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	<title>Caute@lautre.net</title>
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	<description>Philosophie classique et philosophie contemporaine. Pr&#233;paration au baccalaur&#233;at. Conf&#233;rences et &#233;missions audios de philosophie. Ranci&#232;re, Birnbaum, Matheron, Althusser, Deleuze, Epicure. Mat&#233;rialisme et philosophie.</description>
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		<title>Caute@lautre.net</title>
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		<title>L'id&#233;e de progr&#232;s et la religion</title>
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		<dc:date>2008-10-13T18:47:44Z</dc:date>
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		<dc:creator>Cournot, Antoine Augustin</dc:creator>



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&lt;p&gt;D'autre part aucune id&#233;e, parmi celles qui se r&#233;f&#232;rent &#224; l'ordre des faits naturels, ne tient de plus pr&#232;s &#224; la famille des id&#233;es religieuses que l'id&#233;e de progr&#232;s, et n'est plus propre &#224; devenir le principe d'une sorte de foi religieuse pour ceux qui n'en ont plus d'autre. Elle a,comme la foi religieuse, la vertu de relever les &#226;mes et les caract&#232;res. L'id&#233;e du progr&#232;s ind&#233;fini, c'est l'id&#233;e d'une perfection supr&#232;me, d'une loi qui domine toutes les lois particuli&#232;res, d'un but &#233;minent (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://caute.lautre.net/-Textes-brefs-63-" rel="directory"&gt;Textes brefs&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;D'autre part aucune id&#233;e, parmi celles qui se r&#233;f&#232;rent &#224; l'ordre des faits naturels, ne tient de plus pr&#232;s &#224; la famille des id&#233;es religieuses que l'id&#233;e de progr&#232;s, et n'est plus propre &#224; devenir le principe d'une sorte de foi religieuse pour ceux qui n'en ont plus d'autre. Elle a,comme la foi religieuse, la vertu de relever les &#226;mes et les caract&#232;res. L'id&#233;e du progr&#232;s ind&#233;fini, c'est l'id&#233;e d'une perfection supr&#232;me, d'une loi qui domine toutes les lois particuli&#232;res, d'un but &#233;minent auquel tous les &#234;tres doivent concourir dans leur existence passag&#232;re. C'est donc au fond l'id&#233;e du divin ; et il ne faut point &#234;tre surpris si, chaque fois qu'elle est sp&#233;cieusement invoqu&#233;e en faveur d'une cause, les esprits les plus &#233;lev&#233;s, les &#226;mes les plus g&#233;n&#233;reuses se sentent entra&#238;n&#233;s de ce c&#244;t&#233;. Il ne faut pas non pus s'&#233;tonner que le fanatisme y trouve un aliment, et que la maxime qui tend &#224; corrompre toutes les religions, celle que l'excellence de la fin justifie les moyens, corrompe aussi la religion du progr&#232;s.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_ps'&gt;&lt;p&gt;Antoine Augustin Cournot, &lt;strong&gt;Consid&#233;rations sur la marche des id&#233;es et des &#233;v&#233;nements dans les temps modernes&lt;/strong&gt; (1872), Livre VI, chap. 6, Vrin, 1973, p.535.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
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	</item>
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		<title>Du contraste de l'histoire et de la science, et de la philosophie de l'histoire</title>
		<link>https://caute.lautre.net/Du-contraste-de-l-histoire-et-de</link>
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		<dc:date>2003-08-29T23:59:23Z</dc:date>
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		<dc:creator>Cournot, Antoine Augustin</dc:creator>



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&lt;p&gt;301. Lorsque le g&#233;nie de Bacon entreprit de r&#233;sumer dans une table encyclop&#233;dique la classification des connaissances humaines, et d'en indiquer les principales connexions, il les rangea d'abord sous trois grandes cat&#233;gories ou rubriques : l'histoire, la po&#233;sie, la science, correspondant &#224; trois facult&#233;s principales de l'esprit humain, la m&#233;moire, l'imagination, la raison. Nous aurons &#224; revenir plus loin sur cette classification c&#233;l&#232;bre, tant pr&#233;conis&#233;e et tant critiqu&#233;e, et sur les (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://caute.lautre.net/-Cournot-" rel="directory"&gt;Cournot&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;&lt;strong&gt;301.&lt;/strong&gt; Lorsque le g&#233;nie de Bacon entreprit de r&#233;sumer dans une table encyclop&#233;dique la classification des connaissances humaines, et d'en indiquer les principales connexions, il les rangea d'abord sous trois grandes cat&#233;gories ou rubriques : l'histoire, la po&#233;sie, la science, correspondant &#224; trois facult&#233;s principales de l'esprit humain, la m&#233;moire, l'imagination, la raison. Nous aurons &#224; revenir plus loin sur cette classification c&#233;l&#232;bre, tant pr&#233;conis&#233;e et tant critiqu&#233;e, et sur les modifications que d'Alembert y a apport&#233;es dans le discours mis en t&#234;te de l'encyclop&#233;die fran&#231;aise du XVIII&#232; si&#232;cle : citons-la seulement ici en preuve du contraste de deux &#233;l&#233;ments, l'un historique, l'autre scientifique ou th&#233;orique, qui entrent dans la composition du syst&#232;me g&#233;n&#233;ral de nos connaissances, et t&#226;chons d'en saisir avec pr&#233;cision la nature et les traits distinctifs. Ce n'est pas d'ailleurs uniquement dans le syst&#232;me de nos connaissances que ces deux &#233;l&#233;ments se combinent : nous les retrouvons encore en combinaison et en contraste lorsque nous quittons la sp&#233;culation litt&#233;raire ou philosophique, pour entrer dans le domaine des applications pratiques et des r&#233;alit&#233;s de la vie. Au point o&#249; l'on en est arriv&#233; de nos jours dans l'intelligence des institutions sociales et des conditions de la vie des peuples, on reconna&#238;t bien qu'une part revient &#224; des influences traditionnelles, &#224; des particularit&#233;s d'origine, en un mot &#224; des faits dont l'histoire seule donne la clef, tandis qu'une autre part revient &#224; des conditions prises dans la nature permanente des choses, et qui sont pour la raison un objet d'&#233;tudes ind&#233;pendantes de tout pr&#233;c&#233;dent historique. Ce contraste est si frappant dans tout ce qui a trait au droit et aux institutions juridiques, qu'il a naturellement amen&#233; la formation et l'antagonisme de deux &#233;coles de jurisconsultes : l'&#233;cole que l'on appelle historique ou traditionnelle, et l'&#233;cole que, par opposition, l'on appelle rationnelle ou th&#233;orique. Ce qui s'est manifest&#233; le plus clairement, dans les crises r&#233;volutionnaires des temps modernes, c'est une tendance de la soci&#233;t&#233; &#224; s'organiser sur un plan syst&#233;matique et r&#233;gulier, d'apr&#232;s des conceptions th&#233;oriques, et une lutte contre les obstacles que les pr&#233;c&#233;dents historiques mettent &#224; la r&#233;alisation des syst&#232;mes et des th&#233;ories. Tant&#244;t on a vu la soci&#233;t&#233; tout &#224; fait livr&#233;e &#224; l'esprit de syst&#232;me ; tant&#244;t des r&#233;actions in&#233;vitables ont rendu l'ascendant aux gardiens des pr&#233;c&#233;dents historiques et des traditions du pass&#233; ; tant&#244;t enfin ceux-ci ont voulu pactiser avec l'esprit nouveau, en soutenant &#224; titre de th&#233;orie ce qui ne pouvait avoir de force r&#233;elle que par l'influence des pr&#233;c&#233;dents historiques. Les exc&#232;s de la pens&#233;e (pour ne point parler d'exc&#232;s d'une autre nature et plus regrettables) ont consist&#233; surtout dans un culte intol&#233;rant, dans une pr&#233;dilection exclusive pour l'un ou pour l'autre des deux &#233;l&#233;ments dont il faut tenir compte et auxquels reviendra toujours une part l&#233;gitime d'influence dans l'organisation des soci&#233;t&#233;s. Du reste, il est &#233;vident que, plus les existences individuelles se rapetissent, absolument ou par comparaison, plus les in&#233;galit&#233;s de toute sorte se nivellent, plus les id&#233;es et les passions se g&#233;n&#233;ralisent, et plus l'influence des pr&#233;c&#233;dents historiques doit aller en s'affaiblissant ; plus la marche des &#233;v&#233;nements doit se conformer &#224; un certain ordre th&#233;orique, que ne troublent plus au m&#234;me degr&#233; les accidents qui naissent de la sup&#233;riorit&#233; des rangs, des talents et du g&#233;nie. Mais par histoire on ne doit pas seulement entendre le r&#233;cit des &#233;v&#233;nements politiques, le tableau des destin&#233;es des nations et des r&#233;volutions des empires. Il n'est pas de l'essence de l'histoire que l'intervention des causes morales, le jeu de la libert&#233; et des passions humaines aux prises avec la fatalit&#233; ext&#233;rieure, viennent &#233;chauffer l'imagination de l'historien, colorer ses tableaux et donner &#224; ses r&#233;cits un int&#233;r&#234;t dramatique. Les sciences, les arts, la litt&#233;rature ont aussi leur histoire ; les grands objets de la nature, les ph&#233;nom&#232;nes de l'ordre physique comportent de m&#234;me, dans une foule de cas, une chronologie, des annales, une narration historique. On peut faire, par exemple, l'histoire d'un volcan, comme l'histoire d'une ville. Cherchons donc ce qui caract&#233;rise essentiellement l'&#233;l&#233;ment historique, sans craindre la s&#233;cheresse des conceptions abstraites, et en t&#226;chant de d&#233;gager l'id&#233;e fondamentale des accessoires qui la compliquent ou l'embellissent.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;302.