre.net/archives_du_radeau/philosophes/ranciere/spectateur_emancipe/Penser%20le%20visible_19-12-08_Jancques%20Ranci%c3%a8re_Patrick%20Vaudray.mp3&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;&#034;Penser le visible&#034;&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Pr&#233;sentation de France culture :&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Par Fran&#231;ois Noudelmann&lt;br class='autobr' /&gt;
R&#233;alisation : Clotilde Pivin&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La condamnation de l'image est un lieu commun de la philosophie. Depuis la critique platonicienne des apparences trompeuses jusqu'&#224; la d&#233;nonciation classique des erreurs caus&#233;es par l'imagination, l'image repr&#233;sente un danger pour la pens&#233;e. Au XXe si&#232;cle la critique est devenue plus sociologique avec l'id&#233;e que nous vivons dans une &#034;civilisation de l'image&#034;. Et c'est le spectacle qui fait l'objet d'une r&#233;probation par ceux qui d&#233;plorent l'aveuglement des masses devant la t&#233;l&#233;vision.&lt;br class='autobr' /&gt;
Mais les spectateurs sont-ils aussi passifs et ignorants qu'on le pr&#233;tend ? Ont-ils besoin qu'on les &#233;duque pour distinguer le vrai du faux, le bien du mal ? Sans doute faut-il red&#233;finir la fonction critique dont personne n'a le monopole.&lt;br class='autobr' /&gt;
Invit&#233;s&lt;br class='autobr' /&gt;
Jacques Ranci&#232;re. professeur &#233;m&#233;rite &#224; l'universit&#233; de Paris 8&lt;br class='autobr' /&gt;
Patrick Vauday. ma&#238;tre de conf&#233;rences &#224; l'universit&#233; de Paris 9&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;(&lt;a href=&#034;http://www.radiofrance.fr/chaines/france-culture2/emissions/vendredis/fiche.php?diffusion_id=68039&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;http://www.radiofrance.fr/chaines/france-culture2/emissions/vendredis/fiche.php?diffusion_id=68039&lt;/a&gt;)&lt;/p&gt;
&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;http://leradeau.caute.lautre.net/archives_du_radeau/philosophes/ranciere/spectateur_emancipe/tout%20arrive_16-12-08_ranciere_spectateur%20%c3%a9mancip%c3%a9.mp3&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;&#034;Tout arrive&#034;&lt;/a&gt;, le 16 d&#233;cembre 2008.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;(&lt;a href=&#034;http://www.radiofrance.fr/chaines/france-culture2/emissions/toutarrive/fiche.php?diffusion_id=69088&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;http://www.radiofrance.fr/chaines/france-culture2/emissions/toutarrive/fiche.php?diffusion_id=69088&lt;/a&gt;)&lt;/p&gt;
&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;http://leradeau.caute.lautre.net/archives_du_radeau/philosophes/ranciere/spectateur_emancipe/zone_attractions_radiolibertaire_Charlotte%20Hess_Valentin%20Schaepelynck_Jacques%20Ranci%c3%a8re_09-01-09.mp3&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Zone d'attraction sur radio libertaire, le 09-01-09&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Charlotte Hess et Valentin Schaepelynck re&#231;oivent Jacques Ranci&#232;re pour son dernier ouvrage, &#034;Le spectateur &#233;mancip&#233;&#034; (La Fabrique, 2008). Occasion d'&#233;voquer, avec l'auteur de &#034;La M&#233;sentente&#034; et du &#034;Ma&#238;tre ignorant&#034;, les rapports entre art, politique et tradition critique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;(&lt;a href=&#034;http://media.radio-libertaire.org/&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;http://media.radio-libertaire.org/&lt;/a&gt;)&lt;br class='autobr' /&gt;
(&lt;a href=&#034;http://zonedattraction.com/&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;http://zonedattraction.com/&lt;/a&gt;)&lt;/p&gt;
&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;/div&gt;
		
		</content:encoded>


		

	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>Le philosophe Jacques Ranci&#232;re : &#8220;La parole n'est pas plus morale que les images&#8221;</title>
