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	<title>Caute@lautre.net</title>
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	<description>Philosophie classique et philosophie contemporaine. Pr&#233;paration au baccalaur&#233;at. Conf&#233;rences et &#233;missions audios de philosophie. Ranci&#232;re, Birnbaum, Matheron, Althusser, Deleuze, Epicure. Mat&#233;rialisme et philosophie.</description>
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		<title>M&#233;canique et mystique</title>
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		<dc:creator>Bergson, Henri</dc:creator>



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&lt;p&gt;Beaucoup estiment que c'est l'invention m&#233;canique en g&#233;n&#233;ral qui a d&#233;velopp&#233; le go&#251;t du luxe, comme d'ailleurs du simple bien-&#234;tre. M&#234;me, si l'on admet d'ordinaire que nos besoins mat&#233;riels iront toujours en croissant et en s'exasp&#233;rant, c'est parce qu'on ne voit pas de raison pour que l'humanit&#233; abandonne la voie de l'invention m&#233;canique, une fois qu'elle y est entr&#233;e. Ajoutons que, plus la science avance, plus ses d&#233;couvertes sugg&#232;rent d'inventions ; souvent il n'y a qu'un pas de la (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://caute.lautre.net/-Bergson-" rel="directory"&gt;Bergson&lt;/a&gt;


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 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Beaucoup estiment que c'est l'invention m&#233;canique en g&#233;n&#233;ral qui a d&#233;velopp&#233; le go&#251;t du luxe, comme d'ailleurs du simple bien-&#234;tre. M&#234;me, si l'on admet d'ordinaire que nos besoins mat&#233;riels iront toujours en croissant et en s'exasp&#233;rant, c'est parce qu'on ne voit pas de raison pour que l'humanit&#233; abandonne la voie de l'invention m&#233;canique, une fois qu'elle y est entr&#233;e. Ajoutons que, plus la science avance, plus ses d&#233;couvertes sugg&#232;rent d'inventions ; souvent il n'y a qu'un pas de la th&#233;orie &#224; l'application ; et comme la science ne saurait s'arr&#234;ter, il semble bien, en effet, qu'il ne doive pas y avoir de fin &#224; la satisfaction de nos anciens besoins, &#224; la cr&#233;ation de besoins nouveaux. Mais il faudrait d'abord se demander si l'esprit d'invention suscite n&#233;cessairement des besoins artificiels, ou si ce ne serait pas le besoin artificiel qui aurait orient&#233; ici l'esprit d'invention.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La seconde hypoth&#232;se est de beaucoup la plus probable. Elle est confirm&#233;e par des recherches r&#233;centes sur les origines du machinisme&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb1&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Nous renvoyons encore au beau livre de Gina Lombroso, La Ran&#231;on du (&#8230;)&#034; id=&#034;nh1&#034;&gt;1&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. On a rappel&#233; que l'homme avait toujours invent&#233; des machines, que l'antiquit&#233; en avait connu de remarquables, que des dispositifs ing&#233;nieux furent imagines bien avant l'&#233;closion de la science moderne et ensuite, tr&#232;s souvent, ind&#233;pendamment d'elle : aujourd'hui encore de simples ouvriers, sans culture scientifique, trouvent des perfectionnements auxquels de savants ing&#233;nieurs n'avaient pas pens&#233;. L'invention m&#233;canique est un don naturel. Sans doute elle a &#233;t&#233; limit&#233;e dans ses effets tant qu'elle s'est born&#233;e &#224; utiliser des &#233;nergies actuelles et, en quelque sorte, visibles : effort musculaire, force du vent ou d'une chute d'eau. La machine n'a donn&#233; tout son rendement que du jour o&#249; l'on a su mettre &#224; son service, par un simple d&#233;clenchement, des &#233;nergies potentielles emmagasin&#233;es pendant des millions d'ann&#233;es, emprunt&#233;es au soleil, dispos&#233;es dans la houille, le p&#233;trole, etc. Mais ce jour fui celui de l'invention de la machine &#224; vapeur, et l'on sait qu'elle n'est pas sortie de consid&#233;rations th&#233;oriques. H&#226;tons-nous d'ajouter que le progr&#232;s, d'abord lent, s'est effectu&#233; &#224; pas de g&#233;ant lorsque la science se fut mise de la partie. Il n'en est pas moins vrai que l'esprit d'invention m&#233;canique, qui coule dans un lit &#233;troit tant qu'il est laiss&#233; &#224; lui-m&#234;me, qui s'&#233;largit ind&#233;finiment quand il a rencontr&#233; la science, en reste distinct et pourrait &#224; la rigueur s'en s&#233;parer. Tel, le Rh&#244;ne entre dans le lac de Gen&#232;ve, para&#238;t y m&#234;ler ses eaux, et montre &#224; sa sortie qu'il avait conserv&#233; son ind&#233;pendance.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il n'y a donc pas eu, comme on serait port&#233; &#224; le croire, une exigence de la science imposant aux hommes, par le seul fait de son d&#233;veloppement, des besoins de plus en plus artificiels. S'il en &#233;tait ainsi, l'humanit&#233; serait vou&#233;e &#224; une mat&#233;rialit&#233; croissante, car le progr&#232;s de la science ne s'arr&#234;tera pas. Mais la v&#233;rit&#233; est que la science a donn&#233; ce qu'on lui demandait et qu'elle n'a pas pris ici l'initiative ; c'est l'esprit d'invention qui ne s'est pas toujours exerc&#233; au mieux des int&#233;r&#234;ts de l'humanit&#233;. Il a cr&#233;&#233; une foule de besoins nouveaux ; il ne s'est pas assez pr&#233;occup&#233; d'assurer au plus grand nombre, &#224; tous si c'&#233;tait possible, la satisfaction des besoins anciens. Plus simplement : sans n&#233;gliger le n&#233;cessaire, il a trop pens&#233; au superflu. On dira que ces deux termes sont malais&#233;s &#224; d&#233;finir, que ce qui est luxe pour les uns est une n&#233;cessit&#233; pour d'autres. Sans doute ; on se perdrait ais&#233;ment ici dans des distinctions subtiles. Mais il y a des cas o&#249; il faut voir gros. Des millions d'hommes ne mangent pas &#224; leur faim. Et il en est qui meurent de faim. Si la terre produisait beaucoup plus, il y aurait beaucoup moins de chances pour qu'on ne mange&#226;t pas &#224; sa faim&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Il y a sans doute des crises de &#171; surproduction &#187; qui s'&#233;tendent aux (&#8230;)&#034; id=&#034;nh2&#034;&gt;2&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;, pour qu'on mour&#251;t de faim. On all&#232;gue que la terre manque de bras. C'est possible ; mais pourquoi demande-t-elle aux bras plus d'effort qu'ils n'en devraient donner ? Si le machinisme a un tort, c'est de ne pas s'&#234;tre employ&#233; suffisamment &#224; aider l'homme dans ce travail si dur. On r&#233;pondra qu'il y a des machines agricoles, et que l'usage en est maintenant fort r&#233;pandu. Je l'accorde, mais ce que la machine a fait ici pour all&#233;ger le fardeau de l'homme, ce que la science a fait de son c&#244;t&#233; pour accro&#238;tre le rendement de la terre, est comparativement restreint. Nous sentons bien que l'agriculture, qui nourrit l'homme, devrait dominer le reste, en tout cas &#234;tre la premi&#232;re pr&#233;occupation de l'industrie elle-m&#234;me. D'une mani&#232;re g&#233;n&#233;rale, l'industrie ne s'est pas assez souci&#233;e de la plus ou moins grande importance des besoins &#224; satisfaire. Volontiers elle suivait la mode, fabriquant sans autre pens&#233;e que de vendre. On voudrait, ici comme ailleurs, une pens&#233;e centrale, organisatrice, qui coordonn&#226;t l'industrie &#224; l'agriculture et assign&#226;t aux machines leur place rationnelle, celle o&#249; elles peuvent rendre le plus de services &#224; l'humanit&#233;. Quand on fait le proc&#232;s du machinisme, on n&#233;glige le grief essentiel. On l'accuse d'abord de r&#233;duire l'ouvrier a l'&#233;tat de machine, ensuite d'aboutir &#224; une uniformit&#233; de production qui choque le sens artistique. Mais si la machine procure &#224; l'ouvrier un plus grand nombre d'heures de repos, et si l'ouvrier emploie ce suppl&#233;ment de loisir &#224; autre chose qu'aux pr&#233;tendus amusements, qu'un industrialisme mal dirig&#233; a mis &#224; la port&#233;e de tous, il donnera &#224; son intelligence le d&#233;veloppement qu'il aura choisi, au lieu de s'en tenir &#224; celui que lui imposerait, dans des limites toujours restreintes, le retour (d'ailleurs impossible) &#224; l'outil, apr&#232;s suppression de la machine. Pour ce qui est de l'uniformit&#233; du produit, l'inconv&#233;nient en serait n&#233;gligeable si l'&#233;conomie de temps et de travail, r&#233;alis&#233;e ainsi par l'ensemble de la nation, permettait de pousser plus loin la culture intellectuelle et de d&#233;velopper les vraies originalit&#233;s. On a reproch&#233; aux Am&#233;ricains d'avoir tous le m&#234;me chapeau. Mais la t&#234;te doit passer avant le chapeau. Faites que je puisse meubler ma t&#234;te selon mon go&#251;t propre, et j'accepterai pour elle le chapeau de tout le monde. L&#224; n'est pas notre grief contre le machinisme. Sans contester les services qu'il a rendus aux hommes en d&#233;veloppant largement les moyens de satisfaire des besoins r&#233;els, nous lui reprocherons d'en avoir trop encourage d'artificiels, d'avoir pouss&#233; au luxe, d'avoir favoris&#233; les villes au d&#233;triment des campagnes, enfin d'avoir &#233;largi la distance et transform&#233; les rapports entre le patron et l'ouvrier, entre le capital et le travail. Tous ces effets pourraient d'ailleurs se corriger ; la machine ne serait plus alors que la grande bienfaitrice. Il faudrait que l'humanit&#233; entrepr&#238;t de simplifier son existence avec autant de fr&#233;n&#233;sie qu'elle en mit &#224; la compliquer. L'initiative ne peut venir que d'elle, car c'est elle, et non pas la pr&#233;tendue force des choses, encore moins une fatalit&#233; inh&#233;rente &#224; la machine, qui a lanc&#233; sur une certaine piste l'esprit d'invention.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais l'a-t-elle tout &#224; fait voulu ? L'impulsion qu'elle a donn&#233;e au d&#233;but allait-elle exactement dans la direction que l'industrialisme a prise ? Ce qui n'est au d&#233;part qu'une d&#233;viation imperceptible devient un &#233;cart consid&#233;rable &#224; l'arriv&#233;e si l'on a march&#233; tout droit et si la course a &#233;t&#233; longue. Or, il n'est pas douteux que les premiers lin&#233;aments de ce qui devait &#234;tre plus tard le machinisme se soient dessin&#233;s en m&#234;me temps que les premi&#232;res aspirations &#224; la d&#233;mocratie. La parent&#233; entre les deux tendances devient pleinement visible au XVIIIe si&#232;cle. Elle est frappante chez les encyclop&#233;distes. Ne devons-nous pas supposer alors que ce fut un souffle d&#233;mocratique qui poussa en avant l'esprit d'invention, aussi vieux que l'humanit&#233;, mais insuffisamment actif tant qu'on ne lui fit pas assez de place ? On ne pensait s&#251;rement pas au luxe pour tous, ni m&#234;me au bien-&#234;tre pour tous ; mais pour tous on pouvait souhaiter l'existence mat&#233;rielle assur&#233;e, la dignit&#233; dans la s&#233;curit&#233;. Le souhait &#233;tait-il conscient ? Nous ne croyons pas &#224; l'inconscient en histoire : les grands courants souterrains de pens&#233;e, dont on a tant parl&#233;, sont dus &#224; ce que des masses d'hommes ont &#233;t&#233; entra&#238;n&#233;es par un ou plusieurs d'entre eux. Ceux-ci savaient ce qu'ils faisaient, mais n'en pr&#233;voyaient pas toutes les cons&#233;quences. Nous qui connaissons la suite, nous ne pouvons nous emp&#234;cher d'en faire reculer l'image jusqu'&#224; l'origine : le pr&#233;sent, aper&#231;u dans le pass&#233; par un effet de mirage, est alors ce que nous appelons l'inconscient d'autrefois. La r&#233;tro-activit&#233; du pr&#233;sent est &#224; l'origine de bien des illusions philosophiques. Nous nous garderons donc d'attribuer aux quinzi&#232;me, seizi&#232;me et dix-huiti&#232;me si&#232;cles (encore moins au dix-septi&#232;me, si diff&#233;rent, et qu'on a consid&#233;r&#233; comme une parenth&#232;se sublime) des pr&#233;occupations d&#233;mocratiques comparables aux n&#244;tres. Nous ne leur pr&#234;terons pas davantage la vision de ce que l'esprit d'invention recelait en lui de puissance. Il n'en est pas moins vrai que la R&#233;forme, la Renaissance et les premiers sympt&#244;mes ou prodromes de la pouss&#233;e inventive sont de la m&#234;me &#233;poque. Il n'est pas impossible qu'il y ait eu l&#224; trois r&#233;actions, apparent&#233;es entre elles, contre la forme qu'avait prise jusqu'alors l'id&#233;al chr&#233;tien. Cet id&#233;al n'en subsistait pas moins, mais il apparaissait comme un astre qui aurait toujours tourn&#233; vers l'humanit&#233; la m&#234;me face : on commen&#231;ait &#224; entrevoir l'autre, sans toujours s'apercevoir qu'il s'agissait du m&#234;me astre. Que le mysticisme appelle l'asc&#233;tisme, cela n'est pas douteux. L'un et l'autre seront toujours l'apanage d'un petit nombre. Mais que le mysticisme vrai, complet, agissant, aspire &#224; se r&#233;pandre, en vertu de la charit&#233; qui en est l'essence, cela est non moins certain. Comment se propagerait-il, m&#234;me dilu&#233; et att&#233;nu&#233; comme il le sera n&#233;cessairement, dans une humanit&#233; absorb&#233;e par la crainte de ne pas manger &#224; sa faim ? L'homme ne se soul&#232;vera au-dessus de terre que si un outillage puissant lui fournit le point d'appui. Il devra peser sur la mati&#232;re s'il veut se d&#233;tacher d'elle. En d'autres termes, la mystique appelle la m&#233;canique. On ne l'a pas assez remarqu&#233;, parce que la m&#233;canique, par un accident d'aiguillage, a &#233;t&#233; lanc&#233;e sur une voie au bout de laquelle &#233;taient le bien-&#234;tre exag&#233;r&#233; et le luxe pour un certain nombre, plut&#244;t que la lib&#233;ration pour tous. Nous sommes frapp&#233;s du r&#233;sultat accidentel, nous ne voyons pas le machinisme dans ce qu'il devrait &#234;tre, dans ce qui en fait l'essence. Allons plus loin. Si nos organes sont des instruments naturels, nos instruments sont par l&#224; m&#234;me des organes artificiels. L'outil de l'ouvrier continue son bras ; l'outillage de l'humanit&#233; est donc un prolongement de son corps. La nature, en nous dotant d'une intelligence essentiellement fabricatrice, avait ainsi pr&#233;par&#233; pour nous un certain agrandissement. Mais des machines qui marchent au p&#233;trole, au charbon, &#224; la &#171; houille blanche &#187;, et qui convertissent en mouvement des &#233;nergies potentielles accumul&#233;es pendant des millions d'ann&#233;es, sont venues donner &#224; notre organisme une extension si vaste et une puissance si formidable, si disproportionn&#233;e &#224; sa dimension et &#224; sa force, que s&#251;rement il n'en avait rien &#233;t&#233; pr&#233;vu dans le plan de structure de notre esp&#232;ce : ce fut une chance unique, la plus grande r&#233;ussite mat&#233;rielle de l'homme sur la plan&#232;te. Une impulsion spirituelle avait peut-&#234;tre &#233;t&#233; imprim&#233;e au d&#233;but : l'extension s'&#233;tait faite automatiquement, servie par le coup de pioche accidentel qui heurta sous terre un tr&#233;sor miraculeux&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb3&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Nous parlons au figur&#233;, cela va sans dire. Le charbon &#233;tait connu bien avant (&#8230;)&#034; id=&#034;nh3&#034;&gt;3&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Or, dans ce corps d&#233;mesur&#233;ment grossi, l'&#226;me reste ce qu'elle &#233;tait, trop petite maintenant pour le remplir, trop faible pour le diriger. D'o&#249; le vide entre lui et elle. D'o&#249; les redoutables probl&#232;mes sociaux, politiques, internationaux, qui sont autant de d&#233;finitions de ce vide et qui, pour le combler, provoquent aujourd'hui tant d'efforts d&#233;sordonn&#233;s et inefficaces : il y faudrait de nouvelles r&#233;serves d'&#233;nergie potentielle, cette fois morale. Ne nous bornons donc pas &#224; dire, comme nous le faisions plus haut, que la mystique appelle la m&#233;canique. Ajoutons que le corps agrandi attend un suppl&#233;ment d'&#226;me, et que la m&#233;canique exigerait une mystique. Les origines de cette m&#233;canique sont peut-&#234;tre plus mystiques qu'on ne le croirait ; elle ne retrouvera sa direction vraie, elle ne rendra des services proportionn&#233;s &#224; sa puissance, que si l'humanit&#233; qu'elle a courb&#233;e encore davantage vers la terre arrive par elle &#224; se redresser, et &#224; regarder le ciel.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans une oeuvre dont on ne saurait trop admirer la profondeur et la force, M. Ernest Seilli&#232;re montre comment les ambitions nationales s'attribuent des missions divines : l' &#171; imp&#233;rialisme &#187; se fait ordinairement &#171; mysticisme &#187;. Si l'on donne &#224; ce dernier mot le sens qu'il a chez M. Ernest Seilli&#232;re&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Sens dont nous ne consid&#233;rons d'ailleurs ici qu'une partie, comme nous le (&#8230;)&#034; id=&#034;nh4&#034;&gt;4&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;, et qu'une longue s&#233;rie d'ouvrages a suffisamment d&#233;fini, le fait est incontestable ; en le constatant, en le reliant &#224; ses causes et en le suivant dans ses effets, l'auteur apporte une contribution inappr&#233;ciable &#224; la philosophie de l'histoire. Mais il jugerait probablement lui-m&#234;me que le mysticisme ainsi entendu, ainsi compris d'ailleurs par l' &#171; imp&#233;rialisme &#187; tel qu'il le pr&#233;sente, n'est que la contre-fa&#231;on du mysticisme vrai, de la &#171; religion dynamique &#187; que nous avons &#233;tudi&#233;e dans notre dernier chapitre. Nous croyons apercevoir le m&#233;canisme de cette contrefa&#231;on. Ce fut un emprunt &#224; la &#171; religion statique &#187; des anciens, qu'on d&#233;marqua et qu'on laissa &#224; sa forme statique sous l'&#233;tiquette nouvelle que la religion dynamique fournissait. La contrefa&#231;on n'avait d'ailleurs aucune intention d&#233;lictueuse ; elle &#233;tait &#224; peine voulue. Rappelons-nous en effet que la &#171; religion statique &#187; est naturelle &#224; l'homme, et que la nature humaine ne change pas. Les croyances inn&#233;es &#224; nos anc&#234;tres subsistent au plus profond de nous-m&#234;mes ; elles reparaissent, d&#232;s qu'elles ne sont plus refoul&#233;es par des forces antagonistes. Or un des traits essentiels des religions antiques &#233;tait l'id&#233;e d'un lien entre les groupements humains et des divinit&#233;s attach&#233;es &#224; chacun d'eux. Les dieux de la cit&#233; combattaient pour elle, avec elle. Cette croyance est incompatible avec le mysticisme vrai, je veux dire avec le sentiment qu'ont certaines &#226;mes d'&#234;tre les instruments d'un Dieu qui aime tous les hommes d'un &#233;gal amour, et qui leur demande de s'aimer entre eux. Mais, remontant des profondeurs obscures de l'&#226;me &#224; la surface de la conscience, et y rencontrant l'image du mysticisme vrai telle que les mystiques modernes l'ont pr&#233;sent&#233;e au monde, instinctivement elle s'en affuble ; elle attribue au Dieu du mystique moderne le nationalisme des anciens dieux. C'est dans ce sens que l'imp&#233;rialisme se fait mysticisme. Que si l'on s'en tient au mysticisme vrai, on le jugera incompatible avec l'imp&#233;rialisme. Tout au plus dira-t-on, comme nous venons de le faire, que le mysticisme ne saurait se r&#233;pandre sans encourager une &#171; volont&#233; de puissance &#187; tr&#232;s particuli&#232;re. Il s'agira d'un empire &#224; exercer, non pas sur les hommes, mais sur les choses, pr&#233;cis&#233;ment pour que l'homme n'en ait plus tant sur l'homme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Qu'un g&#233;nie mystique surgisse ; il entra&#238;nera derri&#232;re lui une humanit&#233; au corps d&#233;j&#224; immens&#233;ment accru, &#224; l'&#226;me par lui transfigur&#233;e. Il voudra faire d'elle une esp&#232;ce nouvelle, ou plut&#244;t la d&#233;livrer de la n&#233;cessit&#233; d'&#234;tre une esp&#232;ce : qui dit esp&#232;ce dit stationnement collectif, et l'existence compl&#232;te est mobilit&#233; dans l'individualit&#233;. Le grand souffle de vie qui passa sur notre plan&#232;te avait pouss&#233; l'organisation aussi loin que le permettait une nature &#224; la fois docile et rebelle. On sait que nous d&#233;signons par ce dernier mot l'ensemble des complaisances et des r&#233;sistances que la vie rencontre dans la mati&#232;re brute, - ensemble que nous traitons, &#224; l'exemple du biologiste, comme si l'on pouvait lui pr&#234;ter des intentions. Un corps qui comportait l'intelligence fabricatrice avec, autour d'elle, une frange d'intuition, &#233;tait ce que la nature avait pu faire de plus complet. Tel &#233;tait le corps humain. L&#224; s'arr&#234;tait l'&#233;volution de la vie. Mais voici que l'intelligence, haussant la fabrication de ses instruments &#224; un degr&#233; de complication et de perfection que la nature (si inapte &#224; la construction m&#233;canique) n'avait m&#234;me pas pr&#233;vu, d&#233;versant dans ces machines des r&#233;serves d'&#233;nergie auxquelles la nature (si ignorante de l'&#233;conomie) n'avait m&#234;me pas pens&#233;, nous a dot&#233;s de puissances &#224; c&#244;t&#233; desquelles celle de notre corps compte &#224; peine : elles seront illimit&#233;es, quand la science saura lib&#233;rer la force que repr&#233;sente, condens&#233;e, la moindre parcelle de mati&#232;re pond&#233;rable. L'obstacle mat&#233;riel est presque tomb&#233;. Demain la voie sera libre, dans la direction m&#234;me du souffle qui avait conduit la vie au point o&#249; elle avait d&#251; s'arr&#234;ter. Vienne alors l'appel du h&#233;ros : nous ne le suivrons pas tous, mais tous nous sentirons que nous devrions le faire, et nous conna&#238;trons le chemin, que nous &#233;largirons si nous y passons. Du m&#234;me coup s'&#233;claircira pour toute philosophie le myst&#232;re de l'obligation supr&#234;me : un voyage avait &#233;t&#233; commenc&#233;, il avait fallu l'interrompre ; en reprenant sa route, on ne fait que vouloir encore ce qu'on voulait d&#233;j&#224;. C'est toujours l'arr&#234;t qui demande une explication, et non pas le mouvement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais ne comptons pas trop sur l'apparition d'une grande &#226;me privil&#233;gi&#233;e. A d&#233;faut d'elle, d'autres influences pourraient d&#233;tourner notre attention des hochets qui nous amusent et des mirages autour desquels nous nous battons.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On a vu en effet comment le talent d'invention, aid&#233; de la science, avait mis &#224; la disposition de l'homme des &#233;nergies insoup&#231;onn&#233;es. Il s'agissait d'&#233;nergies physico-chimiques, et d'une science qui portait sur la mati&#232;re. Mais l'esprit ? A-t-il &#233;t&#233; approfondi scientifiquement autant qu'il aurait pu l'&#234;tre ? Sait-on ce qu'un tel approfondissement pourrait donner ? La science s'est attach&#233;e &#224; la mati&#232;re d'abord ; pendant trois si&#232;cles elle n'a pas eu d'autre objet ; aujourd'hui encore, quand on ne joint pas au mot un qualificatif, il est entendu qu'on parle de la science de la mati&#232;re. Nous en avons autrefois donn&#233; les raisons. Nous avons indiqu&#233; pourquoi l'&#233;tude scientifique de la mati&#232;re avait pr&#233;c&#233;d&#233; celle de l'esprit. Il fallait aller au plus press&#233;. La g&#233;om&#233;trie existait d&#233;j&#224; ; elle avait &#233;t&#233; pouss&#233;e assez loin par les anciens ; on devait commencer par tirer de la math&#233;matique tout ce qu'elle pouvait fournir pour l'explication du monde o&#249; nous vivons. Il n'&#233;tait d'ailleurs pas souhai&#173;table que l'on commen&#231;&#226;t par la science de l'esprit : elle ne f&#251;t pas arriv&#233;e par elle-m&#234;me &#224; la pr&#233;cision, &#224; la rigueur, au souci de la preuve, qui se sont propag&#233;s de la g&#233;om&#233;trie &#224; la physique, &#224; la chimie et &#224; la biologie, en attendant de rebondir sur elle. Toutefois, par un autre c&#244;t&#233;, elle n'a pas &#233;t&#233; sans souffrir d'&#234;tre venue si tard. L'intelligence humaine a pu en effet, dans l'intervalle, faire l&#233;gitimer par la science et investir ainsi d'une autorit&#233; incontest&#233;e son habitude de tout voir dans l'espace, de tout expliquer par la mati&#232;re. Se porte-t-elle alors sur l'&#226;me ? Elle se donne une repr&#233;sentation spatiale de la vie int&#233;rieure ; elle &#233;tend &#224; son nouvel objet l'image qu'elle a gard&#233;e de l'ancien : d'o&#249; les erreurs d'une psychologie atomistique des &#233;tats de conscience ; d'o&#249; les inutiles efforts d'une philosophie qui pr&#233;tend atteindre l'esprit sans le chercher dans la dur&#233;e. S'agit-il de la relation de l'&#226;me au corps ? La confusion est encore plus grave. Elle n'a pas seulement mis la m&#233;taphysique sur une fausse piste ; elle a d&#233;tourn&#233; la science de l'observation de certains faits, ou plut&#244;t elle a emp&#234;ch&#233; de na&#238;tre certaines sciences, excommuni&#233;es par avance au nom de je ne sais quel dogme. Il a &#233;t&#233; entendu en effet que le concomitant mat&#233;riel de l'activit&#233; mentale en &#233;tait l'&#233;quivalent : toute r&#233;alit&#233; &#233;tant cens&#233;e avoir une base spatiale, on ne doit rien trouver de plus dans l'esprit que ce qu'un physiologiste surhumain lirait dans le cerveau correspondant. Remarquons que cette th&#232;se est une pure hypoth&#232;se m&#233;taphysique, interpr&#233;tation arbitraire des faits. Mais non moins arbitraire est la m&#233;taphysique spiritualiste qu'on y oppose, et d'apr&#232;s laquelle chaque &#233;tat d'&#226;me utiliserait un &#233;tat c&#233;r&#233;bral qui lui servirait simplement d'instrument ; pour elle encore, l'activit&#233; mentale serait coextensive &#224; l'activit&#233; c&#233;r&#233;brale et y correspondrait point &#224; point dans la vie pr&#233;sente. La seconde th&#233;orie est d'ailleurs influenc&#233;e par la premi&#232;re, dont elle a toujours subi la fascination. Nous avons essay&#233; d'&#233;tablir, en &#233;cartant les id&#233;es pr&#233;con&#231;ues qu'on accepte des deux c&#244;t&#233;s, en serrant d'aussi pr&#232;s que possible le contour des faits, que le r&#244;le du corps est tout diff&#233;rent. L'activit&#233; de l'esprit a bien un concomitant mat&#233;riel, mais qui n'en dessine qu'une partie ; le reste demeure dans l'inconscient. Le corps est bien pour nous un moyen d'agir, mais c'est aussi un emp&#234;chement de percevoir. Son r&#244;le est d'accomplir en toute occasion la d&#233;marche utile ; pr&#233;cis&#233;ment pour cela, il doit &#233;carter de la conscience, avec les souvenirs qui n'&#233;claireraient pas la situation pr&#233;sente, la perception d'objets sur lesquels nous n'aurions aucune prise&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb5&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Nous avons montr&#233; ci-dessus comment un sens tel que la vue porte plus loin, (&#8230;)&#034; id=&#034;nh5&#034;&gt;5&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. C'est, comme on voudra, un filtre ou un &#233;cran. Il maintient &#224; l'&#233;tat virtuel tout ce qui pourrait g&#234;ner l'action en s'actualisant. Il nous aide &#224; voir devant nous, dans l'int&#233;r&#234;t de ce que nous avons &#224; faire ; en revanche il nous emp&#234;che de regarder &#224; droite et &#224; gauche, pour notre seul plaisir. Il nous cueille une vie psychologique r&#233;elle dans le champ immense du r&#234;ve. Bref, notre cerveau n'est ni cr&#233;ateur ni conservateur de notre repr&#233;sentation ; il la limite simplement, de mani&#232;re &#224; la rendre agissante. C'est l'organe de l'attention &#224; la vie. Mais il r&#233;sulte de l&#224; qu'il doit y avoir, soit dans le corps, soit dans la conscience qu'il limite, des dispositifs sp&#233;ciaux dont la fonction est d'&#233;carter de la perception humaine les objets soustraits par leur nature &#224; l'action de l'homme. Que ces m&#233;canismes se d&#233;rangent, la porte qu'ils maintenaient ferm&#233;e s'entr'ouvre : quelque chose passe d'un &#171; en dehors &#187; qui est peut-&#234;tre un &#171; au-del&#224; &#187;. C'est de ces perceptions anormales que s'occupe la &#171; science psychique &#187;. On s'explique dans une certaine mesure les r&#233;sistances qu'elle rencontre. Elle prend son point d'appui dans le t&#233;moignage humain, toujours sujet &#224; caution. Le type du savant est pour nous le physicien ; son attitude de l&#233;gitime confiance envers une mati&#232;re qui ne s'amuse &#233;videmment pas &#224; le tromper est devenue pour nous caract&#233;ristique de toute science. Nous avons de la peine &#224; traiter encore de scientifique une recherche qui exige des chercheurs qu'ils flairent partout la mystification. Leur m&#233;fiance nous donne le malaise, et leur confiance encore davantage : nous savons qu'on se d&#233;shabitue vite d'&#234;tre sur ses gardes ; la pente est glissante, qui va de la curiosit&#233; &#224; la cr&#233;dulit&#233;. Encore une fois, on s'explique ainsi certaines r&#233;pugnances. Mais on ne comprendrait pas la fin de non-recevoir que de vrais savants opposent &#224; la &#171; recherche psychique &#187; si ce n'&#233;tait qu'avant tout ils tiennent les faits rapport&#233;s pour &#171; invraisemblables &#187; ; ils diraient &#171; impossibles &#187;, s'ils ne savaient qu'il n'existe aucun moyen concevable d'&#233;tablir l'impossibilit&#233; d'un fait ; ils sont n&#233;anmoins convaincus, au fond, de cette impossibilit&#233;. Et ils en sont convaincus parce qu'ils jugent incontestable, d&#233;finitivement prouv&#233;e, une certaine relation entre l'organisme et la conscience, entre le corps et l'esprit. Nous venons de voir que cette relation est purement hypoth&#233;tique, qu'elle n'est pas d&#233;montr&#233;e par la science, mais exig&#233;e par une m&#233;taphysique. Les faits sugg&#232;rent une hypoth&#232;se bien diff&#233;rente ; et si on l'admet, les ph&#233;nom&#232;nes signal&#233;s par la &#171; science psychique &#187;, ou du moins certains d'entre eux, deviennent tellement vraisemblables qu'on s'&#233;tonnerait plut&#244;t du temps qu'il a fallu attendre pour en voir entreprendre l'&#233;tude. Nous ne reviendrons pas ici sur un point que nous avons discut&#233; ailleurs. Bornons-nous &#224; dire, pour ne parler que de ce qui nous semble le mieux &#233;tabli, que si l'on met en doute la r&#233;alit&#233; des &#171; manifestations t&#233;l&#233;pathiques &#187; par exemple, apr&#232;s les milliers de d&#233;positions concordantes recueillies sur elles, c'est le t&#233;moignage humain en g&#233;n&#233;ral qu'il faudra d&#233;clarer inexistant aux yeux de la science : que deviendra l'histoire ? La v&#233;rit&#233; est qu'il y a un choix &#224; faire parmi les r&#233;sultats que la science psychique nous pr&#233;sente ; elle-m&#234;me est loin de les mettre tous au m&#234;me rang ; elle distingue entre ce qui lui para&#238;t certain et ce qui est simplement probable ou tout au plus possible. Mais, m&#234;me si l'on ne retient qu'une partie de ce qu'elle avance comme certain, il en reste assez pour que nous devinions l'immensit&#233; de la &lt;i&gt;terra incognita&lt;/i&gt; dont elle commence seulement l'exploration. Supposons qu'une lueur de ce monde inconnu nous arrive, visible aux yeux du corps. Quelle transformation dans une humanit&#233; g&#233;n&#233;ralement habitu&#233;e, quoi qu'elle dise, &#224; n'accepter pour existant que ce qu'elle voit et ce qu'elle touche ! L'information qui nous viendrait ainsi ne concernerait peut-&#234;tre que ce qu'il y a d'inf&#233;rieur dans les &#226;mes, le dernier degr&#233; de la spiritualit&#233;. Mais il n'en faudrait pas davantage pour convertir en r&#233;alit&#233; vivante et agissante une croyance &#224; l'au-del&#224; qui semble se rencontrer chez la plupart des hommes, mais qui reste le plus souvent verbale, abstraite, inefficace. Pour savoir dans quelle mesure elle compte, il suffit de regarder comment on se jette sur le plaisir : on n'y tiendrait pas &#224; ce point si l'on n'y voyait autant de pris sur le n&#233;ant, un moyen de narguer la mort. En v&#233;rit&#233;, si nous &#233;tions s&#251;rs, absolument s&#251;rs de survivre, nous ne pourrions plus penser &#224; autre chose. Les plaisirs subsisteraient, mais ternes et d&#233;color&#233;s, parce que leur intensit&#233; n'&#233;tait que l'attention que nous fixions sur eux. Ils p&#226;liraient comme la lumi&#232;re de nos ampoules au soleil du matin. Le plaisir serait &#233;clips&#233; par la joie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Joie serait en effet la simplicit&#233; de vie que propagerait dans le monde une intuition mystique diffus&#233;e, joie encore celle qui suivrait automatiquement une vision d'au-del&#224; dans une exp&#233;rience scientifique &#233;largie. A d&#233;faut d'une r&#233;forme morale aussi compl&#232;te, il faudra recourir aux exp&#233;dients, se soumettre &#224; une &#171; r&#233;glementation &#187; de plus en plus envahissante, tourner un &#224; un les obstacles que notre nature dresse contre notre civilisation. Mais, qu'on opte pour les grands moyens ou pour les petits, une d&#233;cision s'impose. L'humanit&#233; g&#233;mit, &#224; demi &#233;cras&#233;e sous le poids des progr&#232;s qu'elle a faits. Elle ne sait pas assez que son avenir d&#233;pend d'elle. A elle de voir d'abord si elle veut continuer &#224; vivre. A elle de se demander ensuite si elle veut vivre seulement, ou fournir en outre l'effort n&#233;cessaire pour que s'accomplisse, jusque sur notre plan&#232;te r&#233;fractaire, la fonction essentielle de l'univers, qui est une machine &#224; faire des dieux.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;hr /&gt;