&lt;/strong&gt; Prenons, dans l'ordre des ph&#233;nom&#232;nes purement m&#233;caniques, l'exemple le plus simple, celui du mouvement d'une bille qui roule sur un tapis, en vertu de l'impulsion qu'elle a re&#231;ue. Si l'on consid&#232;re cette bille &#224; un instant quelconque de son mouvement, il suffira de conna&#238;tre sa position, sa vitesse actuelle, la nature des frottements et des autres r&#233;sistances auxquels elle est soumise, pour &#234;tre en &#233;tat d'assigner, ou bien sa position et sa vitesse &#224; une &#233;poque qui a pr&#233;c&#233;d&#233; celle que l'on consid&#232;re, ou bien sa position et sa vitesse &#224; une &#233;poque post&#233;rieure, et finalement le lieu et l'instant o&#249; le frottement et les autres r&#233;sistances l'auront ramen&#233;e &#224; un &#233;tat de repos d'o&#249; elle ne devra plus sortir, &#224; moins que de nouvelles forces ne viennent &#224; agir sur elle. Mais, si l'on prenait pour point de d&#233;part un des instants qui suivent celui o&#249; la bille est arriv&#233;e au repos, il est clair que, ni son &#233;tat actuel, ni m&#234;me l'&#233;tat des corps environnants qui ont pu lui communiquer l'impulsion initiale, n'offriraient plus de traces des phases qu'elle a travers&#233;es dans son &#233;tat de mouvement : tandis qu'on serait encore &#224; m&#234;me d'assigner les phases de repos et de mouvement par lesquelles elle passera dans l'avenir, d'apr&#232;s la connaissance de l'&#233;tat actuel, tant de la bille que des autres corps qui peuvent, en vertu du mouvement qui actuellement les anime, venir plus tard la choquer et lui communiquer une nouvelle impulsion. En g&#233;n&#233;ral, et sans nous arr&#234;ter plus longtemps aux termes de cet exemple, peut-&#234;tre grossier, l'on con&#231;oit que les conditions de la connaissance th&#233;orique ne sont pas les m&#234;mes pour les &#233;v&#233;nements pass&#233;s et pour les &#233;v&#233;nements &#224; venir ; ce qui tient essentiellement &#224; ce que, parmi les s&#233;ries de ph&#233;nom&#232;nes qui s'encha&#238;nent, en devenant successivement effets et causes les uns des autres, il y a des s&#233;ries qui s'arr&#234;tent et d'autres qui se prolongent ind&#233;finiment ; de m&#234;me que, dans l'ordre des g&#233;n&#233;rations humaines, il y a des familles qui s'&#233;teignent et d'autres qui se perp&#233;tuent . Afin de ne pas nous jeter de prime abord dans les disputes de l'&#233;cole sur ce que l'on a appel&#233; le libre arbitre de l'homme, bornons-nous d'abord &#224; consid&#233;rer les ph&#233;nom&#232;nes naturels o&#249; les causes et les effets s'encha&#238;nent, de l'aveu de tout le monde, d'apr&#232;s une n&#233;cessit&#233; rigoureuse ; alors il sera certainement vrai de dire que le pr&#233;sent est gros de l'avenir, et de tout l'avenir, en ce sens que toutes les phases subs&#233;quentes sont implicitement d&#233;termin&#233;es par la phase actuelle, sous l'action des lois permanentes ou des d&#233;crets &#233;ternels auxquels la nature ob&#233;it ; mais on ne pourra pas dire sans restriction que le pr&#233;sent est de m&#234;me gros du pass&#233;, car il y a eu dans le pass&#233; des phases dont l'&#233;tat actuel n'offre plus de traces, et auxquelles l'intelligence la plus puissante ne saurait remonter, d'apr&#232;s la connaissance th&#233;orique des lois permanentes et l'observation de l'&#233;tat actuel ; tandis que cela suffirait &#224; une intelligence pourvue de facult&#233;s analogues &#224; celles de l'homme, quoique plus puissantes, pour lire dans l'&#233;tat actuel la s&#233;rie de tous les ph&#233;nom&#232;nes futurs, ou du moins pour embrasser une portion de cette s&#233;rie d'autant plus grande que ses facult&#233;s iraient en se perfectionnant davantage. Ainsi, quelque bizarre que l'assertion puisse para&#238;tre au premier coup d'&#339;il, la raison est plus apte &#224; conna&#238;tre scientifiquement l'avenir que le pass&#233;. Les obstacles &#224; la pr&#233;vision th&#233;orique de l'avenir tiennent &#224; l'imperfection actuelle de nos connaissances et de nos instruments scientifiques, et peuvent &#234;tre surmont&#233;s par suite du progr&#232;s des observations et de la th&#233;orie : il s'est &#233;coul&#233; dans le pass&#233; une multitude de faits que leur nature soustrait essentiellement &#224; toute investigation th&#233;orique fond&#233;e sur la constatation des faits actuels et sur la connaissance des lois permanentes, et qui d&#232;s lors ne peuvent &#234;tre connus qu'historiquement, ou qui, &#224; d&#233;faut de tradition historique, sont et seront toujours pour nous comme s'ils ne s'&#233;taient jamais produits. Or, si la connaissance th&#233;orique est susceptible de progr&#232;s ind&#233;finis, les renseignements de la tradition historique, quant au pass&#233;, ont n&#233;cessairement une borne que toutes les recherches des antiquaires ne sauraient reculer : de l&#224; un premier contraste entre la connaissance th&#233;orique et la connaissance historique, ou, si l'on veut, entre l'&#233;l&#233;ment th&#233;orique et l'&#233;l&#233;ment historique de nos connaissances.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;303.&lt;/strong&gt; Les tables astronomiques nous mettent &#224; m&#234;me de pr&#233;dire, pour une &#233;poque tr&#232;s &#233;loign&#233;e de la n&#244;tre, les &#233;clipses, les conjonctions, les oppositions des plan&#232;tes, et toutes les circonstances des mouvements des astres dont se compose notre syst&#232;me plan&#233;taire. &#224; mesure que l'on perfectionnera les tables, nous pourrons &#233;tendre plus loin dans l'avenir et rendre plus pr&#233;cis le calcul des ph&#233;nom&#232;nes futurs ; et &#224; cet &#233;gard nous avons sur le pass&#233; le m&#234;me pouvoir que sur l'avenir. Quand une fois les tables auront toute la perfection qu'elles comportent, il ne sera plus question de faire, dans cet ordre de ph&#233;nom&#232;nes, aucun emprunt &#224; la connaissance historique. Au contraire, on pourra appliquer, et d&#233;j&#224; l'on applique la science &#224; l'histoire, en se servant, par exemple, du calcul d'une ancienne &#233;clipse pour fixer la date pr&#233;cise d'un &#233;v&#233;nement que les historiens nous rapportent comme ayant &#233;t&#233; contemporain de cette &#233;clipse. Mais s'il s'agit d'un ph&#233;nom&#232;ne astronomique, tel que l'apparition de l'&#233;toile de 1572, qui bient&#244;t a disparu sans laisser de traces, il faut bien que l'histoire vienne &#224; notre aide : et la th&#233;orie la plus perfectionn&#233;e, lors m&#234;me qu'elle nous instruirait des causes d'un pareil ph&#233;nom&#232;ne, et qu'elle nous mettrait &#224; m&#234;me de dire quelles sont, parmi les &#233;toiles qui brillent aujourd'hui, celles &#224; qui un pareil sort est r&#233;serv&#233;, et &#224; quelle &#233;poque elles le subiront, ne nous r&#233;v&#233;lerait point, sans les t&#233;moignages historiques, l'existence d'&#233;toiles autrefois brillantes, maintenant &#233;teintes et soustraites pour toujours &#224; nos regards. Peut-&#234;tre conna&#238;tra-t-on un jour assez bien la constitution du globe terrestre et la th&#233;orie des forces qui le travaillent, pour assigner &#224; l'avance l'&#233;poque et les phases d'un ph&#233;nom&#232;ne g&#233;ologique, tel qu'une &#233;ruption de volcan, un tremblement de terre, une grande fonte de glaces polaires, comme on pr&#233;dit l'&#233;poque et les phases d'une &#233;clipse ; mais cette connaissance th&#233;orique, si parfaite qu'on la suppose, nous laissera toujours, en l'absence de t&#233;moignages historiques, dans une ignorance invincible sur une foule de ph&#233;nom&#232;nes g&#233;ologiques qui n'ont pas laiss&#233; de traces, ou qui n'ont laiss&#233; que des traces insuffisantes pour manifester toutes les particularit&#233;s essentielles des r&#233;volutions dont notre globe a &#233;t&#233; le th&#233;&#226;tre.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;304.&lt;/strong&gt; Il ne saurait &#234;tre donn&#233; &#224; une intelligence telle que la n&#244;tre, ni m&#234;me &#224; aucune intelligence finie, d'embrasser dans un seul syst&#232;me les ph&#233;nom&#232;nes et les lois de la nature enti&#232;re ; et lors m&#234;me que nous en serions capables, nous distinguerions encore dans cet ensemble des parties qui se d&#233;tachent et qui font l'objet de th&#233;ories ind&#233;pendantes les unes des autres, quoique pouvant se rattacher &#224; une commune origine . De l&#224; une autre cause d'insuffisance de la connaissance th&#233;orique, et une autre part n&#233;cessairement r&#233;serv&#233;e &#224; l'&#233;l&#233;ment historique de la connaissance. Par exemple, le syst&#232;me plan&#233;taire, en y comprenant les com&#232;tes dont le retour p&#233;riodique est constat&#233;, fait l'objet d'une th&#233;orie si perfectionn&#233;e, que nous pouvons, comme on le disait tout &#224; l'heure, calculer les actions que tous les corps qui le composent exercent les uns sur les autres, de mani&#232;re &#224; pr&#233;dire l'avenir et &#224; remonter dans le pass&#233; sans le secours des documents historiques. Mais supposons qu'une com&#232;te ait dans des temps recul&#233;s travers&#233; ce syst&#232;me, en apportant dans les mouvements des corps qui le constituent un trouble sensible, et qu'ensuite elle se soit dissip&#233;e dans les espaces c&#233;lestes, ou que, sans se dissiper, elle se soit soustraite pour toujours &#224; nos regards et &#224; l'influence du syst&#232;me plan&#233;taire en d&#233;crivant une courbe hyperbolique : ni la th&#233;orie ni l'observation de l'&#233;tat actuel du syst&#232;me plan&#233;taire ne pourront nous apprendre quand et comment une telle perturbation a eu lieu, ni m&#234;me nous faire soup&#231;onner l'intervention de cette cause perturbatrice ; et tous les calculs que nous pourrons faire relativement &#224; des &#233;poques ant&#233;rieures &#224; celle o&#249; la perturbation a eu lieu, seront, &#224; notre insu, en l'absence de renseignements historiques, entach&#233;s d'erreurs in&#233;vitables. De m&#234;me, l'exactitude des applications que nous pourrons faire de la th&#233;orie aux ph&#233;nom&#232;nes &#224; venir sera subordonn&#233;e &#224; l'hypoth&#232;se qu'un &#233;v&#233;nement impr&#233;vu, du genre de celui que nous venons d'indiquer, ne viendra pas troubler l'&#233;tat du syst&#232;me. &#224; la v&#233;rit&#233;, si nous connaissions parfaitement l'&#233;tat pr&#233;sent de l'univers entier, et non plus seulement celui des corps qui composent notre syst&#232;me plan&#233;taire, nous serions &#224; m&#234;me de pr&#233;dire th&#233;oriquement une pareille rencontre, ou d'affirmer qu'elle n'aura pas lieu ; mais, outre qu'il serait chim&#233;rique de pr&#233;tendre &#224; une connaissance universelle, on serait encore fond&#233; &#224; consid&#233;rer le syst&#232;me plan&#233;taire comme formant dans l'univers un syst&#232;me &#224; part, qui a sa propre th&#233;orie ; et l'on ne devrait pas confondre les &#233;v&#233;nements dont la s&#233;rie est d&#233;termin&#233;e par les lois et par la constitution propre du syst&#232;me, avec les perturbations accidentelles, adventices, dont la cause est en dehors de ce syst&#232;me. Ce sont ces influences externes, irr&#233;guli&#232;res et fortuites, qu'il faut consid&#233;rer comme entrant dans la connaissance &#224; titre de donn&#233;es historiques, par opposition avec ce qui est pour nous le r&#233;sultat r&#233;gulier des lois permanentes et de la constitution du syst&#232;me. Remarquons bien que le contraste que nous signalons ici est bien moins fond&#233; sur la nature des facult&#233;s par lesquelles nous acqu&#233;rons la connaissance historique et scientifique, que sur la nature m&#234;me des objets de la connaissance. Les influences externes, irr&#233;guli&#232;res et fortuites dont il vient d'&#234;tre question, n'en conserveraient pas moins ce triple caract&#232;re, lors m&#234;me que nous aurions quelque moyen de les pr&#233;voir et d'en calculer les effets a priori, sans le secours de l'observation et des t&#233;moignages historiques ; et d'apr&#232;s ce triple caract&#232;re, elles ne pourraient, m&#234;me alors, &#234;tre consid&#233;r&#233;es comme faisant l'objet d'une science proprement dite, c'est-&#224;-dire d'un corps de doctrine syst&#233;matique et r&#233;gulier.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;305.&lt;/strong&gt; En effet, nous avons une multitude de connaissances, venant de sources diverses, auxquelles on ne donne pas et auxquelles on ne doit pas donner le nom de sciences. Les proc&#233;d&#233;s de la m&#233;tallurgie et de bien d'autres industries dont les d&#233;couvertes de la chimie moderne ont donn&#233; le secret, &#233;taient d&#233;j&#224; fort avanc&#233;s bien avant que la chimie m&#233;rit&#226;t le nom de science. &#224; peine la m&#233;t&#233;orologie commence-t-elle &#224; prendre une consistance scientifique : et depuis bien des si&#232;cles les habitants des campagnes ont leurs pronostics, leurs adages m&#233;t&#233;orologiques, que les savants ne d&#233;daigneront plus quand ils les pourront expliquer. La science n'est qu'une forme de la connaissance ou du savoir, et elle n'appara&#238;t que comme le fruit tardif d'une civilisation avanc&#233;e, apr&#232;s la po&#233;sie, apr&#232;s les arts, apr&#232;s les compositions historiques, morales et philosophiques. Elle est contemporaine de l'&#233;rudition ; mais l'&#233;rudition ne doit pas non plus &#234;tre confondue avec la science, quoique le monde d&#233;core souvent du m&#234;me nom et traite &#224; peu pr&#232;s sur le m&#234;me pied les &#233;rudits et les savants. Qu'un homme poss&#232;de parfaitement la topographie de l'Attique au temps de P&#233;ricl&#232;s, ou qu'il ait d&#233;brouill&#233; la g&#233;n&#233;alogie d'une dynastie m&#233;dique, on aura raison de le priser plus que si son savoir avait pour objet le plan d'une capitale moderne ou les alliances d'une maison r&#233;gnante, car l'un est plus difficile que l'autre et suppose une r&#233;union bien plus rare de connaissances pr&#233;alables ; mais pourtant ce n'est point parce que des connaissances sont plus p&#233;nibles &#224; acqu&#233;rir, ou parce qu'elles s'appliquent &#224; des objets &#233;loign&#233;s ou &#224; des faits anciens, qu'on doit les consid&#233;rer comme essentiellement diff&#233;rentes des connaissances analogues concernant des faits contemporains ou des objets rapproch&#233;s de nous. On peut avoir rassembl&#233; dans sa m&#233;moire un grand nombre de faits historiques, avoir recueilli dans ses voyages une foule de notions sur les m&#339;urs et les coutumes des peuples qu'on a visit&#233;s, s'&#234;tre rendu familiers les vocabulaires et les tournures d'un grand nombre d'idiomes : on aura acquis par l&#224; une grande &#233;rudition, et l'on saura beaucoup, sans pour cela prendre rang parmi ceux qui cultivent les sciences, quoiqu'un bon nombre de faits recueillis soient de nature &#224; entrer comme mat&#233;riaux dans la construction du syst&#232;me scientifique. Dans l'&#233;tude d'une langue ou d'un art, tel que la musique, on distingue tr&#232;s bien ce qui fait l'objet d'une th&#233;orie scientifique, ayant ses principes, ses r&#232;gles et ses d&#233;ductions, d'avec ce qui n'admet pas un expos&#233; scientifique, bien que ce soit encore un objet d'&#233;tude, de connaissance ou de savoir.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;306.&lt;/strong&gt; C'&#233;tait une maxime re&#231;ue chez les philosophes de l'antiquit&#233;, qu'il n'y a point de science de l'individuel, du particulier, du contingent, du variable ; que l'id&#233;e de la science est l'id&#233;e de la connaissance, en tant qu'elle s'applique &#224; des notions g&#233;n&#233;rales, &#224; des conceptions n&#233;cessaires, &#224; des r&#233;sultats permanents. Mais, dans l'&#233;tat pr&#233;sent des sciences, nous ne saurions nous contenter de ces lieux communs ; il faut examiner plus &#224; fond et &#233;tablir par des exemples comment, dans quelles circonstances, &#224; la faveur de quelles conditions, s forment et s'organisent ces corps de doctrine qui m&#233;ritent vraiment le nom de sciences. Et d'abord est-il vrai que la science n'ait pour objet que des v&#233;rit&#233;s immuables et des r&#233;sultats permanents ? En aucune fa&#231;on. Il y a des sciences, comme la g&#233;ologie et l'embryog&#233;nie, qui portent au contraire essentiellement sur une succession d'&#233;tats variables et de phases transitoires. Et lors m&#234;me que nous consid&#233;rons les objets de la nature dans un &#233;tat que nous qualifions de stable et de permanent, tout nous porte &#224; croire qu'il ne s'agit encore que d'une stabilit&#233; relative, et que nous prenons pour permanent ce qui ne s'alt&#232;re qu'avec une grande lenteur, de mani&#232;re &#224; n'offrir de variations appr&#233;ciables que dans des p&#233;riodes de temps qui surpassent ceux que nous pouvons embrasser. Ainsi les &#233;toiles que nous appelons fixes ont en r&#233;alit&#233; des mouvements propres qui alt&#232;rent leurs distances mutuelles et la configuration des groupes qu'elles nous paraissent former sur la sph&#232;re c&#233;leste ; quoique ces mouvements propres, appr&#233;ciables seulement au moyen d'observations scrupuleusement discut&#233;es et faites avec des instruments d'une d&#233;licatesse extr&#234;me, n'aient pas alt&#233;r&#233; sensiblement l'aspect du ciel depuis les temps historiques les plus recul&#233;s. Il en est vraisemblablement de m&#234;me dans tout ordre de ph&#233;nom&#232;nes. Les types sp&#233;cifiques de la nature sauvage et libre, dont on n'a pas jusqu'ici constat&#233; la variabilit&#233; depuis l'origine des temps historiques, pourraient bien &#234;tre sujets &#224; de lentes modifications, qui au fond ne nuiraient pas plus &#224; la dignit&#233; des sciences naturelles que les lentes perturbations du syst&#232;me plan&#233;taire, ou les d&#233;placements plus lents encore des syst&#232;mes stellaires, ne nuisent &#224; la perfection scientifique de l'astronomie. Les rapides changements que le temps apporte dans les faits qui sont du ressort de l'&#233;conomie sociale, en rendant plus difficile l'&#233;tude des sciences &#233;conomiques dans ce qu'elles ont de positif et de d&#233;terminable par l'observation, ne leur enl&#232;vent pas le caract&#232;re de sciences ; et en un mot rien n'exige que les objets d'une th&#233;orie scientifique soient fixes, invariables, appropri&#233;s &#224; tous les temps et &#224; tous les lieux.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;307.