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	<title>Caute@lautre.net</title>
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	<description>Philosophie classique et philosophie contemporaine. Pr&#233;paration au baccalaur&#233;at. Conf&#233;rences et &#233;missions audios de philosophie. Ranci&#232;re, Birnbaum, Matheron, Althusser, Deleuze, Epicure. Mat&#233;rialisme et philosophie.</description>
	<language>fr</language>
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		<title>Caute@lautre.net</title>
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		<title>N ul n'a besoin d'&#234;tre courageux pour enseigner.</title>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Foucault, Michel</dc:creator>



		<description>
&lt;p&gt;Tout le monde sait (&#8230;) que nul n'a besoin d'&#234;tre courageux pour enseigner. Au contraire, celui qui enseigne, noue, ou en tout cas esp&#232;re, ou d&#233;sire parfois nouer entre lui-m&#234;me et celui ou ceux qui l'&#233;coutent un lien, lien qui est celui du savoir commun, de l'h&#233;ritage, de la tradition, lien qui peut &#234;tre aussi celui de la reconnaissance personnelle ou de l'amiti&#233;. En tout cas, dans ce dire-vrai, une filiation s'&#233;tablit dans l'ordre du savoir (&#8230;). Le parr&#232;siaste, au contraire, prend un (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://caute.lautre.net/-Foucault-" rel="directory"&gt;Foucault&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Tout le monde sait (&#8230;) que nul n'a besoin d'&#234;tre courageux pour enseigner. Au contraire, celui qui enseigne, noue, ou en tout cas esp&#232;re, ou d&#233;sire parfois nouer entre lui-m&#234;me et celui ou ceux qui l'&#233;coutent un lien, lien qui est celui du savoir commun, de l'h&#233;ritage, de la tradition, lien qui peut &#234;tre aussi celui de la reconnaissance personnelle ou de l'amiti&#233;. En tout cas, dans ce dire-vrai, une filiation s'&#233;tablit dans l'ordre du savoir (&#8230;). Le parr&#232;siaste&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb1&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Le parr&#232;siaste : personnage qui est capable d'user de parr&#234;sia, de (&#8230;)&#034; id=&#034;nh1&#034;&gt;1&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;, au contraire, prend un risque. Il risque la relation qu'il a avec celui auquel il s'adresse. Et en disant la v&#233;rit&#233;, loin d'&#233;tablir ce lien positif de savoir commun, d'h&#233;ritage, de filiation, de reconnaissance, d'amiti&#233;, il peut au contraire provoquer sa col&#232;re, se brouiller avec l'ennemi, susciter l'hostilit&#233; de la part de la cit&#233;, amener la vengeance et la punition de la part du roi, si c'est un mauvais souverain et s'il est tyrannique. Et dans ce risque, il peut y aller jusque de sa vie, puisqu'il peut payer de son existence la v&#233;rit&#233; qu'il a dite. Dans le cas du dire-vrai de la technique, l'enseignement assure au contraire la survie du savoir, alors que la &lt;i&gt;parr&#234;sia&lt;/i&gt;, elle, risque la mort de celui qui la pratique. Le dire-vrai du technicien et de professeur unit et lie. Le dire-vrai du parr&#232;siaste prend les risques de l'hostilit&#233;, de la guerre, de la haine et de la mort.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;hr /&gt;
		&lt;div class='rss_notes'&gt;&lt;div id=&#034;nb1&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh1&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 1&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;1&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Le &lt;i&gt;parr&#232;siaste &lt;/i&gt; : personnage qui est capable d'user de &lt;i&gt;parr&#234;sia&lt;/i&gt;, de franc-parler. &lt;i&gt;Le courage de la v&#233;rit&#233;&lt;/i&gt;, p. Voir aussi &lt;i&gt;Le gouvernement de soi et des autres&lt;/i&gt;, p.50 (le &lt;i&gt;parr&#232;siaste&lt;/i&gt;, le v&#233;ridique).&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_ps'&gt;&lt;p&gt;Michel Foucaul, &lt;i&gt;Le courage de la v&#233;rit&#233;&lt;/i&gt;, p. 24&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
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	</item>
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		<title>La philosophie analytique de la politique</title>
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		<dc:date>2007-05-19T18:05:30Z</dc:date>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Foucault, Michel</dc:creator>



		<description>
&lt;p&gt;&#171; Gendai no Kenryoku wo tou &#187; (&#171; La philosophie analytique de la politique &#187;, Asahi jaanaru, 2 juin 1978, pp. 28-35. (Conf&#233;rence donn&#233;e le 27 avril 1978 &#224; l'Asahi Kodo, centre de conf&#233;rences de Tokyo, si&#232;ge du journal Asahi.) &lt;br class='autobr' /&gt; J'avais propos&#233;, parmi les sujets de conf&#233;rence possibles, un entretien sur les prisons, sur le probl&#232;me particulier des prisons. J'ai &#233;t&#233; amen&#233; &#224; y renoncer pour plusieurs raisons : la premi&#232;re est que, depuis trois semaines que je suis au Japon, je me suis aper&#231;u (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://caute.lautre.net/-Foucault-" rel="directory"&gt;Foucault&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;&#171; Gendai no Kenryoku wo tou &#187; (&#171; La philosophie analytique de la politique &#187;, Asahi jaanaru, 2 juin 1978, pp. 28-35. (Conf&#233;rence donn&#233;e le 27 avril 1978 &#224; l'Asahi Kodo, centre de conf&#233;rences de Tokyo, si&#232;ge du journal Asahi.&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-1&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Repris dans Dits et &#201;crits, Gallimard, t.II, pp. 534-551. J'ajoute les (&#8230;)&#034; id=&#034;nh2-1&#034;&gt;1&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;)&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_141 spip_document spip_documents spip_document_file spip_documents_center spip_document_center spip_document_avec_legende' data-legende-len=&#034;36&#034; data-legende-lenx=&#034;x&#034;
&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt;
&lt;a href='https://caute.lautre.net/IMG/rtf/FOUCAULT_La_philosophie_analytique_de_la_politique.rtf' class=&#034; spip_doc_lien&#034; title='RTF - 62.4 kio' type=&#034;application/rtf&#034;&gt;&lt;img src='https://caute.lautre.net/plugins-dist/medias/prive/vignettes/rtf.svg?1772887847' width='64' height='64' alt='' /&gt;&lt;/a&gt;
&lt;figcaption class='spip_doc_legende'&gt; &lt;div class='spip_doc_titre '&gt;&lt;strong&gt;Foucault_philo_analytico-politique
&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt; &lt;/figcaption&gt;&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;J'avais propos&#233;, parmi les sujets de conf&#233;rence possibles, un entretien sur les prisons, sur le probl&#232;me particulier des prisons. J'ai &#233;t&#233; amen&#233; &#224; y renoncer pour plusieurs raisons : la premi&#232;re est que, depuis trois semaines que je suis au Japon, je me suis aper&#231;u que le probl&#232;me de la p&#233;nalit&#233;, de la criminalit&#233;, de la prison se posait dans des termes tr&#232;s diff&#233;rents dans votre soci&#233;t&#233; et dans la n&#244;tre. Je me suis &#233;galement aper&#231;u, en faisant l'exp&#233;rience d'une prison - quand je dis que j'ai fait l'exp&#233;rience d'une prison, ce n'est pas que j'y ai &#233;t&#233; enferm&#233;, mais j'ai visit&#233; une prison, deux m&#234;me, dans la r&#233;gion de Fukuoka -, que, par rapport &#224; ce que nous connaissons en Europe, elle repr&#233;sente non seulement un perfectionnement, un progr&#232;s, mais une v&#233;ritable mutation qui n&#233;cessiterait que l'on puisse r&#233;fl&#233;chir et discuter avec les sp&#233;cialistes japonais de cette question. Je me sentais mal &#224; l'aise pour vous parler des probl&#232;mes tels qu'ils se posent actuellement en Europe, alors que vous faites des exp&#233;riences si importantes. Et puis, finalement, le probl&#232;me des prisons n'est en somme qu'une partie, qu'une pi&#232;ce dans un ensemble de probl&#232;mes plus g&#233;n&#233;raux. Et les entretiens que j'ai pu avoir avec divers japonais m'ont convaincu qu'il serait peut-&#234;tre plus int&#233;ressant d'&#233;voquer le climat g&#233;n&#233;ral dans lequel se pose la question de la prison, la question de la p&#233;nalit&#233;, mais aussi un certain nombre de questions d'une actualit&#233; tout aussi pr&#233;sente et urgente. Dans cette mesure, vous me pardonnerez de donner &#224; mon propos un peu plus de g&#233;n&#233;ralit&#233; que s'il s'&#233;tait limit&#233; au probl&#232;me de la prison. Si vous m'en voulez, vous m'en ferez la remarque.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Vous savez certainement qu'il existe en France un journal qui s'appelle &lt;i&gt;Le Monde&lt;/i&gt;, qu'on a l'habitude d'appeler, avec beaucoup de solennit&#233;, un &#171; grand journal du soir &#187;. Dans ce &#171; grand journal du soir &#187;, un journaliste avait un jour &#233;crit ceci qui m'a port&#233; &#224; l'&#233;tonnement et &#224; ce que je peux de m&#233;ditation. &#171; Pourquoi, &#233;crivait-il, tant de gens aujourd'hui posent-ils la question du pouvoir ? Un jour, continuait-il, on s'&#233;tonnera sans doute que cette question du pouvoir nous ait si fort inqui&#233;t&#233;s dans toute cette fin du XXe si&#232;cle. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Urgence de la question du pouvoir&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Je ne crois pas que nos successeurs, s'ils r&#233;fl&#233;chissent un tout petit peu, puissent s'&#233;tonner tr&#232;s longtemps que, dans cette fin du XXe si&#232;cle justement, les gens de notre g&#233;n&#233;ration aient pos&#233;, avec tant d'insistance, la question du pouvoir. Parce que, apr&#232;s tout, si la question du pouvoir se pose, ce n'est pas du tout parce que nous l'avons pos&#233;e. Elle s'est pos&#233;e, elle nous a &#233;t&#233; pos&#233;e. Elle nous a &#233;t&#233; pos&#233;e par notre actualit&#233;, c'est certain, mais &#233;galement par notre pass&#233;, un pass&#233; tout r&#233;cent qui vient &#224; peine de se terminer. Apr&#232;s tout, le XXe si&#232;cle a connu deux grandes maladies du pouvoir, deux grandes fi&#232;vres qui ont port&#233; tr&#232;s loin les manifestations exasp&#233;r&#233;es d'un pouvoir. Ces deux grandes maladies, qui ont domin&#233; le c&#339;ur, le milieu du XXe si&#232;cle, sont bien s&#251;r le fascisme et le stalinisme. Bien s&#251;r, fascisme et stalinisme r&#233;pondaient l'un et l'autre &#224; une conjoncture bien pr&#233;cise et bien sp&#233;cifique. Sans doute fascisme et stalinisme ont-ils port&#233; leurs effets &#224; des dimensions inconnues jusque-l&#224; et dont on peut esp&#233;rer, sinon penser raisonnablement, qu'on ne les conna&#238;tra plus &#224; nouveau. Ph&#233;nom&#232;nes singuliers par cons&#233;quent, mais il ne faut pas nier que sur beaucoup de points fascisme et stalinisme n'ont fait que prolonger toute une s&#233;rie de m&#233;canismes qui existaient d&#233;j&#224; dans les syst&#232;mes sociaux et politiques de l'Occident. Apr&#232;s tout, l'organisation des grands partis, le d&#233;veloppement d'appareils policiers, l'existence de techniques de r&#233;pression comme les camps de travail, tout cela est un h&#233;ritage bel et bien constitu&#233; des soci&#233;t&#233;s occidentales lib&#233;rales que le stalinisme et le fascisme n'ont eu qu'&#224; recueillir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est cette exp&#233;rience qui nous a oblig&#233;s &#224; poser la question du pouvoir. Car on ne peut pas ne pas s'interroger et se demander : le fascisme, le stalinisme n'&#233;taient-ils, et ne sont-ils encore l&#224; o&#249; ils subsistent, que la r&#233;ponse &#224; des conjonctures ou &#224; des situations particuli&#232;res ? Ou bien, au contraire, faut-il consid&#233;rer que, dans nos soci&#233;t&#233;s, il existe en permanence des virtualit&#233;s, en quelque sorte structurales, intrins&#232;ques &#224; nos syst&#232;mes, qui peuvent se r&#233;v&#233;ler &#224; la moindre occasion, rendant perp&#233;tuellement possibles ces sortes de grandes excroissances du pouvoir, ces excroissances du pouvoir dont les syst&#232;mes mussolinien, hitl&#233;rien, stalinien, dont le syst&#232;me actuel du Chili, le syst&#232;me actuel du Cambodge sont des exemples, et des exemples incontournables.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le grand probl&#232;me, je crois, du XIXe si&#232;cle, au moins en Europe, a &#233;t&#233; celui de la pauvret&#233; et de la mis&#232;re. Le grand probl&#232;me qui s'est pos&#233; &#224; la plupart des penseurs et des philosophes du d&#233;but du XIXe si&#232;cle &#233;tait : comment peut-il se faire que cette production de richesses dont les effets spectaculaires commen&#231;aient &#224; &#234;tre reconnus dans tout l'Occident, comment cette production de richesses peut-elle s'accompagner de l'appauvrissement absolu ou relatif (cela est une autre question), de l'appauvrissement de ceux-l&#224; m&#234;mes qui la produisent ? Ce probl&#232;me de l'appauvrissement de ceux qui produisent la richesse, de la production simultan&#233;e de la richesse et de la pauvret&#233;, je ne dis pas qu'il a &#233;t&#233; totalement r&#233;solu en Occident en cette fin de XXe si&#232;cle, mais il ne se pose plus avec la m&#234;me urgence. Il se trouve comme doubl&#233; par un autre probl&#232;me qui n'est plus celui du trop peu de richesses, mais celui du trop de pouvoir. Les soci&#233;t&#233;s occidentales, d'une fa&#231;on g&#233;n&#233;rale les soci&#233;t&#233;s industrielles et d&#233;velopp&#233;es de la fin de ce si&#232;cle, sont des soci&#233;t&#233;s qui sont travers&#233;es par cette sourde inqui&#233;tude, ou m&#234;me par des mouvements de r&#233;volte tout &#224; fait explicites qui mettent en question cette esp&#232;ce de surproduction de pouvoir que le stalinisme et le fascisme ont sans doute manifest&#233;e &#224; l'&#233;tat nu et monstrueux. De sorte que, tout comme le XIXe si&#232;cle a eu besoin d'une &#233;conomie qui avait pour objet sp&#233;cifique la production et la distribution des richesses, on pourrait dire que nous avons besoin d'une &#233;conomie qui ne porterait pas sur production et distribution des richesses, mais d'une &#233;conomie qui porterait sur les relations de pouvoir.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Le philosophe et le pouvoir :
L'anti-despote&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;L'une des plus vieilles fonctions du philosophe en Occident - philosophe, je devrais dire aussi bien sage et peut-&#234;tre, pour employer ce vilain mot contemporain, intellectuel -, l'un des principaux r&#244;les du philosophe en Occident a &#233;t&#233; de poser une limite, de poser une limite &#224; ce trop de pouvoir, &#224; cette surproduction du pouvoir chaque fois et dans tous les cas o&#249; elle risquait de devenir mena&#231;ante. Le philosophe, en Occident, a toujours plus ou moins le profil de l'anti-despote. Et cela sous plusieurs formes possibles que l'on voit se dessiner d&#232;s le d&#233;but de la philosophie grecque :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; le philosophe a &#233;t&#233; anti-despote soit en d&#233;finissant lui-m&#234;me le syst&#232;me des lois selon lesquelles, dans une cit&#233;, le pouvoir devrait s'exercer, en d&#233;finissant les limites l&#233;gales &#224; l'int&#233;rieur desquelles il pouvait s'exercer sans danger : c'est le r&#244;le du philosophe l&#233;gislateur. Cela a &#233;t&#233; le r&#244;le de Solon. Apr&#232;s tout, le moment o&#249; la philosophie grecque a commenc&#233; &#224; se s&#233;parer de la po&#233;sie, le moment o&#249; la prose grecque a commenc&#233; &#224; se dessiner a bien &#233;t&#233; le jour o&#249; Solon a, dans un vocabulaire encore po&#233;tique, formul&#233; des lois qui allaient devenir la prose m&#234;me de l'histoire grecque, de l'histoire hell&#233;nique ;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; deuxi&#232;mement, deuxi&#232;me possibilit&#233; : le philosophe peut &#234;tre anti-despote en se faisant le conseiller du prince, en lui enseignant cette sagesse, cette vertu, cette v&#233;rit&#233; qui seront capables, lorsqu'il aura &#224; gouverner, de l'emp&#234;cher d'abuser de son pouvoir. C'est le philosophe p&#233;dagogue ; c'est Platon allant faire son p&#232;lerinage chez Denys le Tyran ;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; enfin, troisi&#232;me possibilit&#233; : le philosophe peut &#234;tre l'anti-despote en disant qu'apr&#232;s tout, quels que soient les abus que le pouvoir peut exercer sur lui ou sur les autres, lui, philosophe, en tant que philosophe, et dans sa pratique philosophique et dans sa pens&#233;e philosophique, il restera, par rapport au pouvoir, ind&#233;pendant ; il rira du pouvoir. Ce furent les cyniques.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Solon l&#233;gislateur, Platon p&#233;dagogue, et les cyniques. Le philosophe mod&#233;rateur du pouvoir, le philosophe masque grima&#231;ant devant le pouvoir. Si nous pouvions jeter un regard ethnologique sur l'Occident depuis la Gr&#232;ce, on verrait ces trois figures du philosophe tourner, se remplacer les unes les autres ; on verrait se dessiner une opposition significative entre le philosophe et le prince, entre la r&#233;flexion philosophique et l'exercice du pouvoir. Et je me demande si cette opposition entre r&#233;flexion philosophique et exercice du pouvoir ne caract&#233;riserait pas mieux la philosophie que son rapport &#224; la science, car, apr&#232;s tout, il y a longtemps que la philosophie ne peut plus jouer par rapport &#224; la science le r&#244;le de fondement. En revanche, le r&#244;le de mod&#233;ration par rapport au pouvoir m&#233;rite peut-&#234;tre encore d'&#234;tre jou&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quand on regarde la mani&#232;re dont, historiquement, le philosophe a jou&#233; ou voulu jouer son r&#244;le de mod&#233;rateur du pouvoir, on est amen&#233; &#224; une conclusion un peu am&#232;re. L'Antiquit&#233; a connu des philosophes l&#233;gislateurs ; elle a connu des philosophes conseillers du prince ; pourtant, il n'y a jamais eu, par exemple, de cit&#233; platonicienne. Alexandre a eu beau &#234;tre le disciple d'Aristote, l'empire d'Alexandre n'&#233;tait pas aristot&#233;licien. Et s'il est vrai que le sto&#239;cisme, dans l'Empire romain, a impr&#233;gn&#233; la pens&#233;e du monde entier, du moins son &#233;lite, il n'en est pas moins vrai que l'Empire romain n'&#233;tait pas sto&#239;cien. Le sto&#239;cisme &#233;tait pour Marc-Aur&#232;le une mani&#232;re d'&#234;tre empereur ; ce n'&#233;tait ni un art ni une technique pour gouverner l'empire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Autrement dit, et c'est l&#224; je pense un point important, &#224; la diff&#233;rence de ce qui s'est pass&#233; en Orient, et particuli&#232;rement en Chine et au japon, il n'y pas eu en Occident, du moins pendant tr&#232;s longtemps, de philosophie qui ait &#233;t&#233; capable de faire corps avec une pratique politique, une pratique morale de toute une soci&#233;t&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'Occident n'a jamais connu l'&#233;quivalent du confucianisme, c'est-&#224;-dire d'une forme de pens&#233;e qui, en r&#233;fl&#233;chissant l'ordre du monde, ou en l'&#233;tablissant, prescrivait en m&#234;me temps la structure de l'&#201;tat, la forme des relations sociales, les conduites individuelles, et les prescrivait effectivement dans la r&#233;alit&#233; m&#234;me de l'histoire. Quelle qu'ait &#233;t&#233; l'importance de la pens&#233;e aristot&#233;licienne, aussi port&#233; que l'aristot&#233;lisme ait &#233;t&#233; par le dogmatisme du Moyen &#194;ge, jamais Aristote n'a jou&#233; un r&#244;le semblable &#224; celui qu'a jou&#233; en Orient Confucius. Il n'y a pas eu en Occident d'&#201;tat philosophique.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Le philosophe et le pouvoir :