		&lt;div class='rss_notes'&gt;&lt;div id=&#034;nb1&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh1&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 1&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;1&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Nous renvoyons encore au beau livre de Gina Lombroso, &lt;i&gt;La Ran&#231;on du machinisme&lt;/i&gt;, &lt;/i&gt;Paris, 1930. Cf. Mantoux, &lt;i&gt;La R&#233;volution industrielle au dix-huiti&#232;me si&#232;cle&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;2&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Il y a sans doute des crises de &#171; surproduction &#187; qui s'&#233;tendent aux produits agricoles, et qui peuvent m&#234;me commencer par eux. Mais elles ne tiennent &#233;videmment pas &#224; ce qu'il y a trop de nourriture pour l'humanit&#233;. C'est simplement que, la production en g&#233;n&#233;ral n'&#233;tant pas suffisamment organis&#233;e, les produits ne trouvent pas &#224; s'&#233;changer.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb3&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh3&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 3&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;3&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Nous parlons au figur&#233;, cela va sans dire. Le charbon &#233;tait connu bien avant que la machine &#224; vapeur le convertit en tr&#233;sor.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;4&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Sens dont nous ne consid&#233;rons d'ailleurs ici qu'une partie, comme nous le faisons aussi pour le mot &#171; imp&#233;rialisme &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb5&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh5&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 5&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;5&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Nous avons montr&#233; ci-dessus comment un sens tel que la vue porte plus loin, parce que son instrument rend cette extension in&#233;vitable. (V. p. 179. &lt;i&gt;Cf. Mati&#232;re et m&#233;moire&lt;/i&gt;, tout le premier chapitre.)&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_ps'&gt;&lt;p&gt;Bergson, &lt;i&gt;Les deux sources de la morale et de la religion&lt;/i&gt;, chap. IV, PUF, 1948 (1932), pp. 324-328.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
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	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>L'essence de l'intelligence</title>
		<link>https://caute.lautre.net/L-essence-de-l-intelligence</link>
		<guid isPermaLink="true">https://caute.lautre.net/L-essence-de-l-intelligence</guid>
		<dc:date>2008-09-23T18:37:50Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Bergson, Henri</dc:creator>



		<description>
&lt;p&gt;Lire le contexte : Les grandes directions de l'&#233;volution de la vie : torpeur, intelligence, instinct (L'&#233;volution cr&#233;atrice, chap. 2). &lt;br class='autobr' /&gt;
T&#233;l&#233;charger la fiche d'analyse : &lt;br class='autobr' /&gt; &#171; En ce qui concerne l'intelligence humaine, on n'a pas assez remarqu&#233; que l'invention m&#233;canique a d'abord &#233;t&#233; sa d&#233;marche essentielle, qu'aujourd'hui encore notre vie sociale gravite autour de la fabrication et de l'utilisation d'instruments artificiels, que les inventions qui jalonnent la route du progr&#232;s en ont aussi (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt;
&lt;a href='https://caute.lautre.net/IMG/pdf/Bergson_l_homo_faber.pdf' class=&#034; spip_doc_lien&#034; title='PDF - 31.3 kio' type=&#034;application/pdf&#034;&gt;&lt;img src='https://caute.lautre.net/plugins-dist/medias/prive/vignettes/pdf.svg?1772887846' width='64' height='64' alt='' /&gt;&lt;/a&gt;
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&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt; &lt;/figcaption&gt;&lt;/figure&gt;
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		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;&#171; En ce qui concerne l'intelligence humaine, on n'a pas assez remarqu&#233; que l'invention m&#233;canique a d'abord &#233;t&#233; sa d&#233;marche essentielle, qu'aujourd'hui encore notre vie sociale gravite autour de la fabrication et de l'utilisation d'instruments artificiels, que les inventions qui jalonnent la route du progr&#232;s en ont aussi trac&#233; la direction. Nous avons de la peine &#224; nous en apercevoir, parce que les modifications de l'humanit&#233; retardent d'ordinaire sur les transformations de son outillage. Nos habitudes individuelles et m&#234;me sociales survivent assez longtemps aux circonstances pour lesquelles elles &#233;taient faites, de sorte que les effets profonds d'une invention se font remarquer lorsque nous en avons d&#233;j&#224; perdu de vue la nouveaut&#233;. Un si&#232;cle a pass&#233; depuis l'invention de la machine &#224; vapeur, et nous commen&#231;ons seulement &#224; ressentir la secousse profonde qu'elle nous a donn&#233;e. La r&#233;volution qu'elle a op&#233;r&#233;e dans l'industrie n'en a pas moins boulevers&#233; les relations entre les hommes. Des id&#233;es nouvelles se l&#232;vent. Des sentiments nouveaux sont en voie d'&#233;clore. Dans des milliers d'ann&#233;es, quand le recul du pass&#233; n'en laissera plus apercevoir que les grandes lignes, nos guerres et nos r&#233;volutions compteront pour peu de chose, &#224; supposer qu'on s'en souvienne encore ; mais de la machine &#224; vapeur, avec les inventions de tout genre qui lui font cort&#232;ge, on parlera peut-&#234;tre comme nous parlons du bronze ou de la pierre taill&#233;e ; elle servira &#224; d&#233;finir un &#226;ge. Si nous pouvions nous d&#233;pouiller de tout orgueil , si, pour d&#233;finir notre esp&#232;ce, nous nous en tenions strictement &#224; ce que l'histoire et la pr&#233;histoire nous pr&#233;sentent comme la caract&#233;ristique constante de l'homme et de l'intelligence, nous ne dirions peut-&#234;tre pas &lt;i&gt;Homo sapiens&lt;/i&gt;, mais &lt;i&gt;Homo faber&lt;/i&gt;. En d&#233;finitive, &lt;i&gt;l'intelligence, envisag&#233;e dans ce qui en para&#238;t &#234;tre la d&#233;marche originelle, est la facult&#233; de fabriquer des objets artificiels, en particulier des outils &#224; faire des outils et, d'en varier ind&#233;finiment la fabrication.&lt;/i&gt; &#187;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_ps'&gt;&lt;p&gt;Bergson, L'&#201;volution cr&#233;atrice, Chapitre II, &#171; Les grandes directions de l'&#233;volution de la vie : torpeur, intelligence, instinct &#187;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
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		<title>Les grandes directions de l'&#233;volution de la vie : torpeur, intelligence, instinct (L'&#233;volution cr&#233;atrice, chap. 2)</title>
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		<dc:date>2008-09-23T17:57:46Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Bergson, Henri</dc:creator>



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&lt;p&gt;Ainsi, par des chemins diff&#233;rents, nous sommes conduits &#224; la m&#234;me conclusion. L'&#233;volution des Arthropodes aurait atteint son point culminant avec l'Insecte et en particulier avec les Hym&#233;notp&#232;res, comme celle des Vert&#233;br&#233;s avec l'homme. Maintenant, si l'on remarque que nulle part l'instinct n'est aussi d&#233;velopp&#233; que dans le monde des Insectes, et que dans aucun groupe d'Insectes il n'est aussi merveilleux que chez les Hym&#233;nopt&#232;res, on pourra dire que toute l'&#233;volution du r&#232;gne animal, (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://caute.lautre.net/-Bergson-" rel="directory"&gt;Bergson&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Ainsi, par des chemins diff&#233;rents, nous sommes conduits &#224; la m&#234;me conclusion. L'&#233;volution des Arthropodes aurait atteint son point culminant avec l'Insecte et en particulier avec les Hym&#233;notp&#232;res, comme celle des Vert&#233;br&#233;s avec l'homme. Maintenant, si l'on remarque que nulle part l'instinct n'est aussi d&#233;velopp&#233; que dans le monde des Insectes, et que dans aucun groupe d'Insectes il n'est aussi merveilleux que chez les Hym&#233;nopt&#232;res, on pourra dire que toute l'&#233;volution du r&#232;gne animal, abstraction faite des reculs vers la vie v&#233;g&#233;tative, s'est accomplie sur deux voies divergentes dont l'une allait &#224; l'instinct et l'autre &#224; l'intelligence.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Torpeur v&#233;g&#233;tative, instinct et intelligence, voila donc enfin les &#233;l&#233;ments qui co&#239;ncidaient dans l'impulsion vitale commune aux plantes et aux animaux, et qui, au cours d'un d&#233;veloppement o&#249; ils se manifest&#232;rent dans les formes les plus impr&#233;vues, se dissoci&#232;rent par le seul fait de leur croissance. &lt;i&gt;L'erreur capitale, celle qui, se transmettant depuis Aristote, a vici&#233; la plupart des philosophies de la nature, est de voir dans la vie v&#233;g&#233;tative, dans la vie instinctive et dans la vie raisonnable trois degr&#233;s successifs d'une m&#234;me tendance qui se d&#233;veloppe, alors que ce sont trois directions divergentes d'une activit&#233; qui s'est scind&#233;e en grandissant&lt;/i&gt;. La diff&#233;rence entre elles n'est pas une diff&#233;rence d'intensit&#233;, ni plus g&#233;n&#233;ralement de degr&#233;, mais de nature. .&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il importe d'approfondir ce point. De la vie v&#233;g&#233;tale et de la vie animale, nous avons vu comment elles se compl&#232;tent et comment elles s'opposent. Il s'agit maintenant de montrer que l'intelligence et l'instinct, eux aussi, s'opposent et se compl&#232;tent. Mais disons d'abord pourquoi l'on est tent&#233; d'y voir des activit&#233;s dont la premi&#232;re serait sup&#233;rieure &#224; la seconde et s'y superposerait, alors qu'en r&#233;alit&#233; ce ne sont pas choses de m&#234;me ordre, ni qui se soient succ&#233;d&#233; l'une &#224; l'autre, ni auxquelles on puisse assigner des rangs.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est qu'intelligence et instinct, ayant commenc&#233; par s'entrep&#233;n&#233;trer, conservent quelque chose de leur origine commune. Ni l'un ni l'autre ne se rencontrent jamais &#224; l'&#233;tat pur. Nous disions que, dans la plante, peuvent se r&#233;veiller la conscience et la mobilit&#233; de l'animal qui se sont endormies chez elle, et que l'animal vit sous la menace constante d'un aiguillage sur la vie v&#233;g&#233;tative. Les deux tendances de la plante et de l'animal se p&#233;n&#233;traient si bien d'abord qu'il n'y a jamais eu rupture compl&#232;te entre elles : l'une continue &#224; hanter l'autre ; partout nous les trouvons m&#234;l&#233;es ; c'est la proportion qui diff&#232;re. Ainsi pour l'intelligence et l'instinct. Il n'y a pas d'intelligence o&#249; l'on ne d&#233;couvre des traces d'instinct, pas d'instinct surtout qui ne soit entour&#233; d'une frange d'intelligence. C'est cette frange d'intelligence qui a &#233;t&#233; cause de tant de m&#233;prises. De ce que l'instinct est toujours plus ou moins intelligent, on a conclu qu'intelligence et instinct sont choses de m&#234;me ordre, qu'il n'y a entre eux qu'une diff&#233;rence de complication ou de perfection, et surtout que l'un des deux est exprimable en termes de l'autre. En r&#233;alit&#233;, ils ne s'accompagnent que parce qu'ils se compl&#232;tent, et ils ne se compl&#232;tent que parce qu'ils sont diff&#233;rents, ce qu'il y a d'instinctif dans l'instinct &#233;tant de sens oppos&#233; &#224; ce qu'il y a d'intelligent dans l'intelligence.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On ne s'&#233;tonnera pas si nous insistons sur ce point. Nous le tenons pour capital.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Disons d'abord que les distinctions que nous allons faire seront trop tranch&#233;es, pr&#233;cis&#233;ment parce que nous voulons d&#233;finir de l'instinct ce qu'il a d'instinctif et de l'intelligence ce qu'elle a d'intelligent, alors que tout instinct concret est m&#233;lang&#233; d'intelligence, comme toute intelligence r&#233;elle est p&#233;n&#233;tr&#233;e d'instinct. De plus, ni l'intelligence ni l'instinct ne se pr&#234;tent &#224; des d&#233;finitions rigides ; ce sont des tendances et non pas des choses faites. Enfin il ne faudra pas oublier que, dans le pr&#233;sent chapitre, nous consid&#233;rons l'intelligence et l'instinct au sortir de la vie qui les d&#233;pose le long de son parcours. Or, la vie manifest&#233;e par un organisme est, &#224; nos yeux, un certain effort pour obtenir certaines choses de la mati&#232;re brute. On ne s'&#233;tonnera donc pas si c'est la diversit&#233; de cet effort qui nous frappe dans l'instinct et dans l'intelligence, et si nous voyons dans ces deux formes de l'activit&#233; psychique, avant tout, deux m&#233;thodes diff&#233;rentes d'action sur la mati&#232;re inerte. Cette mani&#232;re un peu &#233;troite de les envisager aura l'avantage de nous fournir un moyen objectif de les distinguer. En revanche, elle ne nous donnera de l'intelligence en g&#233;n&#233;ral, et de l'instinct en g&#233;n&#233;ral, que la position moyenne au-dessus et au-dessous de laquelle ils oscillent constamment tous deux. C'est pourquoi l'on ne devra voir dans ce qui va suivre qu'un dessin sch&#233;ma. tique, o&#249; les contours respectifs de l'intelligence et de l'instinct seront plus accus&#233;s qu'il ne le faut, et o&#249; nous aurons n&#233;glig&#233; l'estompage qui vient, tout &#224; la fois, de l'ind&#233;cision de chacun d'eux et de leur empi&#233;tement r&#233;ciproque l'un sur l'autre. En un sujet aussi obscur, on ne saurait faire un trop grand effort vers la lumi&#232;re. Il sera toujours ais&#233; de rendre ensuite les formes plus floues, de corriger ce que le dessin aurait de trop g&#233;om&#233;trique, enfin de substituer &#224; la raideur d'un sch&#233;ma la souplesse de la vie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A quelle date faisons-nous remonter l'apparition de l'homme sur la terre ? Au temps o&#249; se fabriqu&#232;rent les premi&#232;res armes, les premiers outils. On n'a pas oubli&#233; la querelle m&#233;morable qui s'&#233;leva autour de la d&#233;couverte de Boucher de Perthes dans la carri&#232;re de Moulin-Quignon. La question &#233;tait de savoir si l'on avait affaire &#224; des haches v&#233;ritables ou &#224; des fragments de silex bris&#233;s accidentellement. Mais que, si c'&#233;taient des hachettes, on f&#251;t bien en pr&#233;sence d'une intelligence, et plus particuli&#232;rement de l'intelligence humaine, personne un seul instant n'en douta. Ouvrons, d'autre part, un recueil d'anecdotes sur l'intelligence des animaux. Nous verrons qu'&#224; c&#244;t&#233; de beaucoup d'actes explicables par l'imitation, ou par l'association automatique des images, il en est que nous n'h&#233;sitons pas &#224; d&#233;clarer intelligents ; en premi&#232;re ligne figurent ceux qui t&#233;moignent d'une pens&#233;e de &lt;i&gt;fabrication&lt;/i&gt;, soit que l'animal arrive &#224; fa&#231;onner lui-m&#234;me un instrument grossier, soit qu'il utilise &#224; son profit un objet fabriqu&#233; par l'homme. Les animaux qu'on classe tout de suite apr&#232;s l'homme au point de vue de l'intelligence, les Singes et les &#201;l&#233;phants, sont ceux qui savent employer, &#224; l'occasion, un instrument artificiel. Au-dessous d'eux, mais non pas tr&#232;s loin d'eux, on mettra ceux qui &lt;i&gt;reconnaissent&lt;/i&gt; un objet fabriqu&#233; : par exemple le Renard, qui sait fort bien qu'un pi&#232;ge est un pi&#232;ge. Sans doute, il y a intelligence partout o&#249; il y a inf&#233;rence ; mais l'inf&#233;rence. qui consiste en un fl&#233;chissement de l'exp&#233;rience pass&#233;e dans le sens de l'exp&#233;rience pr&#233;sente, est d&#233;j&#224; un commencement d'invention. L'invention devient compl&#232;te quand elle se mat&#233;rialise en un instrument fabriqu&#233;. C'est l&#224; que tend l'intelligence des animaux, comme &#224; un id&#233;al. Et si, d'ordinaire, elle, n'arrive pas encore &#224; fa&#231;onner des objets artificiels et &#224; s'en servir, elle s'y pr&#233;pare par les variations m&#234;mes qu'elle ex&#233;cute sur les instincts fournis par la nature. &lt;a id=&#034;homo&#034;&gt;&lt;/a&gt;En ce qui concerne l'intelligence humaine, on n'a pas assez remarqu&#233; que l'invention m&#233;canique a d'abord &#233;t&#233; sa d&#233;marche essentielle, qu'aujourd'hui encore notre vie sociale gravite autour de la fabrication et de l'utilisation d'instruments artificiels, que les inventions qui jalonnent la route du progr&#232;s en ont aussi trac&#233; la direction. Nous avons de la peine &#224; nous en apercevoir, parce que les modifications de l'humanit&#233; retardent d'ordinaire sur les transformations de son outillage. Nos habitudes individuelles et m&#234;me sociales survivent assez longtemps aux circonstances pour lesquelles elles &#233;taient faites, de sorte que les effets profonds d'une invention se font remarquer lorsque nous en avons d&#233;j&#224; perdu de vue la nouveaut&#233;. Un si&#232;cle a pass&#233; depuis l'invention de la machine &#224; vapeur, et nous commen&#231;ons seulement &#224; ressentir la secousse profonde qu'elle nous a donn&#233;e. La r&#233;volution qu'elle a op&#233;r&#233;e dans l'industrie n'en a pas moins boulevers&#233; les relations entre les hommes. Des id&#233;es nouvelles se l&#232;vent. Des sentiments nouveaux sont en voie d'&#233;clore. Dans des milliers d'ann&#233;es, quand le recul du pass&#233; n'en laissera plus apercevoir que les grandes lignes, nos guerres et nos r&#233;volutions compteront pour peu de chose, &#224; supposer qu'on s'en souvienne encore ; mais de la machine &#224; vapeur, avec les inventions de tout genre qui lui font cort&#232;ge, on parlera peut-&#234;tre comme nous parlons du bronze ou de la pierre taill&#233;e ; elle servira &#224; d&#233;finir un &#226;ge. Si nous pouvions nous d&#233;pouiller de tout orgueil, si, pour d&#233;finir notre esp&#232;ce, nous nous en tenions strictement &#224; ce que l'histoire et la pr&#233;histoire nous pr&#233;sentent comme la caract&#233;ristique constante de l'homme et de l'intelligence, nous ne dirions peut-&#234;tre pas &lt;i&gt;Homo sapiens&lt;/i&gt;, mais &lt;i&gt;Homo faber&lt;/i&gt;. En d&#233;finitive, &lt;i&gt;l'intelligence, envisag&#233;e dans ce qui en para&#238;t &#234;tre la d&#233;marche originelle, est la facult&#233; de fabriquer des objets artificiels, en particulier des outils &#224; faire des outils et, d'en varier ind&#233;finiment la fabrication.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Maintenant, un animal inintelligent poss&#232;de-t-il aussi des outils ou des machines ? Oui, certes, mais ici l'instrument fait partie du corps qui l'utilise. Et, correspondant &#224; cet instrument, il y a un &lt;i&gt;instinct&lt;/i&gt; qui sait s'en servir. Sans doute il s'en faut que tous les instincts consistent dans une facult&#233; naturelle d'utiliser un m&#233;canisme inn&#233;. Une telle d&#233;finition ne s'appliquerait pas aux instincts que Romanes a appel&#233;s &#171; secondaires &#187;, et plus d'un instinct &#171; primaire &#187; y &#233;chapperait. Mais cette d&#233;finition de l'instinct, comme celle que nous donnons provisoirement de l'intelligence, d&#233;termine tout au moins la limite id&#233;ale vers laquelle s'acheminent les formes tr&#232;s nombreuses de l'objet d&#233;fini. On a bien souvent fait remarquer que la plupart des instincts sont le prolongement, ou mieux l'ach&#232;vement, du travail d'organisation lui-m&#234;me. O&#249; commence l'activit&#233; de l'instinct ? o&#249; finit celle de la nature ? On ne saurait le dire. Dans les m&#233;tamorphoses de la larve en nymphe et en insecte parfait, m&#233;tamorphoses qui exigent souvent, de la part de la larve, des d&#233;marches appropri&#233;es et une esp&#232;ce d'initiative, il n'y a pas de ligne de d&#233;marcation tranch&#233;e entre l'instinct de l'animal et le travail organisateur de la mati&#232;re vivante. On pourra dire, &#224; volont&#233;, que l'instinct organise les instruments dont il va se servir, ou que l'organisation se prolonge dans l'instinct qui doit utiliser l'organe. Les plus merveilleux instincts de l'Insecte ne font que d&#233;velopper en mouvements sa structure sp&#233;ciale, &#224; tel point que, l&#224; o&#249; la vie sociale divise le travail entre les individus et leur impose ainsi des instincts diff&#233;rents, on observe une diff&#233;rence correspondante de structure : on conna&#238;t le polymorphisme des Fourmis, des Abeilles, des Gu&#234;pes et de certains Pseudon&#233;vropt&#232;res. Ainsi, &#224; ne consid&#233;rer que les cas limites o&#249; l'on assiste au triomphe complet de l'intelligence et de l'instinct, on trouve entre eux une diff&#233;rence essentielle : &lt;i&gt;l'instinct achev&#233; est une facult&#233; d'utiliser et m&#234;me de construire des instruments organis&#233;s ; l'intelligence achev&#233;e est la facult&#233; de fabriquer et d'employer des instruments inorganis&#233;s.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les avantages et les inconv&#233;nients de ces deux modes d'activit&#233; sautent aux yeux. L'instinct trouve &#224; sa port&#233;e l'instrument appropri&#233; : cet instrument, qui se fabrique et se r&#233;pare lui-m&#234;me, qui pr&#233;sente, comme toutes les &#339;uvres de la nature, une complexit&#233; de d&#233;tail infinie et une simplicit&#233; de fonctionnement merveilleuse, fait tout de suite, au moment voulu, sans difficult&#233;, avec une perfection souvent admirable, ce qu'il est appel&#233; &#224; faire. En revanche, il conserve une structure &#224; peu pr&#232;s invariable, puisque sa modification ne va pas sans une modification de l'esp&#232;ce. L'instinct est donc n&#233;cessairement sp&#233;cialis&#233;, n'&#233;tant que l'utilisation, pour un objet d&#233;termin&#233;, d'un instrument d&#233;termin&#233;. Au contraire, l'instrument fabriqu&#233; intelligemment est un instrument imparfait. Il ne s'obtient qu'au prix d'un effort. Il est presque toujours d'un maniement p&#233;nible. Mais, comme il est fait d'une mati&#232;re inorganis&#233;e, il peut prendre une forme quelconque, servir &#224; n'importe quel usage, tirer l'&#234;tre vivant de toute difficult&#233; nouvelle qui surgit et lui conf&#233;rer un nombre illimit&#233; de pouvoirs. Inf&#233;rieur &#224; l'instrument naturel pour la satisfaction des besoins imm&#233;diats, il a d'autant plus d'avantage sur celui-ci que le besoin est moins pressant. Surtout, il r&#233;agit sur la nature de l'&#234;tre qui l'a fabriqu&#233;, car, en l'appelant &#224; exercer une nouvelle fonction, il lui conf&#232;re, pour ainsi dire, une organisation plus riche, &#233;tant un organe artificiel qui prolonge l'organisme naturel. Pour chaque besoin qu'il satisfait, il cr&#233;e un besoin nouveau, et ainsi, au lieu de fermer, comme l'instinct, le cercle d'action o&#249; l'animal va se mouvoir automatiquement, il ouvre &#224; cette activit&#233; un champ ind&#233;fini o&#249; il la pousse de plus en plus loin et la fait de plus en plus libre. Mais cet avantage de l'intelligence sur l'instinct n'appara&#238;t que tard, et lorsque l'intelligence, ayant port&#233; la fabrication &#224; son degr&#233; sup&#233;rieur de puissance, fabrique d&#233;j&#224; des machines &#224; fabriquer. Au d&#233;but, les avantages et les inconv&#233;nients de l'instrument fabriqu&#233; et de l'instrument naturel se balancent si bien qu'il est difficile de dire lequel des deux assurera &#224; l'&#234;tre vivant un plus grand empire sur la nature.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On peut conjecturer qu'ils commenc&#232;rent par &#234;tre impliqu&#233;s l'un dans l'autre, que l'activit&#233; psychique originelle participa des deux &#224; la fois, et que, si l'on remontait assez haut dans le pass&#233;, on trouverait des instincts plus rapproch&#233;s de l'intelligence que ceux de nos Insectes, une intelligence plus voisine de l'instinct que celle de nos Vert&#233;br&#233;s : intelligence et instinct &#233;l&#233;mentaires d'ailleurs, prisonniers d'une mati&#232;re qu'ils n'arrivent pas &#224; dominer. Si la force immanente &#224; la vie &#233;tait une force illimit&#233;e, elle e&#251;t peut-&#234;tre d&#233;velopp&#233; ind&#233;finiment dans les m&#234;mes organismes l'instinct et l'intelligence. Mais tout para&#238;t indiquer que cette force est finie, et qu'elle s'&#233;puise assez vite en se manifestant. Il lui est difficile d'aller loin dans plusieurs directions &#224; la fois. Il faut qu'elle choisisse. Or, elle a le choix entre deux mani&#232;res d'agir sur la mati&#232;re brute. Elle peut fournir cette action imm&#233;diatement en se cr&#233;ant un instrument &lt;i&gt;organis&#233;&lt;/i&gt; avec lequel elle travaillera ; ou bien elle peut la donner &lt;i&gt;m&#233;diatement&lt;/i&gt; dans un organisme qui, au lieu de poss&#233;der naturellement l'instrument requis, le fabriquera lui-m&#234;me en fa&#231;onnant la mati&#232;re inorganique. De l&#224; l'intelligence et l'instinct, qui divergent de plus en plus en se d&#233;velop&#173;pant, mais qui ne se s&#233;parent jamais tout &#224; fait l'un de l'autre. D'un c&#244;t&#233;, en effet, l'instinct le plus parfait de l'Insecte s'accompagne de quelques lueurs d'intelligence, ne f&#251;t-ce que dans le choix du lieu, du moment et des mat&#233;&#173;riaux de la construction : quand, par extraordinaire, des Abeilles nidifient &#224; l'air libre, elles inventent des dispositifs nouveaux et v&#233;ritablement intelligents pour s'adapter &#224; ces conditions nouvelles. Mais, d'autre part, l'intelligence a encore plus besoin de l'instinct que l'instinct de l'intelligence, car fa&#231;onner la mati&#232;re brute suppose d&#233;j&#224; chez l'animal un degr&#233; sup&#233;rieur d'organisation, o&#249; il n'a pu s'&#233;lever que sur les ailes de l'instinct. Aussi, tandis que la nature a &#233;volu&#233; franchement vers l'instinct chez les Arthropodes, nous assistons, chez presque tous les Vert&#233;br&#233;s, &#224; la recherche plut&#244;t qu'&#224; l'&#233;panouissement de l'intelligence. C'est encore l'instinct qui forme le substrat de leur activit&#233; psychique, mais l'intelligence est l&#224;, qui aspire &#224; le supplanter. Elle n'arrive pas &#224; inventer des instruments : du moins s'y essaie-t-elle en ex&#233;cutant le plus de variations possible sur l'instinct, dont elle voudrait se passer. Elle ne prend tout &#224; fait possession d'elle-m&#234;me que chez l'homme, et ce triomphe s'affirme par l'insuffisance m&#234;me des moyens naturels dont l'homme dispose pour se d&#233;fendre contre ses ennemis, contre le froid et la faim. Cette insuffisance, quand on cherche &#224; en d&#233;chiffrer le sens, acquiert la valeur d'un document pr&#233;historique : c'est le cong&#233; d&#233;finitif que l'instinct re&#231;oit de l'intelligence.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il n'en est pas moins vrai que la nature a d&#251; h&#233;siter entre deux modes d'activit&#233; psychique, l'un assur&#233; du succ&#232;s imm&#233;diat, mais limit&#233; dans ses effets, l'autre al&#233;atoire, mais dont les conqu&#234;tes, s'il arrivait &#224; l'ind&#233;pendance, pouvaient s'&#233;tendre ind&#233;finiment. Le plus grand succ&#232;s fut d'ailleurs remport&#233;, ici encore, du c&#244;t&#233; o&#249; &#233;tait le plus gros risque. Instinct et intelligence repr&#233;&#173;sentent donc deux solutions divergentes, &#233;galement &#233;l&#233;gantes, d'un seul et m&#234;me probl&#232;me.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;De l&#224;, il est vrai, des diff&#233;rences profondes de structure interne entre l'ins&#173;tinct et l'intelligence. Nous n'insisterons que sur celles qui int&#233;ressent notre pr&#233;sente &#233;tude. Disons donc que l'intelligence et l'instinct impliquent deux esp&#232;ces de connaissance radicalement diff&#233;rentes. Mais quelques &#233;claircis&#173;sements sont d'abord n&#233;cessaires au sujet de la conscience en g&#233;n&#233;ral.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On s'est demand&#233; jusqu'&#224; quel point l'instinct est conscient. Nous r&#233;pon&#173;drons qu'il y a ici une multitude de diff&#233;rences et de degr&#233;s, que l'instinct est plus ou moins conscient dans certains cas, inconscient dans d'autres. La plante, comme nous le verrons, a des instincts : il est douteux que ces instincts s'accompagnent chez elle de sentiment. M&#234;me chez l'animal, on ne trouve gu&#232;re d'instinct complexe qui ne soit inconscient dans une partie au moins de ses d&#233;marches. Mais il faut signaler ici une diff&#233;rence, trop peu remarqu&#233;e, entre deux esp&#232;ces d'inconscience, celle qui consiste en une conscience nulle et celle qui provient d'une conscience annul&#233;e. Conscience nulle et conscience annul&#233;e sont toutes deux &#233;gales &#224; z&#233;ro ; mais le premier z&#233;ro exprime qu'il n'y a rien, le second qu'on a affaire &#224; deux quantit&#233;s &#233;gales et de sens contraire qui se compensent et se neutralisent. L'inconscience d'une pierre qui tombe est une conscience nulle : la pierre n'a aucun, sentiment de sa chute. En est-il de m&#234;me de l'inconscience de l'instinct dans les cas extr&#234;mes o&#249; l'instinct est inconscient ? Quand nous accomplissons machinalement une action habitu&#173;elle, quand le somnambule joue automatiquement son r&#234;ve, l'inconscience peut &#234;tre absolue ; mais elle tient, cette fois, &#224; ce que la repr&#233;sentation de l'acte est tenue en &#233;chec par l'ex&#233;cution de l'acte lui-m&#234;me, lequel est si parfai&#173;tement semblable &#224; la repr&#233;sentation et s'y ins&#232;re si exactement qu'aucune conscience ne peut plus d&#233;border. La repr&#233;sentation est bouch&#233;e par l'action. La preuve en est que, si l'accomplissement de l'acte est arr&#234;t&#233; ou entrav&#233; par un obstacle, la conscience peut surgir. Elle &#233;tait donc l&#224;, mais neutralis&#233;e par l'action qui remplissait la repr&#233;sentation. L'obstacle n'a rien cr&#233;&#233; de positif ; il a simplement fait un vide, il a pratiqu&#233; un d&#233;bouchage. Cette inad&#233;quation de l'acte &#224; la repr&#233;sentation est pr&#233;cis&#233;ment ici ce que nous appelons conscience.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En approfondissant ce point, on trouverait que la conscience est la lumi&#232;re immanente &#224; la zone d'actions possibles ou d'activit&#233; virtuelle qui entoure l'action effectivement accomplie par l'&#234;tre vivant. Elle signifie h&#233;sitation ou choix. L&#224; o&#249; beaucoup d'actions &#233;galement possibles se dessinent sans aucune action r&#233;elle (comme dans une d&#233;lib&#233;ration qui n'aboutit pas), la conscience est intense. L&#224; o&#249; l'action r&#233;elle est la seule action possible (comme dans l'activit&#233; du genre somnambulique ou plus g&#233;n&#233;ralement automatique), la conscience devient nulle. Repr&#233;sentation et connaissance n'en existent pas moins dans ce dernier cas, s'il est av&#233;r&#233; qu'on y trouve un ensemble de mou&#173;vements syst&#233;matis&#233;s dont le dernier est d&#233;j&#224; pr&#233;form&#233; dans le premier, et que la conscience pourra d'ailleurs en jaillir au choc d'un obstacle. De ce point de vue, on d&#233;finirait la conscience de l'&#234;tre vivant une diff&#233;rence arithm&#233;tique entre l'activit&#233; virtuelle et l'activit&#233; r&#233;elle. Elle mesure l'&#233;cart entre la repr&#233;&#173;sentation et l'action.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On peut d&#232;s lors pr&#233;sumer que l'intelligence sera plut&#244;t orient&#233;e vers la conscience, l'instinct vers l'inconscience. Car, l&#224; o&#249; l'instrument &#224; manier est organis&#233; par la nature, le point d'application fourni par la nature, le r&#233;sultat &#224; obtenir voulu par la nature, une faible part est laiss&#233;e au choix : la conscience inh&#233;rente &#224; la repr&#233;sentation sera donc contre-balanc&#233;e, au fur et &#224; mesure qu'elle tendrait &#224; se d&#233;gager, par l'accomplissement de l'acte, identique &#224; la repr&#233;sentation, qui lui fait contrepoids. L&#224; o&#249; elle appara&#238;t, elle &#233;claire moins l'instinct lui-m&#234;me que les contrari&#233;t&#233;s auxquelles l'instinct est sujet : c'est le &lt;i&gt;d&#233;ficit&lt;/i&gt; de l'instinct, la distance de l'acte &#224; l'id&#233;e, qui deviendra conscience ; et la conscience ne sera alors qu'un accident. Elle ne souligne essentiellement que la d&#233;marche initiale de l'instinct, celle qui d&#233;clenche toute la s&#233;rie des mouvements automatiques. Au contraire, le d&#233;ficit est l'&#233;tat normal de l'intel&#173;ligence. Subir des contrari&#233;t&#233;s est son essence m&#234;me. Ayant pour fonction primitive de fabriquer des instruments inorganis&#233;s, elle doit, &#224; travers mille difficult&#233;s, choisir pour ce travail le Feu et le moment, la forme et la mati&#232;re. Et elle ne peut se satisfaire enti&#232;rement, parce que toute satisfaction nouvelle cr&#233;e de nouveaux besoins. Bref, si l'instinct et l'intelligence enveloppent, l'un et l'autre, des connaissances, la connaissance est plut&#244;t &lt;i&gt;jou&#233;e&lt;/i&gt; et inconsciente dans le cas de l'instinct, plut&#244;t &lt;i&gt;pens&#233;e&lt;/i&gt; et consciente dans le cas de l'intelli&#173;gence. Mais c'est l&#224; une diff&#233;rence de degr&#233; plut&#244;t que de nature. Tant qu'on ne s'attache qu'&#224; la conscience, on ferme les yeux sur ce qui est, au point de vue psychologique, la diff&#233;rence capitale entre l'intelligence et l'instinct.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour arriver &#224; la diff&#233;rence essentielle, il faut, sans s'arr&#234;ter &#224; la lumi&#232;re plus ou moins vive qui &#233;claire ces deux formes de l'activit&#233; int&#233;rieure, aller tout droit aux deux objets, profond&#233;ment distincts l'un de l'autre, qui en sont les points d'application.