&lt;/strong&gt; Quoique l'on ne con&#231;oive pas d'organisation scientifique sans r&#232;gles, sans principes, sans classification, et par cons&#233;quent sans une certaine g&#233;n&#233;ralisation des faits et des id&#233;es, il ne faudrait pas non plus prendre &#224; la lettre cet aphorisme des anciens : que l'individuel et le particulier ne sont point du domaine de la science. Rien de plus in&#233;gal que le degr&#233; de g&#233;n&#233;ralit&#233; des faits sur lesquels portent des sciences, d'ailleurs susceptibles au m&#234;me degr&#233; de l'ordre et de la classification qui constituent la perfection scientifique. En zoologie, en botanique, on consid&#232;re des types sp&#233;cifiques, susceptibles de comprendre des myriades d'individus, tous diff&#233;rents les uns des autres et dont la science ne s'occupe pas ; du point de vue de la chimie, chaque corps simple ou chaque combinaison d&#233;finie est un objet particulier ou individuel, absolument identique dans toutes les particules de la m&#234;me mati&#232;re, simple ou compos&#233;e. La nature n'aurait fa&#231;onn&#233; qu'un seul &#233;chantillon d'un cristal, qu'il figurerait parmi les esp&#232;ces min&#233;ralogiques, au m&#234;me titre que l'esp&#232;ce la plus abondante en individus. En astronomie, l'on consid&#232;re les corps c&#233;lestes comme autant d'objets individuels : quelques-uns, tels que l'anneau de saturne, paraissent &#234;tre jusqu'ici uniques dans leur esp&#232;ce ; notre lune pouvait passer pour telle, jusqu'&#224; la d&#233;couverte des satellites de Jupiter ; et les recherches les plus profondes de la m&#233;canique c&#233;leste ne portent que sur les mouvements d'un syst&#232;me born&#233; &#224; un petit nombre de corps. Enfin la g&#233;ologie n'est que l'&#233;tude approfondie de la figure et de la structure de l'un de ces corps dont l'astronomie d&#233;crit les mouvements et trace sommairement les principaux caract&#232;res physiques. Ce n'est pas &#224; dire pour cela que la zoologie ou la botanique l'emportent en dignit&#233; et en perfection scientifique sur la chimie ou la physique, sur l'astronomie ou la g&#233;ologie ; mais il est incontestable que, dans un ordre quelconque de connaissances empiriques, la forme scientifique ne peut se dessiner qu'apr&#232;s que des faits ont &#233;t&#233; recueillis en assez grand nombre pour que, de leur rapprochement, puisse sortir quelque g&#233;n&#233;ralit&#233; et quelque principe r&#233;gulateur. Les d&#233;viations m&#234;mes des r&#232;gles ordinaires, lorsqu'on les compare entre elles, manifestent une tendance &#224; s'op&#233;rer d'apr&#232;s certaines lois ; et c'est ainsi que l'apparition des monstruosit&#233;s organiques, apr&#232;s n'avoir &#233;t&#233; pendant longtemps qu'une cause de terreurs superstitieuses pour le vulgaire, puis un objet de curiosit&#233; pour les &#233;rudits, a fini par donner lieu &#224; une th&#233;orie scientifique qui, sous le nom de t&#233;ratologie, rentre aujourd'hui dans le cadre des sciences naturelles.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;308.&lt;/strong&gt; La science est la connaissance logiquement organis&#233;e. Or, l'organisation ou la syst&#233;matisation logique se r&#233;sume sous deux chefs principaux :&lt;br /&gt;
1 la division des mati&#232;res et la classification des objets quelconques sur lesquels porte la connaissance scientifique ; 2 l'encha&#238;nement logique des propositions, qui fait que le nombre des axiomes, des hypoth&#232;ses fondamentales ou des donn&#233;es de l'exp&#233;rience se trouve r&#233;duit autant que possible, et que l'on en tire tout ce qui peut en &#234;tre tir&#233; par le raisonnement, sauf &#224; contr&#244;ler le raisonnement par des exp&#233;riences confirmatives. Il suit de l&#224; que la forme scientifique sera d'autant plus parfaite, que l'on sera en mesure d'&#233;tablir des divisions plus nettes, des classifications mieux tranch&#233;es, et des degr&#233;s mieux marqu&#233;s dans la succession des rapports. D'o&#249; il suit aussi qu'accro&#238;tre nos connaissances et perfectionner la science ne sont pas la m&#234;me chose : la science se perfectionnant par la conception d'une id&#233;e heureuse qui met dans un meilleur ordre les connaissances acquises, sans en accro&#238;tre la masse ; tandis qu'une science, en s'enrichissant d'observations nouvelles et de faits nouveaux, incompatibles avec les principes d'ordre et de classification pr&#233;c&#233;demment adopt&#233;s, pourra perdre quant &#224; la perfection de la forme scientifique. Ordinairement cette r&#233;trogradation n'est que passag&#232;re ; c'est le premier sympt&#244;me d'une crise ou d'une r&#233;volution scientifique : et de m&#234;me que le perfectionnement de la forme provoque des recherches nouvelles et une augmentation de ce qu'on pourrait appeler les mat&#233;riaux scientifiques, de m&#234;me l'augmentation des mat&#233;riaux donne lieu &#224; de nouveaux rapprochements qui sugg&#232;rent d'autres principes d'ordre et de classification. L'exp&#233;rience r&#233;v&#233;lant de nouveaux faits qui sont en contradiction avec quelqu'une des hypoth&#232;ses fondamentales, on est conduit &#224; imaginer d'autres hypoth&#232;ses, en accord avec tous les faits connus, et quelquefois plus simples que l'hypoth&#232;se abandonn&#233;e. N&#233;anmoins, pour &#234;tre autoris&#233; &#224; affirmer que le progr&#232;s des d&#233;couvertes am&#232;nera toujours finalement le perfectionnement de la forme scientifique ou le perfectionnement de l'organisation logique de la connaissance, il faudrait pouvoir affirmer que les conditions du d&#233;veloppement artificiel de notre intelligence sont en parfaite harmonie avec celles de l'arrangement de l'univers : supposition que beaucoup de philosophes n'h&#233;sitent pas &#224; se permettre, mais qui para&#238;tra toujours t&#233;m&#233;raire &#224; une raison circonspecte ; et il y aurait d'autant plus de t&#233;m&#233;rit&#233; dans une telle assertion, que, lorsqu'il s'agit de sciences abstraites et rationnelles, que l'intelligence humaine semble tirer de son propre fonds, comme les math&#233;matiques, nous remarquons que l'arrangement qui satisfait le mieux aux conditions de l'ordre logique, qui rend les divisions plus nettes ou plus sym&#233;triques, les d&#233;monstrations plus rapides ou plus rigoureuses, n'est pas toujours celui qui rend le mieux raison des v&#233;rit&#233;s d&#233;couvertes, de leur filiation et de leurs connexions .&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;309.&lt;/strong&gt; Il y a des sciences, comme les sciences abstraites, dont l'objet n'a rien de commun avec l'ordre chronologique des &#233;v&#233;nements, et qui n'ont, par cons&#233;quent, aucun emprunt &#224; faire &#224; l'histoire, aucune donn&#233;e historique &#224; accepter. Les th&#233;or&#232;mes de g&#233;om&#233;trie, les r&#232;gles du syllogisme, sont de tous les temps et de tous les lieux : et il est clair qu'il ne s'y m&#234;le aucun &#233;l&#233;ment historique, quoique d'ailleurs ces sciences, aussi bien que les autres, aient, en tant que produits de l'activit&#233; humaine, leur histoire propre, qui sert &#224; rendre raison de leur nomenclature et de leurs formes ext&#233;rieures. Parmi les sciences qui ont pour objet les ph&#233;nom&#232;nes naturels, plusieurs sont encore dispens&#233;es, dans leur construction th&#233;orique, de l'appui n&#233;cessaire d'une base ou d'une donn&#233;e historique. Telles sont la chimie et la physique proprement dites, qui traitent de lois que nous consid&#233;rons comme immuables, et de propri&#233;t&#233;s que nous supposons avoir toujours &#233;t&#233; inh&#233;rentes &#224; la mati&#232;re ; de sorte qu'&#224; cet &#233;gard il n'y a pas lieu de chercher, dans le mode de succession et d'encha&#238;nement des ph&#233;nom&#232;nes qui ont pr&#233;c&#233;d&#233; les ph&#233;nom&#232;nes actuels, la raison des particularit&#233;s que nous pr&#233;sente l'ordre actuel des choses. Ainsi, pour expliquer notre pens&#233;e par des exemples, il faut, en chimie, que l'observation nous donne les valeurs des &#233;quivalents chimiques de chacun des corps simples, apr&#232;s quoi la th&#233;orie en conclut les valeurs des &#233;quivalents chimiques des corps compos&#233;s : et tant que la th&#233;orie ne nous aura pas donn&#233;, d'une mani&#232;re satisfaisante pour tout le monde, la clef des relations qui existent entre les &#233;quivalents chimiques des divers corps r&#233;put&#233;s simples, il faudra accepter comme un fait et comme une donn&#233;e empirique la table des nombres qui mesurent ces &#233;quivalents. Mais nous n'en admettons pas moins que les rapports entre ces nombres doivent avoir une explication th&#233;orique (prise dans la nature permanente des corps), qu'on d&#233;couvrirait si cette nature des corps nous &#233;tait mieux connue, et pour laquelle il ne serait point n&#233;cessaire de conna&#238;tre les phases par lesquelles ont pass&#233; jadis les portions de la mati&#232;re sur lesquelles se font nos exp&#233;riences : car la m&#234;me explication doit valoir pour d'autres portions, chimiquement identiques quoique individuellement distinctes, et dont l'histoire est tout autre, ou qui ont pass&#233; par des phases toutes diff&#233;rentes. De m&#234;me les divers rayons du spectre solaire ont chacun leur indice de r&#233;fraction pour chaque mati&#232;re r&#233;fringente, et l'exp&#233;rience seule, dans l'&#233;tat actuel de la th&#233;orie, peut nous fournir les valeurs num&#233;riques de ces indices ; mais nous n'en admettons pas moins que les causes d'in&#233;gale r&#233;frangibilit&#233; tiennent aux conditions permanentes de la constitution des rayons lumineux ; tellement qu'une th&#233;orie plus profonde en donnerait la raison, sans qu'il f&#251;t besoin de joindre &#224; la connaissance th&#233;orique de la constitution de la lumi&#232;re et des corps mat&#233;riels la connaissance historique des phases par lesquelles le monde a pass&#233;. On dirait la m&#234;me chose &#224; l'&#233;gard d'une foule de constantes ou de c&#339;fficients num&#233;riques, ou m&#234;me plus g&#233;n&#233;ralement (et sans distinguer entre les choses qui peuvent et celles qui ne peuvent pas s'exprimer en nombres) &#224; l'&#233;gard d'une multitude de faits qui figurent &#224; titre de donn&#233;es exp&#233;rimentales dans les sciences telles qu'elles sont aujourd'hui constitu&#233;es, sans qu'il vienne &#224; personne l'id&#233;e de les confondre avec des donn&#233;es historiques, pour lesquelles l'histoire des faits pass&#233;s, et non la th&#233;orie des faits permanents, pourrait seule remplacer l'observation des ph&#233;nom&#232;nes actuels.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;310.