les Etats-philosophies&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Mais les choses, et je crois que c'est l&#224; un &#233;v&#233;nement important, ont chang&#233; &#224; partir de la R&#233;volution fran&#231;aise, &#224; partir de la fin du XVIIIe si&#232;cle et du d&#233;but du XIXe si&#232;cle. On voit alors se constituer des r&#233;gimes politiques qui ont des liens non pas simplement id&#233;ologiques, mais organiques, j'allais dire organisationnels, avec des philosophies. La R&#233;volution fran&#231;aise, on peut m&#234;me dire l'empire napol&#233;onien avaient avec Rousseau, mais d'une fa&#231;on plus g&#233;n&#233;rale avec la philosophie du XVIIIe si&#232;cle, des liens organiques. Lien organique entre l'&#201;tat prussien et Hegel ; lien organique, aussi paradoxal que ce soit, mais c'est une autre affaire, entre &#201;tat hitl&#233;rien et Wagner et Nietzsche. Liens bien s&#251;r entre l&#233;ninisme, l'&#201;tat sovi&#233;tique et Marx. Le XIXe si&#232;cle a vu appara&#238;tre en Europe quelque chose qui n'avait jusque-l&#224; jamais exist&#233; : des &#201;tats philosophiques, j'allais dire des &#201;tats-philosophies, des philosophies qui sont en m&#234;me temps des &#201;tats, et des &#201;tats qui se pensent, se r&#233;fl&#233;chissent, s'organisent et d&#233;finissent leurs choix fondamentaux &#224; partir de propositions philosophiques, &#224; l'int&#233;rieur de syst&#232;mes philosophiques, et comme la v&#233;rit&#233; philosophique de l'histoire. On a l&#224; un ph&#233;nom&#232;ne qui est &#233;videmment tr&#232;s &#233;tonnant et qui devient plus que troublant lorsqu'on r&#233;fl&#233;chit que ces philosophies, toutes ces philosophies qui sont devenues &#201;tats &#233;taient sans exception des philosophies de la libert&#233;, philosophies de la libert&#233; que celles du XVIIIe, bien s&#251;r, mais philosophies de la libert&#233; aussi chez Hegel, chez Nietzsche, chez Marx. Or ces philosophies de la libert&#233; ont donn&#233; chaque fois lieu &#224; des formes de pouvoir qui, soit sous la forme de la terreur, soit sous la forme de la bureaucratie, soit encore sous la forme de la terreur bureaucratique, &#233;taient le contraire m&#234;me du r&#233;gime de la libert&#233;, le contraire m&#234;me de la libert&#233; devenue histoire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il y a un comique amer propre &#224; ces philosophes occidentaux modernes : ils ont pens&#233;, ils se sont eux-m&#234;mes pens&#233;s, selon un rapport d'opposition essentiel au pouvoir et &#224; son exercice illimit&#233;, mais le destin de leur pens&#233;e a fait que plus on les &#233;coute, plus le pouvoir, plus les institutions politiques se p&#233;n&#232;trent de leur pens&#233;e, plus ils servent &#224; autoriser des formes excessives de pouvoir. Cela a &#233;t&#233;, apr&#232;s tout, le comique triste de Hegel transform&#233; dans le r&#233;gime bismarckien ; cela a &#233;t&#233; le comique triste de Nietzsche, dont les &#339;uvres compl&#232;tes ont &#233;t&#233; donn&#233;es par Hitler &#224; Mussolini lors de ce voyage &#224; Venise qui devait sanctionner l'&lt;i&gt;Anschluss&lt;/i&gt;. Plus encore que l'appui dogmatique des religions, la philosophie authentifie des pouvoirs sans frein. Ce paradoxe est devenu crise aigu&#235; avec le stalinisme, le stalinisme qui s'est pr&#233;sent&#233;, plus que n'importe quel autre, comme un &#201;tat qui &#233;tait en m&#234;me temps une philosophie, une philosophie qui avait justement annonc&#233; et pr&#233;dit le d&#233;p&#233;rissement de l'&#201;tat et qui, transform&#233; en &#201;tat, est devenue un &#201;tat v&#233;ritablement priv&#233;, coup&#233; de toute r&#233;flexion philosophique et de toute possibilit&#233; de r&#233;flexion que ce soit. C'est l'&#201;tat philosophique devenu litt&#233;ralement inconscient sous la forme de l'&#201;tat pur.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;La philosophie comme contre-pouvoir :
rendre visibles les relations de pouvoir,
intensifier les luttes.&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Devant cette situation qui nous est tr&#232;s pr&#233;cis&#233;ment contemporaine, et contemporaine d'une fa&#231;on pressante, il y a plusieurs attitudes possibles. On peut, c'est parfaitement l&#233;gitime, je dirais m&#234;me que c'est recommandable, s'interroger historiquement sur ces liens &#233;tranges que l'Occident a nou&#233;s ou a laiss&#233; nouer entre ces philosophes et le pouvoir : comment ces liens entre la philosophie et le pouvoir ont-ils pu se former au moment m&#234;me o&#249; la philosophie se donnait comme principe, sinon de contre-pouvoir, du moins de mod&#233;ration de pouvoir, au moment o&#249; la philosophie devait dire au pouvoir : l&#224; tu t'arr&#234;teras, et tu n'iras pas plus loin ? Est-ce qu'il s'agit d'une trahison de la philosophie ? Ou est-ce que c'est parce que la philosophie a &#233;t&#233; toujours secr&#232;tement, quoi qu'elle ait dit, une certaine philosophie du pouvoir ? Est-ce que, apr&#232;s tout, dire au pouvoir : arr&#234;te-toi l&#224;, ce n'est pas prendre pr&#233;cis&#233;ment, virtuellement, secr&#232;tement aussi, la place du pouvoir, se faire la loi de la loi, et par cons&#233;quent se r&#233;aliser comme loi ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On peut poser toutes ces questions. On peut, &#224; l'oppos&#233;, se dire que, apr&#232;s tout, la philosophie n'a rien &#224; voir avec le pouvoir, que la vocation profonde, essentielle, de la philosophie, c'est d'avoir affaire &#224; la v&#233;rit&#233;, ou d'interroger l'&#234;tre ; et qu'&#224; s'&#233;garer dans ces domaines empiriques que sont la question de la politique et du pouvoir la philosophie ne peut que se compromettre. Si on l'a si facilement trahie, c'est qu'elle s'est elle-m&#234;me trahie. Elle s'est trahie en allant l&#224; o&#249; elle n'aurait pas d&#251; aller, et en posant les questions qui n'&#233;taient pas les siennes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais peut-&#234;tre y aurait-il encore un autre chemin. C'est de celui-l&#224; dont je voudrais vous parler. Peut-&#234;tre pourrait-on concevoir qu'il y a encore pour la philosophie une certaine possibilit&#233; de jouer un r&#244;le par rapport au pouvoir, qui ne serait pas un r&#244;le de fondation ou de reconduction du pouvoir. Peut-&#234;tre la philosophie peut-elle jouer encore un r&#244;le du c&#244;t&#233; du contre-pouvoir, &#224; condition que ce r&#244;le ne consiste plus &#224; faire valoir, en face du pouvoir, la loi m&#234;me de la philosophie, &#224; condition que la philosophie cesse de se penser comme proph&#233;tie, &#224; condition que la philosophie cesse de se penser ou comme p&#233;dagogie, ou comme l&#233;gislation, et qu'elle se donne pour t&#226;che d'analyser, d'&#233;lucider, de rendre visible, et donc d'intensifier les luttes qui se d&#233;roulent autour du pouvoir, les strat&#233;gies des adversaires &#224; l'int&#233;rieur des rapports du pouvoir, les tactiques utilis&#233;es, les foyers de r&#233;sistance, &#224; condition en somme que la philosophie cesse de poser la question du pouvoir en terme de bien ou de mal, mais en terme d'existence. Non pas se demander : le pouvoir est-il bon ou est-il mauvais, l&#233;gitime ou ill&#233;gitime, question de droit ou de morale ? Mais, simplement, essayer d'all&#233;ger la question du pouvoir de toutes les surcharges morales et juridiques dont on l'a jusque-l&#224; affect&#233;, et poser cette question na&#239;ve, qui n'a pas &#233;t&#233; pos&#233;e si souvent, m&#234;me si effectivement un certain nombre de gens l'ont depuis longtemps pos&#233;e : au fond, les relations de pouvoir, en quoi cela consiste-t-il ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il y a longtemps qu'on sait que le r&#244;le de la philosophie n'est pas de d&#233;couvrir ce qui est cach&#233;, mais de rendre visible ce qui pr&#233;cis&#233;ment est visible, c'est-&#224;-dire de faire appara&#238;tre ce qui est si proche, ce qui est si imm&#233;diat, ce qui est si intimement li&#233; &#224; nous-m&#234;mes qu'&#224; cause de cela nous ne le percevons pas. Alors que le r&#244;le de la science est de faire conna&#238;tre ce que nous ne voyons pas, le r&#244;le de la philosophie est de faire voir ce que nous voyons. Apr&#232;s tout, dans cette mesure, la t&#226;che de la philosophie aujourd'hui pourrait bien &#234;tre : qu'en est-il de ces relations de pouvoir dans lesquelles nous sommes pris et dans lesquelles la philosophie elle-m&#234;me s'est, depuis au moins cent cinquante ans, emp&#234;tr&#233;e ?&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;La philosophie analytico-politique :