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quand I'Oestre du Cheval d&#233;pose ses oeufs sur les jambes ou sur les &#233;paules de l'animal, il agit comme s'il savait que sa larve doit se d&#233;velopper dans l'estomac du cheval, et que le cheval, en se l&#233;chant, transportera la larve naissante dans son tube digestif. Quand un Hym&#233;nopt&#232;re paralyseur va frapper sa victime aux points pr&#233;cis o&#249; se trouvent des centres nerveux, de mani&#232;re &#224; l'immobiliser sans la tuer, il proc&#232;de comme ferait un savant ento&#173;mologiste, doubl&#233; d'un chirurgien habile. Mais que ne devrait pas savoir le petit Scarab&#233;e dont on a si souvent racont&#233; l'histoire, le Sitaris ? Ce Col&#233;opt&#232;re d&#233;pose ses oeufs &#224; l'entr&#233;e des galeries souterraines que creuse une esp&#232;ce d'Abeille, l'Anthophore. La larve du Sitaris, apr&#232;s une longue attente, guette l'Anthophore m&#226;le au sortir de la galerie, se cramponne &#224; elle, y reste attach&#233;e jusqu'au &#171; vol nuptial &#187; ; l&#224;, elle saisit l'occasion de passer du m&#226;le &#224; la femelle, et attend tranquillement que celle-ci ponde ses oeufs. Elle saute alors sur l'&#339;uf, qui va lui servir de support dans le miel, d&#233;vore l'&#339;uf en quelques jours, et, install&#233;e sur la coquille, subit sa premi&#232;re m&#233;tamorphose. Organis&#233;e maintenant pour flotter sur le miel, elle consomme cette provision de nourri&#173;ture et devient nymphe, puis insecte parfait. Tout se passe comme si la larve du Sitaris, d&#232;s son &#233;closion, savait que l'Anthophore m&#226;le sortira de la galerie d'abord, que le vol nuptial lui fournira le moyen de se transporter sur la femelle, que celle-ci la conduira dans un magasin de miel capable de l'ali&#173;menter quand elle se sera transform&#233;e, que, jusqu'&#224; cette transformation, elle aura d&#233;vor&#233; peu &#224; peu l'&#339;uf de l'Anthophore, de mani&#232;re &#224; se nourrir, &#224; se soutenir &#224; la surface du miel, et aussi &#224; supprimer le rival qui serait sorti de l'&#339;uf. Et tout se passe &#233;galement comme si le Sitaris lui-m&#234;me savait que sa larve saura toutes ces choses. La connaissance, si connaissance il y a, n'est qu'implicite. Elle s'ext&#233;riorise en d&#233;marches pr&#233;cises au lieu de s'int&#233;rioriser en conscience. Il n'en est pas moins vrai que la conduite de l'Insecte dessine la repr&#233;sentation de choses d&#233;termin&#233;es, existant ou se produisant en des points pr&#233;cis de l'espace et du temps, que l'Insecte conna&#238;t sans les avoir apprises.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Maintenant, si nous envisageons du m&#234;me point de vue l'intelligence, nous trouvons qu'elle aussi conna&#238;t certaines choses sans les avoir apprises. Mais ce sont des connaissances d'un ordre bien diff&#233;rent. Nous ne voudrions pas ranimer ici la vieille querelle des philosophes au sujet de l'inn&#233;it&#233;. Bornons-nous donc &#224; enregistrer le point sur lequel tout le monde est d'accord, &#224; savoir que le petit enfant comprend imm&#233;diatement des choses que l'animal ne com&#173;prendra jamais, et qu'en ce sens l'intelligence, comme l'instinct, est une fonc&#173;tion h&#233;r&#233;ditaire, partant inn&#233;e. Mais cette intelligence inn&#233;e, quoiqu'elle soit une facult&#233; de conna&#238;tre, ne conna&#238;t aucun objet en particulier. Quand le nouveau-n&#233; cherche pour la premi&#232;re fois le sein de sa nourrice, t&#233;moignant ainsi qu'il a la connaissance (inconsciente, sans doute) d'une chose qu'il n'a jamais vue, on dira, pr&#233;cis&#233;ment parce que la connaissance inn&#233;e est ici celle d'un objet d&#233;termin&#233;, que c'est de l'instinct et non pas de l'intelligence. L'intel&#173;ligence n'apporte donc la connaissance inn&#233;e d'aucun objet. Et pourtant, si elle ne connaissait rien naturellement, elle n'aurait rien d'inn&#233;. Que peut-elle donc conna&#238;tre, elle qui ignore toutes choses ? - A c&#244;t&#233; des &lt;i&gt;choses&lt;/i&gt;, il y a les &lt;i&gt;rap&#173;ports&lt;/i&gt;. L'enfant qui vient de na&#238;tre ne conna&#238;t ni des objets d&#233;termin&#233;s ni une propri&#233;t&#233; d&#233;termin&#233;e d'aucun objet ; mais, le jour o&#249; l'on appliquera devant lui une propri&#233;t&#233; &#224; un objet, une &#233;pith&#232;te &#224; un substantif, il comprendra tout de suite ce que cela veut dire. La relation de l'attribut au sujet est donc saisie par lui naturellement. Et l'on en dirait autant de la relation g&#233;n&#233;rale que le verbe exprime, relation si imm&#233;diatement con&#231;ue par l'esprit que le langage peut la sous-entendre, comme il arrive dans les langues rudimentaires qui n'ont pas de verbe. L'intelligence fait donc naturellement usage des rapports d'&#233;quivalent &#224; &#233;quivalent, de contenu &#224; contenant, de cause &#224; effet, etc., qu'implique toute phrase o&#249; il y a un sujet, un attribut, un verbe, exprim&#233; ou sous-entendu. Peut-on dire qu'elle ait la connaissance inn&#233;e de chacun de ces rapports en particulier ? C'est affaire aux logiciens de chercher si ce sont l&#224; autant de relations irr&#233;ductibles, ou si l'on ne pourrait pas les r&#233;soudre en relations plus g&#233;n&#233;rales encore. Mais, de quelque mani&#232;re qu'on effectue l'analyse de la pens&#233;e, on aboutira toujours a un ou &#224; plusieurs cadres g&#233;n&#233;&#173;raux, dont l'esprit poss&#232;de la connaissance inn&#233;e &lt;i&gt;puisqu'il &lt;/i&gt;en fait un emploi naturel. Disons donc que si &lt;i&gt;l'on envisage dans l'instinct et dans l'intelligence ce qu'ils renferment de connaissance inn&#233;e, on trouve que cette connaissance inn&#233;e porte dans le premier cas sur des&lt;/i&gt; choses &lt;i&gt;et dans le second sur des&lt;/i&gt; rapports.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les philosophes distinguent entre la mati&#232;re de notre connaissance et sa forme. La mati&#232;re est ce qui est donn&#233; par les facult&#233;s de perception, prises &#224; l'&#233;tat brut. La forme est l'ensemble des rapports qui s'&#233;tablissent entre ces mat&#233;riaux pour constituer une connaissance syst&#233;matique. La forme, sans mati&#232;re, peut-elle &#234;tre d&#233;j&#224; l'objet d'une connaissance ? Oui, sans doute, &#224; condition que cette connaissance ressemble moins &#224; une chose poss&#233;d&#233;e qu'&#224; une habitude contract&#233;e, moins &#224; un &#233;tat qu'&#224; une direction ; ce sera, si l'on veut, un certain pli naturel de l'attention. L'&#233;colier, qui sait qu'on va lui dicter une fraction, tire une barre, avant de savoir ce que seront le num&#233;rateur et le d&#233;nominateur ; il a donc pr&#233;sente &#224; l'esprit la relation g&#233;n&#233;rale entre les deux termes, quoiqu'il ne connaisse aucun d'eux ; il conna&#238;t la forme sans la mati&#232;re. Ainsi pour les cadres, ant&#233;rieurs &#224; toute exp&#233;rience, o&#249; notre exp&#233;&#173;rience vient s'ins&#233;rer. Adoptons donc ici les mots consacr&#233;s par l'usage. Nous donnerons de la distinction entre l'intelligence et l'instinct cette formule plus pr&#233;cise : l'intelligence, &lt;i&gt;dans ce qu'elle a d'inn&#233;, est la connaissance d'une&lt;/i&gt; forme, &lt;i&gt;l'instinct implique celle d'une&lt;/i&gt; mati&#232;re.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;De ce second point de vue, qui est celui de la connaissance et non plus de l'action, la force immanente &#224; la vie en g&#233;n&#233;ral nous appara&#238;t encore comme un principe limit&#233;, en lequel coexistent et se p&#233;n&#232;trent r&#233;ciproquement, au d&#233;but, deux mani&#232;res diff&#233;rentes, et m&#234;me divergentes, de conna&#238;tre. La pre&#173;mi&#232;re atteint imm&#233;diatement, dans leur mat&#233;rialit&#233; m&#234;me, des objets d&#233;ter&#173;min&#233;s. Elle dit :&#171; voici ce qui est &#187;. La seconde n'atteint aucun objet en particulier ; elle n'est qu'une puissance naturelle de rapporter un objet &#224; un objet, ou une partie &#224; une partie, ou un aspect &#224; un aspect, enfin de tirer des conclusions quand on poss&#232;de des pr&#233;misses et d'aller de ce qu'on a appris &#224; ce qu'on ignore. Elle ne dit plus &#171; ceci est &#187; ; elle dit seulement que si les conditions sont telles, tel sera le conditionn&#233;. Bref, la premi&#232;re connaissance, de nature instinctive, se formulerait dans ce que les philosophes appellent des propositions &lt;i&gt;cat&#233;goriques&lt;/i&gt;, tandis que la seconde, de nature intellectuelle, s'ex&#173;prime toujours &lt;i&gt;hypoth&#233;tiquement&lt;/i&gt;. De ces deux facult&#233;s, la premi&#232;re semble d'abord bien pr&#233;f&#233;rable &#224; l'autre. Et elle le serait en effet, si elle s'&#233;tendait &#224; un nombre ind&#233;fini d'objets. Mais, en fait, elle ne s'applique jamais qu'&#224; un objet sp&#233;cial, et m&#234;me &#224; une partie restreinte de cet objet. Du moins en a-t-elle la connaissance int&#233;rieure et pleine, non pas explicite, mais impliqu&#233;e dans l'action accomplie. La seconde, au contraire, ne poss&#232;de naturellement qu'une connaissance ext&#233;rieure et vide, mais, par l&#224; m&#234;me, elle a l'avantage d'appor&#173;ter un cadre o&#249; une infinit&#233; d'objets pourront trouver place tour &#224; tour. Tout se passe comme si la force qui &#233;volue &#224; travers les formes vivantes, &#233;tant une force limit&#233;e, avait le choix, dans le domaine de la connaissance naturelle ou inn&#233;e, entre deux esp&#232;ces de limitation, l'une portant sur &lt;i&gt;l'extension&lt;/i&gt; de la connaissance, l'autre sur sa &lt;i&gt;compr&#233;hension&lt;/i&gt;. Dans le premier cas, la connais&#173;sance pourra &#234;tre &#233;toff&#233;e et pleine, mais elle se restreindra alors &#224; un objet d&#233;termin&#233; ; dans le second, elle ne limite plus son objet, mais c'est parce qu'elle ne contient plus rien, n'&#233;tant qu'une forme sans mati&#232;re. Les deux ten&#173;dances, d'abord impliqu&#233;es l'une dans l'autre, ont d&#251; se s&#233;parer pour grandir. Elles sont all&#233;es, chacune de son c&#244;t&#233;, chercher fortune dans le monde. Elles ont abouti &#224; l'instinct et &#224; l'intelligence.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tels sont donc les deux modes divergents de connaissance par lesquels l'intelligence et l'instinct devront se d&#233;finir, si c'est au point de vue de la con&#173;naissance qu'on se place, et non plus de l'action. Mais connaissance et action ne sont ici que deux aspects d'une seule et m&#234;me facult&#233;. Il est ais&#233; de voir, en effet, que la seconde d&#233;finition n'est qu'une nouvelle forme de la premi&#232;re.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si l'instinct est, par excellence, la facult&#233; d'utiliser un instrument naturel organis&#233;, il doit envelopper la connaissance inn&#233;e (virtuelle ou inconsciente, il est vrai) et de cet instrument et de l'objet auquel il s'applique. L'instinct est donc la connaissance inn&#233;e d'une &lt;i&gt;chose&lt;/i&gt;. Mais l'intelligence est la facult&#233; de fabriquer des instruments inorganis&#233;s, c'est-&#224;-dire artificiels. Si, par elle, la nature renonce &#224; doter l'&#234;tre vivant de l'instrument qui lui servira, c'est pour que l'&#234;tre vivant puisse, selon les circonstances, varier sa fabrication. La fonction essentielle de l'intelligence sera donc de d&#233;m&#234;ler, dans des circons&#173;tances quelconques, le moyen de se tirer d'affaire. Elle cherchera ce qui peut le mieux servir, c'est-&#224;-dire s'ins&#233;rer dans le cadre pro. pos&#233;. Elle portera essentiellement sur les relations entre la situation donn&#233;e et les moyens de l'utiliser. Ce qu'elle aura donc d'inn&#233;, c'est la tendance &#224; &#233;tablir des rapports, et cette tendance implique la connaissance naturelle de certaines relations tr&#232;s g&#233;n&#233;rales, v&#233;ritable &#233;toffe que l'activit&#233; propre &#224; chaque intelligence taillera en relations plus particuli&#232;res. L&#224; o&#249; l'activit&#233; est orient&#233;e vers la fabrication, la connaissance porte donc n&#233;cessairement sur des rapports. Mais cette connaissance toute &lt;i&gt;formelle&lt;/i&gt; de l'intelligence a sur la connaissance &lt;i&gt;mat&#233;rielle&lt;/i&gt; de l'instinct un incalculable avantage. Une forme, justement parce qu'elle est vide, peut &#234;tre remplie tour &#224; tour, &#224; volont&#233;, par un nombre ind&#233;fini de cho&#173;ses, m&#234;me par celles qui ne servent &#224; rien. De sorte qu'une connaissance for&#173;melle ne se limite pas &#224; ce qui est pratiquement utile, encore que ce soit en vue de l'utilit&#233; pratique qu'elle a fait son apparition dans le monde. Un &#234;tre intelligent porte en lui de quoi se d&#233;passer lui-m&#234;me.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il se d&#233;passera cependant moins qu'il ne le voudrait, moins aussi qu'il ne s'imagine le faire. Le caract&#232;re purement formel de l'intelligence la prive du lest dont elle aurait besoin pour se poser sur les objets qui seraient du plus puissant int&#233;r&#234;t pour la sp&#233;culation. L'instinct, au contraire, aurait la mat&#233;ria&#173;lit&#233; voulue, mais il est incapable d'aller chercher son objet aussi loin : il ne sp&#233;cule pas. Nous touchons au point qui int&#233;resse le plus notre pr&#233;sente recherche. La diff&#233;rence que nous allons signaler entre l'instinct et l'intelli&#173;gence est celle que toute notre analyse tendait &#224; d&#233;gager. Nous la formulerions ainsi : &lt;i&gt;Il y a des choses que l'intelligence seule est capable de chercher, mais que, par elle-m&#234;me, elle ne trouvera jamais. Ces choses, l'instinct seul les trouverait ; mais il ne les cherchera jamais.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>Conscience signifie avant tout m&#233;moire.</title>
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		<dc:creator>Bergson, Henri</dc:creator>



		<description>
&lt;p&gt;Car il n'y a rien de plus imm&#233;diatement donn&#233;, rien de plus &#233;videmment r&#233;el que la conscience, et l'esprit humain est la conscience m&#234;me. Or, conscience signifie avant tout m&#233;moire. En ce moment je cause avec vous, je prononce le mot &#171; causerie &#187;. Il est clair que ma conscience se repr&#233;sente ce mot tout d'un coup ; sinon, elle n'y verrait pas un mot unique, elle ne lui attribuerait, pas un sens. Pourtant, lorsque j'articule la derni&#232;re syllabe du mot, les deux premi&#232;res ont &#233;t&#233; articul&#233;es (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://caute.lautre.net/-Bergson-" rel="directory"&gt;Bergson&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Car il n'y a rien de plus imm&#233;diatement donn&#233;, rien de plus &#233;videmment r&#233;el que la conscience, et l'esprit humain est la conscience m&#234;me. Or, conscience signifie avant tout m&#233;moire. En ce moment je cause avec vous, je prononce le mot &#171; causerie &#187;. Il est clair que ma conscience se repr&#233;sente ce mot tout d'un coup ; sinon, elle n'y verrait pas un mot unique, elle ne lui attribuerait, pas un sens. Pourtant, lorsque j'articule la derni&#232;re syllabe du mot, les deux premi&#232;res ont &#233;t&#233; articul&#233;es d&#233;j&#224; ; elle sont du pass&#233; par rapport &#224; celle-l&#224;, qui devrait alors s'appeler du pr&#233;sent. Mais cette derni&#232;re syllabe &#171; rie &#187;, je ne l'ai pas prononc&#233;e instantan&#233;ment le temps, si court soit-il, pendant lequel je l'ai &#233;mise, est d&#233;composable en parties, et ces parties sont du pass&#233; par rapport &#224; la derni&#232;re d'entre elles, qui serait, elle, du pr&#233;sent d&#233;finitif si elle n'&#233;tait d&#233;composable &#224; son tour : de sorte que vous aurez beau faire, vous ne pourrez tracer une ligne de d&#233;marcation entre le pass&#233; et le pr&#233;sent, ni par cons&#233;quent entre la m&#233;moire et la conscience. A vrai dire, quand j'articule le mot &#171; causerie &#187;, j'ai pr&#233;sents &#224; l'esprit non seulement le commencement, le milieu et la fin du mot, mais encore les mots qui ont pr&#233;c&#233;d&#233;, mais encore tout ce que j'ai d&#233;j&#224; prononc&#233; de la phrase : sinon, j'aurais perdu le fil de mon discours. Maintenant, si la ponctuation du discours e&#251;t &#233;t&#233; diff&#233;rente, ma phrase e&#251;t pu commencer plus t&#244;t ; elle e&#251;t englob&#233;, par exemple, la phrase pr&#233;c&#233;dente, et mon &#171; pr&#233;sent &#187; se f&#251;t dilat&#233; encore davantage dans le pass&#233;. Poussons ce raisonnement jusqu'au bout : supposons que mon discours dure depuis des ann&#233;es, depuis le premier &#233;veil de ma conscience, qu'il se poursuive en une phrase unique, et que ma conscience soit assez d&#233;tach&#233;e de l'avenir, assez d&#233;sint&#233;ress&#233;e de l'action, pour s'employer exclusivement &#224; embrasser le sens de la phrase : je ne chercherais pas plus d'explication, alors, &#224; la conservation int&#233;grale de cette phrase que je n'en cherche &#224; la survivance des deux premi&#232;res syllabes du mot &#171; causerie &#187; quand je prononce la derni&#232;re. Or, je crois bien que notre vie int&#233;rieure tout enti&#232;re est quelque chose comme une phrase unique entam&#233;e d&#232;s le premier &#233;veil de la conscience, phrase sem&#233;e de virgules, mais nulle part coup&#233;e par des points. Et je crois par cons&#233;quent aussi que notre pass&#233; tout entier est l&#224;, subconscient, - je veux dire pr&#233;sent &#224; nous de telle mani&#232;re que notre conscience, pour en avoir la r&#233;v&#233;lation, n'ait pas besoin de sortir d'elle m&#234;me ni de rien s'adjoindre d'&#233;tranger : elle n'a, pour apercevoir distinctement tout ce qu'elle renferme ou plut&#244;t tout ce qu'elle est, qu'&#224; &#233;carter un obstacle, &#224; soulever un voile. Heureux obstacle, d'ailleurs ! voile infiniment pr&#233;cieux ! C'est le cerveau qui nous rend le service de maintenir notre attention fix&#233;e sur la vie ; et la vie, elle, regarde en avant : elle ne se retourne en arri&#232;re que dans la mesure o&#249; le pass&#233; peut l'aider &#224; &#233;clairer et &#224; pr&#233;parer l'avenir. Vivre, pour l'esprit, c'est essentiellement se concentrer sur l'acte &#224; accomplir. C'est donc s'ins&#233;rer dans les choses par l'interm&#233;diaire d'un m&#233;canisme qui extraira de la conscience tout ce qui est utilisable pour l'action, quitte &#224; obscurcir la plus grande partie du reste. Tel est le r&#244;le du cerveau dans l'op&#233;ration de la m&#233;moire : il ne sert pas &#224; conserver le pass&#233;, mais &#224; le masquer d'abord, puis &#224; en laisser transpara&#238;tre ce qui est pratiquement utile. Et tel est aussi le r&#244;le du cerveau vis-&#224;-vis de l'esprit en g&#233;n&#233;ral. D&#233;gageant de l'esprit ce qui est ext&#233;riorisable en mouvement, ins&#233;rant l'esprit dans ce cadre moteur, il l'am&#232;ne &#224; limiter le plus souvent sa vision, mais aussi &#224; rendre son action efficace. C'est dire que l'esprit d&#233;borde le cerveau de toutes parts, et que l'activit&#233; c&#233;r&#233;brale ne r&#233;pond qu'&#224; une infime partie de l'activit&#233; mentale.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_ps'&gt;&lt;p&gt;Bergson, &lt;strong&gt;L'&#233;nergie spirituelle&lt;/strong&gt;, &#171; L'&#226;me et le corps &#187;, Alcan, 1920, pp. 59-61.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
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		<title>Conscience signifie d'abord m&#233;moire.</title>
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		<dc:creator>Bergson, Henri</dc:creator>



		<description>
&lt;p&gt;Qui dit esprit dit, avant tout conscience. Mais, qu'est-ce que la conscience ? Vous pensez bien que je ne vais pas d&#233;finir une chose aussi concr&#232;te, aussi constamment pr&#233;sente &#224; l'exp&#233;rience de chacun de nous. Mais sans donner de la conscience une d&#233;finition qui serait moins claire qu'elle, je puis la caract&#233;riser par son trait le plus apparent : conscience signifie d'abord m&#233;moire. La m&#233;moire peut manquer d'ampleur, elle peut n'embrasser qu'une faible partie du pass&#233; : elle peut ne retenir (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://caute.lautre.net/-Bergson-" rel="directory"&gt;Bergson&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Qui dit esprit dit, avant tout conscience. Mais, qu'est-ce que la conscience ? Vous pensez bien que je ne vais pas d&#233;finir une chose aussi concr&#232;te, aussi constamment pr&#233;sente &#224; l'exp&#233;rience de chacun de nous. Mais sans donner de la conscience une d&#233;finition qui serait moins claire qu'elle, je puis la caract&#233;riser par son trait le plus apparent : conscience signifie d'abord m&#233;moire. La m&#233;moire peut manquer d'ampleur, elle peut n'embrasser qu'une faible partie du pass&#233; : elle peut ne retenir que ce qui vient d'arriver ; mais la m&#233;moire est l&#224;, ou bien alors la conscience n'y est pas. Une conscience qui ne conserverait rien de son pass&#233;, qui s'oublierait sans cesse elle-m&#234;me, p&#233;rirait et rena&#238;trait &#224; chaque instant : comment d&#233;finir autrement l'inconscience ? Quand Leibniz disait de la mati&#232;re que c'est &#171; un esprit instantan&#233; &#187;, ne la d&#233;clarait-il pas, bon gr&#233; mal gr&#233;, insensible ? Toute conscience est donc m&#233;moire, - conservation et accumulation du pass&#233; dans le pr&#233;sent.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais toute conscience est anticipation de l'avenir. Consid&#233;rez la direction de votre esprit &#224; n'importe quel moment : vous trouverez qu'il s'occupe de ce qui est, mais en vue surtout de ce qui va &#234;tre. L'attention est une attente, et il n'y a pas de conscience sans une certaine attention &#224; la vie. L'avenir est l&#224; ; il nous appelle, ou plut&#244;t il nous tire &#224; lui ; cette traction ininterrompue, qui nous fait avancer sur la route du temps, est cause aussi que nous agissons continuellement. Toute action est un empi&#233;tement sur l'avenir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Retenir ce qui n'est d&#233;j&#224; plus, anticiper sur ce qui n'est pas encore, voil&#224; donc la premi&#232;re fonction de la conscience. Il n'y aurait pas pour elle de pr&#233;sent, si le pr&#233;sent se r&#233;duisait &#224; l'instant math&#233;matique. Cet instant n'est que la limite, purement th&#233;orique, qui s&#233;pare le pass&#233; de l'avenir ; il peut &#224; la rigueur &#234;tre con&#231;u, il n'est jamais per&#231;u ; quand nous croyons le surprendre, il est d&#233;j&#224; loin de nous. Ce que nous percevons en fait, c'est une certaine &#233;paisseur de dur&#233;e qui se compose de deux parties : notre pass&#233; imm&#233;diat et notre avenir imminent. Sur ce pass&#233; nous sommes appuy&#233;s, sur cet avenir nous sommes pench&#233;s ; s'appuyer et se pencher ainsi est le propre d'un &#234;tre conscient. Disons donc, si vous voulez, que la conscience est un trait d'union entre ce qui a &#233;t&#233; et ce qui sera, un pont jet&#233; entre le pass&#233; et l'avenir. Mais &#224; quoi sert ce pont, et qu'est-ce que la conscience est appel&#233;e &#224; faire ?&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_ps'&gt;&lt;p&gt;Bergson, &lt;i&gt;L'&#233;nergie spirituelle&lt;/i&gt;, &#171; La conscience et la vie &#187;, Alcan, 1920, pp.5-6.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
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		<title>La conscience substitue le symbole &#224; la r&#233;alit&#233;</title>
		<link>https://caute.lautre.net/La-conscience-substitue-le-symbole-a-la-realite</link>
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		<dc:date>2005-01-18T09:03:03Z</dc:date>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Bergson, Henri</dc:creator>



		<description>
&lt;p&gt;Le contexte : De la multiplicit&#233; des &#233;tats de conscience. L'id&#233;e de dur&#233;e (Essai sur les donn&#233;es imm&#233;diates de la conscience, chap. II). &lt;br class='autobr' /&gt; Expliquez le texte suivant : &lt;br class='autobr' /&gt;
La conscience, tourment&#233;e d'un insatiable d&#233;sir de distinguer, substitue le symbole &#224; la r&#233;alit&#233;, ou n'aper&#231;oit la r&#233;alit&#233; qu'&#224; travers le symbole. Comme le moi ainsi r&#233;fract&#233;, et par l&#224; m&#234;me subdivis&#233;, se pr&#234;te infiniment mieux aux exigences de la vie sociale en g&#233;n&#233;ral et du langage en particulier, elle le pr&#233;f&#232;re, et (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://caute.lautre.net/-Textes-brefs-65-" rel="directory"&gt;Textes brefs&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;Le contexte : &lt;a href='https://caute.lautre.net/De-la-multiplicite-des-etats-de-conscience-L-idee-de-duree-Essai-sur-les' class=&#034;spip_in&#034;&gt;De la multiplicit&#233; des &#233;tats de conscience. L'id&#233;e de dur&#233;e (Essai sur les donn&#233;es imm&#233;diates de la conscience, chap. II)&lt;/a&gt;.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Expliquez le texte suivant : &lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;La conscience, tourment&#233;e d'un insatiable d&#233;sir de distinguer, substitue le symbole &#224; la r&#233;alit&#233;, ou n'aper&#231;oit la r&#233;alit&#233; qu'&#224; travers le symbole. Comme le moi ainsi r&#233;fract&#233;, et par l&#224; m&#234;me subdivis&#233;, se pr&#234;te infiniment mieux aux exigences de la vie sociale en g&#233;n&#233;ral et du langage en particulier, elle le pr&#233;f&#232;re, et perd peu &#224; peu de vue le moi fondamental.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour retrouver ce moi fondamental, tel qu'une conscience inalt&#233;r&#233;e l'apercevrait, un effort vigoureux d'analyse est n&#233;cessaire, par lequel on isolera les faits psychologiques internes et vivants de leur image d'abord r&#233;fract&#233;e, ensuite solidifi&#233;e dans l'espace homog&#232;ne. En d'autres termes, nos perceptions, sensations, &#233;motions et id&#233;es se pr&#233;sentent sous un double aspect : l'un net, pr&#233;cis, mais impersonnel ; l'autre confus, infiniment mobile, et inexprimable, parce que le langage ne saurait le saisir sans en fixer la mobilit&#233;, ni l'adapter &#224; sa forme banale sans le faire tomber dans le domaine commun. Si nous aboutissons &#224; distinguer deux formes de la multiplicit&#233;, deux formes de la dur&#233;e, il est &#233;vident que chacun des faits de conscience, pris &#224; part, devra rev&#234;tir un aspect diff&#233;rent selon qu'on le consid&#232;re au sein d'une multiplicit&#233; distincte ou d'une multiplicit&#233; confuse, dans le temps-qualit&#233; o&#249; il se produit, ou dans le temps-quantit&#233; o&#249; il se projette.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;(La connaissance de la doctrine de l'auteur n'est pas requise. Il faut et il suffit que l'explication rende compte, par la compr&#233;hension pr&#233;cise du texte, du probl&#232;me dont il est question.)&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_ps'&gt;&lt;p&gt;Bergson, &lt;i&gt;Essai sur les donn&#233;es imm&#233;diates de la conscience&lt;/i&gt;, Alcan, 1928, pp.97-98 (P.U.F., &#171; Quadrige &#187;, 2003, pp.85-86).&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		</content:encoded>


		

	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>De la multiplicit&#233; des &#233;tats de conscience. L'id&#233;e de dur&#233;e (Essai sur les donn&#233;es imm&#233;diates de la conscience, chap. II)</title>
		<link>https://caute.lautre.net/De-la-multiplicite-des-etats-de-conscience-L-idee-de-duree-Essai-sur-les</link>
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		<dc:date>2005-01-18T08:59:06Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Bergson, Henri</dc:creator>



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&lt;p&gt;On d&#233;finit g&#233;n&#233;ralement le nombre une collection d'unit&#233;s ou, pour parler avec plus de pr&#233;cision, la synth&#232;se de l'un et du multiple. Tout nombre est un, en effet, puisqu'on se le repr&#233;sente par une intuition simple de l'esprit et qu'on lui donne un nom ; mais cette unit&#233; est celle d'une somme ; elle embrasse une multiplicit&#233; de parties qu'on peut consid&#233;rer isol&#233;ment. Sans approfondir pour le moment ces notions d'unit&#233; et de multiplicit&#233;, demandons-nous si l'id&#233;e de nombre n'impliquerait (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://caute.lautre.net/-Bergson-" rel="directory"&gt;Bergson&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;On&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-1&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Notre travail &#233;tait enti&#232;rement termin&#233; quand nous avons lu dans la Critique (&#8230;)&#034; id=&#034;nh2-1&#034;&gt;1&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;d&#233;finit g&#233;n&#233;ralement le nombre une collection d'unit&#233;s ou, pour parler avec plus de pr&#233;cision, la synth&#232;se de l'un et du multiple. Tout nombre est un, en effet, puisqu'on se le repr&#233;sente par une intuition simple de l'esprit et qu'on lui donne un nom ; mais cette unit&#233; est celle d'une somme ; elle embrasse une multiplicit&#233; de parties qu'on peut consid&#233;rer isol&#233;ment. Sans approfondir pour le moment ces notions d'unit&#233; et de multiplicit&#233;, demandons-nous si l'id&#233;e de nombre n'impliquerait pas la repr&#233;sentation de quelque autre chose encore.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il ne suffit pas de dire que le nombre est une collection d'unit&#233;s ; il faut ajouter que ces unit&#233;s sont identiques entre elles, ou du moins qu'on les suppose identiques d&#232;s qu'on les compte. Sans doute on comptera les moutons d'un troupeau et l'on dira qu'il y en a cinquante, bien qu'ils se distinguent les uns des autres et que le berger les reconnaisse sans peine ; mais c'est que l'on convient alors de n&#233;gliger leurs diff&#233;rences individuelles pour ne tenir compte que de leur fonction commune. Au contraire, d&#232;s qu'on fixe son attention sur les traits particuliers des objets ou des individus, on peut bien en faire l'&#233;num&#233;ration, mais non plus la somme. C'est &#224; ces deux points de vue bien diff&#233;rents qu'on se place quand on compte les soldats d'un bataillon, et quand on en fait l'appel. Nous dirons donc que l'id&#233;e de nombre implique l'intuition simple d'une multiplicit&#233; de parties ou d'unit&#233;s, absolument semblables les unes aux autres.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et pourtant il faut bien qu'elles se distinguent par quelque endroit, puisqu'elles ne se confondent pas en une seule. Supposons tous les moutons du troupeau identiques entre eux ; ils diff&#232;rent au moins par la place qu'ils occupent dans l'espace ; sinon, ils ne formeraient point un troupeau. Mais laissons de c&#244;t&#233; les cinquante moutons eux-m&#234;mes pour n'en retenir que l'id&#233;e. Ou nous les comprenons tous dans la m&#234;me image, et il faut bien par cons&#233;quent que nous les juxtaposions dans un espace id&#233;al ; ou nous r&#233;p&#233;tons cinquante fois de suite l'image d'un seul d'entre eux, et il semble alors que la s&#233;rie prenne place dans la dur&#233;e plut&#244;t que dans l'espace. Il n'en est rien cependant. Car si je me figure tour &#224; tour, et isol&#233;ment, chacun des moutons du troupeau, je n'aurai jamais affaire qu'&#224; un seul mouton. Pour que le nombre en aille croissant &#224; mesure que j'avance, il faut bien que je retienne les images successives et que je les juxtapose &#224; chacune des unit&#233;s nouvelles dont j'&#233;voque l'id&#233;e : or c'est dans l'espace qu'une pareille juxtaposition s'op&#232;re, et non dans la dur&#233;e pure. On nous accordera d'ailleurs sans peine que toute op&#233;ration par laquelle on compte des objets mat&#233;riels implique la repr&#233;sentation simultan&#233;e de ces objets, et que, par l&#224; m&#234;me, on les laisse dans l'espace. Mais cette intuition de l'espace accompagne-t-elle toute id&#233;e de nombre, m&#234;me celle d'un nombre abstrait ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour r&#233;pondre &#224; cette question, il suffira &#224; chacun de passer en revue les diverses formes que l'id&#233;e de nombre a prises pour lui depuis son enfance. On verra que nous avons commenc&#233; par imaginer une rang&#233;e de boules, par exemple, puis que ces boules sont devenues des points, puis enfin que cette image elle-m&#234;me s'est &#233;vanouie pour ne plus laisser derri&#232;re elle, disons-nous, que le nombre abstrait. Mais &#224; ce moment aussi le nombre a cess&#233; d'&#234;tre imagin&#233; et m&#234;me d'&#234;tre pens&#233; ; nous n'avons conserv&#233; de lui que le signe, n&#233;cessaire au calcul, par lequel on est convenu de l'exprimer. Car on peut fort bien affirmer que 12 est la moiti&#233; de 24 sans penser ni le nombre 12 ni le nombre 24 : m&#234;me, pour la rapidit&#233; des op&#233;rations, on a tout int&#233;r&#234;t &#224; n'en rien faire. Mais, d&#232;s qu'on d&#233;sire se repr&#233;senter le nombre, et non plus seulement des chiffres ou des mots, force est bien de revenir &#224; une image &#233;tendue. Ce qui fait illusion sur ce point, c'est l'habitude contract&#233;e de compter dans le temps, semble-t-il, plut&#244;t que dans l'espace. Pour imaginer le nombre cinquante, par exemple, on r&#233;p&#233;tera tous les nombres &#224; partir de l'unit&#233; ; et quand on sera arriv&#233; au cinquanti&#232;me, on croira bien avoir construit ce nombre dans la dur&#233;e, et dans la dur&#233;e seulement. Et il est incontestable qu'on aura compt&#233; ainsi des moments de la dur&#233;e, plut&#244;t que des points de l'espace ; mais la question est de savoir si ce n'est pas avec des points de l'espace qu'on aura compt&#233; les moments de la dur&#233;e. Certes, il est possible d'apercevoir dans le temps, et dans le temps seulement, une succession pure et simple, mais non pas une addition, c'est-&#224;-dire une succession qui aboutisse &#224; une somme. Car si une somme s'obtient par la consid&#233;ration successive de diff&#233;rents termes, encore faut-il que chacun de ces termes demeure lorsqu'on passe au suivant, et attende, pour ainsi dire, qu'on l'ajoute aux autres : comment attendrait-il, s'il n'&#233;tait qu'un instant de la dur&#233;e ? et o&#249; attendrait-il, si nous ne le localisions dans l'espace ? Involontairement, nous fixons en un point de l'espace chacun des moments que nous comptons, et c'est &#224; cette condition seulement que les unit&#233;s abstraites forment une somme. Sans doute il est possible, comme nous le montrerons plus loin, de concevoir les moments successifs du temps ind&#233;pendamment de l'espace ; mais lorsqu'on ajoute &#224; l'instant actuel ceux qui le pr&#233;c&#233;daient, comme il arrive quand on additionne des unit&#233;s, ce n'est pas sur ces instants eux-m&#234;mes qu'on op&#232;re, puisqu'ils sont &#224; jamais &#233;vanouis, mais bien sur la trace durable qu'ils nous paraissent avoir laiss&#233;e dans l'espace en le traversant. Il est vrai que nous nous dispensons le plus souvent de recourir &#224; cette image, et qu'apr&#232;s en avoir us&#233; pour les deux ou trois premiers nombres, il nous suffit de savoir qu'elle servirait aussi bien &#224; la repr&#233;sentation des autres, si nous en avions besoin. Mais toute id&#233;e claire du nombre implique une vision dans l'espace ; et l'&#233;tude directe des unit&#233;s qui entrent dans la composition d'une multiplicit&#233; distincte va nous conduire, sur ce point, &#224; la m&#234;me conclusion que l'examen du nombre lui-m&#234;me.