		<link>https://caute.lautre.net/Le-philosophe-Jacques-Ranciere-La-parole-n-est-pas-plus-morale-que-les-images</link>
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		<dc:date>2009-01-01T19:26:38Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Pascal-Moussellard, Olivier </dc:creator>



		<description>
&lt;p&gt;Dans une soci&#233;t&#233; qui oppose les experts &#224; &#8220;ceux-qui-ne-comprennent-pas&#8221;, le philosophe Jacques Ranci&#232;re, auteur du &#8220;spectateur &#233;mancip&#233;&#8221; insiste sur la n&#233;cessit&#233; de r&#233;habiliter la capacit&#233; de penser de chacun. Et d&#233;monte quelques clich&#233;s comme la valeur critique de l'art, l'utilit&#233; des intellectuels ou l'opposition entre parole et image. &lt;br class='autobr' /&gt; Jacques Ranci&#232;re est un perceur de fen&#234;tres. Il ouvre des br&#232;ches lumineuses dans un monde des id&#233;es pris en &#233;tau entre le d&#233;tachement cynique et (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://caute.lautre.net/-autour-du-spectateur-emancipe-" rel="directory"&gt;autour du spectateur &#233;mancip&#233;&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;Dans une soci&#233;t&#233; qui oppose les experts &#224; &#8220;ceux-qui-ne-comprennent-pas&#8221;, le philosophe Jacques Ranci&#232;re, auteur du &#8220;spectateur &#233;mancip&#233;&#8221; insiste sur la n&#233;cessit&#233; de r&#233;habiliter la capacit&#233; de penser de chacun. Et d&#233;monte quelques clich&#233;s comme la valeur critique de l'art, l'utilit&#233; des intellectuels ou l'opposition entre parole et image.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Jacques Ranci&#232;re est un perceur de fen&#234;tres. Il ouvre des br&#232;ches lumineuses dans un monde des id&#233;es pris en &#233;tau entre le d&#233;tachement cynique et l'empilement de &#171; diagnostics &#187; sur les maux de notre soci&#233;t&#233;. Politique, esth&#233;tique, &#233;ducation : quel que soit le terrain, il cultive depuis trente ans une m&#234;me philosophie, celle de l'&#233;mancipation. Une philosophie qui rompt avec la distinction ancestrale entre &#171; savants &#187; et &#171; ignorants &#187; &#8211; entre &#171; ceux qui expliquent &#187; et la masse qui les &#233;coute &#8211; et fait briller l'id&#233;e d'une participation de tous &#224; l'exercice de la pens&#233;e. Car &lt;i&gt;&#171; les incapables sont capables &#187;&lt;/i&gt;, r&#233;p&#232;te souvent l'auteur du magnifique &lt;i&gt;Ma&#238;tre ignorant&lt;/i&gt; (1987). Simplement, rep&#233;rer leurs capacit&#233;s et leurs comp&#233;tences exige un &#171; d&#233;placement du regard &#187;. Dans son dernier essai, &lt;i&gt;Le Spectateur &#233;mancip&#233;&lt;/i&gt;, Jacques Ranci&#232;re (68 ans) explore justement ce regard pour d&#233;monter un des grands clich&#233;s de notre temps, celui de &lt;i&gt;&#171; l'homme ali&#233;n&#233; par l'exc&#232;s d'images &#187;&lt;/i&gt;. Et pour nous aider &#224; ajuster notre vision.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Dans votre dernier essai, &lt;i&gt;Le Spectateur &#233;mancip&#233;&lt;/i&gt;, vous avancez l'id&#233;e que la capacit&#233; critique de l'art, et du coup sa facult&#233; de mobilisation, sont aujourd'hui en berne. Qu'entendez-vous par l&#224; ? &lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il fut un temps o&#249; l'art portait clairement un message politique et o&#249; la critique cherchait &#224; d&#233;celer ce message dans les &#339;uvres. Je pense &#224; l'&#233;poque de Bertolt Brecht, par exemple, o&#249; le th&#233;&#226;tre d&#233;non&#231;ait explicitement les contradictions sociales et le pouvoir du capital, ou aux ann&#233;es 1960 et 1970, quand s'est d&#233;velopp&#233;e la d&#233;nonciation de la soci&#233;t&#233; du spectacle, avec Guy Debord : on pensait alors qu'en montrant certaines images du pouvoir &#8211; par exemple un amoncellement de marchandises ou des starlettes sur les plages de Cannes &#8211; on ferait na&#238;tre chez le spectateur &#224; la fois la conscience du syst&#232;me de domination r&#233;gnant et l'aspiration &#224; lutter contre. C'est cette tradition de l'art critique qui, selon moi, s'essouffle depuis vingt-cinq ou trente ans.