jeux de pouvoirs et quotidiennet&#233;.&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Vous me direz que c'est l&#224; une t&#226;che bien modeste, bien empirique, bien limit&#233;e, mais on a tout pr&#232;s de nous un certain mod&#232;le d'un pareil usage de la philosophie dans la philosophie analytique des Anglo-Am&#233;ricains. Apr&#232;s tout, la philosophie analytique anglo-saxonne ne se donne pas pour t&#226;che de r&#233;fl&#233;chir sur l'&#234;tre du langage ou sur les structures profondes de la langue ; elle r&#233;fl&#233;chit sur l'usage quotidien qu'on fait de la langue dans les diff&#233;rents types de discours. Il s'agit, pour la philosophie analytique anglo-saxonne, de faire une analyse critique de la pens&#233;e &#224; partir de la mani&#232;re dont on dit les choses. Je crois qu'on pourrait imaginer de la m&#234;me fa&#231;on une philosophie qui aurait pour t&#226;che d'analyser ce qui se passe quotidiennement dans les relations de pouvoir, une philosophie qui essaierait de montrer de quoi il s'agit, quelles sont, de ces relations de pouvoir, les formes, les enjeux, les objectifs. Une philosophie qui porterait par cons&#233;quent plut&#244;t sur les relations de pouvoir que sur les jeux de langage, une philosophie qui porterait sur toutes ces relations qui traversent le corps social plut&#244;t que sur les effets de langage qui traversent et sous-tendent la pens&#233;e. On pourrait imaginer, il faudrait imaginer quelque chose comme une philosophie analytico-politique. Alors il faudrait se rappeler que la philosophie analytique du langage des Anglo-saxons se garde bien de ces esp&#232;ces de qualifications-disqualifications massives du langage comme on trouve chez Humboldt ou chez Bergson - Humboldt pour qui le langage &#233;tait le cr&#233;ateur de tout rapport possible entre l'homme et le monde, le cr&#233;ateur m&#234;me, donc, du monde en tant que de l'&#234;tre humain, ou la d&#233;valorisation bergsonienne qui ne cesse de r&#233;p&#233;ter que le langage est impuissant, que le langage est fig&#233;, que le langage est mort, que le langage est spatial, qu'il ne peut donc que trahir l'exp&#233;rience de la conscience et de la dur&#233;e. Plut&#244;t que ces disqualifications ou ces qualifications massives, la philosophie anglo-saxonne essaie de dire que le langage ne trompe jamais ni ne r&#233;v&#232;le jamais non plus. Le langage, cela se joue. Importance, par cons&#233;quent, de la notion de jeu.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On pourrait dire d'une fa&#231;on un peu analogue que, pour analyser ou pour critiquer les relations de pouvoir, il ne s'agit pas de les affecter d'une qualification p&#233;jorative ou laudative massive, globale, d&#233;finitive, absolue, unilat&#233;rale ; il ne s'agit pas de dire que les relations de pouvoir ne peuvent faire qu'une chose qui est de contraindre et de forcer. Il ne faut pas s'imaginer non plus qu'on peut &#233;chapper aux relations de pouvoir d'un coup, globalement, massivement, par une sorte de rupture radicale ou par une fuite sans retour. Les relations de pouvoir, &#233;galement, cela se joue ; ce sont des jeux de pouvoir qu'il faudrait &#233;tudier en terme de tactique et de strat&#233;gie, en terme de r&#232;gle et de hasard, en terme d'enjeu et d'objectif. C'est un petit peu dans cette ligne que j'ai essay&#233; de travailler et que je voudrais vous indiquer quelques-unes des lignes d'analyse que l'on pourrait suivre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On peut aborder ces jeux de pouvoir par bien des angles. Plut&#244;t que d'&#233;tudier le grand jeu de l'&#201;tat avec les citoyens ou avec les autres &#201;tats, j'ai pr&#233;f&#233;r&#233; - sans doute &#224; cause d'une tendance caract&#233;rielle ou peut-&#234;tre d'un penchant &#224; la n&#233;vrose obsessionnelle - m'int&#233;resser &#224; des jeux de pouvoir beaucoup plus limit&#233;s, beaucoup plus humbles et qui n'ont pas dans la philosophie le statut noble, reconnu qu'ont les grands probl&#232;mes : jeux de pouvoir autour de la folie, jeux de pouvoir autour de la m&#233;decine, autour de la maladie, autour du corps malade, jeux de pouvoir autour de la p&#233;nalit&#233; et de la prison, c'est un peu cela qui jusqu'&#224; pr&#233;sent m'a retenu, et pour deux raisons.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;De quoi est-il question dans ces jeux de pouvoir, t&#233;nus, un peu singuliers, parfois marginaux ? Ils impliquent ni plus ni moins le statut de la raison et de la non-raison ; ils impliquent le statut de la vie et de la mort, celui du crime et de la loi ; c'est-&#224;-dire un ensemble de choses qui tout &#224; la fois constituent la trame de notre vie quotidienne et ce &#224; partir de quoi les hommes ont b&#226;ti leur discours de la trag&#233;die.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il y a une autre raison pour laquelle je me suis int&#233;ress&#233; &#224; ces questions et &#224; ces jeux de pouvoir. Il me semble que ce sont ces jeux-l&#224; qui, plus encore que les grandes batailles &#233;tatiques et institutionnelles, sont port&#233;s de nos jours par l'inqui&#233;tude et l'int&#233;r&#234;t des gens. Quand on voit, par exemple, la mani&#232;re dont vient de se d&#233;rouler en France la campagne &#233;lectorale des l&#233;gislatives, on est frapp&#233; de ce que, l&#224; o&#249; les journaux, les m&#233;dias, les hommes politiques, les responsables du gouvernement et de l'&#201;tat n'ont cess&#233; de r&#233;p&#233;ter aux Fran&#231;ais qu'ils &#233;taient en train de jouer une partie capitale pour leur avenir, quel qu'ait &#233;t&#233; le r&#233;sultat des &#233;lections, quel qu'ait &#233;t&#233; d'ailleurs le nombre d'&#233;lecteurs sages qui sont all&#233;s voter, on est frapp&#233; par le fait que, en profondeur, les gens n'ont absolument pas senti ce qu'il pouvait y avoir d'historiquement tragique ou de d&#233;cisif dans ces &#233;lections.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En revanche me frappe, depuis des ann&#233;es, dans beaucoup de soci&#233;t&#233;s, et pas simplement &#224; l'int&#233;rieur de la soci&#233;t&#233; fran&#231;aise, le fr&#233;missement ininterrompu autour de ces questions qui &#233;taient autrefois marginales et un petit peu th&#233;oriques : savoir comment on va mourir, savoir ce qui sera fait de vous lorsque vous serez &#224; la d&#233;rive dans un h&#244;pital, savoir ce qu'il en est de votre raison ou du jugement que les gens porteront sur votre raison, savoir ce qu'on sera si on est fou, savoir ce qu'on est si on est fou, savoir ce que c'est et ce qui arrivera le jour o&#249; on commettra une infraction et o&#249; on commencera &#224; entrer dans la machine de la p&#233;nalit&#233;. Tout cela touche profond&#233;ment la vie, l'affectivit&#233;, l'angoisse de nos contemporains. Si vous me dites, avec raison, qu'apr&#232;s tout il en a toujours &#233;t&#233; ainsi, il me semble que c'est tout de m&#234;me l'une des premi&#232;res fois (ce n'est pas tout &#224; fait la premi&#232;re). En tout cas, nous sommes &#224; l'un de ces moments o&#249; ces questions quotidiennes, marginales, rest&#233;es un petit peu silencieuses, acc&#232;dent &#224; un niveau de discours explicite, o&#249; les gens acceptent non seulement d'en parler, mais d'entrer dans le jeu des discours et d'y prendre parti. La folie et la raison, la mort et la maladie, la p&#233;nalit&#233;, la prison, le crime, la loi, tout cela est notre quotidien, et c'est ce quotidien-l&#224; qui nous appara&#238;t comme essentiel.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Lutter :
emp&#234;cher le jeu de se jouer.&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Je pense d'ailleurs qu'il faudrait aller plus loin et dire que non seulement ces jeux de pouvoir autour de la vie et de la mort, de la raison et de la d&#233;raison, de la loi et du crime ont pris, de nos jours, une intensit&#233; qu'ils n'avaient pas au moins dans la p&#233;riode imm&#233;diatement pr&#233;c&#233;dente, mais que la r&#233;sistance et les luttes qui se d&#233;roulent n'ont plus la m&#234;me forme. Il ne s'agit plus maintenant pour l'essentiel de prendre part &#224; ces jeux de pouvoir de mani&#232;re &#224; faire respecter au mieux sa propre libert&#233; ou ses propres droits ; on ne veut tout simplement plus de ces jeux-l&#224;. Il s'agit non plus d'affrontements &#224; l'int&#233;rieur des jeux, mais de r&#233;sistances au jeu et de refus du jeu lui-m&#234;me. C'est tout &#224; fait caract&#233;ristique d'un certain nombre de ces luttes et de ces combats.