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tout nombre est une collection d'unit&#233;s, avons-nous dit, et d'autre part tout nombre est une unit&#233; lui-m&#234;me, en tant que synth&#232;se des 'unit&#233;s qui le composent. Mais le mot unit&#233; est-il pris dans les deux cas avec le m&#234;me sens ? Quand nous affirmons que le nombre est un, nous entendons par l&#224; que nous nous le repr&#233;sentons dans sa totalit&#233; par une intuition simple et indivisible de l'esprit : cette unit&#233; renferme donc une multiplicit&#233;, puisque c'est l'unit&#233; d'un tout. Mais lorsque nous parlons des unit&#233;s qui composent le nombre, ces derni&#232;res unit&#233;s ne sont plus des sommes, pensons-nous, mais bien des unit&#233;s pures et simples, irr&#233;ductibles, et destin&#233;es &#224; donner la s&#233;rie des nombres en se composant ind&#233;finiment entre elles. Il semble donc qu'il y ait deux esp&#232;ces d'unit&#233;s, l'une d&#233;finitive, qui formera un nombre en s'ajoutant &#224; elle-m&#234;me, l'autre provisoire, celle de ce nombre qui, multiple en lui-m&#234;me, emprunte son unit&#233; &#224; l'acte simple par lequel l'intelligence l'aper&#231;oit. Et il est incontestable que, lorsque nous nous figurons les unit&#233;s composantes du nombre, nous croyons penser &#224; des indivisibles : cette croyance entre pour une forte part dans l'id&#233;e qu'on pourrait concevoir le nombre ind&#233;pendamment de l'espace. Toutefois, en y regardant de plus pr&#232;s, on verra que toute unit&#233; est celle d'un acte simple de l'esprit, et que, cet acte consistant &#224; unir, il faut bien que quelque multiplicit&#233; lui serve de mati&#232;re. Sans doute, au moment o&#249; je pense chacune de ces unit&#233;s isol&#233;ment, je la consid&#232;re comme indivisible, puisqu'il est entendu que je ne pense qu'&#224; elle. Mais d&#232;s que je la laisse de c&#244;t&#233; pour passer &#224; la suivante, je l'objective, et par l&#224; m&#234;me j'en fais une chose, c'est-&#224;-dire une multiplicit&#233;. Il suffira, pour s'en convaincre, de remarquer que les unit&#233;s avec lesquelles l'arithm&#233;tique forme des nombres sont des unit&#233;s provisoires, susceptibles de se morceler ind&#233;finiment, et que chacune d'elles constitue une somme de quantit&#233;s fractionnaires, aussi petites et aussi nombreuses qu'on voudra l'imaginer. Comment diviserait-on l'unit&#233;, s'il s'agissait ici de cette unit&#233; d&#233;finitive qui caract&#233;rise un acte simple de l'esprit ? Comment la fractionnerait-on tout en la d&#233;clarant une, si on ne la consid&#233;rait implicitement comme un objet &#233;tendu, un dans l'intuition, multiple dans l'espace ? Vous ne tirerez jamais d'une id&#233;e par vous construite ce que vous n'y aurez point mis, et si l'unit&#233; avec laquelle vous composez votre nombre est l'unit&#233; d'un acte, et non d'un objet, aucun effort d'analyse n'en fera sortir autre chose, que l'unit&#233; pure ou simple. Sans doute, quand vous &#233;galez le nombre 3 &#224; la somme 1 + 1 + 1, rien ne vous emp&#234;che de tenir pour indivisibles les unit&#233;s qui le composent : mais c'est que vous n'utilisez point la multiplicit&#233; dont chacune de ces unit&#233;s est grosse. Il est d'ailleurs probable que le nombre 3 se pr&#233;sente d'abord sous cette forme simple &#224; notre esprit, parce que nous songerons plut&#244;t &#224; la mani&#232;re dont nous l'avons obtenu qu'&#224; l'usage que nous en pourrions faire. Mais nous ne tardons pas &#224; nous apercevoir que, si toute multiplication implique la possibilit&#233; de traiter un nombre quelconque comme une unit&#233; provisoire qui s'ajoutera &#224; elle-m&#234;me, inversement les unit&#233;s &#224; leur tour sont de v&#233;ritables nombres, aussi grands qu'on voudra, mais que l'on consid&#232;re comme provisoirement ind&#233;composables pour les composer entre eux. Or, par cela m&#234;me que l'on admet la possibilit&#233; de diviser l'unit&#233; en autant de parties que l'on voudra, on la tient pour &#233;tendue.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il ne faudrait pas se faire illusion, en effet, sur la discontinuit&#233; du nombre. On ne saurait contester que la formation ou construction d'un nombre implique la discontinuit&#233;. En d'autres termes, ainsi que nous le disions plus haut, chacune des unit&#233;s avec lesquelles je forme le nombre trois para&#238;t constituer un indivisible pendant que j'op&#232;re sur elle, et je passe sans transition de celle qui pr&#233;c&#232;de &#224; celle qui suit. Que si maintenant je construis le m&#234;me nombre avec des demis, des quarts, des unit&#233;s quelconques, ces unit&#233;s constitueront encore, en tant qu'elles serviront &#224; former ce nombre, des &#233;l&#233;ments provisoirement indivisibles, et c'est toujours par saccades, par sauts brusques pour ainsi dire, que nous irons de l'une &#224; l'autre. Et la raison en est que, pour obtenir un nombre, force est bien de fixer son attention, tour &#224; tour, sur chacune des unit&#233;s qui le composent. L'indivisibilit&#233; de l'acte par lequel on con&#231;oit l'une quelconque d'entre elles se traduit alors sous forme d'un point math&#233;matique, qu'un intervalle vide d'espace s&#233;pare du point suivant. Mais, si une s&#233;rie de points math&#233;matiques &#233;chelonn&#233;s dans l'espace vide exprime assez bien le processus par lequel nous formons l'id&#233;e de nombre, ces points math&#233;matiques ont une tendance &#224; se d&#233;velopper en lignes &#224; mesure que notre attention se d&#233;tache d'eux, comme s'ils cherchaient &#224; se rejoindre les uns les autres. Et quand nous consid&#233;rons le nombre &#224; l'&#233;tat d'ach&#232;vement, cette jonction est un fait accompli : les points sont devenus des lignes, les divisions se sont effac&#233;es, l'ensemble pr&#233;sente tous les caract&#232;res de la continuit&#233;. C'est pourquoi le nombre, compos&#233; selon une loi d&#233;termin&#233;e, est d&#233;composable selon une loi quelconque. En un mot, il faut distinguer entre l'unit&#233; &#224; laquelle on pense et l'unit&#233; qu'on &#233;rige en chose apr&#232;s y avoir pens&#233;, comme aussi entre le nombre en voie de formation et le nombre une fois form&#233;. L'unit&#233; est irr&#233;ductible pendant qu'on la pense, et le nombre est discontinu pendant qu'on le construit : mais d&#232;s que l'on consid&#232;re le nombre &#224; l'&#233;tat d'ach&#232;vement, on l'objective : et c'est pr&#233;cis&#233;ment pourquoi il appara&#238;t alors ind&#233;finiment divisible. Remarquons, en effet, que nous appelons subjectif ce qui para&#238;t enti&#232;rement et ad&#233;quatement connu, objectif ce qui est connu de telle mani&#232;re qu'une multitude toujours croissante d'impressions nouvelles pourrait &#234;tre substitu&#233;e &#224; l'id&#233;e que nous en avons actuellement. Ainsi un sentiment complexe contiendra un assez grand nombre d'&#233;l&#233;ments plus simples ; mais, tant que ces &#233;l&#233;ments ne se d&#233;gageront pas avec une nettet&#233; parfaite, on ne pourra pas dire qu'ils &#233;taient enti&#232;rement r&#233;alis&#233;s, et, d&#232;s que la conscience en aura la perception distincte, l'&#233;tat psychique qui r&#233;sulte de leur synth&#232;se aura par l&#224; m&#234;me chang&#233;. Mais rien ne change &#224; l'aspect total d'un corps, de quelque mani&#232;re que la pens&#233;e le d&#233;compose, parce que ces diverses d&#233;compositions, ainsi qu'une infinit&#233; d'autres, sont d&#233;j&#224; visibles dans l'image, quoique non r&#233;alis&#233;es : cette aperception actuelle, et non pas seulement virtuelle, de subdivisions dans l'indivis&#233; est pr&#233;cis&#233;ment ce que nous appelons objectivit&#233;. D&#232;s lors, il devient ais&#233; de faire la part exacte du subjectif et de l'objectif dans l'id&#233;e de nombre. Ce qui appartient en propre &#224; l'esprit, c'est le processus indivisible par lequel il fixe son attention successivement sur les diverses parties d'un espace donn&#233; ; mais les parties ainsi isol&#233;es se conservent pour s'ajouter &#224; d'autres, et une fois additionn&#233;es entre elles se pr&#234;tent &#224; une d&#233;composition quelconque : ce sont donc bien des parties d'espace, et l'espace est la mati&#232;re avec laquelle l'esprit construit le nombre, le milieu o&#249; l'esprit le place.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A vrai dire, c'est l'arithm&#233;tique qui nous apprend &#224; morceler ind&#233;finiment les unit&#233;s dont le nombre est fait. Le sens commun est assez port&#233; &#224; construire le nombre avec des indivisibles. Et cela se con&#231;oit sans peine, puisque la simplicit&#233; provisoire des unit&#233;s composantes est pr&#233;cis&#233;ment ce qui leur vient de l'esprit, et que celui-ci pr&#234;te plus d'attention &#224; ses actes qu'&#224; la mati&#232;re sur laquelle il agit. La science se borne &#224; attirer notre regard sur cette mati&#232;re : si nous ne localisions d&#233;j&#224; le nombre dans l'espace, elle ne r&#233;ussirait certes pas &#224; nous l'y faire transporter. Il faut donc bien que, d&#232;s l'origine nous nous soyons repr&#233;sent&#233; le nombre par une juxtaposition dans l'espace. C'est la conclusion &#224; laquelle nous avions abouti d'abord, en nous fondant sur ce que toute addition implique une multiplicit&#233; de parties, per&#231;ues simultan&#233;ment.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Or, si l'on admet cette conception du nombre, on verra que toutes choses ne se comptent pas de la m&#234;me mani&#232;re, et qu'il y a deux esp&#232;ces bien diff&#233;rentes de multiplicit&#233;. Quand nous parlons d'objets mat&#233;riels, nous faisons allusion &#224; la possibilit&#233; de les voir et de les toucher ; nous les localisons dans l'espace. D&#232;s lors, aucun effort d'invention ou de repr&#233;sentation symbolique ne nous est n&#233;cessaire pour les compter ; nous n'avons qu'&#224; les penser s&#233;par&#233;ment d'abord, simultan&#233;ment ensuite, dans le milieu m&#234;me o&#249; ils se pr&#233;sentent &#224; notre observation. Il n'en est plus de m&#234;me si nous consid&#233;rons des &#233;tats purement affectifs de l'&#226;me, ou m&#234;me des repr&#233;sentations autres que celles de la vue et du toucher. Ici, les termes n'&#233;tant plus donn&#233;s dans l'espace, on ne pourra gu&#232;re les compter, semble-t-il, &lt;i&gt;a priori&lt;/i&gt;, que par quelque processus de figuration symbolique. Il est vrai que ce mode de repr&#233;sentation para&#238;t tout indiqu&#233; lorsqu'il s'agit de sensations dont la cause est &#233;videmment situ&#233;e dans l'espace. Ainsi, quand j'entends un bruit de pas dans la rue, je vois confus&#233;ment la personne qui marche ; chacun des sons successifs se localise alors en un point de l'espace o&#249; le marcheur pourrait poser le pied ; je compte mes sensations dans l'espace m&#234;me o&#249; leurs causes tangibles s'alignent. Peut-&#234;tre quelques-uns comptent-ils d'une mani&#232;re analogue les coups successifs d'une cloche lointaine leur imagination se figure la cloche qui va et qui vient cette repr&#233;sentation de nature spatiale leur suffit pour les deux premi&#232;res unit&#233;s ; les autres unit&#233;s suivent naturellement. Mais la plupart des esprits ne proc&#232;dent pas ainsi : ils alignent les sons successifs dans un espace id&#233;al, et s'imaginent compter alors les sons dans la pure dur&#233;e. Il faut pourtant s'entendre sur ce point. Certes, les sons de la cloche m'arrivent successivement ; mais de deux choses l'une. Ou je retiens chacune de ces sensations successives pour l'organiser avec les autres et former un groupe qui me rappelle un air ou un rythme connu : alors je ne compte pas les sons, je me borne &#224; recueillir l'impression pour ainsi dire qualitative que leur nombre fait sur moi. Ou bien je me propose explicitement de les compter, et il faudra bien alors que je les dissocie, et que cette dissociation s'op&#232;re dans quelque milieu homog&#232;ne o&#249; les sons, d&#233;pouill&#233;s de leurs qualit&#233;s, vid&#233;s en quelque sorte, laissent des traces identiques de leur passage. Reste &#224; savoir, il est vrai, si ce milieu est du temps ou de l'espace. Mais un moment du temps, nous le r&#233;p&#233;tons, ne saurait se conserver pour s'ajouter &#224; d'autres. Si les sons se dissocient, c'est qu'ils laissent entre eux des intervalles vides. Si on les compte, c'est que les intervalles demeurent entre les sons qui passent : comment ces intervalles demeureraient-ils, s'ils &#233;taient dur&#233;e pure, et non pas espace ? C'est donc bien dans l'espace que s'effectue l'op&#233;ration. Elle devient d'ailleurs de plus en plus difficile &#224; mesure que nous p&#233;n&#233;trons plus avant dans les profondeurs de la conscience. Ici nous nous trouvons en pr&#233;sence d'une multiplicit&#233; confuse de sensations et de sentiments que l'analyse seule distingue. Leur nombre se confond avec le nombre m&#234;me des moments qu'ils remplissent quand nous les comptons ; mais ces moments susceptibles de s'additionner entre eux sont encore des points de l'espace. D'o&#249; r&#233;sulte enfin qu'il y a deux esp&#232;ces de multiplicit&#233; : celle des objets mat&#233;riels, qui forme un nombre imm&#233;diatement, et celle des faits de conscience, qui ne saurait prendre l'aspect d'un nombre sans l'interm&#233;diaire de quelque repr&#233;sentation symbolique, o&#249; intervient n&#233;cessairement l'espace.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#192; vrai dire, chacun de nous &#233;tablit une distinction entre ces deux esp&#232;ces de multiplicit&#233; quand il parle de l'imp&#233;n&#233;trabilit&#233; de la mati&#232;re. On &#233;rige parfois l'imp&#233;n&#233;trabilit&#233; en propri&#233;t&#233; fondamentale des corps, connue de la m&#234;me mani&#232;re et admise au m&#234;me titre que la pesanteur ou la r&#233;sistance par exemple. Cependant une propri&#233;t&#233; de ce genre, purement n&#233;gative, ne saurait nous &#234;tre r&#233;v&#233;l&#233;e par les sens ; m&#234;me, certaines exp&#233;riences de m&#233;lange et de combinaison nous am&#232;neraient &#224; la r&#233;voquer en doute, si notre conviction n'&#233;tait faite sur ce point. Imaginez qu'un corps p&#233;n&#232;tre un autre corps : vous supposerez aussit&#244;t dans celui-ci des vides o&#249; les particules du premier viendront se loger ; ces particules &#224; leur tour ne pourront se p&#233;n&#233;trer que si l'une d'elles se divise pour remplir les interstices de l'autre ; et notre pens&#233;e continuera cette op&#233;ration ind&#233;finiment plut&#244;t que de se repr&#233;senter deux corps &#224; la m&#234;me place. Or, si l'imp&#233;n&#233;trabilit&#233; &#233;tait r&#233;ellement une qualit&#233; de la mati&#232;re, connue par les sens, on ne voit pas pourquoi nous &#233;prouverions plus de difficult&#233; &#224; concevoir deux corps se fondant l'un dans l'autre qu'une surface sans r&#233;sistance ou un fluide impond&#233;rable. De fait, ce n'est pas une n&#233;cessit&#233; d'ordre physique, c'est une n&#233;cessit&#233; logique qui s'attache &#224; la proposition suivante : deux corps ne sauraient occuper en m&#234;me temps le m&#234;me lieu. L'affirmation contraire renferme une absurdit&#233; qu'aucune exp&#233;rience concevable ne r&#233;ussirait &#224; dissiper : bref, elle implique contradiction. Mais cela ne revient-il pas &#224; reconna&#238;tre que l'id&#233;e m&#234;me du nombre deux, ou plus g&#233;n&#233;ralement d'un nombre quelconque, renferme celle d'une juxtaposition dans l'espace ? Si l'imp&#233;n&#233;trabilit&#233; passe le plus souvent pour une qualit&#233; de la mati&#232;re, c'est parce que l'on consid&#232;re l'id&#233;e du nombre comme ind&#233;pendante de l'id&#233;e d'espace. On croit alors ajouter quelque chose &#224; la repr&#233;sentation de deux ou plusieurs objets en disant qu'ils ne sauraient occuper le m&#234;me lieu : comme si la repr&#233;sentation du nombre deux, m&#234;me abstrait, n'&#233;tait pas d&#233;j&#224;, comme nous l'avons montr&#233;, celle de deux positions diff&#233;rentes dans l'espace ! Poser l'imp&#233;n&#233;trabilit&#233; de la mati&#232;re, c'est donc simplement reconna&#238;tre la solidarit&#233; des notions de nombre et d'espace, c'est &#233;noncer une propri&#233;t&#233; du nombre, plut&#244;t que de la mati&#232;re. - Pourtant on compte des sentiments, des sensations, des id&#233;es, toutes choses qui se p&#233;n&#232;trent les unes les autres et qui, chacune de son c&#244;t&#233;, occupent l'&#226;me tout enti&#232;re ? - Oui, sans doute, mais pr&#233;cis&#233;ment parce qu'elles se p&#233;n&#232;trent, on ne les compte qu'&#224; la condition de les repr&#233;senter par des unit&#233;s homog&#232;nes, occupant des places distinctes dans l'espace, des unit&#233;s qui ne se p&#233;n&#232;trent plus par cons&#233;quent. L'imp&#233;n&#233;trabilit&#233; fait donc son apparition en m&#234;me temps que le nombre ; et lorsqu'on attribue cette qualit&#233; &#224; la mati&#232;re pour la distinguer de tout ce qui n'est point elle, on se borne &#224; &#233;noncer sous une autre forme la distinction que nous &#233;tablissions plus haut entre les choses &#233;tendues, qui se peuvent traduire imm&#233;diatement en nombre, et les faits de conscience, qui impliquent d'abord une repr&#233;sentation symbolique dans l'espace.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il convient de s'arr&#234;ter sur ce dernier point. Si, pour compter les faits de conscience, nous devons les repr&#233;senter symboliquement dans l'espace, n'est-il pas vraisemblable que cette repr&#233;sentation symbolique modifiera les conditions normales de la perception interne ? Rappelons-nous ce que nous disions un peu plus haut de l'intensit&#233; de certains &#233;tats psychiques. La sensation repr&#233;sentative, envisag&#233;e en elle-m&#234;me, est qualit&#233; pure ; mais vue &#224; travers l'&#233;tendue, cette qualit&#233; devient quantit&#233; en un certain sens ; on l'appelle intensit&#233;. Ainsi la projection que nous faisons de nos &#233;tats psychiques dans l'espace pour en former une multiplicit&#233; distincte doit influer sur ces &#233;tats eux-m&#234;mes, et leur donner dans la conscience r&#233;fl&#233;chie une forme nouvelle, que l'aperception imm&#233;diate ne leur attribuait pas. Or remarquons que, lorsque nous parlons du temps, nous pensons le plus souvent &#224; un milieu homog&#232;ne o&#249; nos faits de conscience s'alignent, se juxtaposent comme dans l'espace, et r&#233;ussissent &#224; former une multiplicit&#233; distincte. Le temps ainsi compris ne serait-il pas &#224; la multiplicit&#233; de nos &#233;tats psychiques ce que l'intensit&#233; est &#224; certains d'entre eux, un signe, un symbole, absolument distinct de la vraie dur&#233;e ? Nous allons donc demander &#224; la conscience de s'isoler du monde ext&#233;rieur, et, par un vigoureux effort d'abstraction, de redevenir elle-m&#234;me. Nous lui poserons alors cette question : la multiplicit&#233; de nos &#233;tats de conscience a-t-elle la moindre analogie avec la multiplicit&#233; des unit&#233;s d'un nombre ? La vraie dur&#233;e a-t-elle le moindre rapport avec l'espace ? Certes, notre analyse de l'id&#233;e de nombre devrait nous faire douter de celle analogie, pour ne pas dire davantage. Car si le temps, tel que se le repr&#233;sente la conscience r&#233;fl&#233;chie, est un milieu o&#249; nos &#233;tats de conscience se succ&#232;dent distinctement de mani&#232;re &#224; pouvoir se compter, et si, d'autre part, notre conception du nombre aboutit &#224; &#233;parpiller dans l'espace tout ce qui se compte directement, il est &#224; pr&#233;sumer que le temps, entendu au sens d'un milieu o&#249; l'on distingue et o&#249; l'on compte, n'est que de l'espace. Ce qui confirmerait d'abord cette opinion, c'est qu'on emprunte n&#233;cessairement &#224; l'espace, les images par lesquelles on d&#233;crit le sentiment que la conscience r&#233;fl&#233;chie a du temps et m&#234;me de la succession : il faut donc que la pure dur&#233;e soit autre chose. Mais ces questions, que nous sommes amen&#233;s &#224; nous poser par l'analyse m&#234;me de la notion de multiplicit&#233; distincte, nous ne pourrons les &#233;lucider que par une &#233;tude directe des id&#233;es d'espace et de temps, dans les rapports qu'elles soutiennent entre elles.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On aurait tort d'attribuer une trop grande importance &#224; la question de la r&#233;alit&#233; absolue de l'espace : autant vaudrait peut-&#234;tre se demander si l'espace est ou n'est pas dans l'espace. En somme, nos sens per&#231;oivent les qualit&#233;s des corps, et l'espace avec elles : la grosse difficult&#233; para&#238;t avoir &#233;t&#233; de d&#233;m&#234;ler si l'&#233;tendue est un aspect de ces qualit&#233;s physiques - une qualit&#233; de la qualit&#233; - ou si ces qualit&#233;s sont in&#233;tendues par essence, l'espace venant s'y ajouter, mais se suffisant &#224; lui-m&#234;me, et subsistant sans elles. Dans la premi&#232;re hypoth&#232;se, l'espace se r&#233;duirait &#224; une abstraction, ou pour mieux dire &#224; un extrait, il exprimerait ce que certaines sensations, dites repr&#233;sentatives, ont de commun entre elles. Dans la seconde, ce serait une r&#233;alit&#233; aussi solide que ces sensations m&#234;mes, quoique d'un autre ordre. On doit &#224; Kant la formule pr&#233;cise de cette derni&#232;re conception : la th&#233;orie qu'il d&#233;veloppe dans &lt;i&gt;l'Esth&#233;tique transcendantale &lt;/i&gt;consiste &#224; doter l'espace d'une existence ind&#233;pendante de son contenu, &#224; d&#233;clarer isolable en droit ce que chacun de nous s&#233;pare en fait, et &#224; ne pas voir dans l'&#233;tendue une abstraction comme les autres. En ce sens, la conception kantienne de l'espace diff&#232;re moins qu'on ne se l'imagine de la croyance populaire. Bien loin d'&#233;branler notre foi &#224; la r&#233;alit&#233; de l'espace, Kant en a d&#233;termin&#233; le sens pr&#233;cis et en a m&#234;me apport&#233; la justification.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il ne semble pas, d'ailleurs, que la solution donn&#233;e par Kant ait &#233;t&#233; s&#233;rieusement contest&#233;e depuis ce philosophe ; m&#234;me, elle s'est impos&#233;e - parfois &#224; leur insu - &#224; la plupart de ceux qui ont de nouveau abord&#233; le probl&#232;me, nativistes ou empiristes. Les psychologues sont d'accord pour attribuer une origine kantienne &#224; l'explication nativistique de Jean Muller ; mais l'hypoth&#232;se des signes locaux de Lotze, la th&#233;orie de Bain, et l'explication plus compr&#233;hensive propos&#233;e par Wundt para&#238;tront, au premier abord, tout &#224; fait ind&#233;pendantes de &lt;i&gt;l'Esth&#233;tique transcendantale. &lt;/i&gt;Les auteurs de ces th&#233;ories semblent, en effet, avoir laiss&#233; de c&#244;t&#233; le probl&#232;me de la nature de l'espace pour rechercher seulement par quel processus nos sensations viennent y prendre place et se juxtaposer, pour ainsi dire, les unes aux autres : mais, par l&#224; m&#234;me, ils consid&#232;rent les sensations comme inextensives, et &#233;tablissent, &#224; la mani&#232;re de Kant, une distinction radicale entre la mati&#232;re de la repr&#233;sentation et sa forme. Ce qui ressort des id&#233;es de Lotze, de Bain et de la conciliation que Wundt para&#238;t en avoir tent&#233;e, c'est que les sensations par lesquelles nous arrivons &#224; former la notion d'espace sont in&#233;tendues elles-m&#234;mes et simplement qualitatives : l'&#233;tendue r&#233;sulterait de leur synth&#232;se, comme l'eau de la combinaison de deux gaz. Les explications empiristiques ou g&#233;n&#233;tiques ont donc bien repris le probl&#232;me de l'espace au point pr&#233;cis o&#249; Kant l'avait laiss&#233; : Kant a d&#233;tach&#233; l'espace de son contenu ; les empiristes cherchent comment ce contenu, isol&#233; de l'espace par notre pens&#233;e, arriverait &#224; y reprendre place. Il est vrai qu'ils paraissent avoir m&#233;connu ensuite l'activit&#233; de l'intelligence, et qu'ils inclinent visiblement &#224; engendrer la forme extensive de notre repr&#233;sentation par une esp&#232;ce d'alliance des sensations entre elles : l'espace, sans &#234;tre extrait des sensations, r&#233;sulterait de leur coexistence. Mais comment expliquer une pareille gen&#232;se sans une intervention active de l'esprit ? L'extensif diff&#232;re par hypoth&#232;se de l'inextensif ; et &#224; supposer que l'extension ne soit qu'un rapport entre des termes inextensifs, encore faut-il que ce rapport soit &#233;tabli par un esprit capable d'associer ainsi plusieurs termes. En vain on all&#233;guera l'exemple des combinaisons chimiques, o&#249; le tout para&#238;t rev&#234;tir, de lui-m&#234;me, une forme et des qualit&#233;s qui n'appartenaient &#224; aucun des atomes &#233;l&#233;mentaires. Cette forme, ces qualit&#233;s naissent pr&#233;cis&#233;ment de ce que nous embrassons la multiplicit&#233; des atomes dans une aperception unique : supprimez l'esprit qui op&#232;re cette synth&#232;se, et vous an&#233;antirez aussit&#244;t les qualit&#233;s, c'est-&#224;-dire l'aspect sous lequel se pr&#233;sente &#224; notre conscience la synth&#232;se des parties &#233;l&#233;mentaires. Ainsi, des sensations inextensives resteront ce qu'elles sont, sensations inextensives, si rien ne s'y ajoute. Pour que l'espace naisse de leur coexistence, il faut un acte de l'esprit qui les embrasse toutes &#224; la fois et les juxtapose ; cet acte &lt;i&gt;sui generis&lt;/i&gt; ressemble assez &#224; ce que Kant appelait une forme &lt;i&gt;a priori&lt;/i&gt; de la sensibilit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Que si maintenant on cherchait &#224; caract&#233;riser cet acte, on verrait qu'il consiste essentiellement dans l'intuition ou plut&#244;t dans la conception d'un milieu vide homog&#232;ne. Car il n'y a gu&#232;re d'autre d&#233;finition possible de l'espace : c'est ce qui nous permet de distinguer l'une de l'autre plusieurs sensations identiques et simultan&#233;es : c'est donc un principe de diff&#233;renciation autre que celui de la diff&#233;renciation qualitative, et, par suite, une r&#233;alit&#233; sans qualit&#233;. Dira-t-on, avec les partisans de la th&#233;orie des signes locaux, que des sensations simultan&#233;es ne sont jamais identiques, et que, par suite de la diversit&#233; des &#233;l&#233;ments organiques qu'ils influencent, il n'y a pas deux points d'une surface homog&#232;ne qui produisent sur la vue ou sur le toucher la m&#234;me impression ? Nous l'accorderons sans peine, car si ces deux points nous affectaient de la m&#234;me mani&#232;re, il n'y aurait aucune raison pour placer l'un d'eux &#224; droite plut&#244;t qu'&#224; gauche. Mais pr&#233;cis&#233;ment parce que nous interpr&#233;tons ensuite cette diff&#233;rence de qualit&#233; dans le sens d'une diff&#233;rence de situation, il faut bien que nous ayons l'id&#233;e claire d'un milieu homog&#232;ne, c'est-&#224;-dire d'une simultan&#233;it&#233; de termes qui, identiques en qualit&#233;, se distinguent n&#233;anmoins les uns des autres. Plus on insistera sur la diff&#233;rence des impressions faites sur notre r&#233;tine par deux points d'une surface homog&#232;ne, plus seulement on fera de place &#224; l'activit&#233; de l'esprit, qui aper&#231;oit sous forme d'homog&#233;n&#233;it&#233; &#233;tendue ce qui lui est donn&#233; comme h&#233;t&#233;rog&#233;n&#233;it&#233; qualitative. Nous estimons d'ailleurs que si la repr&#233;sentation d'un espace homog&#232;ne est due &#224; un effort de l'intelligence, inversement il doit y avoir dans les qualit&#233;s m&#234;mes qui diff&#233;rencient deux sensations une raison en vertu de laquelle elles occupent dans l'espace telle ou telle place d&#233;termin&#233;e. Il faudrait donc distinguer entre la perception de l'&#233;tendue et la conception de l'espace : elles sont sans doute impliqu&#233;es l'une dans l'autre, mais, plus on s'&#233;l&#232;vera dans la s&#233;rie des &#234;tres intelligents, plus se d&#233;gagera avec nettet&#233; l'id&#233;e ind&#233;pendante d'un espace homog&#232;ne. En ce sens, il est douteux que l'animal per&#231;oive le monde ext&#233;rieur absolument comme nous, et surtout qu'il s'en repr&#233;sente tout &#224; fait comme nous l'ext&#233;riorit&#233;. Les naturalistes ont signal&#233;, comme un fait digne de remarque, l'&#233;tonnante facilit&#233; avec laquelle beaucoup de vert&#233;br&#233;s et m&#234;me quelques insectes arrivent &#224; se diriger dans l'espace. On a vu des animaux revenir presque en ligne droite &#224; leur ancienne demeure, parcourant, sur une longueur qui peut atteindre plusieurs centaines de kilom&#232;tres, un chemin qu'ils ne connaissaient pas encore. On a essay&#233; d'expliquer ce sentiment de la direction par la vue ou l'odorat, et plus r&#233;cemment par une perception des courants magn&#233;tiques, qui permettrait &#224; l'animal de s'orienter comme une boussole. Cela revient &#224; dire que l'espace n'est pas aussi homog&#232;ne pour l'animal que pour nous, et que les d&#233;terminations de l'espace, ou directions, ne rev&#234;tent point pour lui une forme purement g&#233;om&#233;trique. Chacune d'elles lui appara&#238;trait avec sa nuance, avec sa qualit&#233; propre. On comprendra la possibilit&#233; d'une perception de ce genre, si l'on songe que nous distinguons nous-m&#234;mes notre droite de notre gauche par un sentiment naturel, et que ces deux d&#233;terminations de notre propre &#233;tendue, nous pr&#233;sentent bien alors une diff&#233;rence de qualit&#233; ; c'est m&#234;me pourquoi nous &#233;chouons &#224; les d&#233;finir. A vrai dire, les diff&#233;rences qualitatives sont partout dans la nature ; et l'on ne voit pas pourquoi deux directions concr&#232;tes ne seraient point aussi marqu&#233;es dans l'aperception imm&#233;diate que deux couleurs. Mais la conception d'un milieu vide homog&#232;ne est chose autrement extraordinaire, et para&#238;t exiger une esp&#232;ce de r&#233;action contre cette h&#233;t&#233;rog&#233;n&#233;it&#233; qui constitue le fond m&#234;me de notre exp&#233;rience. Il ne faudrait donc pas dire seulement que certains animaux ont un sens sp&#233;cial de la direction, mais encore et surtout que nous avons la facult&#233; sp&#233;ciale de percevoir ou de concevoir un espace sans qualit&#233;. Cette facult&#233; n'est point celle d'abstraire : m&#234;me, si l'on remarque que l'abstraction suppose des distinctions nettement tranch&#233;es et une esp&#232;ce d'ext&#233;riorit&#233; des concepts ou de leurs symboles les uns par rapport aux autres, on trouvera que la facult&#233; d'abstraire implique d&#233;j&#224; l'intuition d'un milieu homog&#232;ne. Ce qu'il faut dire, c'est que nous connaissons deux r&#233;alit&#233;s d'ordre diff&#233;rent, l'une h&#233;t&#233;rog&#232;ne, celle des qualit&#233;s sensibles, l'autre homog&#232;ne, qui est l'espace. Cette derni&#232;re, nettement con&#231;ue par l'intelligence humaine, nous met &#224; m&#234;me d'op&#233;rer des distinctions tranch&#233;es, de compter, d'abstraire, et peut-&#234;tre aussi de parler.