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Il ne suffirait donc plus de montrer ce qu'on d&#233;nonce pour faire descendre les gens dans la rue ? &lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le probl&#232;me est que &#231;a n'a jamais suffi. Aux XVIIe et XVIIIe si&#232;cles, on se disait : montrons le vice et la vertu au th&#233;&#226;tre, cela incitera les hommes &#224; fuir le premier et &#224; honorer la seconde. D&#232;s le XVIIIe, pourtant, Rousseau a montr&#233; que &#231;a ne marchait pas : si les spectateurs prennent plaisir &#224; la repr&#233;sentation du vice, on imagine mal qu'ils s'en d&#233;tournent apr&#232;s la pi&#232;ce. Et si certains ont plaisir &#224; voir la vertu sur sc&#232;ne, cela ne signifie pas qu'ils se r&#233;jouiront de la pratiquer dans la r&#233;alit&#233;. Peu &#224; peu, on a mis en &#233;vidence qu'il n'y avait aucun effet direct entre l'intention de l'artiste et la r&#233;ception du spectateur. Plus proche de nous, voyez les montages de l'artiste Martha Rosler, qui ins&#233;rait des photos de la guerre du Vietnam &#8211; en l'occurrence un homme portant un enfant mort &#8211; dans des publicit&#233;s pour des int&#233;rieurs am&#233;ricains. Bel exemple d'&#171; art critique &#187; qui esp&#232;re vous faire r&#233;agir ! Pourtant, cette &#339;uvre ne vous mobilise que si vous &#234;tes d&#233;j&#224; convaincu, d'une part, que ce qui est critiqu&#233; dans l'image est l'imp&#233;rialisme am&#233;ricain, d'autre part que les Am&#233;ricains sont imp&#233;rialistes. Sinon, vous avez l'impression d'&#234;tre devant une image de propagande.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Pourquoi ? &lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Parce que ce type de repr&#233;sentations &#171; critiques &#187; suppose un syst&#232;me coh&#233;rent d'explication du monde : tant que le marxisme offrait ce syst&#232;me et un horizon pour l'Histoire, les pi&#232;ces de Brecht ou les images d&#233;non&#231;ant la soci&#233;t&#233; de consommation faisaient effet. Ce n'est plus le cas aujourd'hui. D'abord, ces images &#171; critiques &#187; sont omnipr&#233;sentes dans la soci&#233;t&#233; contemporaine : quelle expo n'offre pas son &#233;talage de marchandises charg&#233; de nous faire d&#233;couvrir les horreurs de la consommation ? Ou ses ic&#244;nes m&#233;diatiques en r&#233;sine cens&#233;es nous r&#233;v&#233;ler la v&#233;rit&#233; sur le &#171; spectacle &#187; ? Mais elles ne r&#233;v&#232;lent rien du tout : tout le monde est conscient que la marchandise est partout ! Jeff Koons &#224; Versailles ou un artiste comme Paul McCarthy ont beau nous inonder de Pinocchio et d'ours en peluche cens&#233;s nous alerter contre l'empire du spectacle, &#231;a ne fonctionne pas. Il n'y a plus rien &#224; r&#233;v&#233;ler. Koons &#224; Versailles, c'est la grosse entreprise artistique accueillie par la grosse entreprise culturelle de l'Etat, l'art &#171; critique &#187; devenu officiel, deux entreprises qui traitent de puissance &#224; puissance.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Mais s'il n'y a plus rien &#224; r&#233;v&#233;ler, &#224; quoi sert l'art critique ? &lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour certains, comme Baudrillard, tout est apparence et il n'y a rien &#224; &#171; sauver &#187;. Ils annoncent du m&#234;me coup l'&#233;chec et la fin de la d&#233;nonciation des apparences sur laquelle reposait l'art critique. Je ne partage pas leur analyse : je ne pense pas que tout soit apparence, &#171; &#233;cran &#187; ou &#171; communication &#187;, et je reste persuad&#233;, au contraire, que les formes de la domination sont aussi solides aujourd'hui qu'hier. C'est plut&#244;t le syst&#232;me d'explication du monde et l'id&#233;e d'une action politique