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Prenez le cas de la prison. Depuis des ann&#233;es et des ann&#233;es, j'allais dire depuis des si&#232;cles, en tout cas depuis que la prison existe comme type de punition &#224; l'int&#233;rieur des syst&#232;mes p&#233;naux occidentaux, depuis le XIXe si&#232;cle, toute une s&#233;rie de mouvements, de critiques, d'oppositions parfois violentes se sont d&#233;velopp&#233;s pour essayer de modifier le fonctionnement de la prison, la condition du prisonnier, le statut qu'ils ont soit dans la prison, soit apr&#232;s. Nous savons qu'il ne s'agit plus maintenant, et pour la premi&#232;re fois, de ce jeu ou de cette r&#233;sistance, de cette position &#224; l'int&#233;rieur m&#234;me du jeu ; il s'agit d'un refus du jeu lui-m&#234;me. Ce qu'on dit c'est : plus de prison du tout. Et lorsque, &#224; cette esp&#232;ce de critique massive, les gens raisonnables, les l&#233;gislateurs, les technocrates, les gouvernants demandent : &#171; Mais que voulez-vous donc ? &#187;, la r&#233;ponse est : &#171; Ce n'est pas &#224; nous de vous dire &#224; quelle sauce nous voulons &#234;tre mang&#233;s ; nous ne voulons plus jouer ce jeu de la p&#233;nalit&#233; ; nous ne voulons plus jouer ce jeu des sanctions p&#233;nales ; nous ne voulons plus jouer ce jeu de la justice. &#187; Il me semble caract&#233;ristique, dans l'histoire de Narita qui se d&#233;roule depuis des ann&#233;es et des ann&#233;es au Japon, que le jeu des adversaires ou de ceux qui r&#233;sistent n'a pas &#233;t&#233; d'essayer d'obtenir le plus d'avantages possible, en faisant valoir la loi, en obtenant des indemnit&#233;s. On n'a pas voulu jouer le jeu, traditionnellement organis&#233; et institutionnalis&#233;, de l'&#201;tat avec ses exigences et des citoyens avec leurs droits. On n'a pas voulu jouer le jeu du tout ; on emp&#234;che le jeu de se jouer.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le deuxi&#232;me caract&#232;re des ph&#233;nom&#232;nes que j'essaie de rep&#233;rer et d'analyser est qu'ils constituent des ph&#233;nom&#232;nes diffus et d&#233;centr&#233;s. Voici ce que je veux dire. Reprenons l'exemple de la prison et du syst&#232;me p&#233;nal. Au XVIIIe si&#232;cle, vers les ann&#233;es 1760, &#224; l'&#233;poque o&#249; l'on a commenc&#233; &#224; poser le probl&#232;me d'un changement radical dans le syst&#232;me p&#233;nal, qui a pos&#233; la question, et &#224; partir de quoi ? Cela a &#233;t&#233; le fait de th&#233;oriciens, th&#233;oriciens du droit, philosophes au sens de l'&#233;poque, qui ont pos&#233; le probl&#232;me non pas du tout de la prison elle-m&#234;me, mais le probl&#232;me tr&#232;s g&#233;n&#233;ral de ce que devait &#234;tre la loi dans un pays de libert&#233;, et de quelle mani&#232;re la loi devait &#234;tre appliqu&#233;e, dans quelles limites et jusqu'o&#249;. C'est &#224; la suite de cette r&#233;flexion centrale et th&#233;orique qu'on est arriv&#233;, au bout d'un certain nombre d'ann&#233;es, &#224; vouloir que la punition, la seule punition possible soit la prison.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le probl&#232;me s'est pos&#233; dans des termes tout &#224; fait diff&#233;rents, et d'une mani&#232;re tout &#224; fait diff&#233;rente, ces r&#233;centes ann&#233;es, dans les pays occidentaux. Le point de d&#233;part n'a jamais &#233;t&#233; une grande revendication globale concernant un meilleur syst&#232;me de loi. Les points de d&#233;part ont toujours &#233;t&#233; infimes et minuscules : des histoires de sous-alimentation, d'inconfort dans les prisons. Et, &#224; partir de ces ph&#233;nom&#232;nes locaux, &#224; partir de ces points de d&#233;part tr&#232;s particuliers, en des lieux d&#233;termin&#233;s, on s'est aper&#231;u que le ph&#233;nom&#232;ne diffusait, diffusait tr&#232;s vite et impliquait toute une s&#233;rie de gens qui n'avaient ni la m&#234;me situation ni les m&#234;mes probl&#232;mes. On peut ajouter que ces r&#233;sistances semblent relativement indiff&#233;rentes aux r&#233;gimes politiques ou aux syst&#232;mes &#233;conomiques, parfois m&#234;me aux structures sociales des pays o&#249; elles se d&#233;veloppent. On a vu par exemple des luttes, des r&#233;sistances, des gr&#232;ves dans les prisons aussi bien en Su&#232;de, qui pr&#233;sentait un syst&#232;me p&#233;nal, un syst&#232;me p&#233;nitentiaire extr&#234;mement progressiste par rapport au n&#244;tre, que dans des pays comme l'Italie ou l'Espagne, o&#249; la situation &#233;tait bien pis et le contexte politique tout &#224; fait diff&#233;rent.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On pourrait dire la m&#234;me chose du mouvement des femmes et des luttes autour des jeux de pouvoir entre hommes et femmes. Le mouvement f&#233;ministe s'est d&#233;velopp&#233; aussi bien en Su&#232;de qu'en Italie, o&#249; le statut des femmes, le statut des relations sexuelles, les rapports entre mari et femme, entre homme et femme &#233;taient si diff&#233;rents. Ce qui montre bien que l'objectif de tous ces mouvements n'est pas le m&#234;me que celui des mouvements politiques ou r&#233;volutionnaires traditionnels : il ne s'agit absolument pas de viser le pouvoir politique ou le syst&#232;me &#233;conomique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Troisi&#232;me caract&#232;re : ce genre de r&#233;sistance et de lutte a essentiellement pour objectif les faits de pouvoir eux-m&#234;mes, beaucoup plus que ce qui serait quelque chose comme une exploitation &#233;conomique, beaucoup plus que quelque chose qui serait comme une in&#233;galit&#233;. Ce qui est en question dans ces luttes, c'est le fait qu'un certain pouvoir s'exerce, et que le seul fait qu'il s'exerce soit insupportable. Je prendrai comme exemple une anecdote, dont vous pouvez sourire, mais que vous pourrez aussi prendre au s&#233;rieux : en Su&#232;de, il existe des prisons o&#249; les d&#233;tenus peuvent recevoir leur femme et faire l'amour avec elles. Chaque d&#233;tenu a une chambre. Un jour, une jeune Su&#233;doise, &#233;tudiante et militante pleine d'ardeur, est venue me trouver pour me demander de l'aider &#224; d&#233;noncer le fascisme dans les prisons su&#233;doises. Je lui ai demand&#233; en quoi consistait le fascisme. Elle m'a r&#233;pondu : les chambres dans lesquelles les prisonniers peuvent faire l'amour avec leur femme n'ont pas de serrure fermant &#224; clef. Bien s&#251;r, cela fait rire ; c'est en m&#234;me temps tr&#232;s significatif de ceci que c'est le pouvoir qui est en question.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;De la m&#234;me fa&#231;on, la s&#233;rie des reproches et des critiques qui ont &#233;t&#233; adress&#233;s &#224; l'institution m&#233;dicale - je pense &#224; celles d'Illich mais &#224; bien d'autres aussi - ne portaient pas essentiellement, principalement sur le fait que les institutions m&#233;dicales feraient fonctionner une m&#233;decine de profit, m&#234;me si on pouvait d&#233;noncer les relations qu'il peut y avoir entre les firmes pharmaceutiques et certaines pratiques m&#233;dicales ou certaines institutions hospitali&#232;res. Ce qu'on reproche &#224; la m&#233;decine, ce n'est pas m&#234;me de ne disposer que d'un savoir fragile et souvent erron&#233;. C'est essentiellement, me semble-t-il, d'exercer sur le corps, sur la souffrance du malade, sur sa vie et sa mort un pouvoir incontr&#244;l&#233;. Je ne sais pas si c'est la m&#234;me chose au Japon, mais dans les pays europ&#233;ens me frappe que le probl&#232;me de la mort soit pos&#233; non pas sous la forme d'un reproche adress&#233; &#224; la m&#233;decine de n'&#234;tre pas capable de nous maintenir plus longtemps en vie, mais au contraire de nous maintenir en vie m&#234;me si nous ne le voulons pas. Nous reprochons &#224; la m&#233;decine, au savoir m&#233;dical, &#224; la technostructure m&#233;dicale de d&#233;cider pour nous de la vie et de la mort, de nous maintenir dans une vie scientifiquement et techniquement tr&#232;s sophistiqu&#233;e, mais dont nous ne voulons plus. Le droit &#224; la mort, c'est le droit de dire non au savoir m&#233;dical, et ce n'est pas l'exigence pour le savoir m&#233;dical de s'exercer. La cible, c'est bien le pouvoir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans l'affaire de Narita, on trouverait aussi quelque chose comme cela : les agriculteurs de Narita auraient certainement pu trouver des avantages non n&#233;gligeables en acceptant certaines des propositions qui leur ont &#233;t&#233; faites. Leur refus a tenu &#224; ce que c'&#233;tait exercer sur eux une forme de pouvoir dont ils ne voulaient pas. Plus encore que l'enjeu &#233;conomique, c'est la modalit&#233; m&#234;me dont le pouvoir s'exer&#231;ait sur eux, le seul fait qu'il s'agisse d'une expropriation d&#233;cid&#233;e en haut de telle ou telle mani&#232;re qui est en jeu dans l'affaire Narita : &#224; ce pouvoir arbitraire on r&#233;pond par une inversion violente du pouvoir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le dernier caract&#232;re sur lequel je voudrais insister &#224; propos de ces luttes est le fait que ce sont des luttes imm&#233;diates. En deux sens. D'une part, elle s'en prennent aux instances de pouvoir les plus proches ; elles s'en prennent &#224; tout ce qui s'exerce imm&#233;diatement sur les individus. Autrement dit il ne s'agit pas, dans ces luttes, de suivre le grand principe l&#233;niniste de l'ennemi principal ou du maillon le plus faible. Ces luttes imm&#233;diates n'attendent pas non plus d'un moment futur qui serait la r&#233;volution, qui serait la lib&#233;ration, qui serait la disparition des classes, qui serait le d&#233;p&#233;rissement de l'&#201;tat la solution des probl&#232;mes. Par rapport &#224; une hi&#233;rarchie th&#233;orique des explications ou &#224; un ordre r&#233;volutionnaire qui polariserait l'histoire et qui en hi&#233;rarchiserait les moments, on peut dire que ces luttes sont des luttes anarchiques ; elles s'inscrivent &#224; l'int&#233;rieur d'une histoire qui est imm&#233;diate, s'accepte et se reconna&#238;t comme ind&#233;finiment ouverte.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Le r&#244;le d'une philosophie analytico-politique :