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Or, si l'espace doit se d&#233;finir l'homog&#232;ne, il semble qu'inversement tout milieu homog&#232;ne et ind&#233;fini sera espace. Car l'homog&#233;n&#233;it&#233; consistant ici dans l'absence de toute qualit&#233;, on ne voit pas comment deux formes de l'homog&#232;ne se distingueraient l'une de l'autre. N&#233;anmoins on s'accorde &#224; envisager le temps comme un milieu ind&#233;fini, diff&#233;rent de l'espace, mais homog&#232;ne comme lui : l'homog&#232;ne rev&#234;tirait ainsi une double forme, selon qu'une coexistence ou une succession le remplit. Il est vrai que lorsqu'on fait du temps un milieu homog&#232;ne o&#249; les &#233;tats de conscience paraissent se d&#233;rouler, on se le donne par l&#224; m&#234;me tout d'un coup, ce qui revient &#224; dire qu'on le soustrait &#224; la dur&#233;e. Cette simple r&#233;flexion devrait nous avertir que nous retombons alors inconsciemment sur l'espace. D'autre part, on con&#231;oit que les choses mat&#233;rielles, ext&#233;rieures les unes aux autres et ext&#233;rieures &#224; nous, empruntent ce double caract&#232;re &#224; l'homog&#233;n&#233;it&#233; d'un milieu qui &#233;tablisse des intervalles entre elles et en fixe les contours : mais les faits de conscience, m&#234;me successifs, se p&#233;n&#232;trent, et dans le plus simple d'entre eux peut se r&#233;fl&#233;chir l'&#226;me enti&#232;re. Il y aurait donc lieu de se demander si le temps, con&#231;u sous la forme d'un milieu homog&#232;ne, ne serait pas un concept b&#226;tard, d&#251; &#224; l'intrusion de l'id&#233;e d'espace dans le domaine de la conscience pure. De toute mani&#232;re, on ne saurait admettre d&#233;finitivement deux formes de l'homog&#232;ne, temps et espace, sans rechercher d'abord si l'une d'elles ne serait pas r&#233;ductible &#224; l'autre. Or l'ext&#233;riorit&#233; est le caract&#232;re propre des choses qui occupent de l'espace, tandis que les faits de conscience ne sont point essentiellement ext&#233;rieurs, les uns aux autres, et ne le deviennent que par un d&#233;roulement dans le temps, consid&#233;r&#233; comme un milieu homog&#232;ne. Si donc l'une de ces deux pr&#233;tendues formes de l'homog&#232;ne, temps et espace, d&#233;rive de l'autre, on peut affirmer &lt;i&gt;a priori&lt;/i&gt; que l'id&#233;e d'espace est la donn&#233;e fondamentale. Mais, abus&#233;s par la simplicit&#233; apparente de l'id&#233;e de temps, les philosophes qui ont essay&#233; d'une r&#233;duction de ces deux id&#233;es ont cru pouvoir construire la repr&#233;sentation de l'espace avec celle de la dur&#233;e. En montrant le vice de cette th&#233;orie, nous ferons voir comment le temps, con&#231;u sous la forme d'un milieu ind&#233;fini et homog&#232;ne, n'est que le fant&#244;me de l'espace obs&#233;dant la conscience r&#233;fl&#233;chie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'&#233;cole anglaise s'efforce en effet de ramener les rapports d'&#233;tendue &#224; des rapports plus ou moins complexes de succession dans la dur&#233;e. Quand, les yeux ferm&#233;s, nous promenons la main le long d'une surface, le frottement de nos doigts contre cette surface et surtout le jeu vari&#233; de nos articulations nous procurent une s&#233;rie de sensations, qui ne se distinguent que par leurs qualit&#233;s, et qui pr&#233;sentent un certain ordre dans le temps. D'autre part, l'exp&#233;rience nous avertit que cette s&#233;rie est r&#233;versible, que nous pourrions, par un effort de nature diff&#233;rente (ou, comme nous dirons plus tard, en sens oppos&#233;) nous procurer &#224; nouveau, dans un ordre inverse, les m&#234;mes sensations : les rapports de situation dans l'espace se d&#233;finiraient alors, si l'on peut parler ainsi, des rapports r&#233;versibles de succession dans la dur&#233;e. Mais une pareille d&#233;finition renferme un cercle vicieux, ou tout au moins une id&#233;e bien superficielle de la dur&#233;e. Il y a en effet, comme nous le montrerons en d&#233;tail un peu plus loin, deux conceptions possibles de la dur&#233;e, l'une pure de tout m&#233;lange, l'autre o&#249; intervient subrepticement l'id&#233;e d'espace. La dur&#233;e toute pure est la forme que prend la succession de nos &#233;tats de conscience quand notre moi se laisse vivre, quand il s'abstient d'&#233;tablir une s&#233;paration entre l'&#233;tat pr&#233;sent et les &#233;tats ant&#233;rieurs. Il n'a pas besoin, pour cela, de s'absorber tout entier dans la sensation ou l'id&#233;e qui passe, car alors, au contraire, il cesserait de durer. Il n'a pas besoin non plus d'oublier les &#233;tats ant&#233;rieurs : il suffit qu'en se rappelant ces &#233;tats il ne les juxtapose pas &#224; l'&#233;tat actuel comme un point &#224; un autre point, mais les organise avec lui, comme il arrive quand nous nous rappelons, fondues pour ainsi dire ensemble, les notes d'une m&#233;lodie. Ne pourrait-on pas dire que, si ces notes se succ&#232;dent, nous les apercevons n&#233;anmoins les unes dans les autres, et que leur ensemble est comparable &#224; un &#234;tre vivant, dont les parties, quoique distinctes, se p&#233;n&#232;trent par l'effet m&#234;me de leur solidarit&#233; ? La preuve en est que si nous rompons la mesure en insistant plus que de raison sur une note de la m&#233;lodie, ce n'est pas sa longueur exag&#233;r&#233;e, en tant que longueur, qui nous avertira de notre faute, mais le changement qualitatif apport&#233; par l&#224; &#224; l'ensemble de la phrase musicale. On peut donc concevoir la succession sans la distinction, et comme une p&#233;n&#233;tration mutuelle, une solidarit&#233;, une organisation intime d'&#233;l&#233;ments, dont chacun. repr&#233;sentatif du tout, ne s'en distingue et ne s'en isole que pour une pens&#233;e capable d'abstraire. Telle est sans aucun doute la repr&#233;sentation que se ferait de la dur&#233;e un &#234;tre &#224; la fois identique et changeant, qui n'aurait aucune id&#233;e de l'espace. Mais familiaris&#233;s avec cette derni&#232;re id&#233;e, obs&#233;d&#233;s m&#234;me par elle, nous l'introduisons &#224; notre insu dans notre repr&#233;sentation de la succession pure ; nous juxtaposons nos &#233;tats de conscience de mani&#232;re &#224; les apercevoir simultan&#233;ment, non plus l'un dans l'autre, mais l'un &#224; c&#244;t&#233; de l'autre ; bref, nous projetons le temps dans l'espace, nous exprimons la dur&#233;e en &#233;tendue, et la succession prend pour nous la forme d'une ligne continue ou d'une cha&#238;ne, dont les parties se touchent sans se p&#233;n&#233;trer. Remarquons que cette derni&#232;re image implique la perception, non plus successive, mais simultan&#233;e, de &lt;i&gt;l'avant &lt;/i&gt;et de &lt;i&gt;l'apr&#232;s, &lt;/i&gt;et qu'il y aurait contradiction &#224; supposer une succession, qui ne f&#251;t que succession, et qui t&#238;nt n&#233;anmoins dans un seul et m&#234;me instant. Or, quand on parle d'un &lt;i&gt;ordre &lt;/i&gt;de succession dans la dur&#233;e, et de la r&#233;versibilit&#233; de cet ordre, la succession dont il s'agit est-elle la succession pure, telle que nous la d&#233;finissions plus haut et sans m&#233;lange d'&#233;tendue, ou la succession se d&#233;veloppant en espace, de telle mani&#232;re qu'on en puisse embrasser &#224; la fois plusieurs termes s&#233;par&#233;s et juxtapos&#233;s ? La r&#233;ponse n'est pas douteuse : on ne saurait &#233;tablir un &lt;i&gt;ordre &lt;/i&gt;entre des termes sans les distinguer d'abord, sans comparer ensuite les places qu'ils occupent on les aper&#231;oit donc multiples, simultan&#233;s et distincts en un mot, on les juxtapose, et si l'on &#233;tablit un ordre dans le successif, c'est que la succession devient simultan&#233;it&#233; et se projette dans l'espace. Bref, lorsque le d&#233;placement de mon doigt le long d'une surface ou d'une ligne me procurera une s&#233;rie de sensations de qualit&#233;s diverses, il arrivera de deux choses l'une : ou je me figurerai ces sensations dans la dur&#233;e seulement, mais elles se succ&#233;deront alors de telle mani&#232;re que je ne puisse, &#224; un moment donn&#233;, me repr&#233;senter plusieurs d'entre elles comme simultan&#233;es et pourtant distinctes ; - ou bien je discernerai un ordre de succession, mais c'est qu'alors j'ai la facult&#233;, non seulement de percevoir une succession de termes, mais encore de les aligner ensemble apr&#232;s les avoir distingu&#233;s ; en un mot, j'ai d&#233;j&#224; l'id&#233;e d'espace. L'id&#233;e d'une s&#233;rie r&#233;versible dans la dur&#233;e, ou m&#234;me simplement d'un certain &lt;i&gt;ordre &lt;/i&gt;de succession dans le temps, implique donc elle-m&#234;me la repr&#233;sentation de l'espace, et ne saurait &#234;tre employ&#233;e &#224; le d&#233;finir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour mettre cette argumentation sous une forme plus rigoureuse, imaginons une ligne droite, ind&#233;finie, et sur cette ligne un point mat&#233;riel A qui se d&#233;place. Si ce point prenait conscience de lui-m&#234;me, il se sentirait changer, puisqu'il se meut : il apercevrait une succession ; mais cette succession rev&#234;tirait-elle pour lui la forme d'une ligne ? Oui, sans doute, &#224; condition qu'il p&#251;t s'&#233;lever en quelque sorte au-dessus de la ligne qu'il parcourt et en apercevoir simultan&#233;ment plusieurs points juxtapos&#233;s : mais par l&#224; m&#234;me il formerait l'id&#233;e d'espace, et c'est dans l'espace qu'il verrait se d&#233;rouler les changements qu'il subit, non dans la pure dur&#233;e. Nous touchons ici du doigt l'erreur de ceux qui consid&#232;rent la pure dur&#233;e comme chose analogue &#224; l'espace, mais de nature plus simple. Ils se plaisent &#224; juxtaposer les &#233;tats psychologiques, &#224; en former une cha&#238;ne ou une ligne, et ne s'imaginent point faire intervenir dans cette op&#233;ration l'id&#233;e d'espace proprement dite, l'id&#233;e d'espace dans sa totalit&#233;, parce que l'espace est un milieu &#224; trois dimensions. Mais qui ne voit que, pour apercevoir une ligne sous forme de ligne, il faut se placer en dehors d'elle, se rendre compte du vide qui l'entoure, et penser par cons&#233;quent un espace &#224; trois dimensions ? Si notre point conscient A n'a pas encore l'id&#233;e d'espace - et c'est bien dans cette hypoth&#232;se que nous devons nous placer - la succession des &#233;tats par lesquels il passe ne saurait rev&#234;tir pour lui la forme d'une ligne ; mais ses sensations s'ajouteront dynamiquement les unes aux autres, et s'organiseront entre elles comme font les notes successives d'une m&#233;lodie par laquelle nous nous laissons bercer. Bref, la pure dur&#233;e pourrait bien n'&#234;tre qu'une succession de changements qualitatifs qui se fondent, qui se p&#233;n&#232;trent, sans contours pr&#233;cis, sans aucune tendance &#224; s'ext&#233;rioriser les uns par rapport aux autres, sans aucune parent&#233; avec le nombre : ce serait l'h&#233;t&#233;rog&#233;n&#233;it&#233; pure. Mais nous n'insisterons pas, pour le moment, sur ce point : qu'il nous suffise d'avoir montr&#233; que, d&#232;s l'instant o&#249; l'on attribue la moindre homog&#233;n&#233;it&#233; &#224; la dur&#233;e, on introduit subrepticement l'espace.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il est vrai que nous comptons les moments successifs de la dur&#233;e, et que, par ses rapports avec le nombre, le temps nous appara&#238;t d'abord comme une grandeur mesurable, tout &#224; fait analogue &#224; l'espace. Mais il y a ici une importante distinction &#224; faire. Je dis par exemple qu'une minute vient de s'&#233;couler, et j'entends par l&#224; qu'un pendule, battant la seconde, a ex&#233;cut&#233; soixante oscillations. Si je me repr&#233;sente ces soixante oscillations tout d'un coup et par une seule aperception de l'esprit, j'exclus par hypoth&#232;se l'id&#233;e d'une succession : je pense, non &#224; soixante battements qui se succ&#232;dent, mais &#224; soixante points d'une ligne fixe, dont chacun symbolise, pour ainsi dire, une oscillation du pendule. - Si, d'autre part, je veux me repr&#233;senter ces soixante oscillations successivement, mais sans rien changer &#224; leur mode de production dans l'espace, je devrai penser &#224; chaque oscillation en excluant le souvenir de la pr&#233;c&#233;dente, car l'espace n'en a conserv&#233; aucune trace : mais par l&#224; m&#234;me je me condamnerai &#224; demeurer sans cesse dans le pr&#233;sent ; je renoncerai &#224; penser une succession ou une dur&#233;e. Que si enfin je conserve, joint &#224; l'image de l'oscillation pr&#233;sente, le souvenir de l'oscillation qui la pr&#233;c&#233;dait, il arrivera de deux choses l'une : ou je juxtaposerai les deux images, et nous retombons alors sur notre premi&#232;re hypoth&#232;se ; ou je les apercevrai l'une dans l'autre, se p&#233;n&#233;trant et s'organisant entre elles comme les notes d'une m&#233;lodie, de mani&#232;re &#224; former ce que nous appellerons une multiplicit&#233; indistincte ou qualitative, sans aucune ressemblance avec le nombre : j'obtiendrai ainsi l'image de la dur&#233;e pure, mais aussi je me serai enti&#232;rement d&#233;gag&#233; de l'id&#233;e d'un milieu homog&#232;ne ou d'une quantit&#233; mesurable. En interrogeant soigneusement la conscience, on reconna&#238;tra qu'elle proc&#232;de ainsi toutes les fois qu'elle s'abstient de repr&#233;senter la dur&#233;e symboliquement. Quand les oscillations r&#233;guli&#232;res du balancier nous invitent au sommeil, est-ce le dernier son entendu, le dernier mouvement per&#231;u qui produit cet effet ? Non, sans doute, car on ne comprendrait pas pourquoi le premier n'e&#251;t point agi de m&#234;me. Est-ce, juxtapos&#233; au dernier son ou au dernier mouvement, le souvenir de ceux qui pr&#233;c&#232;dent ? Mais ce m&#234;me souvenir, se juxtaposant plus tard &#224; un son ou &#224; un mouvement unique, demeurera inefficace. Il faut donc admettre que les sons se composaient entre eux, et agissaient, non pas par leur quantit&#233; en tant que quantit&#233;, mais par la qualit&#233; que leur quantit&#233; pr&#233;sentait, c'est-&#224;-dire par l'organisation rythmique de leur ensemble. Comprendrait-on autrement l'effet d'une excitation faible et continue ? Si la sensation restait identique &#224; elle-m&#234;me, elle demeurerait ind&#233;finiment faible, ind&#233;finiment supportable. Mais la v&#233;rit&#233; est que chaque surcro&#238;t d'excitation s'organise avec les excitations pr&#233;c&#233;dentes, et que l'ensemble nous fait l'effet d'une phrase musicale qui serait toujours sur le point de finir et sans cesse se modifierait dans sa totalit&#233; par l'addition de quelque note nouvelle. Si nous affirmons que c'est toujours la m&#234;me sensation, c'est que nous songeons, non &#224; la sensation m&#234;me, mais &#224; sa cause objective, situ&#233;e dans l'espace. Nous la d&#233;ployons alors dans l'espace &#224; son tour, et au lieu d'un organisme qui se d&#233;veloppe, au lieu de modifications qui se p&#233;n&#232;trent les unes les autres, nous apercevons une m&#234;me sensation s'&#233;tendant en longueur, pour ainsi dire, et se juxtaposant ind&#233;finiment &#224; elle-m&#234;me. La vraie dur&#233;e, celle que la conscience per&#231;oit, devrait donc &#234;tre rang&#233;e parmi les grandeurs dites intensives, si toutefois les intensit&#233;s pouvaient s'appeler des grandeurs ; &#224; vrai dire, ce n'est pas une quantit&#233;, et d&#232;s qu'on essaie de la mesurer, on lui substitue inconsciemment de l'espace.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais nous &#233;prouvons une incroyable difficult&#233; &#224; nous repr&#233;senter la dur&#233;e dans sa puret&#233; originelle ; et cela tient, sans doute, &#224; ce que nous ne durons pas seuls : les choses ext&#233;rieures, semble-t-il, durent comme nous, et le temps, envisag&#233; de ce dernier point de vue, a tout l'air d'un milieu homog&#232;ne. Non seulement les moments de cette dur&#233;e paraissent ext&#233;rieurs les uns aux autres, comme le seraient des corps dans l'espace, mais le mouvement per&#231;u par nos sens est le signe en quelque sorte palpable d'une dur&#233;e homog&#232;ne et mesurable. Bien plus, le temps entre dans les formules de la m&#233;canique, dans les calculs de l'astronome et m&#234;me du physicien, sous forme de quantit&#233;. On mesure la vitesse d'un mouvement, ce qui implique que le temps lui aussi, est une grandeur. L'analyse m&#234;me que nous venons de tenter demande &#224; &#234;tre compl&#233;t&#233;e, car si la dur&#233;e proprement dite ne se mesure pas, qu'est-ce donc que les oscillations du pendule mesurent ? &#192; la rigueur, on admettra que la dur&#233;e interne, per&#231;ue par la conscience, se confonde avec l'embo&#238;tement des faits de conscience les uns dans les autres, avec l'enrichissement graduel du moi ; mais le temps que l'astronome introduit dans ses formules, le temps que nos horloges divisent en parcelles &#233;gales, ce temps-l&#224;, dira-t-on, est autre chose ; c'est une grandeur mesurable, et par cons&#233;quent homog&#232;ne. - Il n'en est rien cependant, et un examen attentif dissipera cette derni&#232;re illusion.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quand je suis des yeux, sur le cadran d'une horloge, le mouvement de l'aiguille qui correspond aux oscillations du pendule, je ne mesure pas de la dur&#233;e, comme on para&#238;t le croire ; je me borne &#224; compter des simultan&#233;it&#233;s, ce qui est bien diff&#233;rent. En dehors de moi, dans l'espace, il n'y a jamais qu'une position unique de l'aiguille et du pendule, car des positions pass&#233;es il ne reste rien. Au dedans de moi, un processus d'organisation ou de p&#233;n&#233;tration mutuelle des faits de conscience se poursuit, qui constitue la dur&#233;e vraie. C'est parce que je dure de cette mani&#232;re que je me repr&#233;sente ce que j'appelle les oscillations pass&#233;es du pendule, en m&#234;me temps que je per&#231;ois l'oscillation actuelle. Or, supprimons pour un instant le moi qui pense ces oscillations du pendule, une seule position m&#234;me de ce pendule, point de dur&#233;e par cons&#233;quent. Supprimons, d'autre part, le pendule et ses oscillations ; il n'y aura plus que la dur&#233;e h&#233;t&#233;rog&#232;ne du moi, sans moments ext&#233;rieurs les uns aux autres, sans rapport avec le nombre. Ainsi, dans notre moi, il y a succession sans ext&#233;riorit&#233; r&#233;ciproque ; en dehors du moi, ext&#233;riorit&#233; r&#233;ciproque sans succession : ext&#233;riorit&#233; r&#233;ciproque, puisque l'oscillation pr&#233;sente est radicalement distincte de l'oscillation ant&#233;rieure qui n'est plus ; mais absence de succession, puisque la succession existe seulement pour un spectateur conscient qui se rem&#233;more le pass&#233; et juxtapose les deux oscillations ou leurs symboles dans un espace auxiliaire. - Or, entre cette succession sans ext&#233;riorit&#233; et cette ext&#233;riorit&#233; sans succession une esp&#232;ce d'&#233;change se produit, assez analogue &#224; ce que les physiciens appellent un ph&#233;nom&#232;ne d'endosmose. Comme les phases successives de notre vie consciente, qui se p&#233;n&#232;trent cependant les unes les autres, correspondent chacune &#224; une oscillation du pendule qui lui est simultan&#233;e, comme d'autre part ces oscillations sont nettement distinctes, puisque l'une n'est plus quand l'autre se produit, nous contractons l'habitude d'&#233;tablir la m&#234;me distinction entre les moments successifs de notre vie consciente : les oscillations du balancier la d&#233;composent, pour ainsi dire, en parties ext&#233;rieures les unes aux autres. De l&#224; l'id&#233;e erron&#233;e d'une dur&#233;e interne homog&#232;ne, analogue &#224; l'espace, dont les moments identiques se suivraient sans se p&#233;n&#233;trer. Mais, d'autre part, les oscillations pendulaires, qui ne sont distinctes que parce que l'une s'est &#233;vanouie quand l'autre para&#238;t, b&#233;n&#233;ficient en quelque sorte de l'influence qu'elles ont ainsi exerc&#233;e sur notre vie consciente. Gr&#226;ce au souvenir que notre conscience a organis&#233; de leur ensemble, elles se conservent, puis elles s'alignent : bref, nous cr&#233;ons pour elles une quatri&#232;me dimension de l'espace, que nous appelons le temps homog&#232;ne, et qui permet au mouvement pendulaire, quoique se produisant sur place, de se juxtaposer ind&#233;finiment &#224; lui-m&#234;me. - Que si maintenant nous essayons, dans ce processus tr&#232;s complexe, de faire la part exacte du r&#233;el et de l'imaginaire, voici ce que nous trouvons. Il y a un espace r&#233;el, sans dur&#233;e, mais o&#249; des ph&#233;nom&#232;nes apparaissent et disparaissent simultan&#233;ment avec nos &#233;tats de conscience. Il y a une dur&#233;e r&#233;elle, dont les moments h&#233;t&#233;rog&#232;nes se p&#233;n&#232;trent, mais dont chaque moment peut &#234;tre rapproch&#233; d'un &#233;tat du monde ext&#233;rieur qui en est contemporain, et se s&#233;parer des autres moments par l'effet de ce rapprochement m&#234;me. De la comparaison de ces deux r&#233;alit&#233;s na&#238;t une repr&#233;sentation symbolique de la dur&#233;e, tir&#233;e de l'espace. La dur&#233;e prend ainsi la forme illusoire d'un milieu homog&#232;ne, et le trait d'union entre ces deux termes, espace et dur&#233;e, est la simultan&#233;it&#233;, qu'on pourrait d&#233;finir l'intersection du temps avec l'espace.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En soumettant &#224; la m&#234;me analyse le concept de mouvement, symbole vivant d'une dur&#233;e en apparence homog&#232;ne, nous serons amen&#233;s &#224; op&#233;rer une dissociation du m&#234;me genre. On dit le plus souvent qu'un mouvement a lieu &lt;i&gt;dans &lt;/i&gt;l'espace, et quand on d&#233;clare le mouvement homog&#232;ne et divisible, c'est &#224; l'espace parcouru que l'on pense, comme si on pouvait le confondre avec le mouvement lui-m&#234;me. Or, en y r&#233;fl&#233;chissant davantage, on verra que les positions successives du mobile occupent bien en effet de l'espace, mais que l'op&#233;ration par laquelle il passe d'une position &#224; l'autre, op&#233;ration qui occupe de la dur&#233;e et qui n'a de r&#233;alit&#233; que pour un spectateur conscient, &#233;chappe &#224; l'espace. Nous n'avons point affaire ici &#224; une &lt;i&gt;chose, &lt;/i&gt;mais &#224; un progr&#232;s : le mouvement, en tant que passage d'un point &#224; un autre, est une synth&#232;se mentale, un processus psychique et par suite in&#233;tendu. Il n'y a dans l'espace que des parties d'espace, et en quelque point de l'espace que l'on consid&#232;re le mobile, on n'obtiendra qu'une position. Si la conscience per&#231;oit autre chose que des positions, c'est qu'elle se rem&#233;more les positions successives et en fait la synth&#232;se. Mais comment op&#232;re-t-elle une synth&#232;se de ce genre ? Ce ne peut &#234;tre par un nouveau d&#233;ploiement de ces m&#234;mes positions dans un milieu homog&#232;ne, car une nouvelle synth&#232;se deviendrait n&#233;cessaire pour relier les positions entre elles, et ainsi de suite ind&#233;finiment. Force est donc bien d'admettre qu'il y a ici une synth&#232;se pour ainsi dire qualitative, une organisation graduelle de nos sensations successives les unes avec les autres, une unit&#233; analogue &#224; celle d'une phrase m&#233;lodique. Telle est pr&#233;cis&#233;ment l'id&#233;e que nous nous faisons du mouvement quand nous pensons &#224; lui seul, quand, nous extrayons de ce mouvement, en quelque sorte, la mobilit&#233;. Il suffira, pour s'en convaincre, de penser &#224; ce qu'on &#233;prouve en apercevant tout &#224; coup une &#233;toile filante, dans ce mouvement d'une extr&#234;me rapidit&#233;, la dissociation s'op&#232;re d'elle-m&#234;me entre l'espace parcouru, qui nous appara&#238;t sous forme d'une ligne de feu, et la sensation absolument indivisible de mouvement ou de mobilit&#233;. Un geste rapide qu'on accomplit les yeux ferm&#233;s se pr&#233;sentera &#224; la conscience sous forme de sensation purement qualitative, tant qu'on n'aura pas song&#233; &#224; l'espace parcouru. Bref, il y a deux &#233;l&#233;ments &#224; distinguer dans le, mouvement, l'espace parcouru et l'acte par lequel on le parcouru. les positions successives et la synth&#232;se de ces positions. Le premier de ces &#233;l&#233;ments est une quantit&#233; homog&#232;ne ; le second n'a de r&#233;alit&#233; que dans notre conscience ; c'est, comme on voudra, une qualit&#233; ou une intensit&#233;. Mais ici encore un ph&#233;nom&#232;ne d'endosmose se produit, un m&#233;lange entre la sensation purement intensive de mobilit&#233; et la repr&#233;sentation extensive d'espace parcouru. D'une part, en effet, nous attribuons au mouvement la divisibilit&#233; m&#234;me de l'espace qu'il parcourt, oubliant qu'on peut bien diviser une chose, mais non pas un acte ; - et d'autre part nous nous habituons &#224; projeter cet acte lui-m&#234;me dans l'espace, &#224; l'appliquer le long de la ligne que le mobile parcourt, &#224; le solidifier, en un mot : comme si cette localisation d'un progr&#232;s dans l'espace ne revenait pas &#224; affirmer que, m&#234;me en dehors de la conscience, le pass&#233; coexiste avec le pr&#233;sent ! - De cette confusion entre le mouvement et l'espace parcouru par le mobile sont n&#233;s, &#224; notre avis, les sophismes de l'&#233;cole d'&#201;l&#233;e ; car l'intervalle qui s&#233;pare deux points est divisible infiniment, et si le mouvement &#233;tait compos&#233; de parties comme celles de l'intervalle lui-m&#234;me, jamais l'intervalle ne serait franchi. Mais la v&#233;rit&#233; est que chacun des pas d'Achille est un acte simple, indivisible, et qu'apr&#232;s un nombre donn&#233; de ces actes, Achille aura d&#233;pass&#233; la tortue. L'illusion des &#201;l&#233;ates vient de ce qu'ils identifient cette s&#233;rie d'actes indivisibles et &lt;i&gt;sui generis&lt;/i&gt; avec l'espace homog&#232;ne qui les sous-tend. Comme cet espace peut &#234;tre divis&#233; et recompos&#233; selon une loi quelconque, ils se croient autoris&#233;s &#224; reconstituer le mouvement total d'Achille, non plus avec des pas d'Achille, mais avec des pas de tortue : &#224; Achille poursuivant la tortue ils substituent en r&#233;alit&#233; deux tortues r&#233;gl&#233;es l'une sur l'autre, deux tortues qui se condamnent &#224; faire le m&#234;me genre de pas ou d'actes simultan&#233;s, de mani&#232;re &#224; ne s'atteindre jamais. Pourquoi Achille d&#233;passe-t-il la tortue ? Parce que chacun des pas d'Achille et chacun des pas de la tortue sont des indivisibles en tant que mouvements, et des grandeurs diff&#233;rentes en tant qu'espace : de sorte que l'addition ne tardera pas &#224; donner, pour l'espace parcouru par Achille, une longueur sup&#233;rieure &#224; la somme de l'espace parcouru par la tortue et de l'avance qu'elle avait sur lui. C'est de quoi Z&#233;non ne tient nul compte quand il recompose le mouvement d'Achille selon la m&#234;me loi que le mouvement de la tortue, oubliant que l'espace seul se pr&#234;te &#224; un mode de d&#233;composition et de recomposition arbitraire, et confondant ainsi espace et mouvement. - Nous ne croyons donc pas n&#233;cessaire d'admettre, m&#234;me apr&#232;s la fine et profonde analyse d'un penseur de notre temps&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-2&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;&#201;vellin, Infini et quantit&#233;, Paris, 1881.&#034; id=&#034;nh2-2&#034;&gt;2&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;, que la rencontre des deux mobiles implique un &#233;cart entre le mouvement r&#233;el et le mouvement imagin&#233;, entre l'espace en soi et l'espace ind&#233;finiment divisible, entre le temps concret et le temps abstrait. Pourquoi recourir &#224; une hypoth&#232;se m&#233;taphysique, si ing&#233;nieuse soit-elle, sur la nature de l'espace, du temps et du mouvement, alors que l'intuition imm&#233;diate nous montre le mouvement dans la dur&#233;e, et la dur&#233;e en dehors de l'espace ? Point n'est besoin de supposer une limite &#224; la divisibilit&#233; de l'espace concret ; on peut le laisser infiniment divisible, pourvu qu'on &#233;tablisse une distinction entre les positions simultan&#233;es des deux mobiles, lesquelles sont en effet dans l'espace, et leurs mouvements, qui ne sauraient occuper d'espace, &#233;tant dur&#233;e plut&#244;t qu'&#233;tendue, qualit&#233; et non pas quantit&#233;. Mesurer la vitesse d'un mouvement, comme nous allons voir, c'est simplement constater une simultan&#233;it&#233; ; introduire cette vitesse dans les calculs, c'est user d'un moyen commode pour pr&#233;voir une simultan&#233;it&#233;. Aussi la math&#233;matique reste-t-elle dans son r&#244;le tant qu'elle s'occupe de d&#233;terminer les positions simultan&#233;es d'Achille et de la tortue &#224; un moment donn&#233;, ou lorsqu'elle admet &lt;i&gt;a priori&lt;/i&gt; la rencontre des deux mobiles en un point X, rencontre qui est elle-m&#234;me une simultan&#233;it&#233;. Mais elle d&#233;passe ce r&#244;le quand elle pr&#233;tend reconstituer ce qui a lieu dans l'intervalle de deux simultan&#233;it&#233;s ; ou du moins, elle est fatalement amen&#233;e, m&#234;me alors, &#224; consid&#233;rer des simultan&#233;it&#233;s encore, des simultan&#233;it&#233;s nouvelles, dont le nombre ind&#233;finiment croissant devrait l'avertir qu'on ne fait pas du mouvement avec des immobilit&#233;s, ni du temps avec de l'espace. Bref, de m&#234;me que dans la dur&#233;e il n'y a d'homog&#232;ne que ce qui ne dure pas, c'est-&#224;-dire l'espace, o&#249; s'alignent les simultan&#233;it&#233;s, ainsi l'&#233;l&#233;ment homog&#232;ne du mouvement est ce qui lui appartient le moins, l'espace parcouru, c'est-&#224;-dire l'immobilit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Or, pr&#233;cis&#233;ment pour cette raison, la science n'op&#232;re sur le temps et le mouvement qu'&#224; la condition d'en &#233;liminer d'abord l'&#233;l&#233;ment essentiel et qualitatif - du temps la dur&#233;e, et du mouvement la mobilit&#233;. C'est de quoi l'on se convaincrait sans peine en examinant le r&#244;le des consid&#233;rations de temps, de mouvement et de vitesse en astronomie et en m&#233;canique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les trait&#233;s de m&#233;canique ont soin d'annoncer qu'ils ne d&#233;finiront pas la dur&#233;e elle-m&#234;me, mais l'&#233;galit&#233; de deux dur&#233;es : &#171; Deux intervalles de temps sont &#233;gaux, disent-ils, lorsque deux corps identiques, plac&#233;s dans des circonstances identiques au commencement de chacun de ces intervalles, et soumis aux m&#234;mes actions et influences de toute esp&#232;ce, auront parcouru le m&#234;me espace &#224; la fin de ces intervalles. &#187; En d'autres termes, nous noterons l'instant pr&#233;cis o&#249; le mouvement commence, c'est-&#224;-dire la simultan&#233;it&#233; d'un changement ext&#233;rieur avec un de nos &#233;tats psychiques ; nous noterons le moment o&#249; le mouvement finit, c'est-&#224;-dire une simultan&#233;it&#233; encore ; enfin nous mesurerons l'espace parcouru, la seule chose qui soit en effet mesurable. Il n'est donc pas question ici de dur&#233;e, mais seulement d'espace et de simultan&#233;it&#233;s. Annoncer qu'un ph&#233;nom&#232;ne se produira au bout d'un temps t, c'est dire que la conscience notera d'ici l&#224; un nombre t de simultan&#233;it&#233;s d'un certain genre. Et il ne faudrait pas que les termes &#171; d'ici l&#224; &#187; nous fissent illusion, car l'intervalle de dur&#233;e n'existe que pour nous, et &#224; cause de la p&#233;n&#233;tration mutuelle de nos &#233;tats de conscience. En dehors de nous, on ne trouverait que de l'espace, et par cons&#233;quent des simultan&#233;it&#233;s, dont on ne peut m&#234;me pas dire qu'elles soient objectivement successives, puisque toute succession se pense par la comparaison du pr&#233;sent au pass&#233;. - Ce qui prouve bien que l'intervalle de dur&#233;e lui-m&#234;me ne compte pas au point de vue de la science, c'est que, si tous les mouvements de l'univers se produisaient deux ou trois fois plus vite, il n'y aurait rien &#224; modifier ni &#224; nos formules, ni aux nombres que nous y faisons entrer. La conscience aurait une impression ind&#233;finissable et en quelque sorte qualitative de ce changement, mais il n'y para&#238;trait pas en dehors d'elle, puisque le m&#234;me nombre de simultan&#233;it&#233;s se produirait encore dans l'espace. Nous verrons plus loin que lorsque l'astronome pr&#233;dit une &#233;clipse, par exemple, il se livre pr&#233;cis&#233;ment &#224; une op&#233;ration de ce genre : il r&#233;duit infiniment les intervalles de dur&#233;e, lesquels ne comptent pas pour la science, et aper&#231;oit ainsi dans un temps tr&#232;s court - quelques secondes tout au plus - une succession de simultan&#233;it&#233;s qui occupera plusieurs si&#232;cles pour la conscience concr&#232;te, oblig&#233;e d'en vivre les intervalles.