&lt;/strong&gt; Au contraire, dans une multitude d'autres cas, les donn&#233;es que la science accepte et sur lesquelles elle s'appuie n&#233;cessairement, n'ont et ne peuvent avoir qu'une raison historique. Par exemple, la m&#233;canique c&#233;leste nous donne la th&#233;orie des perturbations du syst&#232;me plan&#233;taire, et nous d&#233;montre la stabilit&#233; de ce syst&#232;me en assignant des limites, dans un sens et dans l'autre, aux oscillations tr&#232;s lentes et tr&#232;s petites que subissent les &#233;l&#233;ments des orbites ; mais elle ne nous fait point conna&#238;tre les causes qui ont &#233;tabli entre les corps du syst&#232;me de tels rapports de distances et de masses, que l'ordre une fois &#233;tabli tend&#238;t de lui-m&#234;me &#224; se perp&#233;tuer. La raison physique et la cause imm&#233;diate de ce fait si singulier, l'une des marques les plus frappantes d'une intelligence ordonnatrice , se trouvent certainement dans la s&#233;rie des phases que le monde a travers&#233;es avant d'arriver &#224; cet ordre final et stable dont nous admirons la simplicit&#233; majestueuse. La th&#233;orie nous explique les causes des mar&#233;es et de leurs in&#233;galit&#233;s p&#233;riodiques et r&#233;guli&#232;res, d'apr&#232;s le cours de la lune et du soleil ; elle nous permet, &#224; l'aide de certaines donn&#233;es empiriques, d'assigner pour chaque point des c&#244;tes l'heure de la mar&#233;e et &#224; peu pr&#232;s sa hauteur en chaque jour de l'ann&#233;e et bien des ann&#233;es &#224; l'avance ; elle nous enseigne que, d'apr&#232;s le mode de distribution des eaux de l'oc&#233;an, leur profondeur moyenne et leur volume total, la stabilit&#233; de l'&#233;quilibre des mers est assur&#233;e dans l'ordre actuel des choses, en sorte que les oscillations que l'attraction des corps c&#233;lestes leur imprime ne peuvent aller jusqu'&#224; produire la submersion des continents. Mais quelles sont les causes qui ont d&#233;termin&#233;, de mani&#232;re &#224; satisfaire &#224; cette condition, la profondeur moyenne et les irr&#233;gularit&#233;s du bassin des mers, le volume des eaux qui le remplissent, et cette constante empirique, propre &#224; chaque localit&#233;, qu'on nomme dans la th&#233;orie des mar&#233;es l'&#233;tablissement du port ? l'histoire des ph&#233;nom&#232;nes pass&#233;s pourrait seule nous le dire : dans l'&#233;tat pr&#233;sent des choses, la th&#233;orie accepte ces faits comme autant de donn&#233;es de l'observation, et il n'y a pas de branche des sciences naturelles qui n'offre des exemples de contrastes analogues. Dans les langues, la structure grammaticale est l'objet d'une th&#233;orie vraiment scientifique ; &#224; part quelques irr&#233;gularit&#233;s qu'il faut imputer au caprice de l'oreille ou de l'usage, le raisonnement, l'analogie rendent compte des lois et des formes syntaxiques ; tandis que la composition mat&#233;rielle des mots et les liens de parent&#233; des idiomes ne peuvent en g&#233;n&#233;ral s'expliquer que par des pr&#233;c&#233;dents historiques, pour quelques-uns desquels nous poss&#233;dons effectivement les renseignements de l'histoire, et dont les autres se perdent dans les t&#233;n&#232;bres qui enveloppent l'origine des races et des peuples. Au d&#233;faut de renseignements historiques, ce sont pour nous autant de faits que l'observation constate, que la th&#233;orie accepte et sur lesquels s'appuie la science grammaticale. On peut dire la m&#234;me chose au sujet des mesures que les peuples et les g&#233;n&#233;rations se transmettent en leur faisant subir parfois des alt&#233;rations lentes et progressives que l'usage am&#232;ne, d'autres fois de brusques r&#233;formes dues &#224; l'intervention de la puissance publique. Chez toutes les nations civilis&#233;es, les diverses mesures usuelles ont offert un mode quelconque de coordination syst&#233;matique qui s'explique par les convenances de la num&#233;ration et par d'autres consid&#233;rations th&#233;oriques. Mais le syst&#232;me d'arrangement et de subordination des parties laisse toujours arbitraire le choix de certains &#233;talons fondamentaux ; et la diversit&#233; de ceux-ci chez les divers peuples ne peut avoir sa raison que dans des pr&#233;c&#233;dents historiques dont la trace ne s'efface jamais compl&#232;tement. Ainsi, jusque dans le syst&#232;me m&#233;trique que les l&#233;gislateurs fran&#231;ais ont construit avec l'intention proclam&#233;e d'offrir &#224; tous les peuples un syst&#232;me dont tous les &#233;l&#233;ments fussent pris dans la science, et qui ne port&#226;t l'empreinte d'aucune nationalit&#233; particuli&#232;re, il n'est pas difficile de reconna&#238;tre l'influence d'une tradition nationale qui a fait pr&#233;f&#233;rer, dans la s&#233;rie des multiples ou sous-multiples d&#233;cimaux de telles grandeurs physiques, ceux qui se rapprochaient davantage des &#233;talons employ&#233;s dans un syst&#232;me ant&#233;rieur, afin de m&#233;nager, pour le peuple &#224; qui l'autorit&#233; l'imposait, la transition d'un syst&#232;me &#224; l'autre. C'est encore ainsi que la carte moderne de nos d&#233;partements, faite avec le dessein d'abolir l'influence des habitudes n&#233;es des pr&#233;c&#233;dents historiques, offre une multitude de singularit&#233;s qui ne peuvent s'expliquer que par l'ancienne carte provinciale, et l'on pourrait faire des remarques analogues sur tout ce qui a trait aux sciences &#233;conomiques et &#224; l'organisation des soci&#233;t&#233;s . Partout on observerait l'association et le contraste de la donn&#233;e historique avec la donn&#233;e th&#233;orique ou scientifique.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;311.&lt;/strong&gt; Pour que la part de l'une s'efface ou tende &#224; s'effacer devant la part de l'autre, tant dans les ph&#233;nom&#232;nes naturels que dans les choses o&#249; intervient l'activit&#233; humaine, il faut que l'influence des particularit&#233;s individuelles et accidentelles, dont l'histoire seule rend raison, soit de nature &#224; s'affaiblir graduellement, comme dans les exemples physiques rapport&#233;s ailleurs , et finalement &#224; dispara&#238;tre, pour ne plus laisser d'influence sensible qu'aux conditions permanentes, prises dans la nature intrins&#232;que de l'objet auquel s'applique la science ou la th&#233;orie : ou bien il faut que, les particularit&#233;s individuelles ou accidentelles agissant en divers sens, leurs effets se compensent et se d&#233;truisent en ce qui touche aux r&#233;sultats moyens et g&#233;n&#233;raux, qui sont alors les seuls objets dont la science s'occupe. Or, ils s'en faut de beaucoup que de telles conditions soient toujours remplies. La secousse imprim&#233;e accidentellement &#224; quelques parties de la masse d'un corps consid&#233;rable n'&#233;branle pas la masse enti&#232;re, et tous les effets se bornent &#224; des vibrations int&#233;rieures et de peu de dur&#233;e, au voisinage de la partie qui a re&#231;u le choc ; tandis que, dans le ph&#233;nom&#232;ne de la fermentation, il suffit que le ph&#233;nom&#232;ne commence sur un point de la masse, pour qu'il se propage dans la masse enti&#232;re dont la constitution mol&#233;culaire &#233;prouvera une r&#233;volution compl&#232;te. Le temps, loin d'amortir l'influence de certaines causes historiques, en &#233;tend et en consolide les effets. Le calendrier des europ&#233;ens, dont l'usage est aujourd'hui r&#233;pandu sur toute la surface du globe, est plein d'irr&#233;gularit&#233;s et de bizarreries qu'une r&#233;daction scientifique aurait proscrites, et pour l'explication desquelles il faut remonter jusqu'aux origines les plus obscures d'une petite cit&#233; du Latium. Mais la destin&#233;e a voulu que le calendrier des pr&#234;tres de cette cit&#233; dev&#238;nt celui des peuples du midi et du centre de l'Europe, soumis plus tard &#224; son empire ; que des croyances religieuses, toutes contraires &#224; celles qui avaient pr&#233;sid&#233; &#224; la r&#233;daction primitive, le fissent ensuite adopter par les autres nations europ&#233;ennes que Rome, dans sa puissance, n'avait pu dompter, et qu'enfin les d&#233;veloppements de la civilisation europ&#233;enne portassent ce calendrier par toute la terre. Il est clair que plus l'institution (arbitraire, fr&#234;le et circonscrite &#224; son origine) a dur&#233; et s'est propag&#233;e, plus il y a de raisons pour qu'elle dure et se propage encore davantage, et que m&#234;me, toutes les causes initiales ayant disparu, les raisons de son existence et de sa dur&#233;e ne se tirent plus maintenant que de l'existence et de la dur&#233;e ant&#233;rieures. C'est ainsi, en quelque sorte, qu'une vari&#233;t&#233; individuelle, due originairement &#224; un concours fortuit de causes ext&#233;rieures, a pu se consolider en se transmettant d'une g&#233;n&#233;ration &#224; l'autre, devenir un caract&#232;re de race, ou peut-&#234;tre m&#234;me acqu&#233;rir la valeur d'un caract&#232;re sp&#233;cifique, et se perp&#233;tuer ind&#233;pendamment de l'influence des causes ext&#233;rieures, ou m&#234;me en vertu d'une force propre qui r&#233;siste &#224; l'action des forces ext&#233;rieures.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;312.