fond&#233;e sur cette vision du monde qui ont perdu de leur cr&#233;dibilit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Un art critique est donc encore possible aujourd'hui ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Oui, &#224; condition de bousculer les st&#233;r&#233;otypes et de changer la distribution des r&#244;les. Souvenez-vous par exemple de la phrase un peu provocatrice de Godard, qui disait que l'&#233;pop&#233;e est r&#233;serv&#233;e &#224; Isra&#235;l et le documentaire aux Palestiniens. Que voulait dire Godard ? Que la fiction est un luxe, et que la seule chose qui reste aux pauvres, aux victimes, c'est de montrer leur r&#233;alit&#233;, de t&#233;moigner de leur mis&#232;re. Le v&#233;ritable art critique doit d&#233;placer ce type de partage fondamental. Certains artistes s'appliquent d'ailleurs &#224; le faire. Le dessin anim&#233; &lt;i&gt;Valse avec Bachir&lt;/i&gt;, par exemple, subvertit la forme documentaire. Et l'artiste Pedro Costa aussi, lui qui filme des immigr&#233;s et des drogu&#233;s dans les bidonvilles de Lisbonne en leur permettant de construire une parole &#224; la hauteur de leur destin, en rendant la richesse mat&#233;rielle de leur monde.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Le statut de l'image fait aussi d&#233;bat dans les m&#233;dias. Partagez-vous le scepticisme ambiant, qui affirme que nous sommes noy&#233;s sous les images, et que celles-ci sont trop souvent violentes, voire intol&#233;rables ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pas du tout. Quand je regarde la t&#233;l&#233;vision &#8211; et plus pr&#233;cis&#233;ment les informations &#8211;, je vois beaucoup de gens qui parlent, et tr&#232;s peu d'images, au fond, de la r&#233;alit&#233;. C'est le d&#233;fil&#233; des experts, des gens venus nous dire ce qu'il faut penser du peu d'images qu'on voit ! Il suffit de voir l'importance que le mot &#171; d&#233;crypter &#187; a prise dans les m&#233;dias. Et que nous disent ces experts ? A peu pr&#232;s ceci : &lt;i&gt;&#171; Il y a trop d'images intol&#233;rables, on va vous en montrer un tout petit peu, et surtout on va vous les expliquer. Parce que le malheur des victimes, n'est-ce pas, c'est qu'elles ne comprennent pas tr&#232;s bien ce qui leur arrive ; et votre malheur &#224; vous, t&#233;l&#233;spectateurs, c'est que vous ne le comprenez pas plus. Heureusement, nous sommes l&#224;. &#187; &lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;On justifie souvent cette primaut&#233; de la parole en d&#233;clarant qu'on ne peut pas tout montrer, qu'il y a un &#171; irrepr&#233;sentable &#187; de l'image. En revanche, tout peut &#234;tre racont&#233;...&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On conna&#238;t l'argument : l'image serait obsc&#232;ne parce qu'elle voudrait nous donner la chose, alors que la parole, elle, marquerait de la distance avec la chose m&#234;me. Je crois pourtant qu'en mati&#232;re d'horreurs la parole et l'image doivent &#234;tre mises sur le m&#234;me plan. Si vous voulez &#233;voquer l'extermination des Juifs d'Europe, que vous fassiez appel &#224; des images prises par des Sonderkommandos &#224; Birkenau (comme ce fut le cas lors d'une exposition au centre Pompidou il y a quelques ann&#233;es) ou que vous fassiez appel au r&#233;cit des gardiens du camp, vous n'obtiendrez de toutes les fa&#231;ons qu'une repr&#233;sentation de l'horreur. On voit bien, dans le film &lt;i&gt;Shoah&lt;/i&gt;, de Claude Lanzmann, que la parole et l'image fonctionnent de la m&#234;me mani&#232;re &#8211; et ce quoi qu'en pense le r&#233;alisateur. Car la mise en sc&#232;ne de la parole des t&#233;moins cherche &#224; transmettre la r&#233;alit&#233; comme si l'&#233;v&#233;nement &#233;tait l&#224;, pr&#233;sent. Quand l'ancien barbier de Treblinka s'arr&#234;te de parler et qu'il se met &#224; pleurer, il dit au fond : &lt;i&gt;&#171; La chose est l&#224;, r&#233;ellement l&#224;, et je ne peux plus en parler. &#187;&lt;/i&gt; Et c'est le silence, paradoxalement, qui devient &#233;loquent &#8211; mais il n'est &#233;loquent que parce que le film fonctionne comme avec des images : gros plans, larmes qui coulent, et le barbier qui s'essuie le visage. On ne montre pas les corps empil&#233;s, c'est vrai, mais on pr&#233;tend donner la sensation de l'&#233;v&#233;nement qui revient. Au final, la parole n'est pas plus &#171; morale &#187; que les images. Elle est au m&#234;me r&#233;gime qu'elles, elle &#171; fait image &#187;, elle aussi. Elle fait voir &#224; sa mani&#232;re.