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On aboutira &#224; la m&#234;me conclusion en analysant directement la notion de vitesse. La m&#233;canique obtient cette notion par l'interm&#233;diaire d'une s&#233;rie d'id&#233;es dont on retrouvera sans peine la filiation. Elle construit d'abord l'id&#233;e de mouvement uniforme en se repr&#233;sentant d'une part la trajectoire AB d'un certain mobile, et d'autre part un ph&#233;nom&#232;ne physique qui se r&#233;p&#232;te ind&#233;finiment dans des conditions identiques, par exemple la chute d'une pierre tombant toujours de la m&#234;me hauteur au m&#234;me endroit. Si l'on note sur la trajectoire AB les points M, N, P, ..., atteints par le mobile &#224; chacun des moments o&#249; la pierre touche le sol, et que les intervalles AM, MN, NP, ..., soient reconnus &#233;gaux entre eux, on dira que le mouvement est uniforme : et l'on appellera vitesse du mobile l'un quelconque de ces intervalles, pourvu que l'on convienne d'adopter pour unit&#233; de dur&#233;e le ph&#233;nom&#232;ne physique que l'on a choisi comme terme de comparaison. On d&#233;finit donc la vitesse d'un mouvement uniforme sans faire appel &#224; d'autres notions que celles d'espace et de simultan&#233;it&#233;. - Reste le mouvement vari&#233;, celui dont les &#233;l&#233;ments AM, MN, NP, ..., ont &#233;t&#233; reconnus in&#233;gaux entre eux. Pour d&#233;finir la vitesse du mobile A au point M, il suffira d'imaginer un nombre ind&#233;fini de mobiles A1, A2, A3, .... tous anim&#233;s de mouvements uniformes, et dont les vitesses v1, v2 v3, ..., dispos&#233;es en ordre croissant par exemple, correspondent &#224; toutes les grandeurs possibles. Consid&#233;rons alors, sur la trajectoire du mobile A, deux points M&#900; et M&#733; situ&#233;s de part et d'autre du point M, mais tr&#232;s rapproch&#233;s de lui. En m&#234;me temps que ce mobile atteint les points M&#900;, M, M&#733;, les autres mobiles parviennent sur leurs trajectoires respectives &#224; des points M'1, M1 M&#034;1, M'2 M2, M&#034;2, ..., etc. ; et il existe n&#233;cessairement deux mobiles Ah et Ap tels qu'on ait d'une part M'M = M'hMh et d'autre part MM&#733;=MpM&#733;p. On conviendra alors de dire que la vitesse du mobile A au point M est comprise entre vh et vp. Mais rien n'emp&#234;che de supposer les points M' et M&#034; plus rapproch&#233;s encore du point M, et l'on con&#231;oit qu'il faille alors remplacer vh et vp par deux nouvelles vitesses vj et vn , l'une sup&#233;rieure &#224; vh, l'autre inf&#233;rieure &#224; vp. Et &#224; mesure que l'on fera d&#233;cro&#238;tre les deux intervalles M'M et MM&#034;, &#224; mesure aussi diminuera la diff&#233;rence entre les deux vitesses des mouvements uniformes correspondants. Or, les deux intervalles pouvant d&#233;cro&#238;tre jusqu'&#224; z&#233;ro, il existe &#233;videmment entre vj et vn une certaine vitesse vm telle que la diff&#233;rence entre cette vitesse et vh, vj, ..., d'une part, vp, vn, .... de l'autre, puisse devenir plus petit que toute quantit&#233; donn&#233;e. C'est cette limite commune vm qu'on appellera vitesse du mobile A au point M. - Or, dans cette analyse du mouvement vari&#233;, comme dans celle du mouvement uniforme, il n'est question que d'espaces une fois parcourus, et de positions simultan&#233;es une fois atteintes. Nous &#233;tions donc fond&#233;s &#224; dire que si la m&#233;canique ne retient du temps que la simultan&#233;it&#233;, elle ne retient du mouvement lui-m&#234;me que l'immobilit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On e&#251;t pr&#233;vu ce r&#233;sultat en remarquant que la m&#233;canique op&#232;re n&#233;cessairement sur des &#233;quations, et qu'une &#233;quation alg&#233;brique exprime toujours un fait accompli. Or il est de l'essence m&#234;me de la dur&#233;e et du mouvement, tels qu'ils apparaissent &#224; notre conscience, d'&#234;tre sans cesse en voie de formation : aussi l'alg&#232;bre pourra-t-elle traduire les r&#233;sultats acquis en un certain moment de la dur&#233;e et les positions prises par un certain mobile dans l'espace, mais non pas la dur&#233;e et le mouvement eux-m&#234;mes. En vain on augmentera le nombre des simultan&#233;it&#233;s et des positions que l'on consid&#232;re, par l'hypoth&#232;se d'intervalles tr&#232;s petits ; en vain m&#234;me, pour marquer la possibilit&#233; d'accro&#238;tre ind&#233;finiment le nombre de ces intervalles de dur&#233;e, on remplacera la notion de diff&#233;rence par celle de diff&#233;rentielle : c'est toujours &#224; une extr&#233;mit&#233; de l'intervalle que la math&#233;matique se place, si petit qu'elle le con&#231;oive. Quant &#224; l'intervalle lui-m&#234;me, quant &#224; la dur&#233;e et au mouvement, en un mot, ils restent n&#233;cessairement en dehors de l'&#233;quation. C'est que la dur&#233;e et le mouvement sont des synth&#232;ses mentales, et non pas des choses ; c'est que, si le mobile occupe tour &#224; tour les points d'une ligne, le mouvement n'a rien de commun avec cette ligne m&#234;me ; c'est enfin que, si les positions occup&#233;es par le mobile varient avec les diff&#233;rents moments de la dur&#233;e, s'il cr&#233;e m&#234;me des moments distincts par cela seul qu'il occupe des positions diff&#233;rentes, la dur&#233;e proprement dite n'a pas de moments identiques ni ext&#233;rieurs les uns aux autres, &#233;tant essentiellement h&#233;t&#233;rog&#232;ne &#224; elle-m&#234;me, indistincte, et sans analogie avec le nombre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il r&#233;sulte de cette analyse que l'espace seul est homog&#232;ne, que les choses situ&#233;es dans l'espace constituent une multiplicit&#233; distincte, et que toute multiplicit&#233; distincte s'obtient par un d&#233;roulement dans l'espace. Il en r&#233;sulte &#233;galement qu'il n'y a dans l'espace ni dur&#233;e ni m&#234;me succession, au sens o&#249; la conscience prend ces mots : chacun des &#233;tats dits successifs du monde ext&#233;rieur existe seul, et leur multiplicit&#233; n'a de r&#233;alit&#233; que pour une conscience capable de les conserver d'abord, de les juxtaposer ensuite en les ext&#233;riorisant les uns par rapport aux autres. Si elle les conserve, c'est parce que ces divers &#233;tats du monde ext&#233;rieur donnent lieu &#224; des faits de conscience qui se p&#233;n&#232;trent, s'organisent insensiblement ensemble, et lient le pass&#233; au pr&#233;sent par l'effet de cette solidarit&#233; m&#234;me. Si elle les ext&#233;riorise les uns par rapport aux autres, c'est parce que, songeant ensuite &#224; leur distinction radicale (l'un ayant cess&#233; d'&#234;tre quand l'autre para&#238;t), elle les aper&#231;oit sous forme de multiplicit&#233; distincte ; ce qui revient &#224; les aligner ensemble dans l'espace o&#249; chacun d'eux existait s&#233;par&#233;ment. L'espace employ&#233; &#224; cet usage est pr&#233;cis&#233;ment ce qu'on appelle le temps homog&#232;ne.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais une autre conclusion se d&#233;gage de cette analyse c'est que la multiplicit&#233; des &#233;tats de conscience, envisag&#233;e dans sa puret&#233; originelle, ne pr&#233;sente aucune ressemblance avec la multiplicit&#233; distincte qui forme un nombre. Il y aurait l&#224;, disions-nous, une multiplicit&#233; qualitative. Bref, il faudrait admettre deux esp&#232;ces de multiplicit&#233;, deux sens possibles du mot distinguer, deux conceptions, l'une qualitative et l'autre quantitative, de la diff&#233;rence entre le m&#234;me et l'autre. Tant&#244;t cette multiplicit&#233;, cette distinction, cette h&#233;t&#233;rog&#233;n&#233;it&#233; ne contiennent le nombre qu'en puissance, comme dirait Aristote ; c'est que la conscience op&#232;re une discrimination qualitative sans aucune arri&#232;re-pens&#233;e de compter les qualit&#233;s ou m&#234;me d'en faire plusieurs ; il y a bien alors multiplicit&#233; sans quantit&#233;. Tant&#244;t, au contraire, il s'agit d'une multiplicit&#233; de termes qui se comptent ou que l'on con&#231;oit comme pouvant se compter ; mais on pense alors &#224; la possibilit&#233; de les ext&#233;rioriser les uns par rapport aux autres ; on les d&#233;veloppe dans l'espace. Malheureusement, nous sommes si habitu&#233;s &#224; &#233;claircir l'un par l'autre ces deux sens du m&#234;me mot, &#224; les apercevoir m&#234;me l'un dans l'autre, que nous &#233;prouvons une incroyable difficult&#233; &#224; les distinguer, ou tout au moins &#224; exprimer cette distinction par le langage. Ainsi, nous disions que plusieurs &#233;tats de conscience s'organisent entre eux, se p&#233;n&#232;trent, s'enrichissent de plus en plus, et pourraient donner ainsi, &#224; un moi ignorant de l'espace, le sentiment de la dur&#233;e pure ; mais d&#233;j&#224;, pour employer le mot &#171; plusieurs &#187;, nous avions isol&#233; ces &#233;tats les uns des autres, nous les avions ext&#233;rioris&#233;s les uns par rapport aux autres, nous les avions juxtapos&#233;s, en un mot ; et nous trahissions ainsi, par l'expression m&#234;me &#224; laquelle nous &#233;tions oblig&#233;s de recourir, l'habitude profond&#233;ment enracin&#233;e de d&#233;velopper le temps dans l'espace. C'est &#224; l'image de ce d&#233;veloppement une fois effectu&#233; que nous empruntons n&#233;cessairement les termes destin&#233;s &#224; rendre l'&#233;tat d'une &#226;me qui ne l'aurait point effectu&#233; encore : ces termes sont donc entach&#233;s d'un vice originel, et la repr&#233;sentation d'une multiplicit&#233; sans rapport avec le nombre ou l'espace, quoique claire pour une pens&#233;e qui rentre en elle-m&#234;me et s'abstrait, ne saurait se traduire dans la langue du sens commun. Et pourtant nous ne pouvons former l'id&#233;e m&#234;me de multiplicit&#233; distincte sans consid&#233;rer parall&#232;lement ce que nous avons appel&#233; une multiplicit&#233; qualitative. Quand nous comptons explicitement des unit&#233;s en les alignant dans l'espace, n'est-il pas vrai qu'a c&#244;t&#233; de cette addition dont les termes identiques se dessinent sur un fond homog&#232;ne, il se poursuit, dans les profondeurs de l'&#226;me, une organisation de ces unit&#233;s les unes avec les autres, processus tout dynamique, assez analogue &#224; la repr&#233;sentation purement qualitative qu'une enclume sensible aurait du nombre croissant des coups de marteau ? En ce sens, on pourrait presque dire que les nombres d'un usage journalier ont chacun leur &#233;quivalent &#233;motionnel. Les marchands le savent bien, et au lieu d'indiquer le prix d'un objet par un nombre rond de francs, ils marqueront le chiffre imm&#233;diatement inf&#233;rieur, quittes &#224; intercaler ensuite un nombre suffisant de centimes. Bref, le processus par lequel nous comptons des unit&#233;s et en formons une multiplicit&#233; distincte pr&#233;sente un double aspect : d'un c&#244;t&#233; nous les supposons identiques, ce qui ne se peut concevoir qu'&#224; la condition que ces unit&#233;s s'alignent dans un milieu homog&#232;ne ; mais d'autre part la troisi&#232;me unit&#233;, par exemple, en s'ajoutant aux deux autres, modifie la nature, l'aspect, et comme le rythme de l'ensemble : sans cette p&#233;n&#233;tration mutuelle et ce progr&#232;s en quelque sorte qualitatif, il n'y aurait pas d'addition possible. - C'est donc gr&#226;ce &#224; la qualit&#233; de la quantit&#233; que nous formons l'id&#233;e d'une quantit&#233;, sans qualit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il devient d&#232;s lors &#233;vident qu'en dehors de toute repr&#233;sentation symbolique le temps ne prendra jamais pour notre conscience l'aspect d'un milieu homog&#232;ne, o&#249; les termes d'une succession s'ext&#233;riorisent les uns par rapport aux autres. Mais nous arrivons naturellement &#224; cette repr&#233;sentation symbolique par ce seul fait que, dans une s&#233;rie de ternies identiques, chaque terme prend pour notre conscience un double aspect : l'un toujours identique &#224; lui-m&#234;me, puisque nous songeons &#224; l'identit&#233; de l'objet ext&#233;rieur, l'autre sp&#233;cifique, parce que l'addition de ce terme provoque une nouvelle organisation de l'ensemble. De l&#224; la possibilit&#233; de d&#233;ployer dans l'espace, sous forme de multiplicit&#233; num&#233;rique, ce que nous avons appel&#233; une multiplicit&#233; qualitative, et de consid&#233;rer l'une comme l'&#233;quivalent de l'autre. Or, nulle part ce double processus ne s'accomplit aussi facilement que dans la perception du ph&#233;nom&#232;ne ext&#233;rieur, inconnaissable en soi, qui prend pour nous la forme du mouvement. Ici nous avons bien une s&#233;rie de termes identiques entre eux, puisque c'est toujours le m&#234;me mobile ; mais d'autre part la synth&#232;se op&#233;r&#233;e par notre conscience entre la position actuelle et ce que notre m&#233;moire appelle les positions ant&#233;rieures fait que ces images se p&#233;n&#232;trent, se compl&#232;tent et se continuent en quelque sorte les unes les autres. C'est donc par l'interm&#233;diaire du mouvement surtout que la dur&#233;e prend la forme d'un milieu homog&#232;ne, et que le temps se projette dans l'espace. Mais, &#224; d&#233;faut du mouvement, toute r&#233;p&#233;tition d'un ph&#233;nom&#232;ne ext&#233;rieur bien d&#233;termin&#233; e&#251;t sugg&#233;r&#233; &#224; la conscience le m&#234;me mode de repr&#233;sentation. Ainsi, quand nous entendons une s&#233;rie de coups de marteau, les sons forment une m&#233;lodie indivisible en tant que sensations pures, et donnent encore lieu &#224; ce que nous avons appel&#233; un progr&#232;s dynamique : mais sachant que la m&#234;me cause objective agit, nous d&#233;coupons ce progr&#232;s en phases que nous consid&#233;rons alors comme identiques ; et cette multiplicit&#233; de termes identiques ne pouvant plus se concevoir que par d&#233;ploiement dans l'espace, nous aboutissons encore n&#233;cessairement &#224; l'id&#233;e d'un temps homog&#232;ne, image symbolique de la dur&#233;e r&#233;elle. En un mot, notre moi touche au monde ext&#233;rieur par sa surface ; nos sensations successives, bien que se fondant les unes dans les autres, retiennent quelque chose de l'ext&#233;riorit&#233; r&#233;ciproque qui en caract&#233;rise objectivement les causes ; et c'est pourquoi notre vie psychologique superficielle se d&#233;roule dans un milieu homog&#232;ne sans que ce mode de repr&#233;sentation nous co&#251;te un grand effort. Mais le caract&#232;re symbolique de cette repr&#233;sentation devient de plus en plus frappant &#224; mesure que nous p&#233;n&#233;trons davantage dans les profondeurs de la conscience : le moi int&#233;rieur, celui qui sent et se passionne, celui qui d&#233;lib&#232;re et se d&#233;cide, est une force dont les &#233;tats et modifications se p&#233;n&#232;trent intimement, et subissent une alt&#233;ration profonde d&#232;s qu'on les s&#233;pare les uns des autres pour les d&#233;rouler dans l'espace. Mais comme ce moi plus profond ne fait qu'une seule et m&#234;me personne avec le moi superficiel, ils paraissent n&#233;cessairement durer de la m&#234;me mani&#232;re. Et comme la repr&#233;sentation constante d'un ph&#233;nom&#232;ne objectif identique qui se r&#233;p&#232;te d&#233;coupe notre vie psychique superficielle en parties ext&#233;rieures les unes aux autres, les moments ainsi d&#233;termin&#233;s d&#233;terminent &#224; leur tour des segments distincts dans le progr&#232;s dynamique et indivis&#233; de nos &#233;tats de conscience plus personnels. Ainsi se r&#233;percute, ainsi se propage jusque dans les profondeurs de la conscience cette ext&#233;riorit&#233; r&#233;ciproque que leur juxtaposition dans l'espace homog&#232;ne assure aux objets mat&#233;riels : petit &#224; petit, nos sensations se d&#233;tachent les unes des autres comme les causes externes qui leur donn&#232;rent naissance, et les sentiments ou id&#233;es comme les sensations dont ils sont contemporains. - Ce qui prouve bien que notre conception ordinaire de la dur&#233;e tient &#224; une invasion graduelle de l'espace dans le domaine de la conscience pure, c'est que, pour enlever au moi la facult&#233; de percevoir un temps homog&#232;ne, il suffit d'en d&#233;tacher cette couche plus superficielle de faits psychiques qu'il utilise comme r&#233;gulateurs. Le r&#234;ve nous place pr&#233;cis&#233;ment dans ces conditions ; car le sommeil, en ralentissant le jeu des fonctions organiques, modifie surtout la surface de communication entre le moi et les choses ext&#233;rieures. Nous ne mesurons plus alors la dur&#233;e, mais nous la sentons ; de quantit&#233; elle revient &#224; l'&#233;tat de qualit&#233; ; l'appr&#233;ciation math&#233;matique du temps &#233;coul&#233; ne se fait plus ; mais elle c&#232;de la place &#224; un instinct confus, capable, comme tous les instincts, de commettre des m&#233;prises grossi&#232;res et parfois aussi de proc&#233;der avec une extraordinaire s&#251;ret&#233;. M&#234;me &#224; l'&#233;tat de veille, l'exp&#233;rience journali&#232;re devrait nous apprendre &#224; faire la diff&#233;rence entre la dur&#233;e-qualit&#233;, celle que la conscience atteint imm&#233;diatement, celle que l'animal per&#231;oit probablement, et le temps pour ainsi dire mat&#233;rialis&#233;, le temps devenu quantit&#233; par un d&#233;veloppement dans l'espace. Au moment o&#249; j'&#233;cris ces lignes, l'heure sonne &#224; une horloge voisine ; mais mon oreille distraite ne s'en aper&#231;oit que lorsque plusieurs coups se sont d&#233;j&#224; fait entendre ; je ne les ai donc pas compt&#233;s. Et n&#233;anmoins, il me suffit d'un effort d'attention r&#233;trospective pour faire la somme des quatre coups d&#233;j&#224; sonn&#233;s, et les ajouter &#224; ceux que j'entends. Si, rentrant en moi-m&#234;me, je m'interroge alors soigneusement sur ce qui vient de se passer, je m'aper&#231;ois que les quatre premiers sons avaient frapp&#233; mon oreille et m&#234;me &#233;mu ma conscience, mais que les sensations produites par chacun d'eux, au lieu de se juxtaposer, s'&#233;taient fondues les unes dans les autres de mani&#232;re &#224; douer l'ensemble d'un aspect propre, de mani&#232;re &#224; en faire une esp&#232;ce de phrase musicale. Pour &#233;valuer r&#233;trospectivement le nombre des coups sonn&#233;s, j'ai essay&#233; de reconstituer cette phrase par la pens&#233;e ; mon imagination a frapp&#233; un coup, puis deux, puis trois, et tant qu'elle n'est pas arriv&#233;e au nombre exact quatre, la sensibilit&#233;, consult&#233;e, a r&#233;pondu que l'effet total diff&#233;rait qualitativement. Elle avait donc constat&#233; &#224; sa mani&#232;re la succession des quatre coups frapp&#233;s, mais tout autrement que par une addition, et sans faire intervenir l'image d'une juxtaposition de termes distincts. Bref, le nombre des coups frapp&#233;s a &#233;t&#233; per&#231;u comme qualit&#233;, et non comme quantit&#233; ; la dur&#233;e se pr&#233;sente ainsi &#224; la conscience imm&#233;diate, et elle conserve cette forme tant qu'elle ne c&#232;de pas la place &#224; une repr&#233;sentation symbolique, tir&#233;e de l'&#233;tendue. - Distinguons donc, pour conclure, deux formes de la multiplicit&#233;, deux appr&#233;ciations bien diff&#233;rentes de la dur&#233;e, deux aspects de la vie consciente. Au-dessous de la dur&#233;e homog&#232;ne, symbole extensif de la dur&#233;e vraie, une psychologie attentive d&#233;m&#234;le une dur&#233;e dont les moments h&#233;t&#233;rog&#232;nes se p&#233;n&#232;trent ; au-dessous de la multiplicit&#233; num&#233;rique des &#233;tats conscients, une multiplicit&#233; qualitative ; au-dessous du moi aux &#233;tats bien d&#233;finis, un moi o&#249; succession implique fusion et organisation. Mais nous nous contentons le plus souvent du premier, c'est-&#224;-dire de l'ombre du moi projet&#233;e dans l'espace homog&#232;ne. La conscience, tourment&#233;e d'un insatiable d&#233;sir de distinguer, substitue le symbole &#224; la r&#233;alit&#233;, ou n'aper&#231;oit la r&#233;alit&#233; qu'&#224; travers le symbole. Comme le moi ainsi r&#233;fract&#233;, et par l&#224; m&#234;me subdivis&#233;, se pr&#234;te infiniment mieux aux exigences de la vie sociale en g&#233;n&#233;ral et du langage en particulier, elle le pr&#233;f&#232;re, et perd peu &#224; peu de vue le moi fondamental.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour retrouver ce moi fondamental, tel qu'une conscience inalt&#233;r&#233;e l'apercevrait, un effort vigoureux d'analyse est n&#233;cessaire, par lequel on isolera les faits psychologiques internes et vivants de leur image d'abord r&#233;fract&#233;e, ensuite solidifi&#233;e dans l'espace homog&#232;ne. En d'autres termes, nos perceptions, sensations, &#233;motions et id&#233;es se pr&#233;sentent sous un double aspect : l'un net, pr&#233;cis, mais impersonnel ; l'autre confus, infiniment mobile, et inexprimable, parce que le langage ne saurait le saisir sans en fixer la mobilit&#233;, ni l'adapter &#224; sa forme banale sans le faire tomber dans le domaine commun. Si nous aboutissons &#224; distinguer deux formes de la multiplicit&#233;, deux formes de la dur&#233;e, il est &#233;vident que chacun des faits de conscience, pris &#224; part, devra rev&#234;tir un aspect diff&#233;rent selon qu'on le consid&#232;re au sein d'une multiplicit&#233; distincte ou d'une multiplicit&#233; confuse, dans le temps-qualit&#233; o&#249; il se produit, ou dans le temps-quantit&#233; o&#249; il se projette.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quand je me prom&#232;ne pour la premi&#232;re fois, par exemple, dans une ville o&#249; je s&#233;journerai, les choses qui m'entourent produisent en m&#234;me temps sur moi une impression qui est destin&#233;e &#224; durer, et une impression qui se modifiera sans cesse. Tous les jours j'aper&#231;ois les m&#234;mes maisons, et comme je sais que ce sont les m&#234;mes objets, je les d&#233;signe constamment par le m&#234;me nom, et je m'imagine aussi qu'elles m'apparaissent toujours de la m&#234;me mani&#232;re. Pourtant, si je me reporte, au bout d'un assez long temps, &#224; l'impression que j'&#233;prouvai pendant les premi&#232;res ann&#233;es, je m'&#233;tonne du changement singulier, inexplicable et surtout inexprimable, qui s'est accompli en elle. Il semble que ces objets, continuellement per&#231;us par moi et se peignant sans cesse dans mon esprit, aient fini par m'emprunter quelque chose de mon existence consciente ; comme moi ils ont v&#233;cu, et comme moi vieilli. Ce n'est pas l&#224; illusion pure ; car si l'impression d'aujourd'hui &#233;tait absolument identique &#224; celle d'hier, quelle diff&#233;rence y aurait-il entre percevoir et reconna&#238;tre, entre apprendre et se souvenir ? Pourtant cette diff&#233;rence &#233;chappe &#224; l'attention de la plupart ; on ne s'en apercevra gu&#232;re qu'&#224; la condition d'en &#234;tre averti, et de s'interroger alors scrupuleusement soi-m&#234;me. La raison en est que notre vie ext&#233;rieure et pour ainsi dire sociale a plus d'importance pratique pour nous que notre existence int&#233;rieure et individuelle. Nous tendons instinctivement &#224; solidifier nos impressions, pour les exprimer par le langage. De l&#224; vient que nous confondons le sentiment m&#234;me, qui est dans un perp&#233;tuel devenir, avec son objet ext&#233;rieur permanent, et surtout avec le mot qui exprime cet objet. De m&#234;me que la dur&#233;e fuyante de notre moi se fixe par sa projection dans l'espace homog&#232;ne, ainsi nos impressions sans cesse changeantes, s'enroulant autour de l'objet ext&#233;rieur qui en est cause, en adoptent les contours pr&#233;cis et l'immobilit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nos sensations simples, consid&#233;r&#233;es &#224; l'&#233;tat naturel, offriraient moins de consistance encore. Telle saveur, tel parfum m'ont plu quand j'&#233;tais enfant, et me r&#233;pugnent aujourd'hui. Pourtant je donne encore le m&#234;me nom &#224; la sensation &#233;prouv&#233;e, et je parle comme si, le parfum et la saveur &#233;tant demeur&#233;s identiques, mes go&#251;ts seuls avaient chang&#233;. Je solidifie donc encore cette sensation ; et lorsque sa mobilit&#233; acquiert une telle &#233;vidence qu'il me devient impossible de la m&#233;conna&#238;tre, j'extrais cette mobilit&#233; pour lui donner un nom &#224; part et la solidifier &#224; son tour sous forme de go&#251;t. Mais en r&#233;alit&#233; il n'y a ni sensations identiques, ni go&#251;ts multiples ; car sensations et go&#251;ts m'apparaissent comme des &lt;i&gt;choses &lt;/i&gt;d&#232;s que je les isole et que je les nomme, et il n'y a gu&#232;re dans l'&#226;me humaine que des progr&#232;s. Ce qu'il faut dire, c'est que toute sensation se modifie en se r&#233;p&#233;tant, et que si elle ne me para&#238;t pas changer du jour au lendemain, c'est parce que je l'aper&#231;ois maintenant &#224; travers l'objet qui en est cause, &#224; travers le mot qui la traduit. Cette influence du langage sur la sensation est plus profonde qu'on ne le pense g&#233;n&#233;ralement. Non seulement le langage nous fait croire &#224; l'invariabilit&#233; de nos sensations, mais il nous trompera parfois sur le caract&#232;re de la sensation &#233;prouv&#233;e. Ainsi, quand je mange d'un mets r&#233;put&#233; exquis, le nom qu'il porte, gros de l'approbation qu'on lui donne, s'interpose entre ma sensation et ma conscience ; je pourrai croire que la saveur me pla&#238;t, alors qu'un l&#233;ger effort d'attention me prouverait le contraire. Bref, le mot aux contours bien arr&#234;t&#233;s, le mot brutal, qui emmagasine ce qu'il y a de stable, de commun et par cons&#233;quent d'impersonnel dans les impressions de l'humanit&#233;, &#233;crase ou tout au moins recouvre les impressions d&#233;licates et fugitives de notre conscience individuelle. Pour lutter &#224; armes &#233;gales, celles-ci devraient s'exprimer par des mots pr&#233;cis ; mais ces mots, &#224; peine form&#233;s, se retourneraient contre la sensation qui leur donna naissance, et invent&#233;s pour t&#233;moigner que la sensation est instable, ils lui imposeraient leur propre stabilit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nulle part cet &#233;crasement de la conscience imm&#233;diate n'est aussi frappant que dans les ph&#233;nom&#232;nes de sentiment. Un amour violent, une m&#233;lancolie profonde envahissent notre &#226;me : ce sont mille &#233;l&#233;ments divers qui se fondent, qui se p&#233;n&#232;trent, sans contours pr&#233;cis, sans la moindre tendance &#224; s'ext&#233;rioriser les uns par rapport aux autres ; leur originalit&#233; est &#224; ce prix. D&#233;j&#224; ils se d&#233;forment quand nous d&#233;m&#234;lons dans leur masse confuse une multiplicit&#233; num&#233;rique : que sera-ce quand nous les d&#233;ploierons, isol&#233;s les uns des autres, dans ce milieu homog&#232;ne qu'on appellera maintenant, comme on voudra, temps ou espace ? Tout &#224; l'heure chacun d'eux empruntait une ind&#233;finissable coloration au milieu o&#249; il &#233;tait plac&#233; : le voici d&#233;color&#233;, et tout pr&#234;t &#224; recevoir un nom. Le sentiment lui-m&#234;me est un &#234;tre qui vit, qui se d&#233;veloppe, qui change par cons&#233;quent sans cesse ; sinon, on ne comprendrait pas qu'il nous achemin&#226;t peu &#224; peu &#224; une r&#233;solution : notre r&#233;solution serait imm&#233;diatement prise. Mais il vit parce que la dur&#233;e o&#249; il se d&#233;veloppe est une dur&#233;e dont les moments se p&#233;n&#232;trent : en s&#233;parant ces moments les uns des autres, en d&#233;roulant le temps dans l'espace, nous avons fait perdre &#224; ce sentiment son animation et sa couleur. Nous voici donc en pr&#233;sence de l'ombre de nous-m&#234;mes : nous croyons avoir analys&#233; notre sentiment, nous lui avons substitu&#233; en r&#233;alit&#233; une juxtaposition d'&#233;tats inertes, traduisibles en mots, et qui constituent chacun l'&#233;l&#233;ment commun, le r&#233;sidu par cons&#233;quent impersonnel, des impressions ressenties dans un cas donn&#233; par la soci&#233;t&#233; enti&#232;re. Et c'est pourquoi nous raisonnons sur ces &#233;tats et leur appliquons notre logique simple : les ayant &#233;rig&#233;s en genres par cela seul que nous les isolions les uns des autres, nous les avons pr&#233;par&#233;s pour servir &#224; une d&#233;duction future. Que si maintenant quelque romancier hardi, d&#233;chirant la toile habilement tiss&#233;e de notre moi conventionnel, nous montre sous cette logique apparente une absurdit&#233; fondamentale, sous cette juxtaposition d'&#233;tats simples une p&#233;n&#233;tration infinie de mille impressions diverses qui ont d&#233;j&#224; cess&#233; d'&#234;tre au moment o&#249; on les nomme, nous le louons de nous avoir mieux connus que nous ne nous connaissions nous-m&#234;mes. Il n'en est rien cependant, et par cela m&#234;me qu'il d&#233;roule notre sentiment dans un temps homog&#232;ne et en exprime les &#233;l&#233;ments par des mots, il ne nous en pr&#233;sente qu'une ombre &#224; son tour : seulement, il a dispos&#233; cette ombre de mani&#232;re &#224; nous faire soup&#231;onner la nature extraordinaire et illogique de l'objet qui la projette ; il nous a invit&#233;s &#224; la r&#233;flexion en mettant dans l'expression ext&#233;rieure quelque chose de cette contradiction, de cette p&#233;n&#233;tration mutuelle, qui constitue l'essence m&#234;me des &#233;l&#233;ments exprim&#233;s. Encourag&#233;s par lui, nous avons &#233;cart&#233; pour un instant le voile que nous interposions entre notre conscience et nous. Il nous a remis en pr&#233;sence de nous-m&#234;mes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous &#233;prouverions une surprise du m&#234;me genre si, brisant les cadres du langage, nous nous efforcions de saisir nos id&#233;es elles-m&#234;mes &#224; l'&#233;tat naturel, et telles que notre conscience, d&#233;livr&#233;e de l'obsession de l'espace, les apercevrait. Cette dissociation des &#233;l&#233;ments constitutifs de l'id&#233;e, qui aboutit &#224; l'abstraction, est trop commode pour que nous nous en passions dans la vie ordinaire et m&#234;me dans la discussion philosophique. Mais lorsque nous nous figurons que les &#233;l&#233;ments dissoci&#233;s sont pr&#233;cis&#233;ment ceux qui entraient dans la contexture de l'id&#233;e concr&#232;te, lorsque, substituant &#224; la p&#233;n&#233;tration des termes r&#233;els la juxtaposition de leurs symboles, nous pr&#233;tendons reconstituer de la dur&#233;e avec de l'espace, nous tombons in&#233;vitablement dans les erreurs de l'associationnisme. Nous n'insisterons pas sur ce dernier point, qui sera l'objet d'un examen approfondi dans le chapitre suivant. Qu'il nous suffise de dire que l'ardeur irr&#233;fl&#233;chie avec laquelle nous prenons parti dans certaines questions prouve assez que notre intelligence a ses instincts : et comment nous repr&#233;senter ces instincts, sinon par un &#233;lan commun &#224; toutes nos id&#233;es, c'est-&#224;-dire par leur p&#233;n&#233;tration mutuelle ? Les opinions auxquelles nous tenons le plus sont celles dont nous pourrions le plus malais&#233;ment rendre compte, et les raisons m&#234;mes par lesquelles nous les justifions sont rarement celles qui nous ont d&#233;termin&#233;s &#224; les adopter. En un certain sens, nous les avons adopt&#233;es sans raison, car ce qui en fait le prix &#224; nos yeux, c'est que leur nuance r&#233;pond &#224; la coloration commune de toutes nos autres id&#233;es, c'est que nous y avons vu, d&#232;s l'abord, quelque chose de nous. Aussi ne prennent-elles pas dans notre esprit la forme banale qu'elles rev&#234;tiront d&#232;s qu'on les en fera sortir pour les exprimer par des mots ; et bien que, chez d'autres esprits, elles portent le m&#234;me nom, elles ne sont pas du tout la m&#234;me chose. A vrai dire, chacun d'elles vit &#224; la mani&#232;re d'une cellule dans un organisme ; tout ce qui modifie l'&#233;tat g&#233;n&#233;ral du moi la modifie elle-m&#234;me. Mais tandis que la cellule occupe un point d&#233;termin&#233; de l'organisme, une id&#233;e vraiment n&#244;tre remplit notre moi tout entier. Il s'en faut d'ailleurs que toutes nos id&#233;es s'incorporent ainsi &#224; la masse de nos &#233;tats de conscience. Beaucoup flottent &#224; la surface, comme des feuilles mortes sur l'eau d'un &#233;tang. Nous entendons par l&#224; que notre esprit, lorsqu'il les pense, les retrouve toujours dans une esp&#232;ce d'immobilit&#233;, comme si elles lui &#233;taient ext&#233;rieures. De ce nombre sont les id&#233;es que nous recevons toutes faites, et qui demeurent en nous sans jamais s'assimiler &#224; notre substance, ou bien encore les id&#233;es que nous avons n&#233;glig&#233; d'entretenir, et qui se sont dess&#233;ch&#233;es dans l'abandon. Si, &#224; mesure que nous nous &#233;loignons des couches profondes du moi, nos &#233;tats de conscience tendent de plus en plus &#224; prendre la forme d'une multiplicit&#233; num&#233;rique et &#224; se d&#233;ployer dans un espace homog&#232;ne, c'est pr&#233;cis&#233;ment parce que ces &#233;tats de conscience affectent une nature de plus en plus inerte, une forme de plus en plus impersonnelle. Il ne faut donc pas s'&#233;tonner si celles-l&#224; seules de nos id&#233;es qui nous appartiennent le moins sont ad&#233;quatement exprimables par des mots : &#224; celles-l&#224; seulement, comme nous verrons, s'applique la th&#233;orie associationniste. Ext&#233;rieures les unes aux autres, elles entretiennent entre elles des rapports o&#249; la nature intime de chacune d'elles n'entre pour rien, des rapports qui peuvent se classer : on dira donc qu'elles s'associent par contigu&#239;t&#233;, ou par quelque raison logique. Mais si, creusant au-dessous de la surface de contact entre le moi et les choses ext&#233;rieures, nous p&#233;n&#233;trons dans les profondeurs de l'intelligence organis&#233;e et vivante, nous assisterons &#224; la superposition ou plut&#244;t &#224; la fusion intime de bien des id&#233;es qui, une fois dissoci&#233;es, paraissent s'exclure sous forme de termes logiquement contradictoires. Les r&#234;ves les plus bizarres, o&#249; deux images se recouvrent et nous pr&#233;sentent tout &#224; la fois deux personnes diff&#233;rentes, qui n'en feraient pourtant qu'une, donneront une faible id&#233;e de l'interp&#233;n&#233;tration de nos concepts &#224; l'&#233;tat de veille. L'imagination du r&#234;veur, isol&#233;e du monde externe, reproduit sur de simples images et parodie &#224; sa mani&#232;re le travail qui se poursuit sans cesse, sur des id&#233;es, dans les r&#233;gions plus profondes de la vie intellectuelle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ainsi se v&#233;rifie, ainsi s'&#233;claircira par une &#233;tude plus approfondie des faits internes, le principe que nous &#233;noncions d'abord : la vie consciente se pr&#233;sente sous un double aspect, selon qu'on l'aper&#231;oit directement ou par r&#233;fraction &#224; travers l'espace. - Consid&#233;r&#233;s en eux-m&#234;mes, les &#233;tats de conscience profonds n'ont aucun rapport avec la quantit&#233; ; ils sont qualit&#233; pure ; ils se m&#234;lent de telle mani&#232;re qu'on ne saurait dire s'ils sont un ou plusieurs, ni m&#234;me les examiner &#224; ce point de vue sans les d&#233;naturer aussit&#244;t. La dur&#233;e qu'ils cr&#233;ent ainsi est une dur&#233;e dont les moments ne constituent pas une multiplicit&#233; num&#233;rique : caract&#233;riser ces moments en disant qu'ils empi&#232;tent les uns sur les autres, ce serait encore les distinguer. Si chacun de nous vivait d'une vie purement individuelle, s'il n'y avait ni soci&#233;t&#233; ni langage, notre conscience saisirait-elle sous cette forme indistincte la s&#233;rie des &#233;tats internes ? Pas tout &#224; fait, sans doute, parce que nous conserverions l'id&#233;e d'un espace homog&#232;ne o&#249; les objets se distinguent nettement les uns des autres, et qu'il est trop commode d'aligner dans un pareil milieu, pour les r&#233;soudre en termes plus simples, les &#233;tats en quelque sorte n&#233;buleux qui frappent au premier abord le regard de la conscience. Mais aussi, remarquons-le bien, l'intuition d'un espace homog&#232;ne est d&#233;j&#224; un acheminement &#224; la vie sociale. L'animal ne se repr&#233;sente probablement pas, comme nous, en outre de ses sensations, un monde ext&#233;rieur bien distinct de lui, qui soit la propri&#233;t&#233; commune de tous les &#234;tres conscients. La tendance en vertu de laquelle nous nous figurons nettement cette ext&#233;riorit&#233; des choses et cette homog&#233;n&#233;it&#233; de leur milieu est la m&#234;me qui nous porte &#224; vivre en commun et &#224; parler. Mais &#224; mesure que se r&#233;alisent plus compl&#232;tement les conditions de la vie sociale, &#224; mesure aussi s'accentue davantage le courant qui emporte nos &#233;tats de conscience du dedans au dehors : petit &#224; petit ces &#233;tats se transforment en objets ou en choses ; ils ne se d&#233;tachent pas seulement les uns des autres, mais encore de nous. Nous ne les apercevons plus alors que dans le milieu homog&#232;ne o&#249; nous en avons fig&#233; l'image et &#224; travers le moi qui leur pr&#234;te sa banale coloration. Ainsi se forme un second moi qui recouvre le premier, un moi dont l'existence a des moments distincts, dont les &#233;tats se d&#233;tachent les uns des autres et s'expriment, sans peine par des mots. Et qu'on ne nous reproche pas ici de d&#233;doubler la personne, d'y introduire sous une autre forme la multiplicit&#233; num&#233;rique que nous en avions exclue d'abord. C'est le m&#234;me moi qui aper&#231;oit des &#233;tats distincts, et qui, fixant ensuite davantage son attention, verra ces &#233;tats se fondre entre eux comme des aiguilles de neige au contact prolong&#233; de la main Et, &#224; vrai dire, pour la commodit&#233; du langage, il a tout int&#233;r&#234;t &#224; ne pas r&#233;tablir la confusion l&#224; o&#249; r&#232;gne l'ordre, et &#224; ne point troubler cet ing&#233;nieux arrangement d'&#233;tats en quelque sorte impersonnels par lequel il a cess&#233; de former &#171; un empire dans un empire &#187;. Une vie int&#233;rieure aux moments bien distincts, aux &#233;tats nettement caract&#233;ris&#233;s, repondra mieux aux exigences de la vie sociale. M&#234;me, une psychologie superficielle pourra se contenter de la d&#233;crire sans tomber pour cela dans l'erreur, &#224; condition toutefois de se restreindre &#224; l'&#233;tude des faits une fois produits, et d'en n&#233;gliger le mode de formation. - Mais si, passant de la statique &#224; la dynamique, cette psychologie pr&#233;tend raisonner sur les faits s'accomplissant comme elle a raisonn&#233; sur les faits accomplis, si elle nous pr&#233;sente le moi concret et vivant comme une association de termes qui, distincts les uns des autres, se juxtaposent dans un milieu homog&#232;ne, elle verra se dresser devant elle d'insurmontables difficult&#233;s. Et ces difficult&#233;s se multiplieront &#224; mesure qu'elle d&#233;ploiera de plus grands efforts pour les r&#233;soudre, car tous ses efforts ne feront que d&#233;gager de mieux en mieux l'absurdit&#233; de l'hypoth&#232;se fondamentale par laquelle on a d&#233;roul&#233; le temps dans l'espace, et plac&#233; la succession au sein m&#234;me de la simultan&#233;it&#233;. - Nous allons voir que les contradictions inh&#233;rentes aux probl&#232;mes de la causalit&#233;, de la libert&#233;, de la personnalit&#233; en un mot, n'ont pas d'autre origine, et qu'il suffit, pour les &#233;carter, de substituer le moi r&#233;el, le moi concret, &#224; sa repr&#233;sentation symbolique.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;hr /&gt;