luttes et pouvoir pastoral.&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Je voudrais maintenant revenir &#224; cette philosophie analytico-politique dont je parlais &#224; l'instant. Il me semble que le r&#244;le d'une pareille philosophie analytique du pouvoir devrait &#234;tre de jauger l'importance de ces luttes et de ces ph&#233;nom&#232;nes auxquels jusqu'&#224; pr&#233;sent on n'a accord&#233; qu'une valeur marginale. Il faudrait montrer combien ces processus, ces agitations, ces luttes, obscures, m&#233;diocres, petites souvent, combien ces luttes sont diff&#233;rentes des formes de lutte qui ont &#233;t&#233; si fortement valoris&#233;es en Occident sous le signe de la r&#233;volution. Il est absolument &#233;vident que, quel que soit le vocabulaire employ&#233;, quelles que soient les r&#233;f&#233;rences th&#233;oriques de ceux qui participent &#224; ces luttes, on a affaire &#224; un processus qui, tout en &#233;tant fort important, n'est absolument pas un processus de forme, de morphologie r&#233;volutionnaire, au sens classique du mot &#171; r&#233;volution &#187;, dans la mesure o&#249; r&#233;volution d&#233;signe une lutte globale et unitaire de toute une nation, de tout un peuple, de toute une classe, au sens o&#249; r&#233;volution d&#233;signe une lutte qui promet de bouleverser de fond en comble le pouvoir &#233;tabli, de l'annihiler dans son principe, au sens o&#249; r&#233;volution voudrait dire une lutte qui assure une lib&#233;ration totale, et une lutte imp&#233;rative puisqu'elle demande en somme que toutes les autres luttes lui soient subordonn&#233;es et lui demeurent suspendues.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Assiste-t-on, en cette fin du XXe si&#232;cle, &#224; quelque chose qui serait la fin de l'&#226;ge de la r&#233;volution ? Ce genre de proph&#233;tie, ce genre de condamnation &#224; mort de la r&#233;volution me semble un peu d&#233;risoire. Nous sommes peut-&#234;tre en train de vivre la fin d'une p&#233;riode historique qui, depuis 1789-1793, a &#233;t&#233;, au moins pour l'Occident, domin&#233;e par le monopole de la r&#233;volution, avec tous les effets de despotisme conjoints que cela pouvait impliquer, sans que pour autant cette disparition du monopole de la r&#233;volution signifie une revalorisation du r&#233;formisme. Dans les luttes dont je viens de parler, en effet, il ne s'agit pas du tout de r&#233;formisme, puisque le r&#233;formisme a pour r&#244;le de stabiliser un syst&#232;me de pouvoir au bout d'un certain nombre de changements, alors que, dans toutes ces luttes, il s'agit de la d&#233;stabilisation des m&#233;canismes de pouvoir, d'une d&#233;stabilisation apparemment sans fin.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ces luttes d&#233;centr&#233;es par rapport aux principes, aux primats, aux privil&#232;ges de la r&#233;volution ne sont pas pour autant des ph&#233;nom&#232;nes de circonstances, qui ne seraient que li&#233;s &#224; des conjonctures particuli&#232;res. Elles visent une r&#233;alit&#233; historique qui existe d'une mani&#232;re qui n'est peut-&#234;tre pas apparente mais est extr&#234;mement solide dans les soci&#233;t&#233;s occidentales depuis des si&#232;cles et des si&#232;cles. Il me semble que ces luttes visent l'une des structures mal connues, mais essentielles de nos soci&#233;t&#233;s. Certaines formes d'exercice du pouvoir sont parfaitement visibles et ont engendr&#233; des luttes qu'on peut reconna&#238;tre aussit&#244;t, puisque leur objectif est en lui-m&#234;me visible : contre les formes colonisatrices, ethniques, linguistiques de domination, il y a eu les luttes nationalistes, les luttes sociales dont l'objet explicite et connu &#233;tait les formes &#233;conomiques de l'exploitation ; il y a eu les luttes politiques contre les formes bien visibles, bien connues, juridiques et politiques de pouvoir. Les luttes dont je parle - et c'est peut-&#234;tre pour cela que leur analyse est un peu plus d&#233;licate &#224; faire que celle des autres - visent un pouvoir qui existe en Occident depuis le Moyen &#194;ge, une forme de pouvoir qui n'est exactement ni un pouvoir politique ou juridique, ni un pouvoir &#233;conomique, ni un pouvoir de domination ethnique, et qui a pourtant eu de grands effets structurants &#224; l'int&#233;rieur de nos soci&#233;t&#233;s. Ce pouvoir est un pouvoir d'origine religieuse, c'est celui qui pr&#233;tend conduire et diriger les hommes tout au long de leur vie et dans chacune des circonstances de cette vie, un pouvoir qui consiste &#224; vouloir prendre en charge l'existence des hommes dans leur d&#233;tail et dans leur d&#233;roulement depuis leur naissance et jusqu'&#224; la mort, et cela pour les contraindre &#224; une certaine mani&#232;re de se comporter, &#224; faire leur salut. C'est ce qu'on pourrait appeler le pouvoir pastoral.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Le pouvoir pastoral&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&#201;tymologiquement, et &#224; prendre les mots au pied m&#234;me de leur lettre, le pouvoir pastoral est le pouvoir que le berger exerce sur son troupeau. Or un pouvoir de ce genre, si attentif, si plein de sollicitude, si attach&#233; au salut de tous et de chacun, les soci&#233;t&#233;s anciennes, les soci&#233;t&#233;s grecques et romaines ne l'avaient pas connu et n'en avaient vraisemblablement pas voulu. Ce n'est qu'avec le christianisme, avec l'institution de l'&#201;glise, son organisation hi&#233;rarchique et territoriale, mais aussi l'ensemble des croyances concernant l'au-del&#224;, le p&#233;ch&#233;, le salut, l'&#233;conomie du m&#233;rite, avec la d&#233;finition du r&#244;le du pr&#234;tre, qu'est apparue la conception des chr&#233;tiens comme constituants un troupeau, sur lequel un certain nombre d'individus, qui jouissent d'un statut particulier, ont le droit et le devoir d'exercer les charges du pastorat.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le pouvoir pastoral s'est d&#233;velopp&#233; tout au long du Moyen &#194;ge dans des rapports serr&#233;s et difficiles avec la soci&#233;t&#233; f&#233;odale. Il s'est d&#233;velopp&#233;, plus intens&#233;ment encore, au XVIe si&#232;cle, avec la R&#233;forme et la Contre-R&#233;forme. &#192; travers cette histoire qui commence avec le christianisme et se poursuit jusqu'au c&#339;ur de l'&#226;ge classique, jusqu'&#224; la veille m&#234;me de la R&#233;volution, le pouvoir pastoral a gard&#233; un caract&#232;re essentiel, singulier dans l'histoire des civilisations : le pouvoir pastoral, tout en s'exer&#231;ant comme n'importe quel autre pouvoir de type religieux ou politique sur le groupe entier, a pour soin et t&#226;che principale de ne veiller au salut de tous qu'en prenant en charge chaque &#233;l&#233;ment en particulier, chaque brebis du troupeau, chaque individu, non seulement pour le contraindre &#224; agir de telle ou telle mani&#232;re, mais aussi de fa&#231;on &#224; le conna&#238;tre, &#224; le d&#233;couvrir, &#224; faire appara&#238;tre sa subjectivit&#233; et &#224; structurer le rapport qu'il a &#224; lui-m&#234;me et &#224; sa propre conscience. Les techniques de la pastorale chr&#233;tienne concernant la direction de conscience, le soin des &#226;mes, la cure des &#226;mes, toutes ces pratiques qui vont de l'examen &#224; la confession, en passant par l'aveu, ce rapport oblig&#233; de soi-m&#234;me &#224; soi-m&#234;me en terme de v&#233;rit&#233; et de discours oblig&#233;, c'est cela, me semble-t-il, qui est l'un des points fondamentaux du pouvoir pastoral et qui en fait un pouvoir individualisant. Le pouvoir, dans les cit&#233;s grecques et dans l'Empire romain, n'avait pas besoin de conna&#238;tre les individus un &#224; un, de constituer &#224; propos de chacun une sorte de petit noyau de v&#233;rit&#233; que l'aveu devait porter &#224; la lumi&#232;re et que l'&#233;coute attentive du pasteur devait recueillir et juger. Le pouvoir f&#233;odal n'avait pas non plus besoin de cette &#233;conomie individualisante du pouvoir. La monarchie absolue et son appareil administratif n'en avaient pas m&#234;me encore besoin. Ces pouvoirs portaient ou sur la cit&#233; tout enti&#232;re, ou sur des groupes, des territoires, sur des cat&#233;gories d'individus. On &#233;tait dans des soci&#233;t&#233;s de groupes et de statuts ; on n'&#233;tait pas encore dans une soci&#233;t&#233; individualisante. Bien avant la grande &#233;poque du d&#233;veloppement de la soci&#233;t&#233; industrielle et bourgeoise, le pouvoir religieux du christianisme a travaill&#233; le corps social jusqu'&#224; la constitution d'individus li&#233;s &#224; eux-m&#234;mes sous la forme de cette subjectivit&#233; &#224; laquelle on demande de prendre conscience de soi en terme de v&#233;rit&#233; et sous la forme de l'aveu.