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Comment bouleverser ce rapport de force entre la parole et l'image ? &lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il n'y a pas de formule magique, mais on peut y parvenir en &#233;vitant les oppositions simplistes. Apr&#232;s tout, la posture &#171; parole contre image &#187; est aussi une forme du discours dominant ! L'important, je crois, est le statut des corps mis en images, des corps mis en discours. Un artiste chilien, Alfredo Jaar, a consacr&#233; plusieurs installations aux massacres du Rwanda sans jamais montrer l'image directe d'un corps supplici&#233;. Sa premi&#232;re intervention consistait &#224; envoyer des cartes postales &#224; des amis pour leur dire que X ou Y &#8211; des individus que ne connaissaient pas ses correspondants &#8211; &#233;taient encore en vie. Dans une seconde installation, il utilisait des images de Tutsi massacr&#233;s qu'il mettait dans une bo&#238;te. L'image &#233;tait cach&#233;e, mais il y avait le nom et l'histoire de la personne sur la bo&#238;te. Jaar montrait ainsi que ce million de victimes &#233;tait un million d'individus, que l'on n'avait pas affaire &#224; une masse pr&#233;destin&#233;e au charnier mais &#224; des corps qui portent la m&#234;me humanit&#233; que nous.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Art ou information, l'important est donc de savoir de quelle humanit&#233; on parle, et &#224; quelle humanit&#233; on s'adresse ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Soit on montre les autres comme une masse visuelle indistincte et souffrante, soit on les montre comme des individus avec une histoire, un corps capable de parler ou de se taire, d'exhiber (ou pas) les marques de sa peine et de ses souffrances.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Quel peut &#234;tre le r&#244;le de l'intellectuel dans ce dispositif ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La position des intellectuels n'est pas tr&#232;s int&#233;ressante dans la soci&#233;t&#233; fran&#231;aise. Apr&#232;s les &#233;v&#233;nements de 1968, les gouvernements, d&#233;bord&#233;s, ont compris que leurs outils de compr&#233;hension de la soci&#233;t&#233; n'&#233;taient plus adapt&#233;s. On a alors commenc&#233; &#224; donner de l'importance &#224; une parole intellectuelle &#171; symptomatique &#187; : les intellectuels sont devenus des sp&#233;cialistes des sympt&#244;mes, des m&#233;decins qui font des diagnostics, qui d&#233;plorent et jouent les oracles, mais ne soignent pas. On les interroge, on les cite, mais ils sont pri&#233;s de ne proposer aucun rem&#232;de ! Ils sont l&#224; pour dire que la soci&#233;t&#233; est malade&#8230; et le r&#233;p&#233;ter encore et encore, en convoquant tous les lieux communs par lesquels, depuis tr&#232;s longtemps, les &#233;lites d&#233;clarent la maladie de leurs contemporains.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Face aux discours des &#171; experts &#187; et des intellectuels, qu'apporte la philosophie ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#199;a d&#233;pend de ce qu'on entend par philosophie. Ma perception et ma pratique, en tout cas, s'opposent totalement &#224; l'id&#233;e qu'elle doive produire des diagnostics. La philosophie est une activit&#233; qui d&#233;place les comp&#233;tences et les fronti&#232;res : elle met en question le savoir des gouvernants, des sociologues, des journalistes, et tente de traverser ces champs clos. Surtout, sans jouer les experts ! Car ces &#171; comp&#233;tences &#187; sont une mani&#232;re de rejeter ceux qu'on dira &#171; incomp&#233;tents &#187;, alors que le philosophe cherche justement &#224; mettre en &#233;vidence la capacit&#233; de penser de chacun. Son but est de sortir de cette vieille tradition intellectuelle qui consiste &#224; expliquer &#224; &#171; ceux-qui-ne-comprennent-pas &#187; et de mettre en valeur des capacit&#233;s d'intelligence qui appartiennent &#224; tous, sont exer&#231;ables par tous.