		&lt;div class='rss_notes'&gt;&lt;div id=&#034;nb2-1&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-1&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-1&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;1&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Notre travail &#233;tait enti&#232;rement termin&#233; quand nous avons lu dans la Critique philosophique (ann&#233;es 1883 et 1884) une bien remarquable r&#233;futation, par M. F. PILLON, d'un int&#233;ressant article de M. G. No&#235;l sur la solidarit&#233; des notions de nombre et d'espace. Toutefois, nous n'avons rien trouv&#233; &#224; changer aux pages qu'on va lire, parce que M. Pillon ne distingue pas entre le temps qualit&#233; et le temps quantit&#233;, entre la multiplicit&#233; de juxtaposition et celle de p&#233;n&#233;tration mutuelle. Sans cette distinction capitale, qui fait le principal objet de notre second chapitre, on pourrait soutenir, avec M. Pillon, que le rapport de coexistence suffit &#224; la construction du nombre. Mais qu'entend-on ici par coexistence ? Si les termes qui coexistent s'organisent ensemble, jamais le nombre n'en sortira ; s'ils demeurent distincts, c'est qu'ils se juxtaposent, et nous voil&#224; dans l'espace. En vain on all&#233;guera l'exemple des impressions simultan&#233;es re&#231;ues par plusieurs sens. Ou bien on conserve &#224; ces sensations leurs diff&#233;rences sp&#233;cifiques, ce qui revient &#224; dire qu'on ne les compte pas ; ou bien on fait abstraction de leurs diff&#233;rences, et alors comment les distinguera-t-on sinon par leur position ou par celle de leurs symboles ? Nous allons voir que le verbe distinguer a deux sens, l'un qualitatif, l'autre quantitatif : ces deux sens ont &#233;t&#233; confondus, croyons-nous, par tous ceux qui ont trait&#233; des rapports du nombre avec l'espace.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2-2&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-2&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-2&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;2&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&#201;vellin, &lt;i&gt;Infini et quantit&#233;&lt;/i&gt;, Paris, 1881.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>A quoi vise l'art ?</title>
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		<dc:creator>Bergson, Henri</dc:creator>



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&lt;p&gt;Il y a, en effet, depuis des si&#232;cles, des hommes dont la fonction est justement de voir et de nous faire voir ce que nous n'apercevons pas naturellement. Ce sont les artistes. &lt;br class='autobr' /&gt;
&#192; quoi vise l'art, sinon &#224; nous montrer, dans la nature et dans l'esprit, hors de nous et en nous, des choses qui ne frappaient pas explicitement nos sens et notre conscience ? Le po&#232;te et le romancier qui expriment un &#233;tat d'&#226;me ne le cr&#233;ent certes pas de toutes pi&#232;ces ; ils ne seraient pas compris de nous si nous (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://caute.lautre.net/-Bergson-" rel="directory"&gt;Bergson&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Il y a, en effet, depuis des si&#232;cles, des hommes dont la fonction est justement de voir et de nous faire voir ce que nous n'apercevons pas naturellement. Ce sont les artistes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#192; quoi vise l'art, sinon &#224; nous montrer, dans la nature et dans l'esprit, hors de nous et en nous, des choses qui ne frappaient pas explicitement nos sens et notre conscience ? Le po&#232;te et le romancier qui expriment un &#233;tat d'&#226;me ne le cr&#233;ent certes pas de toutes pi&#232;ces ; ils ne seraient pas compris de nous si nous n'observions pas en nous, jusqu'&#224; un certain point, ce qu'ils nous disent d'autrui. Au fur et &#224; mesure qu'ils nous parlent, des nuances d'&#233;motion et de pens&#233;e nous apparaissent qui pouvaient &#234;tre repr&#233;sent&#233;es en nous depuis longtemps, mais qui demeuraient invisibles : telle, l'image photographique qui n'a pas encore &#233;t&#233; plong&#233;e dans le bain o&#249; elle se r&#233;v&#233;lera. Le po&#232;te est ce r&#233;v&#233;lateur. Mais nulle part la fonction de l'artiste ne se montre aussi claire&#173;ment que dans celui des arts qui fait la plus large place &#224; l'imitation, je veux dire la peinture. Les grands peintres sont des hommes auxquels remonte une certaine vision des choses qui est devenue ou qui deviendra la vision de tous les hommes. Un Corot, un Turner, pour ne citer que ceux-l&#224;, ont aper&#231;u dans la nature bien des aspects que nous ne remarquions pas. - Dira-t-on qu'ils n'ont pas vu, mais cr&#233;&#233;, qu'ils nous ont livr&#233; des produits de leur imagination, que nous adoptons leurs inventions parce qu'elles nous plaisent, et que nous nous amusons simplement &#224; regarder la nature &#224; travers l'image que les grands peintres nous en ont trac&#233;e ? - C'est vrai dans une certaine mesure ; mais, s'il en &#233;tait uniquement ainsi, pourquoi dirions-nous de certaines &#339;uvres - celles des ma&#238;tres - qu'elles sont &lt;i&gt;vraies&lt;/i&gt; ? o&#249; serait la diff&#233;rence entre le grand art et la pure fantaisie ? Approfondissons ce que nous &#233;prouvons devant un Turner ou un Corot : nous trouverons que, si nous les acceptons et les admirons, c'est que nous avions d&#233;j&#224; per&#231;u quelque chose de ce qu'ils nous montrent. Mais nous avions per&#231;u sans apercevoir. C'&#233;tait, pour nous, une vision brillante et &#233;vanouissante, perdue dans la foule de ces visions &#233;galement brillantes, &#233;gale&#173;ment &#233;vanouissantes, qui se recouvrent dans notre exp&#233;rience usuelle comme des &#171; dissolving views &#187; et qui constituent, par leur interf&#233;rence r&#233;ciproque, la vision p&#226;le et d&#233;color&#233;e que nous avons habituellement des choses. Le peintre l'a isol&#233;e ; il l'a si bien fix&#233;e sur la toile que, d&#233;sormais, nous ne pourrons nous emp&#234;cher d'apercevoir dans la r&#233;alit&#233; ce qu'il y a vu lui-m&#234;me.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'art suffirait donc &#224; nous montrer qu'une extension des facult&#233;s de perce&#173;voir est possible. Mais comment s'op&#232;re-t-elle ? - Remarquons que l'artiste a toujours pass&#233; pour un &#171; id&#233;aliste &#187;. On entend par l&#224; qu'il est moins pr&#233;oc&#173;cup&#233; que nous du c&#244;t&#233; positif et mat&#233;riel de la vie. C'est, au sens propre du mot, un &#171; distrait &#187;. Pourquoi, &#233;tant plus d&#233;tach&#233; de la r&#233;alit&#233;, arrive-t-il &#224; y voir plus de choses ? On ne le comprendrait pas, si la vision que nous avons ordinairement des objets ext&#233;rieurs et de nous-m&#234;mes n'&#233;tait une vision que notre attachement &#224; la r&#233;alit&#233;, notre besoin de vivre et d'agir, nous a amen&#233;s &#224; r&#233;tr&#233;cir et &#224; vider. De fait, il serait ais&#233; de montrer que, plus nous sommes pr&#233;occup&#233;s de vivre, moins nous sommes enclins &#224; contempler, et que les n&#233;cessit&#233;s de l'action tendent &#224; limiter le champ de la vision. Je ne puis entrer dans la d&#233;monstration de ce point ; j'estime que beaucoup de questions psychologiques et psycho-physiologiques s'&#233;claireraient d'une lumi&#232;re nou&#173;velle si l'on reconnaissait que la perception distincte est simplement d&#233;coup&#233;e, par les besoins de la vie pratique, dans un ensemble plus vaste. Nous aimons, en psychologie et ailleurs, &#224; aller de la partie au tout, et notre syst&#232;me habituel d'explication consiste &#224; reconstruire id&#233;alement notre vie mentale avec des &#233;l&#233;ments simples, puis &#224; supposer que la composition entre eux de ces &#233;l&#233;ments a r&#233;ellement produit notre vie mentale. Si les choses se passaient ainsi, notre perception serait en effet inextensible ; elle serait faite de l'assem&#173;blage de certains mat&#233;riaux d&#233;termin&#233;s, en quantit&#233; d&#233;termin&#233;e, et nous n'y trouverions jamais autre chose que ce qui aurait &#233;t&#233; d&#233;pos&#233; en elle d'abord. Mais les faits, quand on les prend tels quels, sans arri&#232;re-pens&#233;e d'expliquer l'esprit m&#233;caniquement, sugg&#232;rent une tout autre interpr&#233;tation. Ils nous montrent, dans la vie psychologique normale, un effort constant de l'esprit pour limiter son horizon, pour se d&#233;tourner de ce qu'il a un int&#233;r&#234;t mat&#233;riel &#224; ne pas voir. Avant de philosopher, il faut vivre ; et la vie exige que nous nous mettions des &#339;ill&#232;res, que nous regardions non pas &#224; droite, &#224; gauche ou en arri&#232;re, mais droit devant nous dans la direction o&#249; nous avons marcher. Notre connaissance, bien loin de se constituer par une association graduelle d'&#233;l&#233;ments simples, est l'effet d'une dissociation brusque : dans le champ immens&#233;ment vaste de notre connaissance virtuelle nous avons cueilli, pour en faire une connaissance actuelle, tout ce qui int&#233;resse notre action sur les choses ; nous avons n&#233;glig&#233; le reste. Le cerveau para&#238;t avoir &#233;t&#233; construit en vue de ce travail de s&#233;lection. On le montrerait sans peine pour les op&#233;rations de la m&#233;moire. Notre pass&#233;, ainsi que nous le verrons dans notre prochaine conf&#233;rence, se conserve n&#233;cessairement, automatiquement. Il survit tout entier. Mais notre int&#233;r&#234;t pratique est de l'&#233;carter, ou du moins de n'en accepter que ce qui peut &#233;clairer et compl&#233;ter plus ou moins utilement la situation pr&#233;sente. Le cerveau sert &#224; effectuer ce choix : il actualise les souvenirs utiles, il maintient dans le sous-sol de la conscience ceux qui ne serviraient &#224; rien. On en dirait autant de la perception. Auxiliaire de l'action, elle isole, dans l'ensemble de la r&#233;alit&#233;, ce qui nous int&#233;resse ; elle nous montre moins les choses m&#234;mes que le parti que nous en pouvons tirer. Par avance elle les classe, par avance elle les &#233;tiquette ; nous regardons &#224; peine l'objet, il nous suffit de savoir &#224; quelle cat&#233;gorie il appartient. Mais, de loin en loin, par un accident heureux, des hommes surgissent dont les sens ou la conscience sont moins adh&#233;rents &#224; la vie. La nature a oubli&#233; d'attacher leur facult&#233; de percevoir &#224; leur facult&#233; d'agir. Quand ils regardent une chose, ils la voient pour elle, et non plus pour eux. Ils ne per&#231;oivent plus simplement en vue d'agir ; ils per&#231;oivent pour percevoir, - pour rien, pour le plaisir. Par un certain c&#244;t&#233; d'eux-m&#234;mes, soit par leur conscience soit par un de leurs sens, ils naissent &lt;i&gt;d&#233;tach&#233;s&lt;/i&gt; ; et, selon que ce d&#233;tachement est celui de tel ou tel sens, ou de la conscience, ils sont peintres ou sculpteurs, musiciens ou po&#232;tes. C'est donc bien une vision plus directe de la r&#233;alit&#233; que nous trouvons dans les diff&#233;rents arts ; et c'est parce que l'artiste songe moins &#224; utiliser sa perception qu'il per&#231;oit un plus grand nombre de choses.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_ps'&gt;&lt;p&gt;Bergson, &#171; La perception du changement &#187;, La pens&#233;e et le mouvant, PUF, 1975, pp.149-153&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
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		<title>Quel est l'objet de l'art ?</title>
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		<dc:creator>Bergson, Henri</dc:creator>



		<description>
&lt;p&gt;Quel est l'objet de l'art ? Si la r&#233;alit&#233; venait frapper directement nos sens et notre conscience, si nous pouvions entrer en communication imm&#233;diate avec les choses et avec nous-m&#234;mes, je crois bien que l'art serait inutile, ou plut&#244;t que nous serions tous artistes, car notre &#226;me vibrerait alors continuelle&#173;ment &#224; l'unisson de la nature. Nos yeux, aid&#233;s de notre m&#233;moire, d&#233;coupe&#173;raient dans l'espace et fixeraient dans le temps des tableaux inimitables. Notre regard saisirait au passage, (&#8230;)&lt;/p&gt;


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		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Quel est l'objet de l'art ? Si la r&#233;alit&#233; venait frapper directement nos sens et notre conscience, si nous pouvions entrer en communication imm&#233;diate avec les choses et avec nous-m&#234;mes, je crois bien que l'art serait inutile, ou plut&#244;t que nous serions tous artistes, car notre &#226;me vibrerait alors continuelle&#173;ment &#224; l'unisson de la nature. Nos yeux, aid&#233;s de notre m&#233;moire, d&#233;coupe&#173;raient dans l'espace et fixeraient dans le temps des tableaux inimitables. Notre regard saisirait au passage, sculpt&#233;s dans le marbre vivant du corps humain, des fragments de statue aussi beaux que ceux de la statuaire antique. Nous entendrions chanter au fond de nos &#226;mes, comme une musique quelquefois gaie, plus souvent plaintive, toujours originale, la m&#233;lodie ininterrompue de notre vie int&#233;rieure. Tout cela est autour de nous, tout cela est en nous, et pourtant rien de tout cela n'est per&#231;u par nous distinctement. Entre la nature et nous, que dis-je ? entre nous et notre propre conscience, un voile s'interpose, voile &#233;pais pour le commun des hommes, voile l&#233;ger, presque transparent, pour l'artiste et le po&#232;te. Quelle f&#233;e a tiss&#233; ce voile ? Fut-ce par malice ou par amiti&#233; ? Il fallait vivre, et la vie exige que nous appr&#233;hendions les choses dans le rapport qu'elles ont &#224; nos besoins. Vivre consiste &#224; agir. Vivre, c'est n'accepter des objets que l'impression &lt;i&gt;utile &lt;/i&gt;pour y r&#233;pondre par des r&#233;actions appropri&#233;es : les autres impressions doivent s'obscurcir ou ne nous arriver que confus&#233;ment. Je regarde et je crois voir, j'&#233;coute et je crois entendre, je m'&#233;tu&#173;die et je crois lire dans le fond de mon c&#339;ur. Mais ce que je vois et ce que j'entends du monde ext&#233;rieur, c'est simplement ce que mes sens en extraient pour &#233;clairer ma conduite ; ce que je connais de moi-m&#234;me, c'est ce qui affleure &#224; la surface, ce qui prend part &#224; l'action. Mes sens et ma conscience ne me livrent donc de la r&#233;alit&#233; qu'une simplification pratique. Dans la vision qu'ils me donnent des choses et de moi-m&#234;me, les diff&#233;rences inutiles &#224; l'homme sont effac&#233;es, les ressemblances utiles &#224; l'homme sont accentu&#233;es, des routes me sont trac&#233;es &#224; l'avance o&#249; mon action s'engagera. Ces routes sont celles o&#249; l'humanit&#233; enti&#232;re a pass&#233; avant moi. Les choses ont &#233;t&#233; class&#233;es en vue du parti que j'en pourrai tirer. Et c'est cette classification que j'aper&#231;ois, beaucoup plus que la couleur et la forme des choses. Sans doute l'homme est d&#233;j&#224; tr&#232;s sup&#233;rieur &#224; l'animal sur ce point. Il est peu probable que l'&#339;il du loup fasse une diff&#233;rence entre le chevreau et l'agneau ; ce sont l&#224;, pour le loup, deux proies identiques, &#233;tant &#233;galement faciles &#224; saisir, &#233;gale&#173;ment bonnes &#224; d&#233;vorer. Nous faisons, nous, une diff&#233;rence entre la ch&#232;vre et le mouton ; mais distinguons-nous une ch&#232;vre d'une ch&#232;vre, un mouton d'un mouton ? L'&lt;i&gt;individualit&#233;&lt;/i&gt; des choses et des &#234;tres nous &#233;chappe toutes les fois qu'il ne nous est pas mat&#233;riellement utile de l'apercevoir. Et l&#224; m&#234;me o&#249; nous la remarquons (comme lorsque nous distinguons un homme d'un autre homme), ce n'est pas l'individualit&#233; m&#234;me que notre &#339;il saisit, c'est-&#224;-dire une certaine harmonie tout &#224; fait originale de formes et de couleurs, mais seulement un ou deux traits qui faciliteront la reconnaissance pratique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Enfin, pour tout dire, nous ne voyons pas les choses m&#234;mes ; nous nous bornons, le plus souvent, &#224; lire des &#233;tiquettes coll&#233;es sur elles. Cette tendance, issue du besoin, s'est encore accentu&#233;e sous l'influence du langage. Car les mots (&#224; l'exception des noms propres) d&#233;signent des genres. Le mot, qui ne note de la chose que sa fonction la plus commune et son aspect banal, s'insi&#173;nue entre elle et nous, et en masquerait la forme &#224; nos yeux si cette forme ne se dissimulait d&#233;j&#224; derri&#232;re les besoins qui ont cr&#233;&#233; le mot lui-m&#234;me. Et ce ne sont pas seulement les objets ext&#233;rieurs, ce sont aussi nos propres &#233;tats d'&#226;me qui se d&#233;robent &#224; nous dans ce qu'ils ont d'intime, de personnel, d'originale&#173;ment v&#233;cu. Quand nous &#233;prouvons de l'amour ou de la haine, quand nous nous sentons joyeux ou tristes, est-ce bien notre sentiment lui-m&#234;me qui arrive &#224; notre conscience avec les mille nuances fugitives et les mille r&#233;sonances profondes qui en font quelque chose d'absolument n&#244;tre ? Nous serions alors tous romanciers, tous po&#232;tes, tous musiciens. Mais le plus souvent, nous n'apercevons de notre &#233;tat d'&#226;me que son d&#233;ploiement ext&#233;rieur. Nous ne saisissons de nos sentiments que leur aspect impersonnel, celui que le langage a pu noter une fois pour toutes parce qu'il est &#224; peu pr&#232;s le m&#234;me, dans les m&#234;mes conditions, pour tous les hommes. Ainsi, jusque dans notre propre individu, l'individualit&#233; nous &#233;chappe. Nous nous mouvons parmi des g&#233;n&#233;&#173;ralit&#233;s et des symboles, comme en un champ clos o&#249; notre force se mesure utilement avec d'autres forces ; et fascin&#233;s par l'action, attir&#233;s par elle, pour notre plus grand bien, sur le terrain qu'elle s'est choisi, nous vivons dans une zone mitoyenne entre les choses et nous, ext&#233;rieurement aux choses, ext&#233;rieu&#173;rement aussi &#224; nous-m&#234;mes. Mais de loin en loin, par distraction, la nature suscite des &#226;mes plus d&#233;tach&#233;es de la vie. Je ne parle pas de ce d&#233;tachement voulu, raisonn&#233;, syst&#233;matique, qui est &#339;uvre de r&#233;flexion et de philosophie. Je parle d'un d&#233;tachement naturel, inn&#233; &#224; la structure du sens ou de la con&#173;science, et qui se manifeste tout de suite par une mani&#232;re virginale, en quelque sorte, de voir, d'entendre ou de penser. Si ce d&#233;tachement &#233;tait complet, si l'&#226;me n'adh&#233;rait plus &#224; l'action par aucune de ses perceptions, elle serait l'&#226;me d'un artiste comme le monde n'en a point vu encore. Elle excellerait dans tous les arts &#224; la fois, ou plut&#244;t elle les fondrait tous en un seul. Elle apercevrait toutes choses dans leur puret&#233; originelle, aussi bien les formes, les couleurs et les sons du monde mat&#233;riel que les plus subtils mouvements de la vie int&#233;rieure. Mais c'est trop demander &#224; la nature. Pour ceux m&#234;mes d'entre nous qu'elle a faits artistes, c'est accidentellement, et d'un seul c&#244;t&#233;, qu'elle a soulev&#233; le voile. C'est dans une direction seulement qu'elle a oubli&#233; d'attacher la perception au besoin. Et comme chaque direction correspond &#224; ce que nous appelons un sens, c'est par un de ses sens, et par ce sens seulement, que l'artiste est ordinairement vou&#233; &#224; l'art. De l&#224;, &#224; l'origine, la diversit&#233; des arts. De l&#224; aussi la sp&#233;cialit&#233; des pr&#233;dispositions. Celui-l&#224; s'attachera aux couleurs et aux formes, et comme il aime la couleur pour la couleur, la forme pour la forme, comme il les per&#231;oit pour elles et non pour lui, c'est la vie int&#233;rieure des choses qu'il verra transpara&#238;tre &#224; travers leurs formes et leurs couleurs. Il la fera entrer peu &#224; peu dans notre perception d'abord d&#233;concert&#233;e. Pour un moment au moins, il nous d&#233;tachera des pr&#233;jug&#233;s de forme et de couleur qui s'interposaient entre notre &#339;il et la r&#233;alit&#233;. Et il r&#233;alisera ainsi la plus haute ambition de l'art, qui est ici de nous r&#233;v&#233;ler la nature. - D'autres se replie&#173;ront plut&#244;t sur eux-m&#234;mes. Sous les mille actions naissantes qui dessinent au-dehors un sentiment, derri&#232;re le mot banal et social qui exprime et recouvre un &#233;tat d'&#226;me individuel, c'est le sentiment, c'est l'&#233;tat d'&#226;me qu'ils iront chercher simple et pur. Et pour nous induire &#224; tenter le m&#234;me effort sur nous-m&#234;mes, ils s'ing&#233;nieront &#224; nous faire voir quelque chose de ce qu'ils auront vu : par des arrangements rythm&#233;s de mots, qui arrivent ainsi &#224; s'organiser ensemble et &#224; s'animer d'une vie originale, ils nous disent, ou plut&#244;t ils nous sugg&#232;rent, des choses que le langage n'&#233;tait pas fait pour exprimer. - D'autres creuseront plus profond&#233;ment encore. Sous ces joies et ces tristesses qui peuvent &#224; la rigueur se traduire en paroles, ils saisiront quelque chose qui n'a plus rien de commun avec la parole, certains rythmes de vie et de respiration qui sont plus int&#233;rieurs &#224; l'homme que ses sentiments les plus int&#233;rieurs, &#233;tant la loi vivante, variable avec chaque personne, de sa d&#233;pression et de son exaltation, de ses regrets et de ses esp&#233;rances. En d&#233;gageant, en accentuant cette musique, ils l'imposeront &#224; notre attention ; ils feront que nous nous y ins&#233;rerons involontairement nous-m&#234;mes, comme des passants qui entrent dans une danse. Et par l&#224; ils nous am&#232;neront &#224; &#233;branler aussi, tout au fond de nous, quelque chose qui attendait le moment de vibrer. - Ainsi, qu'il soit peinture, sculpture, po&#233;sie ou musique, l'art n'a d'autre objet que d'&#233;carter les symboles pratiquement utiles, les g&#233;n&#233;ralit&#233;s conventionnelle&#173;ment et socialement accept&#233;es, enfin tout ce qui nous masque la r&#233;alit&#233;, pour nous mettre face &#224; face avec la r&#233;alit&#233; m&#234;me. C'est d'un malentendu sur ce point qu'est n&#233; le d&#233;bat entre le r&#233;alisme et l'id&#233;alisme dans l'art. L'art n'est s&#251;rement qu'une vision plus directe de la r&#233;alit&#233;. Mais cette puret&#233; de perception implique une rupture avec la convention utile, un d&#233;sint&#233;ressement inn&#233; et sp&#233;cialement localis&#233; du sens ou de la conscience, enfin une certaine immat&#233;rialit&#233; de vie, qui est ce qu'on a toujours appel&#233; de l'id&#233;alisme. De sorte qu'on pourrait dire, sans jouer aucunement sur le sens des mots, que le r&#233;alisme est dans l'&#339;uvre quand l'id&#233;alisme est dans l'&#226;me, et que c'est &#224; force d'id&#233;alit&#233; seulement qu'on reprend contact avec la r&#233;alit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'art dramatique ne fait pas exception &#224; cette loi. Ce que le drame va chercher et am&#232;ne &#224; la pleine lumi&#232;re, c'est une r&#233;alit&#233; profonde qui nous est voil&#233;e, souvent dans notre int&#233;r&#234;t m&#234;me, par les n&#233;cessit&#233;s de la vie. Quelle est cette r&#233;alit&#233; ? Quelles sont ces n&#233;cessit&#233;s ? Toute po&#233;sie exprime des &#233;tats d'&#226;me. Mais parmi ces &#233;tats, il en est qui naissent surtout du contact de l'homme avec ses semblables. Ce sont les sentiments les plus intenses et aussi les plus violents. Comme les &#233;lectricit&#233;s s'appellent et s'accumulent entre les deux plaques du condensateur d'o&#249; l'on fera jaillir l'&#233;tincelle, ainsi, par la seule mise en pr&#233;sence des hommes entre eux, des attractions et des r&#233;pulsions profondes se produisent, des ruptures compl&#232;tes d'&#233;quilibre, enfin cette &#233;lectrisation de l'&#226;me qui est la passion. Si l'homme s'abandonnait au mouve&#173;ment de sa nature sensible, s'il n'y avait ni loi sociale ni loi morale, ces explosions de sentiments violents seraient l'ordinaire de la vie. Mais il est utile que ces explosions soient conjur&#233;es. Il est n&#233;cessaire que l'homme vive en soci&#233;t&#233;, et s'astreigne par cons&#233;quent &#224; une r&#232;gle. Et ce que l'int&#233;r&#234;t conseille, la raison l'ordonne : il y a un devoir, et notre destination est d'y ob&#233;ir. Sous cette double influence a d&#251; se former pour le genre humain une couche superficielle de sentiments et d'id&#233;es qui tendent &#224; l'immutabilit&#233;, qui voudraient du moins &#234;tre communs &#224; tous les hommes, et qui recouvrent, quand ils n'ont pas la force de l'&#233;touffer, le feu int&#233;rieur des passions indivi&#173;duelles. Le lent progr&#232;s de l'humanit&#233; vers une vie sociale de plus en plus pacifi&#233;e a consolid&#233; cette couche peu &#224; peu, comme la vie de notre plan&#232;te elle-m&#234;me a &#233;t&#233; un long effort pour recouvrir d'une pellicule solide et froide la masse ign&#233;e des m&#233;taux en &#233;bullition. Mais il y a des &#233;ruptions volcaniques. Et si la terre &#233;tait un &#234;tre vivant, comme le voulait la mythologie, elle aimerait peut-&#234;tre, tout en se reposant, r&#234;ver &#224; ces explosions brusques o&#249; tout &#224; coup elle se ressaisit dans ce qu'elle a de plus profond. C'est un plaisir de ce genre que le drame nous procure. Sous la vie tranquille, bourgeoise, que la soci&#233;t&#233; et la raison nous ont compos&#233;e, il va remuer en nous quelque chose qui heureusement n'&#233;clate pas, mais dont il nous fait sentir la tension int&#233;rieure. Il donne &#224; la nature sa revanche sur la soci&#233;t&#233;. Tant&#244;t il ira droit au but ; il appellera, du fond &#224; la surface, les passions qui font tout sauter. Tant&#244;t il obliquera, comme fait souvent le drame contemporain ; il nous r&#233;v&#233;lera, avec une habilet&#233; quelquefois sophistique, les contradictions de la soci&#233;t&#233; avec elle-m&#234;me ; il exag&#233;rera ce qu'il peut y avoir d'artificiel dans la loi sociale ; et ainsi, par un moyen d&#233;tourn&#233;, en dissolvant cette fois l'enveloppe, il nous fera encore toucher le fond. Mais dans les deux cas, soit qu'il affaiblisse la soci&#233;t&#233; soit qu'il renforce la nature, il poursuit le m&#234;me objet, qui est de nous d&#233;cou&#173;vrir une partie cach&#233;e de nous-m&#234;mes, ce qu'on pourrait appeler l'&#233;l&#233;ment tragique de notre personnalit&#233;. Nous avons cette impression au sortir d'un beau drame. Ce qui nous a int&#233;ress&#233;s, c'est moins ce qu'on nous a racont&#233; d'autrui que ce qu'on nous a fait entrevoir de nous, tout un monde confus de choses vagues qui auraient voulu &#234;tre, et qui, par bonheur pour nous, n'ont pas &#233;t&#233;. Il semble aussi qu'un appel ait &#233;t&#233; lanc&#233; en nous &#224; des souvenirs ataviques infiniment anciens, si profonds, si &#233;trangers &#224; notre vie actuelle, que cette vie nous appara&#238;t pendant quelques instants comme quelque chose d'irr&#233;el ou de convenu, dont il va falloir faire un nouvel apprentissage. C'est donc bien une r&#233;alit&#233; plus profonde que le drame est all&#233; chercher au-dessous d'acquisitions plus utiles, et cet art a le m&#234;me objet que les autres.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il suit de l&#224; que l'art vise toujours l'&lt;i&gt;individuel&lt;/i&gt;. Ce que le peintre fixe sur la toile, c'est ce qu'il a vu en un certain lieu, certain jour, &#224; certaine heure, avec des couleurs qu'on ne reverra pas. Ce que le po&#232;te chante, c'est un &#233;tat d'&#226;me qui fut le sien, et le sien seulement, et qui ne sera jamais plus. Ce que le dramaturge nous met sous les yeux, c'est le d&#233;roulement d'une &#226;me, c'est une transe vivante de sentiments et d'&#233;v&#233;nements, quelque chose enfin qui s'est pr&#233;sent&#233; une fois pour ne plus se reproduire jamais. Nous aurons beau donner &#224; ces sentiments des noms g&#233;n&#233;raux ; dans une autre &#226;me ils ne seront plus la m&#234;me chose. Ils sont &lt;i&gt;individualis&#233;s&lt;/i&gt;. Par l&#224; surtout ils appartiennent &#224; l'art, car les g&#233;n&#233;ralit&#233;s, les symboles, les types m&#234;me, si vous voulez, sont la monnaie courante de notre perception journali&#232;re. D'o&#249; vient donc le malentendu sur ce point ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La raison en est qu'on a confondu deux choses tr&#232;s diff&#233;rentes : la g&#233;n&#233;ralit&#233; des objets et celle des jugements que nous portons sur eux. De ce qu'un sentiment est reconnu g&#233;n&#233;ralement pour vrai, il ne suit pas que ce soit un sentiment g&#233;n&#233;ral. Rien de plus singulier que le personnage de Hamlet. S'il ressemble par certains c&#244;t&#233;s &#224; d'autres hommes, ce n'est pas par l&#224; qu'il nous int&#233;resse le plus. Mais il est universellement accept&#233;, universellement tenu pour vivant. C'est en ce sens seulement qu'il est d'une v&#233;rit&#233; universelle. De m&#234;me pour les autres produits de l'art. Chacun d'eux est singulier, mais il finira, s'il porte la marque du g&#233;nie, par &#234;tre accept&#233; de tout le monde. Pour&#173;quoi l'accepte-t-on ? Et s'il est unique en son genre, &#224; quel signe reconna&#238;t-on qu'il est vrai ? Nous le reconnaissons, je crois, &#224; l'effort m&#234;me qu'il nous am&#232;ne &#224; faire sur nous pour voir sinc&#232;rement &#224; notre tour. La sinc&#233;rit&#233; est communicative. Ce que l'artiste a vu, nous ne le reverrons pas, sans doute, du moins pas tout &#224; fait de m&#234;me ; mais s'il l'a vu pour tout de bon, l'effort qu'il a fait pour &#233;carter le voile s'impose &#224; notre imitation. Son &#339;uvre est un exemple qui nous sert de le&#231;on. Et &#224; l'efficacit&#233; de la le&#231;on se mesure pr&#233;cis&#233;ment la v&#233;rit&#233; de l'&#339;uvre. La v&#233;rit&#233; porte donc en elle une puissance de conviction, de conversion m&#234;me, qui est la marque &#224; laquelle elle se reconna&#238;t. Plus grande est l'&#339;uvre et plus profonde la v&#233;rit&#233; entrevue, plus l'effet pourra s'en faire attendre, mais plus aussi cet effet tendra &#224; devenir universel. L'universalit&#233; est donc ici dans l'effet produit, et non pas dans la cause.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_ps'&gt;&lt;p&gt;Bergson, &lt;strong&gt;Le rire&lt;/strong&gt;, PUF, Quadrige, pp.115-125.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
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		<title>La Fonction naturelle de l'intelligence (L'Evolution cr&#233;atrice, chapitre 2)</title>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Bergson, Henri</dc:creator>