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je voudrais faire deux remarques &#224; propos du pouvoir pastoral. La premi&#232;re, c'est qu'il vaudrait la peine de comparer le pastorat, le pouvoir pastoral des soci&#233;t&#233;s chr&#233;tiennes avec ce qu'a pu &#234;tre le r&#244;le et les effets du confucianisme dans les soci&#233;t&#233;s d'Extr&#234;me-Orient. Il faudrait remarquer la quasi-co&#239;ncidence chronologique des deux, il faudrait remarquer combien le r&#244;le du pouvoir pastoral a &#233;t&#233; important dans le d&#233;veloppement de l'&#201;tat au XVIe et au XVIIe si&#232;cle en Europe, un peu comme le confucianisme l'a &#233;t&#233; au japon &#224; l'&#233;poque des Tokutawa. Mais il faudrait aussi faire la diff&#233;rence entre le pouvoir pastoral et le confucianisme : le pastorat est essentiellement religieux, le confucianisme ne l'est pas ; le pastorat vise essentiellement un objectif situ&#233; dans l'au-del&#224; et n'intervient ici-bas qu'en fonction de cet au-del&#224;, alors que le confucianisme joue pour l'essentiel un r&#244;le terrestre ; le confucianisme vise une stabilit&#233; g&#233;n&#233;rale du corps social par un ensemble de r&#232;gles g&#233;n&#233;rales qui s'imposent ou &#224; tous les individus ou &#224; toutes les cat&#233;gories d'individus, alors que le pastorat &#233;tablit des relations d'ob&#233;issance individualis&#233;es entre le pasteur et son troupeau ; enfin, le pastorat a, par les techniques qu'il emploie (direction spirituelle, soin des &#226;mes, etc.), des effets individualisants que le confucianisme ne comporte pas. Il y a l&#224; tout un monde d'&#233;tudes important que l'on pourrait d&#233;velopper &#224; partir des travaux fondamentaux qui ont &#233;t&#233; faits au Japon par Masao Maruyama.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Le pastorat la&#239;cis&#233;.&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Ma seconde remarque est celle-ci : c'est que, d'une mani&#232;re paradoxale et assez inattendue, &#224; partir du XVIIIe si&#232;cle, autant les soci&#233;t&#233;s capitalistes et industrielles que les formes modernes d'&#201;tat qui les ont accompagn&#233;es et soutenues ont eu besoin des proc&#233;dures, des m&#233;canismes, essentiellement des proc&#233;dures d'individualisation que le pastorat religieux avait mis en oeuvre. Quel qu'ait pu &#234;tre le cong&#233; donn&#233; &#224; un certain nombre d'institutions religieuses, quelles qu'aient pu &#234;tre les mutations qu'on appellera pour faire bref id&#233;ologiques, qui ont certainement modifi&#233; profond&#233;ment le rapport de l'homme occidental aux croyances religieuses, il y a eu implantation, multiplication m&#234;me et diffusion des techniques pastorales dans le cadre la&#239;c de l'appareil d'&#201;tat. On le sait peu et on le dit peu, sans doute parce que les grandes formes &#233;tatiques qui se sont d&#233;velopp&#233;es &#224; partir du XVIIIe si&#232;cle se sont justifi&#233;es beaucoup plus en termes de libert&#233; assur&#233;e que de m&#233;canisme de pouvoir implant&#233;, et peut-&#234;tre aussi parce que ces petites m&#233;caniques de pouvoir avaient quelque chose d'humble et d'inavouable que l'on n'a pas consid&#233;r&#233; comme devant &#234;tre analys&#233;es et dites. Comme le dit un &#233;crivain dans ce roman qui s'appelle &lt;i&gt;Un homme ordinaire&lt;/i&gt;, l'ordre pr&#233;f&#232;re ignorer la m&#233;canique qui organise son accomplissement si &#233;videmment sordide qu'elle d&#233;truirait toutes les vocations de justice.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce sont justement ces petits m&#233;canismes, humbles et quasi sordides, qu'il faut faite ressortit de la soci&#233;t&#233; o&#249; ils fonctionnent. Pendant les XVIIIe et XIXe si&#232;cles europ&#233;ens, on a assist&#233; &#224; toute une reconversion, &#224; toute une transplantation de ce qui avait &#233;t&#233; les objectifs traditionnels du pastorat. On dit souvent que l'&#201;tat et la soci&#233;t&#233; modernes ignorent l'individu. Quand on regarde d'un peu pr&#232;s, on est frapp&#233; au contraire par l'attention que l'&#201;tat porte aux individus ; on est frapp&#233; par toutes les techniques qui ont &#233;t&#233; mises en place et d&#233;velopp&#233;es pour que l'individu n'&#233;chappe en aucune mani&#232;re au pouvoir, ni &#224; la surveillance, ni au contr&#244;le, ni au sage, ni au redressement, ni &#224; la correction. Toutes les grandes machines disciplinaires : casernes, &#233;coles, ateliers et prisons, sont des machines qui permettent de cerner l'individu, de savoir ce qu'il est, ce qu'il fait, ce qu'on peut en faire, o&#249; il faut le placer, comment le placer parmi les autres. Les sciences humaines aussi sont des savoirs qui permettent de conna&#238;tre ce que sont les individus, qui est normal et qui ne l'est pas, qui est raisonnable et qui ne l'est pas, qui est apte et &#224; faire quoi, quels sont les comportements pr&#233;visibles des individus, quels sont ceux qu'il faut &#233;liminer. L'importance de la statistique vient justement du fait qu'elle permet de mesurer quantitativement les effets de masse des comportements individuels. Il faudrait encore ajouter que les m&#233;canismes d'assistance et d'assurance, outre leurs objectifs de rationalisation &#233;conomique et de stabilisation politique, ont des effets individualisants : ils font de l'individu, de son existence et de son comportement, de la vie, de l'existence non seulement de tous mais de chacun un &#233;v&#233;nement qui est pertinent, qui est m&#234;me n&#233;cessaire, indispensable pour l'exercice du pouvoir dans les soci&#233;t&#233;s modernes. L'individu est devenu un enjeu essentiel pour le pouvoir. Le pouvoir est d'autant plus individualisant que, paradoxalement, il est plus bureaucratique et plus &#233;tatique. Le pastorat, s'il a perdu dans sa forme strictement religieuse l'essentiel de ses pouvoirs, a trouv&#233; dans l'&#201;tat un nouveau support et un principe de transformation.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;***&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Je voudrais terminer en revenant &#224; ces luttes, &#224; ces jeux de pouvoir dont je parlais tout &#224; l'heure et dont les luttes autour de la prison et du syst&#232;me p&#233;nal ne sont que l'un des exemples et l'un des cas possibles. Ces luttes, qu'il s'agisse de celles qui concernent la folie, la maladie mentale, la raison et la d&#233;raison, qu'il s'agisse de celles qui concernent les relations sexuelles entre individus, les relations entre sexes, que ce soient les luttes &#224; propos de l'environnement et de ce qu'on appelle l'&#233;cologie, que ce soit celles qui concernent la m&#233;decine, la sant&#233; et la mort, ces luttes ont un objet et un enjeu tr&#232;s pr&#233;cis qui fait leur importance, enjeu tout &#224; fait diff&#233;rent de celui que visent les luttes r&#233;volutionnaires et qui m&#233;rite au moins autant que celles-ci qu'on le prenne en consid&#233;ration. Ce qu'on appelle, depuis le XIXe si&#232;cle, la R&#233;volution, ce que visent les partis et les mouvements qu'on appelle r&#233;volutionnaires, c'est essentiellement ce qui constitue le pouvoir &#233;conomique...&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;hr /&gt;
		&lt;div class='rss_notes'&gt;&lt;div id=&#034;nb2-1&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-1&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-1&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;1&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Repris dans &lt;i&gt;Dits et &#201;crits&lt;/i&gt;, Gallimard, t.II, pp. 534-551. J'ajoute les inter-titres (note jld).&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		
		</content:encoded>


		

	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>L'humanit&#233; ne travaille que sous la menace de la mort.</title>
		<link>https://caute.lautre.net/L-humanite-ne-travaille-que-sous-la-menace-de-la-mort</link>
		<guid isPermaLink="true">https://caute.lautre.net/L-humanite-ne-travaille-que-sous-la-menace-de-la-mort</guid>
		<dc:date>2006-08-31T19:18:26Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Foucault, Michel</dc:creator>



		<description>
&lt;p&gt;L'apparente g&#233;n&#233;rosit&#233; de la terre n'est due en fait qu'&#224; son avarice croissante ; et ce qui est premier, ce n'est pas le besoin et la repr&#233;sentation du besoin dans l'esprit des hommes, c'est purement et simplement une carence originaire. &lt;br class='autobr' /&gt;
Le travail en effet - c'est-&#224;-dire l'activit&#233; &#233;conomique - n'est apparu dans l'histoire du monde que du jour o&#249; les hommes se sont trouv&#233;s trop nombreux pour pouvoir se nourrir des fruits spontan&#233;s de la terre. N'ayant pas de quoi subsister, certains (&#8230;)&lt;/p&gt;


-
&lt;a href="https://caute.lautre.net/-Foucault-" rel="directory"&gt;Foucault&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;L'apparente g&#233;n&#233;rosit&#233; de la terre n'est due en fait qu'&#224; son avarice croissante ; et ce qui est premier, ce n'est pas le besoin et la repr&#233;sentation du besoin dans l'esprit des hommes, c'est purement et simplement une carence originaire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le travail en effet - c'est-&#224;-dire l'activit&#233; &#233;conomique - n'est apparu dans l'histoire du monde que du jour o&#249; les hommes se sont trouv&#233;s trop nombreux pour pouvoir se nourrir des fruits spontan&#233;s de la terre. N'ayant pas de quoi subsister, certains mouraient, et beaucoup d'autres seraient morts s'ils ne s'&#233;taient mis &#224; travailler la terre. Et &#224; mesure que la population se multipliait, de nouvelles franges de la for&#234;t devaient &#234;tre abattues, d&#233;frich&#233;es et mises en culture. A chaque instant de son histoire, l'humanit&#233; ne travaille plus que sous la menace de la mort : toute population, si elle ne trouve pas de ressources nouvelles, est vou&#233;e &#224; s'&#233;teindre ; et inversement, &#224; mesure que les hommes se multiplient, ils entreprennent des travaux plus nombreux, plus lointains, plus difficiles, moins imm&#233;diatement f&#233;conds. Le surplomb de la mort se faisant plus redoutable dans la proportion o&#249; les