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;On croule effectivement, depuis des mois, sous les diagnostics sur la crise. Mais peut-on vraiment en parler autrement ? &lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je n'aime pas le discours de la crise. Non seulement c'est devenu un concept global &#8211; les d&#233;mocraties sont en crise, l'art est en crise, etc. &#8211;, mais il interpr&#232;te toute situation sur le mode m&#233;dical. Si on parle d'une crise des banlieues, par exemple, on d&#233;signe par avance un &#171; groupe &#224; probl&#232;mes &#187;, un objet de crainte et d'&#233;tude pour une m&#233;decine intellectuelle et sociale. Il n'y a pas de crise de la d&#233;mocratie, mais un d&#233;ficit de d&#233;mocratie, ce n'est pas la m&#234;me chose ! Il faut sortir de ces explications et mettre en valeur, partout, ce qui s'invente comme formes de vie, comme cr&#233;ation, comme discours. Le collectif d'artistes Campement urbain&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-1&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Collectif fond&#233; en 1997 qui cherche &#224; d&#233;cloisonner les pratiques artistiques (&#8230;)&#034; id=&#034;nh2-1&#034;&gt;1&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;, qui a pris la question des banlieues compl&#232;tement &#224; revers, y r&#233;ussit d'ailleurs tr&#232;s bien : au lieu de parler de d&#233;litement social, il est parti du constat que le probl&#232;me n'&#233;tait pas le manque de lien social, dans les banlieues, mais le manque de lien social &#171; libre &#187;. Des liens sociaux, il y en a trop &#8211; ce qu'il faut r&#233;veiller, c'est la possibilit&#233; d'&#234;tre seul ! Ces artistes ont donc travaill&#233; &#224; la cr&#233;ation d'un lieu o&#249; chacun puisse rester seul &#8211; situation rarissime dans les conditions de promiscuit&#233; que connaissent les habitants des cit&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Vous enseignez dans plusieurs pays, notamment aux Etats-Unis. Que vous inspire l'&#233;lection de Barack Obama ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je ne veux pas jouer les experts, vous l'aurez compris. Je dirai simplement deux choses. D'une part, que cette &#233;lection est marqu&#233;e par un exc&#232;s du symbolique sur ce qu'on peut attendre r&#233;ellement du nouveau pr&#233;sident : le fait qu'il soit noir ne changera pas radicalement, en effet, la conduite de l'&#233;conomie ou des relations ext&#233;rieures am&#233;ricaines. En revanche, l'enjeu est fort pour ceux qui, depuis toujours, sont class&#233;s outre-Atlantique dans la cat&#233;gorie des &#171; incapables &#187;. C'est bien cela qu'elles signifiaient, ces longues files de Noirs allant voter : l'affirmation d'une capacit&#233; par cette communaut&#233;, l'affirmation de cette id&#233;e qu'on est noir et capable de gouverner le plus grand Etat du monde !&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;hr /&gt;
		&lt;div class='rss_notes'&gt;&lt;div id=&#034;nb2-1&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-1&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-1&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;1&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Collectif fond&#233; en 1997 qui cherche &#224; d&#233;cloisonner les pratiques artistiques et les savoirs pour les m&#234;ler aux apports des habitants et des acteurs locaux.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_ps'&gt;&lt;p&gt;Propos recueillis par Olivier Pascal-Moussellard&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;SOURCE : T&#233;l&#233;rama Le 15 d&#233;cembre 2008&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		</content:encoded>


		