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&lt;p&gt;Il est n&#233;cessaire d'entrer ici dans quelques d&#233;tails provisoires sur le m&#233;canisme de l'intelligence. Nous avons dit que l'intelligence avait pour fonction d'&#233;tablir des rapports. D&#233;terminons plus pr&#233;cis&#233;ment la nature des relations que l'intelligence &#233;tablit. Sur ce point, on reste encore dans le vague ou dans l'arbitraire tant qu'on voit dans l'intelligence une facult&#233; destin&#233;e &#224; la sp&#233;culation pure. On est r&#233;duit alors &#224; prendre les cadres g&#233;n&#233;raux de l'entendement pour je ne sais quoi (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://caute.lautre.net/-Bergson-" rel="directory"&gt;Bergson&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Il est n&#233;cessaire d'entrer ici dans quelques d&#233;tails provisoires sur le m&#233;canisme de l'intelligence. Nous avons dit que l'intelligence avait pour fonction d'&#233;tablir des rapports. D&#233;terminons plus pr&#233;cis&#233;ment la nature des relations que l'intelligence &#233;tablit. Sur ce point, on reste encore dans le vague ou dans l'arbitraire tant qu'on voit dans l'intelligence une facult&#233; destin&#233;e &#224; la sp&#233;culation pure. On est r&#233;duit alors &#224; prendre les cadres g&#233;n&#233;raux de l'entendement pour je ne sais quoi d'absolu, d'irr&#233;ductible et d'inexplicable. L'entendement serait tomb&#233; du ciel avec sa forme, comme nous naissons chacun avec notre visage. On d&#233;finit cette forme, sans doute, mais c'est tout ce qu'on peut faire, et il n'y a pas &#224; chercher pourquoi elle est ce qu'elle est plut&#244;t que tout autre chose. Ainsi, l'on enseignera que l'intelligence est essentiellement unification, que toutes ses op&#233;rations ont pour objet commun d'introduire une certaine unit&#233; dans la diversit&#233; des ph&#233;nom&#232;nes, etc. Mais, d'abord, &#171; unification &#187; est un terme vague, moins clair que celui de&#171; relation &#187; ou m&#234;me que celui de &#171; pens&#233;e &#187;, et qui n'en dit pas davantage. De plus, on pourrait se demander si l'intelligence n'aurait pas pour fonction de diviser, plus encore que d'unir. Enfin, si l'intelligence proc&#232;de comme elle fait parce qu'elle veut unir, et si elle cherche l'unification simplement parce qu'elle en a besoin, notre connaissance devient relative &#224; certaines exigences de l'esprit qui auraient pu, sans doute, &#234;tre tout autres qu'elles ne sont. Pour une intelligence autrement conform&#233;e, autre e&#251;t &#233;t&#233; la connaissance. L'intelligence n'&#233;tant plus suspendue &#224; rien, tout se suspend alors &#224; elle. Et ainsi, pour avoir plac&#233; l'entendement trop haut, on aboutit &#224; mettre trop bas la connaissance qu'il nous donne. Cette connaissance devient relative, du moment que l'intelligence est une esp&#232;ce d'absolu. Au contraire, nous tenons l'intelligence humaine pour relative aux n&#233;cessit&#233;s de l'action. Posez l'action, la forme m&#234;me de l'intelligence s'en d&#233;duit. Cette forme n'est donc ni irr&#233;ductible ni inexplicable. Et, pr&#233;cis&#233;ment parce qu'elle n'est pas ind&#233;pendante, on ne peut plus dire que la connaissance d&#233;pende d'elle. La connaissance cesse d'&#234;tre un produit de l'intelligence pour devenir, en un certain sens, partie int&#233;grante de la r&#233;alit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les philosophes r&#233;pondront que l'action s'accomplit dans un monde &lt;i&gt;ordonn&#233;&lt;/i&gt;, que cet ordre est d&#233;j&#224; de la pens&#233;e, et que nous commettons une p&#233;tition de principe en expliquant l'intelligence par l'action, qui la pr&#233;suppose. En quoi ils auraient raison, si le point de vue o&#249; nous nous pla&#231;ons dans le pr&#233;sent chapitre devait &#234;tre notre point de vue d&#233;finitif. Nous serions alors dupes d'une illusion comme celle de Spencer, qui a cru que l'intelligence &#233;tait suffisamment expliqu&#233;e quand on la ramenait &#224; l'empreinte laiss&#233;e en nous par les caract&#232;res g&#233;n&#233;raux de la mati&#232;re : comme si l'ordre inh&#233;rent &#224; la mati&#232;re n'&#233;tait pas l'intelligence m&#234;me ! Mais nous r&#233;servons pour le prochain chapitre la question de savoir jusqu'&#224; quel point, et avec quelle m&#233;thode, la philosophie pourrait tenter une gen&#232;se v&#233;ritable de l'intelligence en m&#234;me temps que de la mati&#232;re. Pour le moment, le probl&#232;me qui nous pr&#233;occupe est d'ordre psychologique. Nous nous demandons quelle est la portion du monde mat&#233;riel &#224; laquelle notre intelligence est sp&#233;cialement adapt&#233;e. Or, pour r&#233;pondre &#224; cette question, point n'est besoin d'opter pour un syst&#232;me de philosophie. Il suffit de se placer au point de vue du sens commun.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Partons donc de l'action, et posons en principe que l'intelligence vise d'abord &#224; fabriquer. La fabrication s'exerce exclusivement sur la mati&#232;re brute, en ce sens que, m&#234;me si elle emploie des mat&#233;riaux organis&#233;s, elle les traite en objets inertes, sans se pr&#233;occuper de la vie qui les a inform&#233;s. De la mati&#232;re brute elle-m&#234;me elle ne retient gu&#232;re que le solide : le reste se d&#233;robe par sa fluidit&#233; m&#234;me. Si donc l'intelligence tend &#224; fabriquer, on peut pr&#233;voir que ce qu'il y a de fluide dans le r&#233;el lui &#233;chappera en partie, et que ce qu'il y a de proprement vital dans le vivant lui &#233;chappera tout &#224; fait. &lt;i&gt;Notre intelligence, telle qu'elle sort des mains de la nature, a pour objet principal le solide inorganis&#233;&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si l'on passait en revue les facult&#233;s intellectuelles, on verrait que l'intelligence ne se sent &#224; son aise, qu'elle n'est tout &#224; fait chez elle, que lorsqu'elle op&#232;re sur la mati&#232;re brute, en particulier sur des solides. Quelle est la propri&#233;t&#233; la plus g&#233;n&#233;rale de la mati&#232;re brute ? Elle est &#233;tendue, elle nous pr&#233;sente des objets ext&#233;rieurs &#224; d'autres objets et, dans ces objets, des parties ext&#233;rieures &#224; des parties. Sans doute il nous est utile, en vue de nos manipulations ult&#233;rieures, de consid&#233;rer chaque objet comme divisible en parties arbitrairement d&#233;coup&#233;es, chaque partie &#233;tant divisible encore &#224; notre fantaisie, et ainsi de suite &#224; l'infini. Mais il nous est avant tout n&#233;cessaire, pour la manipulation pr&#233;sente, de tenir l'objet r&#233;el auquel nous avons affaire, ou les &#233;l&#233;ments r&#233;els en lesquels nous l'avons r&#233;solu, pour &lt;i&gt;provisoirement d&#233;finitifs &lt;/i&gt;et de les traiter comme autant d'&lt;i&gt;unit&#233;s&lt;/i&gt;. A la possibilit&#233; de d&#233;composer la mati&#232;re autant qu'il nous plait, et comme il nous pla&#238;t, nous faisons allusion quand nous parlons de la &lt;i&gt;continuit&#233;&lt;/i&gt; de l'&#233;tendue mat&#233;rielle ; mais cette continuit&#233;, comme on le voit, se r&#233;duit pour nous &#224; la facult&#233; que la mati&#232;re nous laisse de choisir le mode de discontinuit&#233; que nous lui trouverons : c'est toujours, en somme, le mode de discontinuit&#233; une fois choisi qui nous appara&#238;t comme effectivement r&#233;el et qui fixe notre attention, parce que c'est sur lui que se r&#232;gle notre action pr&#233;sente. Ainsi la discontinuit&#233; est pens&#233;e pour elle-m&#234;me, elle est pensable en elle-m&#234;me, nous nous la repr&#233;sentons par un acte positif de notre esprit, tandis que la repr&#233;sentation intellectuelle de la continuit&#233; est plut&#244;t n&#233;gative, n'&#233;tant, au fond, que le refus de notre esprit, devant n'importe quel syst&#232;me de d&#233;composition actuellement donn&#233;, de le tenir pour seul possible. &lt;i&gt;L'intelligence ne se repr&#233;sente clairement que le discontinu&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D'autre part, les objets sur lesquels notre action s'exerce sont, sans aucun doute, des objets mobiles. Mais ce qui nous importe, c'est de savoir o&#249; le mobile va, o&#249; il est &#224; un moment quelconque de son trajet. En d'autres termes, nous nous attachons avant tout &#224; ses positions actuelles ou futures, et non pas au &lt;i&gt;progr&#232;s &lt;/i&gt;par lequel il passe d'une position &#224; une autre, progr&#232;s qui est le mouvement m&#234;me. Dans les actions que nous accomplissons, et qui sont des mouvements syst&#233;matis&#233;s, c'est sur le but nu la signification du mouvement, sur son dessin d'ensemble, en un mot sur le plan d'ex&#233;cution immobile que nous fixons notre esprit. Ce qu'il y a de mouvant dans l'action ne nous int&#233;resse que dans la mesure o&#249; le tout en pourrait &#234;tre avanc&#233;, retard&#233; ou emp&#234;ch&#233; par tel ou tel incident survenu en route. De la mobilit&#233; m&#234;me notre intelligence se d&#233;tourne, parce qu'elle n'a aucun int&#233;r&#234;t &#224; s'en occuper. Si elle &#233;tait destin&#233;e &#224; la th&#233;orie pure, c'est dans le mouvement qu'elle s'installerait, car le mouvement est sans doute la r&#233;alit&#233; m&#234;me, et l'immobilit&#233; n'est jamais qu'apparente ou relative. Mais l'intelligence est destin&#233;e &#224; tout autre chose. A moins de se faire violence &#224; elle-m&#234;me, elle suit la marche inverse : c'est de l'immobilit&#233; qu'elle part toujours, comme si c'&#233;tait la r&#233;alit&#233; ultime ou l'&#233;l&#233;ment ; quand elle veut se repr&#233;senter le mouvement, elle le reconstruit avec des immobilit&#233;s qu'elle juxtapose. Cette op&#233;ration, dont nous montrerons l'ill&#233;gitimit&#233; et le danger dans l'ordre sp&#233;culatif (elle conduit &#224; des impasses et cr&#233;e artificiellement des probl&#232;mes philosophiques insolubles), se justifie sans peine quand on se reporte &#224; sa destination. L'intelligence, &#224; l'&#233;tat naturel, vise un but pratiquement utile. Quand elle substitue au mouvement des immobilit&#233;s juxtapos&#233;es, elle ne pr&#233;tend pas reconstituer le mouvement tel qu'il est ; elle le remplace simplement par un &#233;quivalent pratique. Ce sont les philosophes qui se trompent quand ils transportent dans le domaine de la sp&#233;culation une m&#233;thode de penser qui est faite pour l'action. Mais nous nous proposons de revenir sur ce point. Bornons-nous &#224; dire que le stable et l'immuable sont ce &#224; quoi notre intelligence s'attache en vertu de sa disposition naturelle. &lt;i&gt;Notre intelligence ne se repr&#233;sente clairement que l'immobilit&#233;&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Maintenant, fabriquer consiste &#224; tailler dans une mati&#232;re la forme d'un objet. Ce qui importe avant tout, c'est la forme &#224; obtenir. Quant &#224; la mati&#232;re, on choisit celle qui convient le mieux ; mais, pour la choisir, c'est-&#224;-dire pour aller la chercher parmi beaucoup d'autres, il faut s'&#234;tre essay&#233;, au moins en imagination, &#224; doter toute esp&#232;ce de mati&#232;re de la forme de l'objet con&#231;u. En d'autres termes, une intelligence qui vise &#224; fabriquer est une intelligence qui ne s'arr&#234;te jamais &#224; la forme actuelle des choses, qui ne la consid&#232;re pas comme d&#233;finitive, qui tient toute mati&#232;re, au contraire, pour taillable &#224; volont&#233;. Platon compare le bon dialecticien au cuisinier habile, qui d&#233;coupe la b&#234;te sans lui briser les os, en suivant les articulations dessin&#233;es par la nature&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb3-1&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Platon, Ph&#232;dre, 265e.&#034; id=&#034;nh3-1&#034;&gt;1&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Une intelligence qui proc&#233;derait toujours ainsi serait bien, en effet, une intelligence tourn&#233;e vers la sp&#233;culation. Mais l'action, et en particulier la fabrication, exige la tendance d'esprit inverse. Elle veut que nous consid&#233;rions toute forme actuelle des choses, m&#234;me naturelles, comme artificielle et provisoire, que notre pens&#233;e efface de l'objet aper&#231;u, f&#251;t-il organis&#233; et vivant, les lignes qui en marquent au dehors la structure interne, enfin que nous tenions sa mati&#232;re pour indiff&#233;rente &#224; sa forme. L'ensemble de la mati&#232;re devra donc appara&#238;tre &#224; notre pens&#233;e comme une immense &#233;toffe o&#249; nous pouvons tailler ce que nous voudrons, pour le recoudre comme il nous plaira. Notons-le en passant : c'est ce pouvoir que nous affirmons quand nous disons qu'il y a un &lt;i&gt;espace, &lt;/i&gt;c'est-&#224;-dire un milieu homog&#232;ne et vide, infini et infiniment divisible, se pr&#234;tant indiff&#233;remment &#224; n'importe quel mode de d&#233;composition. Un milieu de ce genre n'est jamais per&#231;u ; il n'est que con&#231;u. Ce qui est per&#231;u, c'est l'&#233;tendue color&#233;e, r&#233;sistante, divis&#233;e selon les lignes que dessinent les contours des corps r&#233;els ou de leurs parties r&#233;elles &#233;l&#233;mentaires. Mais quand nous nous repr&#233;sentons notre pouvoir sur cette mati&#232;re, c'est-&#224;-dire notre facult&#233; de la d&#233;composer et de la recomposer comme il nous plaira, nous projetons, en bloc, toutes ces d&#233;compositions et recompositions possibles derri&#232;re l'&#233;tendue r&#233;elle, sous forme d'un espace homog&#232;ne, vide et indiff&#233;rent, qui la sous-tendrait. Cet espace est donc, avant tout, le sch&#233;ma de notre action possible sur les choses, encore que les choses aient une tendance naturelle, comme nous l'expliquerons plus loin, &#224; entrer dans un sch&#233;ma de ce genre : c'est une vue de l'esprit. L'animal n'en a probablement aucune id&#233;e, m&#234;me quand il per&#231;oit comme nous les choses &#233;tendues. C'est une repr&#233;sentation qui symbolise la tendance fabricatrice de l'intelligence humaine. Mais ce point ne nous arr&#234;tera pas pour le moment. Qu'il nous suffise de dire que &lt;i&gt;l'intelligence est caract&#233;ris&#233;e par la puissance ind&#233;finie de d&#233;composer selon n'importe quelle loi et de recomposer en n'importe quel syst&#232;me&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a id=&#034;action commune et communication&#034;&gt;&lt;/a&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
Nous avons &#233;num&#233;r&#233; quelques-uns des traits essentiels de l'intelligence humaine. Mais nous avons pris l'individu &#224; l'&#233;tat isol&#233;, sans tenir compte de la vie sociale. En r&#233;alit&#233;, l'homme est un &#234;tre qui vit en soci&#233;t&#233;. S'il est vrai que l'intelligence humaine vise &#224; fabriquer, il faut ajouter qu'elle s'associe, pour cela et pour le reste, &#224; d'autres intelligences. Or, il est difficile d'imaginer une soci&#233;t&#233; dont les membres ne communiquent pas entre eux par des signes. Les soci&#233;t&#233;s d'Insectes ont sans doute un langage, et ce langage doit &#234;tre adapt&#233;, comme celui de l'homme, aux n&#233;cessit&#233;s de la vie en commun. Il fait qu'une &lt;i&gt;action commune &lt;/i&gt;devient possible. Mais ces n&#233;cessit&#233;s de l'action commune ne sont pas du tout les m&#234;mes pour une fourmili&#232;re et pour une soci&#233;t&#233; humaine. Dans les soci&#233;t&#233;s d'Insectes, il y a g&#233;n&#233;ralement polymorphisme, la division du travail est naturelle, et chaque individu est riv&#233; par sa structure &#224; la fonction qu'il accomplit. En tout cas, ces soci&#233;t&#233;s reposent sur l'instinct, et par cons&#233;quent sur certaines actions ou fabrications qui sont plus ou moins li&#233;es &#224; la forme des organes. Si donc les Fourmis, par exemple, ont un langage, les signes qui composent ce langage doivent &#234;tre en nombre bien d&#233;termin&#233;, et chacun d'eux rester invariablement attach&#233;, une fois l'esp&#232;ce constitu&#233;e, &#224; un certain objet ou &#224; une certaine op&#233;ration. Le signe est adh&#233;rent &#224; la chose signifi&#233;e. Au contraire, dans une soci&#233;t&#233; humaine, la fabrication et l'action sont de forme variable, et, de plus, chaque individu doit apprendre son r&#244;le, n'y &#233;tant pas pr&#233;destin&#233; par sa structure. Il faut donc un langage qui permette, &#224; tout instant, de passer de ce qu'on sait &#224; ce qu'on ignore. Il faut un langage dont les signes -qui ne peuvent pas &#234;tre en nombre infini - soient extensibles &#224; une infinit&#233; de choses. Cette tendance du signe &#224; se transporter d'un objet &#224; un autre est caract&#233;ristique du langage humain. On l'observe chez le petit enfant, du jour o&#249; il commence &#224; parler. Tout de suite, et naturellement, il &#233;tend le sens des mots qu'il apprend, profitant du rapprochement le plus accidentel ou de la plus lointaine analogie pour d&#233;tacher et transporter ailleurs le signe qu'on avait attach&#233; devant lui &#224; un objet. &#171; N'importe quoi peut d&#233;signer n'importe quoi &#187;, tel est le principe latent du langage enfantin. On a eu tort de confondre cette tendance avec la facult&#233; de g&#233;n&#233;raliser. Les animaux eux-m&#234;mes g&#233;n&#233;ralisent, et d'ailleurs un signe, f&#251;t-il instinctif, repr&#233;sente toujours, plus ou moins, un genre. Ce qui caract&#233;rise les signes du langage humain, ce n'est pas tant leur g&#233;n&#233;ralit&#233; que leur mobilit&#233;. &lt;i&gt;Le signe instinctif est un signe adh&#233;rent, le signe intelligent est un signe mobile&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Or, cette mobilit&#233; des mots, faite pour qu'ils aillent d'une chose &#224; une autre, leur a permis de s'&#233;tendre des choses aux id&#233;es. Certes, le langage n'e&#251;t pas donn&#233; la facult&#233; de r&#233;fl&#233;chir &#224; une intelligence tout &#224; fait ext&#233;rioris&#233;e, incapable de se replier sur elle-m&#234;me. Une intelligence qui r&#233;fl&#233;chit est une intelligence qui avait, en dehors de l'effort pratiquement utile, un surplus de force &#224; d&#233;penser. C'est une conscience qui s'est d&#233;j&#224;, virtuellement, reconquise sur elle-m&#234;me. Mais encore faut-il que la virtualit&#233; passe &#224; l'acte. Il est pr&#233;sumable que, sans le langage, l'intelligence aurait &#233;t&#233; riv&#233;e aux objets mat&#233;riels qu'elle avait int&#233;r&#234;t &#224; consid&#233;rer. Elle e&#251;t v&#233;cu dans un &#233;tat de somnambulisme, ext&#233;rieurement &#224; elle-m&#234;me, hypnotis&#233;e sur son travail. Le langage a beaucoup contribu&#233; &#224; la lib&#233;rer. Le mot, fait pour aller d'une chose &#224; une autre, est, en effet. essentiellement, d&#233;pla&#231;able et libre. Il pourra donc s'&#233;tendre, non seulement d'une chose per&#231;ue &#224; une autre chose per&#231;ue, mais encore de la chose per&#231;ue au souvenir de cette chose, du souvenir pr&#233;cis a une image plus fuyante, d'une image fuyante, mais pourtant repr&#233;sent&#233;e encore, &#224; la repr&#233;sentation de l'acte par lequel on se la repr&#233;sente, c'est-&#224;-dire &#224; l'id&#233;e. Ainsi va s'ouvrir aux yeux de l'intelligence, qui regardait dehors, tout un monde int&#233;rieur, le spectacle de ses propres op&#233;rations. Elle n'at. tendait d'ailleurs que cette occasion. Elle profite de ce que le mot est lui-m&#234;me une chose pour p&#233;n&#233;trer, port&#233;e par lui, &#224; l'int&#233;rieur de son propre travail. Son premier m&#233;tier avait beau &#234;tre de fabriquer des instruments ; cette fabrication n'est possible que par l'emploi de certains moyens qui ne sont pas taill&#233;s &#224; la mesure exacte de leur objet, qui le d&#233;passent, et qui permettent ainsi &#224; l'intelligence un travail suppl&#233;mentaire, c'est-&#224;-dire d&#233;sint&#233;ress&#233;. Du jour o&#249; l'intelligence, r&#233;fl&#233;chissant sur ses d&#233;marches, s'aper&#231;oit elle-m&#234;me comme cr&#233;atrice d'id&#233;es, comme facult&#233; de repr&#233;sentation en g&#233;n&#233;ral, il n'y a pas d'objet dont elle ne veuille avoir l'id&#233;e, f&#251;t-il sans rapport direct avec l'action pratique. Voil&#224; pourquoi nous disions qu'il y a des choses que l'intelligence seule peut chercher. Seule en effet, elle s'inqui&#232;te de th&#233;orie. Et sa th&#233;orie voudrait tout embrasser, Don seulement la mati&#232;re brute, sur laquelle elle a naturellement prise, mais encore la vie et la pens&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Avec quels moyens, quels instruments, quelle m&#233;thode enfin elle abordera ces probl&#232;mes, nous pouvons le deviner. Originellement, elle est adapt&#233;e &#224; la forme de la mati&#232;re brute. Le langage m&#234;me, qui lui a permis d'&#233;tendre son champ d'op&#233;rations, est fait pour d&#233;signer des choses et rien que des choses : c'est seulement parce que le mot est mobile, parce qu'il chemine d'une chose &#224; une autre, que l'intelligence devait t&#244;t ou tard le prendre &lt;i&gt;en chemin&lt;/i&gt;, alors qu'il n'&#233;tait pos&#233; sur rien, pour l'appliquer &#224; un objet qui n'est pas une chose et qui, dissimul&#233; jusque-l&#224;, attendait le secours du mot pour passer de l'ombre &#224; la lumi&#232;re. Mais le mot, en couvrant cet objet, le convertit encore en chose. Ainsi l'intelligence, m&#234;me quand elle n'op&#232;re plus sur la mati&#232;re brute, suit les habitudes qu'elle a contract&#233;es dans cette op&#233;ration : elle applique des formes qui sont celles m&#234;mes de la mati&#232;re inorganis&#233;e. Elle est faite pour ce genre de travail. Seul, ce genre de travail la satisfait pleinement. Et c'est ce qu'elle exprime en disant qu'ainsi seulement elle arrive &#224; la &lt;i&gt;distinction &lt;/i&gt;et &#224; la &lt;i&gt;clart&#233;&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Elle devra donc, pour se penser clairement et distinctement elle-m&#234;me, s'apercevoir sous forme de discontinuit&#233;. Les concepts sont en effet ext&#233;rieurs les uns aux autres, ainsi que des objets dans l'espace. Et ils ont la m&#234;me stabilit&#233; que les objets, sur le mod&#232;le desquels ils ont &#233;t&#233; cr&#233;&#233;s. Ils constituent, r&#233;unis, un &#171; monde intelligible &#187; qui ressemble par ses caract&#232;res essentiels au monde des solides, mais dont les &#233;l&#233;ments sont plus l&#233;gers, plus diaphanes, plus faciles &#224; manier pour l'intelligence que l'image pure et simple des choses concr&#232;tes ; ils ne sont plus, en effet, la perception m&#234;me des choses, mais la repr&#233;sentation de l'acte par lequel l'intelligence se fixe sur elles. Ce ne sont donc plus des images, mais des symboles. Notre logique est l'ensemble des r&#232;gles qu'il faut suivre dans la manipulation des symboles. Comme ces symboles d&#233;rivent de la consid&#233;ration des solides, comme les r&#232;gles de la composition de ces symboles entre eux ne font gu&#232;re que traduire les rapports les plus g&#233;n&#233;raux entre solides, notre logique triomphe dans la science qui prend la solidit&#233; des corps pour objet, c'est-&#224;-dire dans la g&#233;om&#233;trie. Logique et g&#233;om&#233;trie s'engendrent r&#233;ciproquement l'une l'autre, comme nous le verrons un peu plus loin. C'est de l'extension d'une certaine g&#233;om&#233;trie naturelle, sugg&#233;r&#233;e par les propri&#233;t&#233;s g&#233;n&#233;rales et imm&#233;diatement aper&#231;ues des solides, que la logique naturelle est sortie. C'est de cette logique naturelle, &#224; son tour, qu'est sortie la g&#233;om&#233;trie scientifique, qui &#233;tend ind&#233;finiment la connaissance des propri&#233;t&#233;s ext&#233;rieures des solides&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb3-2&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Nous reviendrons sur tous ces points dans le chapitre suivant.&#034; id=&#034;nh3-2&#034;&gt;2&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. G&#233;om&#233;trie et logique sont rigoureusement applicables &#224; la mati&#232;re. Elles sont l&#224; chez elles, elles peuvent marcher l&#224; toutes seules. Mais, en dehors de ce domaine, le raisonnement pur a besoin d'&#234;tre surveill&#233; par le bon sens, qui est tout autre chose.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ainsi, toutes les forces &#233;l&#233;mentaires de l'intelligence tendent &#224; transformer la mati&#232;re en instrument d'action, c'est-&#224;-dire, au sens &#233;tymologique du mot, en &lt;i&gt;organe&lt;/i&gt;. La vie, non contente de produire des organismes, voudrait leur donner comme appendice la mati&#232;re inorganique elle. m&#234;me, convertie en un immense organe par l'industrie de l'&#234;tre vivant. Telle est la t&#226;che qu'elle assigne d'abord &#224; l'intelligence. C'est pourquoi l'intelligence se comporte invariablement encore comme si elle &#233;tait fascin&#233;e par la contemplation de la mati&#232;re inerte. Elle est la vie regardant au dehors, s'ext&#233;riorisant par rapport &#224; elle-m&#234;me, adoptant en principe, pour les diriger en fait, les d&#233;marches de la nature inorganis&#233;e. De l&#224; son &#233;tonnement quand elle se tourne vers le vivant et se trouve en face de l'organisation. Quoi qu'elle fasse alors, elle r&#233;sout l'organis&#233; en inorganis&#233;, car elle ne saurait, sans renverser sa direction naturelle et sans se tordre sur elle-m&#234;me, penser la continuit&#233; vraie, la mobilit&#233; r&#233;elle, la comp&#233;n&#233;tration r&#233;ciproque et, pour tout dire, cette &#233;volution cr&#233;atrice qui est la vie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;S'agit-il de la continuit&#233; ? L'aspect de la vie qui est accessible &#224; notre intelligence, comme d'ailleurs aux sens que notre intelligence prolonge, est celui qui donne prise &#224; notre action. Il faut, pour que nous puissions modifier un objet, que nous l'apercevions divisible et discontinu. Du point de vue de la science positive, un progr&#232;s incomparable fut r&#233;alis&#233; le jour o&#249; l'on r&#233;solut en cellules les tissus organis&#233;s. L'&#233;tude de la cellule, &#224; son tour, a r&#233;v&#233;l&#233; en elle un organisme dont la complexit&#233; para&#238;t augmenter &#224; mesure qu'on l'approfondit davantage. Plus la science avance, plus elle voit cro&#238;tre le nombre des &#233;l&#233;ments h&#233;t&#233;rog&#232;nes qui se juxtaposent, ext&#233;rieurs les uns des autres, pour faire un &#234;tre vivant. Serre-t-elle ainsi de plus pr&#232;s la vie ? ou, au contraire, ce qu'il y a de proprement vital dans le vivant ne semble-t-il pas reculer au fur et &#224; mesure qu'on pousse plus loin le d&#233;tail des parties juxtapos&#233;es ? D&#233;j&#224; se manifeste parmi les savants une tendance &#224; consid&#233;rer la substance de l'organisme comme continue, et la cellule comme une entit&#233; artificielle&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb3-3&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Nous reviendrons sur ce point dans le chapitre III, p. 281.&#034; id=&#034;nh3-3&#034;&gt;3&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Mais, &#224; supposer que cette vue finisse par pr&#233;valoir, elle ne pourra aboutir, en s'approfondissant elle-m&#234;me, qu'&#224; un autre mode d'analyse de l'&#234;tre vivant, et par cons&#233;quent &#224; une discontinuit&#233; nouvelle, - bien que moins &#233;loign&#233;e, peut-&#234;tre, de la continuit&#233; r&#233;elle de la vie. La v&#233;rit&#233; est que cette continuit&#233; ne saurait &#234;tre pens&#233;e par une intelligence qui s'abandonne &#224; son mouvement naturel. Elle implique, &#224; la fois, la multiplicit&#233; des &#233;l&#233;ments et la p&#233;n&#233;tration r&#233;ciproque de tous par tous, deux propri&#233;t&#233;s qui ne se peuvent gu&#232;re r&#233;concilier sur le terrain o&#249; s'exerce notre industrie, et par cons&#233;quent aussi notre intelligence.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;De m&#234;me que nous s&#233;parons dans l'espace, nous fixons dans le temps. L'intelligence n'est point faite pour penser l'&lt;i&gt;&#233;volution&lt;/i&gt;, au sens propre du mot, c'est-&#224;-dire la continuit&#233; d'un changement qui serait mobilit&#233; pure. Nous n'insisterons pas ici sur ce point, que nous nous proposons d'approfondir dans un chapitre sp&#233;cial. Disons seulement que l'intelligence se repr&#233;sente le devenir comme une s&#233;rie d'&lt;i&gt;&#233;tats&lt;/i&gt;, dont chacun est homog&#232;ne avec lui-m&#234;me et par cons&#233;quent ne change pas. Notre attention est-elle appel&#233;e sur le changement interne d'un de ces &#233;tats ? Vite nous le d&#233;composons en une autre suite d'&#233;tats qui constitueront, r&#233;unis, sa modification int&#233;rieure. Ces nouveaux &#233;tats, eux, seront chacun invariables, ou bien alors leur changement interne, s'il nous frappe, se r&#233;sout aussit&#244;t en une s&#233;rie nouvelle d'&#233;tats invariables, et ainsi de suite ind&#233;finiment. Ici encore, penser consiste &#224; reconstituer, et, naturellement, c'est avec des &#233;l&#233;ments donn&#233;s, avec des &#233;l&#233;ments stables par cons&#233;quent, que nous reconstituons. De sorte que nous aurons beau faire, nous pourrons imiter, par le progr&#232;s ind&#233;fini de notre addition, la mobilit&#233; du devenir, mais le devenir lui-m&#234;me nous glissera entre les doigts quand nous croirons le tenir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Justement parce qu'elle cherche toujours &#224; reconstituer, et &#224; reconstituer avec du donn&#233;, l'intelligence laisse &#233;chapper ce qu'il y a de &lt;i&gt;nouveau&lt;/i&gt; &#224; chaque moment d'une histoire. Elle n'admet pas l'impr&#233;visible. Elle rejette toute cr&#233;ation. Que des ant&#233;c&#233;dents d&#233;termin&#233;s am&#232;nent un cons&#233;quent d&#233;termin&#233;, calculable en fonction d'eux, voil&#224; qui satisfait notre intelligence. Qu'une fin d&#233;termin&#233;e suscite des moyens d&#233;termin&#233;s pour l'atteindre, nous le comprenons encore. Dans les deux cas nous avons affaire &#224; du connu qui se compose avec du connu et, en somme, &#224; de l'ancien qui se r&#233;p&#232;te. Notre intelligence est l&#224; &#224; son aise. Et, quel que soit l'objet, elle abstraira, s&#233;parera, &#233;liminera, de mani&#232;re &#224; substituer &#224; l'objet m&#234;me, s'il le faut, un &#233;quivalent approximatif o&#249; les choses se passeront de cette mani&#232;re. Mais que chaque instant soit un apport, que du nouveau jaillisse sans cesse, qu'une forme naisse dont on dira sans doute, une fois produite, qu'elle est un effet d&#233;termin&#233; par ses causes, mais dont il &#233;tait impossible de supposer pr&#233;vu ce qu'elle serait, attendu qu'ici les causes, uniques en leur genre, font partie de l'effet, ont pris corps en m&#234;me temps que lui, et sont d&#233;termin&#233;es par lui autant qu'elles le d&#233;terminent ; c'est l&#224; quelque chose que nous pouvons sentir en nous et deviner par sympathie hors de nous, niais non pas exprimer en termes de pur entendement ni, au sens &#233;troit du mot, penser. On ne s'en &#233;tonnera pas si l'on songe &#224; la destination de notre entendement. La causalit&#233; qu'il cherche et retrouve partout exprime le m&#233;canisme m&#234;me de notre industrie, o&#249; nous recomposons ind&#233;finiment le m&#234;me tout avec les m&#234;mes &#233;l&#233;ments, o&#249; nous r&#233;p&#233;tons les m&#234;mes mouvements pour obtenir le m&#234;me r&#233;sultat. La finalit&#233; par excellence, pour notre entendement, est celle de notre industrie, o&#249; l'on travaille sur un mod&#232;le donn&#233; d'avance, c'est-&#224;-dire ancien ou compos&#233; d'&#233;l&#233;ments connus. Quant &#224; l'invention proprement dite, qui est pourtant le point de d&#233;part de l'industrie elle-m&#234;me, notre intelligence n'arrive pas &#224; la saisir dans son &lt;i&gt;jaillissement&lt;/i&gt;, c'est-&#224;-dire dans ce qu'elle a d'indivisible, ni dans sa &lt;i&gt;g&#233;nialit&#233;&lt;/i&gt;, c'est-&#224;-dire dans ce qu'elle a de cr&#233;ateur. L'expliquer consiste toujours &#224; la r&#233;soudre, elle impr&#233;visible et neuve, en &#233;l&#233;ments connus ou anciens, arrang&#233;s dans un ordre diff&#233;rent. L'intelligence n'admet pas plus la nouveaut&#233; compl&#232;te que le devenir radical. C'est dire qu'ici encore elle laisse &#233;chapper un aspect essentiel de la vie, comme si elle n'&#233;tait point faite pour penser un tel objet.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Toutes nos analyses nous ram&#232;nent &#224; cette conclusion. Mais point n'&#233;tait besoin d'entrer dans d'aussi longs d&#233;tails sur le m&#233;canisme du travail intellectuel : il suffirait d'en consid&#233;rer les r&#233;sultats. On verrait que l'intelligence, si habile &#224; manipuler l'inerte, &#233;tale sa maladresse d&#232;s qu'elle touche au vivant. Qu'il s'agisse de traiter la vie du corps ou celle de l'esprit, elle proc&#232;de avec la rigueur, la raideur et la brutalit&#233; d'un instrument qui n'&#233;tait pas destin&#233; &#224; un pareil usage. L'histoire de l'hygi&#232;ne et de la p&#233;dagogie en dirait long &#224; cet &#233;gard. Quand on songe &#224; l'int&#233;r&#234;t capital, pressant et constant, que nous avons &#224; conserver nos corps et &#224; &#233;lever nos &#226;mes, aux facilit&#233;s sp&#233;ciales qui sont donn&#233;es ici &#224; chacun pour exp&#233;rimenter sans cesse sur lui-m&#234;me et sur autrui, au dommage palpable par lequel se manifeste et se paie la d&#233;fectuosit&#233; d'une pratique m&#233;dicale ou p&#233;dagogique, on demeure confondu de la grossi&#232;ret&#233; et surtout de la persistance des erreurs. Ais&#233;ment on en d&#233;couvrirait l'origine dans notre obstination &#224; traiter le vivant comme l'inerte et &#224; penser toute r&#233;alit&#233;, si fluide soit-elle, sous forme de solide d&#233;finitivement arr&#234;t&#233;. Nous ne sommes &#224; notre aise que dans le discontinu, dans l'immobile, dans le mort. &lt;i&gt;L'intelligence est caract&#233;ris&#233;e par une incompr&#233;hension naturelle de la vie&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;hr /&gt;
		&lt;div class='rss_notes'&gt;&lt;div id=&#034;nb3-1&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh3-1&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 3-1&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;1&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Platon, &lt;i&gt;Ph&#232;dre&lt;/i&gt;, 265e.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb3-2&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh3-2&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 3-2&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;2&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Nous reviendrons sur tous ces points dans le chapitre suivant.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb3-3&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh3-3&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 3-3&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;3&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Nous reviendrons sur ce point dans le chapitre III, p. 281.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_ps'&gt;&lt;p&gt;Bergson, &lt;strong&gt;L'Evolution cr&#233;atrice&lt;/strong&gt;, chapitre 2, F. Alcan, 1921, pp.164-179.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
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