&lt;/strong&gt; D'apr&#232;s tout cela nous pouvons juger que la distinction de l'histoire et de la science, de l'&#233;l&#233;ment historique et de l'&#233;l&#233;ment scientifique, est bien plus essentielle que ne semble le penser Bacon , et qu'elle ne tient pas pr&#233;cis&#233;ment &#224; la pr&#233;sence dans l'esprit humain de deux facult&#233;s, dont l'une s'appellerait la m&#233;moire et l'autre la raison. Les hommes n'auraient jamais fait usage de leur m&#233;moire et de leur raison pour &#233;crire l'histoire et des trait&#233;s sur les sciences, qu'il n'y en aurait pas moins, dans l'&#233;volution des ph&#233;nom&#232;nes, une part faite &#224; des lois permanentes et r&#233;guli&#232;res, susceptibles par cons&#233;quent de coordination syst&#233;matique, et une part laiss&#233;e &#224; l'influence des faits ant&#233;rieurs, produits du hasard ou des combinaisons accidentelles entre diverses s&#233;ries de causes ind&#233;pendantes les unes des autres. La notion du hasard, comme nous nous sommes efforc&#233; de l'&#233;tablir ailleurs , a son fondement dans la nature, et n'est pas seulement relative &#224; la faiblesse de l'esprit humain. Il faut en dire autant de la distinction entre la donn&#233;e historique et la donn&#233;e th&#233;orique. Une intelligence qui remonterait bien plus haut que nous dans la s&#233;rie des phases que le syst&#232;me plan&#233;taire a travers&#233;es, rencontrerait comme nous des faits primordiaux, arbitraires et contingents (en ce sens que la th&#233;orie n'en rend pas raison), et qu'il lui faudrait accepter &#224; titre de donn&#233;es historiques, c'est-&#224;-dire comme les r&#233;sultats du concours accidentel de causes qui ont agi dans des temps encore plus recul&#233;s. Supposer que cette distinction n'est pas essentielle, c'est admettre que le temps n'est qu'une illusion, ou c'est s'&#233;lever &#224; un ordre de r&#233;alit&#233;s au sein desquelles le temps dispara&#238;t. Mais notre philosophie ne prend pas un vol si hardi. Nous t&#226;chons de rester dans la sph&#232;re des id&#233;es que la raison de l'homme peut atteindre, tout en conservant la capacit&#233; de distinguer ce qui tient &#224; des particularit&#233;s de l'esprit humain, et ce qui tient &#224; la nature des choses plut&#244;t qu'au mode d'organisation de nos facult&#233;s.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;313.&lt;/strong&gt; Ce qui fait la distinction essentielle de l'histoire et de la science, ce n'est pas que l'une embrasse la succession des &#233;v&#233;nements dans le temps, tandis que l'autre s'occuperait de la syst&#233;matisation des ph&#233;nom&#232;nes, sans tenir compte du temps dans lequel ils s'accomplissent. La description d'un ph&#233;nom&#232;ne dont toutes les phases se succ&#232;dent et s'encha&#238;nent n&#233;cessairement selon des lois que font conna&#238;tre le raisonnement ou l'exp&#233;rience, est du domaine de la science et non de l'histoire. La science d&#233;crit la succession des &#233;clipses, la propagation d'une onde sonore, le cours d'une maladie qui passe par des phases r&#233;guli&#232;res, et le nom d'histoire ne peut s'appliquer qu'abusivement &#224; de semblables descriptions ; tandis que l'histoire intervient n&#233;cessairement (lorsque &#224; d&#233;faut de renseignements historiques il y a lacune in&#233;vitable dans nos connaissances) l&#224; o&#249; nous voyons, non seulement que la th&#233;orie, dans son &#233;tat d'imperfection actuelle, ne suffit pas pour expliquer les ph&#233;nom&#232;nes, mais que m&#234;me la th&#233;orie la plus parfaite exigerait encore le concours d'une donn&#233;e historique. S'il n'y a pas d'histoire proprement dite l&#224; o&#249; tous les &#233;v&#233;nements d&#233;rivent n&#233;cessairement et r&#233;guli&#232;rement les uns des autres, en vertu des lois constantes par lesquelles le syst&#232;me est r&#233;gi, et sans concours accidentel d'influences &#233;trang&#232;res au syst&#232;me que la th&#233;orie embrasse, il n'y a pas non plus d'histoire, dans le vrai sens du mot, pour une suite d'&#233;v&#233;nements qui seraient sans aucune liaison entre eux. Ainsi les registres d'une loterie publique pourraient offrir une succession de coups singuliers, quelquefois piquants pour la curiosit&#233;, mais ne constitueraient pas une histoire : car les coups se succ&#232;dent sans s'encha&#238;ner, sans que les premiers exercent aucune influence sur ceux qui les suivent, &#224; peu pr&#232;s comme dans ces annales o&#249; les pr&#234;tres de l'antiquit&#233; avaient soin de consigner les monstruosit&#233;s et les prodiges &#224; mesure qu'ils venaient &#224; leur connaissance. Tous ces &#233;v&#233;nements merveilleux, sans liaison les uns avec les autres, ne peuvent former une histoire, dans le vrai sens du mot, quoiqu'ils se succ&#232;dent suivant un certain ordre chronologique. Au contraire, &#224; un jeu comme celui de trictrac, o&#249; chaque coup de d&#233;s, amen&#233; par des circonstances fortuites, influe n&#233;anmoins sur les r&#233;sultats des coups suivants ; et &#224; plus forte raison au jeu d'&#233;checs, o&#249; la d&#233;termination r&#233;fl&#233;chie du joueur se substitue aux hasards du d&#233;, de mani&#232;re pourtant &#224; ce que les id&#233;es du joueur, en se croisant avec celles de l'adversaire, donnent lieu &#224; une multitude de rencontres accidentelles, on voit poindre les conditions d'un encha&#238;nement historique. Le r&#233;cit d'une partie de trictrac ou d'&#233;checs, si l'on s'avisait d'en transmettre le souvenir &#224; la post&#233;rit&#233;, serait une histoire tout comme une autre, qui aurait ses crises et ses d&#233;nouements : car non seulement les coups se succ&#232;dent, mais ils s'encha&#238;nent, en ce sens que chaque coup influe plus ou moins sur la s&#233;rie des coups suivants et subit l'influence des coups ant&#233;rieurs. Que les conditions du jeu se compliquent encore, et l'histoire d'une partie du jeu deviendra philosophiquement comparable &#224; celle d'une bataille ou d'une campagne, &#224; l'importance pr&#232;s des r&#233;sultats. Peut-&#234;tre m&#234;me pourrait-on dire sans boutade qu'il y a eu bien des batailles et bien des campagnes dont l'histoire ne m&#233;rite gu&#232;re plus aujourd'hui d'&#234;tre retenue que celle d'une partie d'&#233;checs.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;314.&lt;/strong&gt; La liaison historique consiste donc dans une influence exerc&#233;e par chaque &#233;v&#233;nement sur les &#233;v&#233;nements post&#233;rieurs, influence qui peut s'&#233;tendre plus ou moins loin, mais qui doit au moins se faire sentir dans le voisinage de l'&#233;v&#233;nement que l'on consid&#232;re, et qui, en g&#233;n&#233;ral, est d'autant plus grande qu'elle agit plus imm&#233;diatement sur des &#233;v&#233;nements plus rapproch&#233;s. Le propre d'une telle liaison est d'introduire une certaine continuit&#233; dans la succession des faits, comme celle dont le trac&#233; d'une courbe, dans la repr&#233;sentation graphique de certains ph&#233;nom&#232;nes, nous donnerait l'image , ou bien encore comme celle que nous figure le trac&#233; du cours d'un fleuve sur une carte g&#233;ographique. Cela suffit pour que, malgr&#233; le d&#233;sordre et l'enchev&#234;trement des causes fortuites et secondaires dans les accidents de d&#233;tail, nous puissions, en l'absence de toute th&#233;orie, saisir une allure g&#233;n&#233;rale des &#233;v&#233;nements, distinguer des p&#233;riodes d'accroissement et de d&#233;croissement, de progr&#232;s, de station et de d&#233;cadence, des &#233;poques de formation et de dissolution, pour les nations et pour les institutions sociales, comme pour les &#234;tres &#224; qui la nature a donn&#233; une vie propre et individuelle. La t&#226;che de l'historien qui aspire &#224; s'&#233;lever au-dessus du r&#244;le de simple annaliste consiste &#224; mettre dans un jour convenable, &#224; marquer sans ind&#233;cision comme sans exag&#233;ration ces traits dominants et caract&#233;ristiques, sans se m&#233;prendre sur le r&#244;le des causes secondaires, lors m&#234;me que des circonstances fortuites leur impriment un air de grandeur et un &#233;clat en pr&#233;sence duquel semble s'effacer l'action plus lente ou plus cach&#233;e des causes principales. Il faut ensuite, et ceci est bien autrement difficile, que l'historien rende compte de l'influence mutuelle, de la p&#233;n&#233;tration r&#233;ciproque de ces diverses s&#233;ries d'&#233;v&#233;nements qui ont chacune leurs principes, leurs fins, leurs lois de d&#233;veloppement et pour ainsi dire leur compte ouvert au livre des destin&#233;es. Il faut qu'il d&#233;m&#234;le, dans la trame si complexe des &#233;v&#233;nements historiques, tous ces fils qui sont sujets &#224; tant d'entre-croisements et de flexuosit&#233;s.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;315.