	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>&#034;Spectacle &#224; sati&#233;t&#233;&#034;, par &#201;RIC AESCHIMANN</title>
		<link>https://caute.lautre.net/Spectacle-a-satiete-par-ERIC-AESCHIMANN</link>
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		<dc:date>2009-01-01T19:11:58Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Aeschimann, Eric </dc:creator>



		<description>
&lt;p&gt;Le philosophe Jacques Ranci&#232;re critique la d&#233;testation du &#171; spectacle &#187;, autant que sa fascination, en montrant son r&#244;le dans l'&#233;mancipation de chacun. &lt;br class='autobr' /&gt;
Jacques Ranci&#232;re, Le Spectateur &#233;mancip&#233;, La Fabrique, 146 pp., 13 euros. &lt;br class='autobr' /&gt; L'humeur est &#224; la &#171; m&#233;lancolie de gauche &#187;. Fin de l'histoire, effondrement des utopies, perte des valeurs, absence des id&#233;es, d&#233;gradation de la vie sociale, vulgarit&#233; d'Internet, com&#233;die des hommes politiques. D&#233;cid&#233;ment, c'&#233;tait mieux avant. On notera que, dans (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://caute.lautre.net/-autour-du-spectateur-emancipe-" rel="directory"&gt;autour du spectateur &#233;mancip&#233;&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;Le philosophe Jacques Ranci&#232;re critique la d&#233;testation du &#171; spectacle &#187;, autant que sa fascination, en montrant son r&#244;le dans l'&#233;mancipation de chacun.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Jacques Ranci&#232;re, &lt;i&gt;Le Spectateur &#233;mancip&#233;&lt;/i&gt;, La Fabrique, 146 pp., 13 euros.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;L'humeur est &#224; la &lt;i&gt;&#171; m&#233;lancolie de gauche &#187;&lt;/i&gt;. Fin de l'histoire, effondrement des utopies, perte des valeurs, absence des id&#233;es, d&#233;gradation de la vie sociale, vulgarit&#233; d'Internet, com&#233;die des hommes politiques. D&#233;cid&#233;ment, c'&#233;tait mieux avant. On notera que, dans son &#233;num&#233;ration, le &lt;i&gt;&#171; pessimisme culturel &#187;&lt;/i&gt; omet la condition ouvri&#232;re. Il est vrai que, sur la question sociale, la nostalgie d&#233;voile son absurdit&#233; : il ne faisait pas plus bon &#234;tre smicard hier qu'aujourd'hui. En revanche, dans le champ artistique, le pessimisme se d&#233;cha&#238;ne et son message est clair : depuis que tout le monde y a acc&#232;s, la culture est devenue un spectacle permanent dont se repa&#238;t une foule ivre de sa propre ignorance (telle est au fond la d&#233;finition de l'individualisme, pour Finkelkraut ou un Mich&#233;a : l'&#232;re des incultes fiers de l'&#234;tre).&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;&#171; Troupeau &#187;.&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Jacques Ranci&#232;re prend le parti des ignorants, des incultes, des incapables et de tous ceux qui sont d&#233;cr&#233;t&#233;s tels. C'est son geste philosophique, son mouvement de pens&#233;e ; c'est le point qu'il n'a cess&#233; de tenir depuis qu'au d&#233;but des ann&#233;es 70 il a rompu avec son ma&#238;tre Althusser. Non, il n'y a pas d'un c&#244;t&#233; la masse ignare qui subit l'ali&#233;nation et de l'autre les intellectuels qui poss&#232;dent la connaissance, &lt;i&gt;&#171; l'&#233;lite qualifi&#233;e pour diriger le troupeau aveugle &#187;&lt;/i&gt; (&lt;i&gt;la Haine de la d&#233;mocratie&lt;/i&gt;, 2005). Qu'il parle de politique ou de l'art - ses deux terrains de pr&#233;dilection - le philosophe fran&#231;ais cherche &#224; comprendre comment un individu per&#231;oit, pense, d&#233;coupe le monde. Surtout, dans un monde en voie de r&#233;aristocratisation, il s'ent&#234;te &#224; penser que le &lt;i&gt;&#171; partage du sensible &#187;&lt;/i&gt; est l'affaire de tous et que d&#233;nier &#224; certains la capacit&#233; de penser, c'est nier qu'ils puissent devenir des sujets pleins et entiers.&lt;br class='autobr' /&gt;