&lt;/strong&gt; Mais cela m&#234;me n'indique-t-il pas en quoi l'histoire trait&#233;e de la sorte diff&#232;re essentiellement d'une th&#233;orie scientifique ? Supposons (pour poursuivre la comparaison indiqu&#233;e tout &#224; l'heure) qu'on demande de marquer par un trait, sur une carte g&#233;ographique, la direction d'un grand cours d'eau ou d'une cha&#238;ne de montagnes, et qu'on veuille parler de cette direction g&#233;n&#233;rale qui domine les irr&#233;gularit&#233;s, les flexuosit&#233;s locales et accidentelles. Il y a, disons-nous, une grande analogie entre ce probl&#232;me et ceux que se propose l'historien philosophe. En effet, tout le monde sait que pour avoir une juste id&#233;e du relief d'un pays de montagnes, il faut l'&#233;tudier d'un point de vue d'o&#249; s'effacent les irr&#233;gularit&#233;s sans nombre, les contournements bizarres que des accidents locaux ont accumul&#233;s, de mani&#232;re &#224; ne pr&#233;senter d'abord aux yeux du voyageur &#233;tonn&#233; qu'un inextricable d&#233;dale ; tandis que, d'une station plus &#233;lev&#233;e ou plus distante, d'o&#249; l'on peut embrasser &#224; la fois un plus grand nombre d'objets, on voit se dessiner ces grands alignements, t&#233;moins irr&#233;cusables d'un principe dominant de r&#233;gularit&#233;, et d'un ordre dans le d&#233;sordre. Si ces lignes de soul&#232;vement (comme on les appelle maintenant) viennent &#224; se rencontrer, il faut s'attendre, d'une part &#224; un surcro&#238;t d'embrouillement et de d&#233;sordre de d&#233;tails vers les points o&#249; la rencontre s'op&#232;re ; d'autre part et dans l'ensemble, &#224; un surcro&#238;t d'exhaussement, r&#233;sultant des concours de deux syst&#232;mes de causes, dont les effets moyens et g&#233;n&#233;raux ont eu en cela une tendance commune. Bien d&#233;crire un pays de montagnes, ce sera donc marquer aussi nettement et surtout aussi justement que possible les grands traits auxquels se subordonnent toutes les irr&#233;gularit&#233;s de d&#233;tail. Il ne faut pas que ces irr&#233;gularit&#233;s fassent illusion, et que, par exemple, on m&#233;connaisse la juste place du point culminant d'un soul&#232;vement, parce que, dans telle autre partie de la cha&#238;ne o&#249; sa hauteur moyenne a visiblement diminu&#233;, des accidents locaux auront redress&#233; un pic qui surpasse en hauteur les cimes m&#234;me les plus &#233;lev&#233;es de la portion culminante. Reste &#224; savoir si tous ces probl&#232;mes orographiques sont du nombre de ceux qui peuvent &#234;tre g&#233;om&#233;triquement d&#233;finis, et qui comportent une solution technique et rigoureuse. Or, il n'en est rien ; et les formules g&#233;om&#233;triques qu'il plairait d'imaginer &#224; cet effet auraient toutes le d&#233;faut radical d'&#234;tre arbitraires, au point de s'appliquer &#233;galement bien au cas o&#249; le fait d'une direction g&#233;n&#233;rale et constante est le plus frappant, comme &#224; ceux o&#249; il y a plusieurs d&#233;viations successives bien marqu&#233;es dans la direction g&#233;n&#233;rale, et comme &#224; ceux enfin o&#249; des flexions continuelles excluent par leur irr&#233;gularit&#233; et leur amplitude toute id&#233;e d'une direction g&#233;n&#233;rale et dominante. D'ailleurs, le passage d'un cas &#224; l'autre pouvant se faire par des nuances et des d&#233;gradations continues, la logique est visiblement inhabile &#224; distinguer les cas extr&#234;mes : cette distinction ne saurait r&#233;sulter que d'une appr&#233;ciation instinctive qui perd progressivement de sa nettet&#233; et de sa s&#251;ret&#233; &#224; mesure que l'on s'&#233;loigne des termes extr&#234;mes de la s&#233;rie ; et lors m&#234;me que le fait d'une direction g&#233;n&#233;rale n'est pas contestable, la ligne id&#233;ale qui accuse cette direction n'est pas une ligne scientifiquement d&#233;finie ; l'orientation de la cha&#238;ne n'est pas un angle qu'on puisse assigner avec tel degr&#233; voulu d'approximation, ou dont la d&#233;termination ne soit affect&#233;e que des erreurs inh&#233;rentes &#224; toute op&#233;ration de mesure. S'il pla&#238;t de tracer effectivement la ligne sur une carte, ou de coter quelque part la valeur num&#233;rique de l'angle d'orientation, il y aura dans le choix du trac&#233; ou de la cote quelque chose d'arbitraire, ou quelque chose dont on ne pourra pas rendre un compte rigoureux. Il en faut dire autant au sujet des limites o&#249; commencent et o&#249; finissent les cha&#238;nes, les massifs de montagnes, que l'on conna&#238;t aussi sous la d&#233;nomination de syst&#232;mes orographiques. Le plus souvent, il n'y a pas entre eux de solutions de continuit&#233; tellement tranch&#233;es, qu'on ne puisse &#224; la rigueur les rattacher les uns aux autres par quelques-uns de leurs rameaux, de mani&#232;re &#224; abolir finalement les distinctions les plus naturelles ; et d'autres fois au contraire, des solutions de continuit&#233; mat&#233;riellement tr&#232;s prononc&#233;es, comme celles qui tiendraient &#224; l'interposition d'un bras de mer, doivent &#234;tre rejet&#233;es sur le compte des accidents locaux, et ne doivent pas faire m&#233;conna&#238;tre l'unit&#233; syst&#233;matique des parties disjointes. Pour l'appr&#233;ciation de la valeur intrins&#232;que de tous ces liens syst&#233;matiques, et pour la conception m&#234;me de l'unit&#233; syst&#233;matique, interviennent donc &#224; tous &#233;gards des jugements o&#249; la raison ne proc&#232;de point par voie de d&#233;finition et de d&#233;duction logique, et dont la probabilit&#233; ne comporte pas d'&#233;valuation rigoureuse. De telles conceptions syst&#233;matiques, introduites dans la description des faits naturels, non seulement pour la commodit&#233; de l'esprit, mais encore pour donner la clef et la saine intelligence des faits en eux-m&#234;mes, ne doivent pas &#234;tre confondues avec les th&#233;ories vraiment scientifiques, encore moins avec la partie positive des sciences, qui admet le contr&#244;le continuel de l'exp&#233;rience. Elles ont au contraire tous les caract&#232;res de la sp&#233;culation philosophique, caract&#232;res sur lesquels nous n'avons cess&#233; d'insister dans tout le cours de cet ouvrage, et sur lesquels nous devons encore revenir dans le chapitre suivant, sp&#233;cialement consacr&#233; &#224; marquer le contraste de la philosophie et de la science proprement dite.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;316.&lt;/strong&gt; Or, n'est-il pas clair que toutes ces r&#233;flexions s'appliquent, mutatis mutandis, &#224; l'histoire philosophiquement trait&#233;e, au tableau des &#233;v&#233;nements historiques, quand on se propose d'y mettre en relief les traits dominants, et d'y pr&#233;venir la confusion des d&#233;tails par la distinction des masses et la subdivision des groupes principaux ? Cet art de p&#233;n&#233;trer dans la raison intime des faits, d'en d&#233;m&#234;ler l'ordonnance, d'y saisir les fils conducteurs, peut-il se ramener &#224; des r&#232;gles fixes, conduit-il &#224; des distinctions cat&#233;goriques, projette-t-il partout une lumi&#232;re &#233;gale ? Non, sans aucun doute. Toutes les conceptions syst&#233;matiques sur lesquelles se fonde l'histoire philosophique peuvent &#234;tre plus ou moins contest&#233;es, et aucune ne comporte de d&#233;monstration proprement dite ou de confirmation exp&#233;rimentale et positive : quoiqu'il y en ait que tout esprit &#233;clair&#233; et impartial n'h&#233;site pas &#224; accepter, comme donnant de la raison essentielle des choses et du d&#233;veloppement progressif des &#233;v&#233;nements une expression aussi fid&#232;le, aussi exempte de partialit&#233; et d'arbitraire, et aussi compl&#232;tement d&#233;gag&#233;e des accidents fortuits, que le permettent, dans des choses si compliqu&#233;es, les moyens imparfaits dont notre art dispose. Effectivement, l'historien n'a pas, comme le g&#233;ographe, pour peindre sa pens&#233;e, la ressource du signe graphique et sensible ; il est comme ce voyageur &#224; qui manquent les ressources du dessin, et qui doit y suppl&#233;er par la force de la m&#233;moire et de l'imagination et par le pittoresque du style. Il est enfin, comme le philosophe, sans cesse assujetti &#224; employer un langage m&#233;taphorique dont sans cesse il reconna&#238;t l'insuffisance . Aussi la composition historique tient-elle plus de l'art que de la science, lors m&#234;me que l'historien se propose bien moins de plaire et d'&#233;mouvoir par l'int&#233;r&#234;t de ses r&#233;cits, que de satisfaire notre intelligence dans le d&#233;sir qu'elle &#233;prouve de conna&#238;tre et de comprendre. L'historien, m&#234;me philosophe, ou plut&#244;t par cela m&#234;me qu'il est ou qu'il veut &#234;tre philosophe, a besoin, comme le peintre philosophe de la nature, de ces dons de l'imagination, qu'on suspecte &#224; bon droit lorsqu'il s'agit d'une &#339;uvre purement scientifique ; et suivant la juste expression de l'un des ma&#238;tres de la critique litt&#233;raire, &#034; on peut dire en ce sens qu'il &#034; a besoin d'&#234;tre po&#232;te, non seulement pour &#234;tre &#233;loquent, &#034; mais pour &#234;tre vrai &#034; . De telle sorte que l'histoire, dont nous venons de voir les connexions avec la science et la philosophie, en a pareillement avec la po&#233;sie et l'art, et que par l&#224; les trois membres de la division tripartite de Bacon tendent &#224; s'unir, sans toutefois se confondre. Au reste, si l'historien est artiste, et jusqu'&#224; un certain point po&#232;te, par cela seul qu'il a une physionomie &#224; saisir, et que c'est en toutes choses une &#339;uvre d'art, non de science, que de saisir et de rendre une physionomie , il est clair que sa composition devra participer &#224; un bien plus haut degr&#233; des caract&#232;res de la composition po&#233;tique, lorsque l'int&#233;r&#234;t dramatique du r&#233;cit, la grandeur des actions, la forte unit&#233; du sujet, le placeront, pour ainsi dire, malgr&#233; qu'il en ait, sur le tr&#233;pied du po&#232;te. Aussi Voltaire a-t-il dit : &#034; il faut une exposition, un n&#339;ud et un d&#233;nouement dans une histoire, comme dans une trag&#233;die &#034; ; sentence qu'on ne doit pas trop g&#233;n&#233;raliser, puisque, dans les choses qui n'ont pas une fin n&#233;cessaire, et qui comportent au contraire un perfectionnement continu, comme les sciences, la civilisation, il peut y avoir une forte unit&#233; historique sans n&#339;ud ni d&#233;nouement. Mais au moins l'on peut dire que la composition historique, susceptible d'autant de vari&#233;t&#233;s de genres qu'il y a de temp&#233;raments divers et de proportions entre les principales facult&#233;s de l'&#226;me humaine, est singuli&#232;rement propre &#224; en faire ressortir les harmonies et les contrastes.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;317.