Entre autres g&#233;missements, la gauche m&#233;lancolique se plaint du &#171; spectacle &#187;. Sous l'effet d'une tradition platonicienne (bannir la trag&#233;die de la cit&#233;) r&#233;actualis&#233;e par une lecture trop rapide de Guy Debord, elle pr&#233;tend que nous en serions les victimes. &lt;i&gt;&#171; C'est un mal que d'&#234;tre spectateur, pour deux raisons&lt;/i&gt;, r&#233;sume Ranci&#232;re. &lt;i&gt;Premi&#232;rement, parce que regarder est le contraire de conna&#238;tre [&#8230;] Deuxi&#232;mement, c'est le contraire d'agir. &#187;&lt;/i&gt; Le spectateur multiplie les ali&#233;nations et, au lieu de regimber, se compla&#238;t dans la passivit&#233;. Il serait, par essence, l'incapable, l'&#233;ternel ignorant que les avant-gardes esth&#233;tiques, d&#233;calqu&#233;es des avant-gardes l&#233;ninistes, auraient pour mission d'&#233;manciper.&lt;br class='autobr' /&gt;
Le tour de force de Ranci&#232;re est, pour d&#233;samorcer cette critique facile du spectacle, de ne pas embrasser le discours adverse, celui de l'&#233;loge du spectacle, &lt;i&gt;&#171; l'affirmation d&#233;sabus&#233;e qu'il n'y [a] plus lieu d&#233;sormais de distinguer image et r&#233;alit&#233; &#187;&lt;/i&gt; (c'est le discours de Baudrillard ou, dans un genre diff&#233;rent, de Beigbeder). Nostalgie et cynisme sont les deux formes d'une m&#234;me jouissance aristocratique o&#249;, &#224; nouveau, un gouffre s'ouvre entre le peuple abruti (devant sa t&#233;l&#233;) et l'&#233;lite consciente de l'abrutissement (pour le d&#233;plorer ou en rire). D&#232;s lors, la critique du spectacle est un maillon du spectacle. &lt;i&gt;&#171; La connaissance de l'assujettissement appartient elle-m&#234;me au monde de l'assujettissement. &#187;&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Amertume.&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;C'est donc le postulat commun au spectacle et &#224; sa critique qu'il faut renverser, en posant que &lt;i&gt;&#171; les incapables sont capables &#187;&lt;/i&gt;.&lt;i&gt;&#171; Nous n'avons pas &#224; transformer les spectateurs en acteurs et les ignorants en savants. Nous avons &#224; reconna&#238;tre le savoir &#224; l'&#339;uvre dans l'ignorant et l'activit&#233; propre au spectateur. &#187;&lt;/i&gt; L'art, s'il se veut critique, doit donner &#224; voir les capacit&#233;s des incapables, la culture des incultes. Ranci&#232;re examine plusieurs films, vid&#233;os, photos. A propos de la t&#233;l&#233;vision et de son go&#251;t pour les images chocs, qui focalise tant d'amertume, il dit : &lt;i&gt;&#171; Nous ne voyons pas trop de corps souffrants sur l'&#233;cran. Mais nous voyons trop de corps sans nom, trop de corps incapables de nous renvoyer le regard que nous leur adressons, de corps qui sont objet de parole sans avoir eux-m&#234;mes la parole. &#187;&lt;/i&gt; Il y a ceux qu'on montre (les victimes) et ceux qui parlent (experts, politiques, journalistes) : le gouffre, version 20 heures.&lt;br class='autobr' /&gt;
Chez Ranci&#232;re, la politique et l'art ne cessent de dialoguer, sans jamais se confondre. La politique est la confrontation des sensibles. L'art, lui, ouvre une distance entre l'individu et la place que lui assigne l'ordre social. Cette distance est la condition m&#234;me de la politique. Comme Marx disait que la question n'&#233;tait plus de comprendre le monde, mais de le transformer, Ranci&#232;re &#233;crit : &lt;i&gt;&#171; Le probl&#232;me n'est pas d'opposer la r&#233;alit&#233; &#224; ses apparences. Il est de construire d'autres r&#233;alit&#233;s. &#187;&lt;/i&gt; Ne tirez pas sur le spectacle !&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_ps'&gt;&lt;p&gt;SOURCE : &lt;i&gt;Lib&#233;ration&lt;/i&gt;, 27 nov. 6h51&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
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