&lt;/strong&gt; L'histoire, par son c&#244;t&#233; po&#233;tique, a toujours le privil&#232;ge d'exciter l'int&#233;r&#234;t, quelque faible que soit l'importance des &#233;v&#233;nements racont&#233;s ; et ce que la science n&#233;gligerait comme trop particulier ou trop individuel, est souvent ce qui se pr&#234;te le mieux &#224; l'art. D'ailleurs des &#233;v&#233;nements qui n'ont laiss&#233; aucune trace apr&#232;s eux peuvent encore int&#233;resser le philosophe, s'ils viennent &#224; l'appui de quelque maxime g&#233;n&#233;rale de morale ou de politique, qu'on ne saurait trop inculquer et justifier par des exemples. Mais, dans le syst&#232;me g&#233;n&#233;ral de la connaissance humaine, et en tant qu'auxiliaire oblig&#233; de la connaissance scientifique, il semble que l'histoire ne doive figurer que tout autant qu'elle apprend des choses n&#233;cessaires ou utiles &#224; l'explication des ph&#233;nom&#232;nes et des faits actuels et de ceux qui doivent suivre. Tout ce qui a pass&#233; sans laisser de traces et sans influer sur l'ordre de choses actuellement subsistant, n'a point, pour ainsi dire, sa raison d'&#234;tre connu, et devient du ressort d'une curiosit&#233; vague, que rien ne limite et ne d&#233;termine. L'histoire notera le d&#233;bordement imp&#233;tueux d'un fleuve qui a rompu ses anciennes digues et s'est fray&#233; un lit nouveau dans lequel il coule encore, mais elle n&#233;gligera la description de ses crues annuelles ou p&#233;riodiques apr&#232;s lesquelles il reprend son cours ordinaire ; et si les d&#233;bordements annuels ont pour effet permanent l'exhaussement progressif d'une terre d'alluvion, elle indiquera le r&#233;sultat g&#233;n&#233;ral, sans entrer dans l'&#233;num&#233;ration d&#233;taill&#233;e de phases qui se ressemblent toutes, et dont les diff&#233;rences n'offrent aucune particularit&#233; digne d'int&#233;r&#234;t, puisque toutes ces diff&#233;rences doivent se compenser &#224; la longue. Gr&#226;ce au perfectionnement que comporte la forme scientifique, le domaine des sciences peut s'&#233;tendre de plus en plus sans que l'esprit humain cesse de l'embrasser et d'en &#234;tre ma&#238;tre ; il faut que des conditions d'un autre genre limitent l'accumulation ind&#233;finie des mat&#233;riaux historiques : sans quoi toute proportion serait rompue ; et l'on n'en voit pas de plus propre &#224; d&#233;finir et &#224; circonscrire l'objet des recherches et des traditions historiques, lorsque la force des choses fera sentir le besoin d'une r&#232;gle dans ces mati&#232;res.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[&#8230;]&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;337.&lt;/strong&gt; Si l'on prend la peine de rapprocher toutes les observations r&#233;pandues dans ce chapitre et dans le pr&#233;c&#233;dent, on sera amen&#233;, je pense, &#224; discerner clairement, dans la nature intellectuelle et morale de l'homme, non plus, comme l'entendait Bacon , trois facult&#233;s principales (logiquement et, pour ainsi dire, anatomiquement distinctes), mais plut&#244;t cinq formes principales de d&#233;veloppement, appropri&#233;es &#224; autant de syncrasies ou de temp&#233;raments divers, et correspondant &#224; autant d'id&#233;es g&#233;n&#233;rales, de rubriques ou de cat&#233;gories, qu'on peut d&#233;signer ainsi : religion, -art, -histoire, -philosophie, -science, en les &#233;non&#231;ant dans l'ordre qui rappelle assez bien leurs alliances, et qui est conforme &#224; ce que nous savons de la marche g&#233;n&#233;rale de la civilisation. En effet, toute civilisation a commenc&#233; par la religion et s'y est d'abord concentr&#233;e tout enti&#232;re ; l'art et la po&#233;sie sont n&#233;s &#224; l'ombre et sous l'influence de la religion ; l'histoire de la nature et de l'homme s'est d&#233;gag&#233;e plus tard des enveloppes mythologiques et po&#233;tiques ; et partout la philosophie, en se rattachant d'abord aux symboles de la religion et de l'art, a devanc&#233; la science, qui semble la derni&#232;re conqu&#234;te de l'esprit de l'homme et le produit d'une civilisation parvenue &#224; toute sa maturit&#233;. L'histoire fait appel &#224; l'art et &#224; la philosophie ; la science peut rarement s'isoler de la philosophie et de l'histoire ; mais les alliances et les combinaisons de principes divers ne doivent pas &#234;tre une raison de les confondre. Tous les efforts qu'on a pu faire pour les mettre en antagonisme n'ont jamais r&#233;ussi &#224; les d&#233;raciner de l'esprit humain, parce qu'ils tiennent essentiellement &#224; sa nature et &#224; la nature de ses rapports avec les objets ext&#233;rieurs. On l'a dit maintes fois de la religion et de la philosophie, de la po&#233;sie et de la science : il faut le dire pareillement de la science et de la philosophie. Insistons donc sur ce point capital que nous avons eu surtout en vue : &#224; savoir, que la philosophie n'est point une science, comme on le dit souvent, et que c'est pourtant quelque chose dont la nature humaine, pour &#234;tre compl&#232;te, ne peut pas plus se passer qu'elle ne pourrait se passer de la science et de l'art. Si nous avions r&#233;ussi &#224; mettre cette v&#233;rit&#233; dans un jour nouveau, nous croirions avoir quelque peu contribu&#233;, pour notre part, au redressement de certains pr&#233;jug&#233;s et au progr&#232;s g&#233;n&#233;ral de la raison.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_ps'&gt;&lt;p&gt;A. A. Cournot, &lt;strong&gt;Essai sur les fondements de nos connaissances&lt;br class='autobr' /&gt;
et sur les caract&#232;res de la critique philosophique&lt;/strong&gt;, CHAPITRE XX, &#034;Du contraste de l'histoire et de la science, et de la philosophie de l'histoire&#034;. &#167;&#167;301-317 et 337&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
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		<title>Ce que l'histoire n'est pas.</title>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Cournot, Antoine Augustin</dc:creator>


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&lt;p&gt;Le contexte : Du contraste de l'histoire et de la science, et de la philosophie de l'histoire &lt;br class='autobr' /&gt;
Un commentaire : Ce que l'histoire n'est pas. &lt;br class='autobr' /&gt;
Un autre commentaire : Ce que l'histoire n'est pas. Expliquer le texte suivant : &lt;br class='autobr' /&gt;
&#171; S'il n'y a pas d'histoire proprement dite l&#224; o&#249; tous les &#233;v&#233;nements d&#233;rivent n&#233;cessairement et r&#233;guli&#232;rement les uns des autres, en vertu des lois constantes par les quelles le syst&#232;me est r&#233;gi, (&#8230;) il n'y a pas non plus d'histoire, dans le vrai sens du mot, pour (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://caute.lautre.net/-Textes-brefs-63-" rel="directory"&gt;Textes brefs&lt;/a&gt;

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&lt;a href="https://caute.lautre.net/+-relation-+" rel="tag"&gt;relation&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://caute.lautre.net/+-determinisme-+" rel="tag"&gt;d&#233;terminisme&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://caute.lautre.net/+-histoire-129-+" rel="tag"&gt;histoire&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://caute.lautre.net/+-connaissance-+" rel="tag"&gt;connaissance&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://caute.lautre.net/+-hasard-+" rel="tag"&gt;hasard&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://caute.lautre.net/+-aleatoire-+" rel="tag"&gt;al&#233;atoire&lt;/a&gt;, 
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		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;Le contexte : &lt;a href='https://caute.lautre.net/Du-contraste-de-l-histoire-et-de' class=&#034;spip_in&#034;&gt;Du contraste de l'histoire et de la science, et de la philosophie de l'histoire&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un commentaire : &lt;a href='https://caute.lautre.net/Ce-que-l-histoire-n-est-pas-84' class=&#034;spip_in&#034;&gt;Ce que l'histoire n'est pas.&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un autre commentaire : &lt;a href='https://caute.lautre.net/Ce-que-l-histoire-n-est-pas-210' class=&#034;spip_in&#034;&gt;Ce que l'histoire n'est pas.&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; Expliquer le texte suivant :&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&#171; S'il n'y a pas d'histoire proprement dite l&#224; o&#249; tous les &#233;v&#233;nements d&#233;rivent n&#233;cessairement et r&#233;guli&#232;rement les uns des autres, en vertu des lois constantes par les quelles le syst&#232;me est r&#233;gi, (&#8230;) il n'y a pas non plus d'histoire, dans le vrai sens du mot, pour une suite d'&#233;v&#233;nements qui seraient sans aucune liaison entre eux. Ainsi, les registres d'une loterie publique pourraient offrir une succession de coups singuliers, quelquefois piquants pour la curiosit&#233;, mais ne constitueraient pas une histoire : car les coups se succ&#232;dent sans s'encha&#238;ner, sans que les premiers exercent aucune influence sur ceux qui les suivent, &#224; peu pr&#232;s comme dans ces annales o&#249; les pr&#234;tres de l'Antiquit&#233; avaient soin de consigner les monstruosit&#233;s et les prodiges &#224; mesure qu'ils venaient &#224; leur connaissance. Tous ces &#233;v&#233;nements merveilleux, sans liaison les uns avec les autres, ne peuvent former une histoire, dans le vrai sens du terme, quoiqu'ils se succ&#232;dent suivant un certain ordre chronologique. &#187;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_ps'&gt;&lt;p&gt;COURNOT, &lt;strong&gt;Essai sur les fondements de nos connaissances et sur les caract&#232;res de la critique philosophique&lt;/strong&gt;, CHAPITRE XX, &#167;313&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La connaissance de la doctrine de l'auteur n'est pas requise. Il faut et il suffit que l'explication rende compte, par la compr&#233;hension pr&#233;cise du texte, du probl&#232;me dont il est question.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
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