subsistances n&#233;cessaires deviennent plus difficiles d'acc&#232;s, le travail, inversement, doit cro&#238;tre en intensit&#233; et utiliser tous les moyens de se rendre plus prolifique. Ainsi ce qui rend l'&#233;conomie possible, et n&#233;cessaire, c'est une perp&#233;tuelle et fondamentale situation de raret&#233; : en face d'une nature qui par elle-m&#234;me est inerte et, sauf pour une part minuscule, st&#233;rile, l'homme risque sa vie. Ce n'est plus dans les jeux de la repr&#233;sentation que l'&#233;conomie trouve son principe, mais du c&#244;t&#233; de cette r&#233;gion p&#233;rilleuse o&#249; la vie s'affronte &#224; la mort. Elle renvoie donc &#224; cet ordre de consid&#233;rations assez ambigu&#235;s qu'on peut appeler anthropologiques : elle se rapporte en effet aux propri&#233;t&#233;s biologiques d'une esp&#232;ce humaine, dont Malthus, &#224; la m&#234;me &#233;poque que Ricardo, a montr&#233; qu'elle tend toujours &#224; cro&#238;tre si on n'y porte rem&#232;de ou contrainte ; elle se rapporte aussi &#224; la situation de ces &#234;tres vivants qui risquent de ne pas trouver dans la nature qui les entoure de quoi assurer leur existence ; elle d&#233;signe enfin dans le travail, et dans la duret&#233; m&#234;me de ce travail, le seul moyen de nier la carence fondamentale et de triompher un instant de la mort. La positivit&#233; de l'&#233;conomie se loge dans ce creux anthropologique. L'&lt;i&gt;homo oeconomicus&lt;/i&gt;, ce n'est pas celui qui se repr&#233;sente ses propres besoins, et les objets capables de les assouvir ; c'est celui qui passe, et use, et perd sa vie &#224; &#233;chapper &#224; l'imminence de la mort. C'est un &#234;tre fini.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_ps'&gt;&lt;p&gt;Michel FOUCAULT, &lt;strong&gt;Les mots et les choses&lt;/strong&gt;, Gallimard, col. TEL, p.268-269.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
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		<title>Mon corps, ce papier, ce feu</title>
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		<dc:date>2004-12-12T22:03:00Z</dc:date>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Foucault, Michel</dc:creator>



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&lt;a href="https://caute.lautre.net/-Foucault-" rel="directory"&gt;Foucault&lt;/a&gt;


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		<title>D&#233;sormais, la folie est exil&#233;e</title>
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		<dc:date>2004-12-09T21:15:57Z</dc:date>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Foucault, Michel</dc:creator>



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&lt;p&gt;Ce texte propose une interpr&#233;tation du &#167;4, de la Premi&#232;re M&#233;ditation de Descartes. &lt;br class='autobr' /&gt;
Il a engag&#233; un d&#233;bat sur ce passage de M&#201;DITATION PREMI&#200;RE - Des choses que l'on peut r&#233;voquer en doute, et sur les rapports de la Raison et de la D&#233;raison. &lt;br class='autobr' /&gt; La Folie dont la Renaissance vient de lib&#233;rer les voix, mais dont elle a ma&#238;tris&#233; d&#233;j&#224; la violence, l'&#226;ge classique va la r&#233;duire au silence par un &#233;trange coup de force. &lt;br class='autobr' /&gt;
Dans le cheminement du doute, Descartes rencontre la folie &#224; c&#244;t&#233; du r&#234;ve et (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://caute.lautre.net/-Foucault-" rel="directory"&gt;Foucault&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;Ce texte propose une interpr&#233;tation du &#167;4, de &lt;a href='https://caute.lautre.net/MEDITATION-PREMIERE-Des-choses-que-l-on-peut-revoquer-en-doute' class=&#034;spip_in&#034;&gt;la &lt;i&gt;Premi&#232;re M&#233;ditation&lt;/i&gt; de Descartes&lt;/a&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il a engag&#233; un &lt;a href='https://caute.lautre.net/-Mais-quoi-ce-sont-des-fous-' class=&#034;spip_in&#034;&gt;d&#233;bat&lt;/a&gt; sur ce passage de &lt;a href='https://caute.lautre.net/MEDITATION-PREMIERE-Des-choses-que-l-on-peut-revoquer-en-doute' class=&#034;spip_in&#034;&gt;M&#201;DITATION PREMI&#200;RE - Des choses que l'on peut r&#233;voquer en doute&lt;/a&gt;, et sur les rapports de la Raison et de la D&#233;raison.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;La Folie dont la Renaissance vient de lib&#233;rer les voix, mais dont elle a ma&#238;tris&#233; d&#233;j&#224; la violence, l'&#226;ge classique va la r&#233;duire au silence par un &#233;trange coup de force.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans le cheminement du doute, Descartes rencontre la folie &#224; c&#244;t&#233; du r&#234;ve et de toutes les formes d'erreur. Cette possibilit&#233; d'&#234;tre fou, ne risque-t-elle pas de le d&#233;poss&#233;der de son propre corps, comme le monde du dehors peut s'esquiver dans l'erreur, ou la conscience s'endormir dans le r&#234;ve ? &#171; Comment est-ce que je pourrais nier que ces mains et ce corps sont &#224; moi, si ce n'est peut-&#234;tre que je me compare &#224; certains insens&#233;s, de qui le cerveau est tellement troubl&#233; et offusqu&#233; par les noires vapeurs de la bile qu'ils assurent constamment qu'ils sont des rois lorsqu'ils sont tr&#232;s pauvres, qu'ils sont v&#234;tus d'or et de pourpre lorsqu'ils sont tout nus, ou qu'ils s'imaginent &#234;tre des cruches ou avoir un corps de verre&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb3-1&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Descartes, M&#233;ditations, I, &#338;uvres, &#233;d. Pl&#233;iade, p. 268. (Voyez le texte en (&#8230;)&#034; id=&#034;nh3-1&#034;&gt;1&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; ? &#187; Mais Descartes n'&#233;vite pas le p&#233;ril de la folie comme il contourne l'&#233;ventualit&#233; du r&#234;ve ou de l'erreur. Pour trompeurs qu'ils soient, les sens, en effet, ne peuvent alt&#233;rer que &#171; les choses fort peu sensibles et fort &#233;loign&#233;es &#187; ; la force de leurs illusions laisse toujours un r&#233;sidu de v&#233;rit&#233;, &#171; que je suis ici, au coin du feu, v&#234;tu d'une robe de chambre&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb3-2&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Ibid.&#034; id=&#034;nh3-2&#034;&gt;2&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; &#187;. Quant au r&#234;ve, il peut, comme l'imagination des peintres, repr&#233;senter &#171; des sir&#232;nes ou des satyres par des figures bizarres et extraordinaires &#187; ; mais il ne peut ni cr&#233;er ni composer de lui-m&#234;me ces choses &#171; plus simples et plus universelles &#187; dont l'arrangement rend possibles les images fantastiques : &#171; De ce genre de choses est la nature corporelle en g&#233;n&#233;ral et son &#233;tendue. &#187; Celles-l&#224; sont si peu feintes qu'elles assurent aux songes leur vraisemblance - in&#233;vitables marques d'une v&#233;rit&#233; que le r&#234;ve ne parvient pas &#224; compromettre. Ni le sommeil peupl&#233; d'images, ni la claire conscience que les sens se trompent ne peuvent porter le doute au point extr&#234;me de son universalit&#233; ; admettons que les yeux nous d&#233;&#231;oivent, &#171; supposons maintenant que nous sommes endormis &#187;, la v&#233;rit&#233; ne glissera pas tout enti&#232;re dans la nuit.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour la folie, il en est autrement ; si ses dangers ne compromettent pas la d&#233;marche, ni l'essentiel de sa v&#233;rit&#233;, ce n'est pas parce que &lt;i&gt;telle chose, &lt;/i&gt;m&#234;me dans la pens&#233;e d'un fou, ne peut pas &#234;tre fausse ; mais parce que &lt;i&gt;moi&lt;/i&gt; qui pense, je ne peux pas &#234;tre fou. Quand je crois avoir un corps, suis-je assur&#233; de tenir une v&#233;rit&#233; plus ferme que celui qui s'imagine avoir un corps de verre ? Assur&#233;ment, car &#171; ce sont des fous, et je ne serais pas moins extravagant, si je me r&#233;glais sur leur exemple &#187;. Ce n'est pas la permanence d'une v&#233;rit&#233; qui garantit la pens&#233;e contre la folie, comme elle lui permettait de se d&#233;prendre d'une erreur ou d'&#233;merger d'un songe ; c'est une impossibilit&#233; d'&#234;tre fou, essentielle non &#224; l'objet de la pens&#233;e, mais au sujet qui pense. On peut supposer qu'on r&#234;ve et s'identifier au sujet r&#234;vant pour trouver &#171; quelque raison de douter &#187; : la v&#233;rit&#233; appara&#238;t encore, comme condition de possibilit&#233; du r&#234;ve. On ne peut, en revanche, supposer, m&#234;me par la pens&#233;e, qu'on est fou, car la folie ,justement est condition d'impossibilit&#233; de la pens&#233;e : &#171; Je ne serais pas moins extravagant&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb3-3&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Descartes, op. cit.&#034; id=&#034;nh3-3&#034;&gt;3&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;... &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans l'&#233;conomie du doute, il y a un d&#233;s&#233;quilibre fondamental entre folie d'une part, r&#234;ve et erreur de l'autre. Leur situation est diff&#233;rente par rapport &#224; la v&#233;rit&#233; et &#224; celui qui la cherche ; songes ou illusions sont surmont&#233;s dans la structure m&#234;me de la v&#233;rit&#233; ; mais la folie est exclue par le sujet qui doute. Comme bient&#244;t sera exclu qu'il ne pense pas, et qu'il n'existe pas. Une certaine d&#233;cision a &#233;t&#233; prise, depuis les &lt;i&gt;Essais&lt;/i&gt;. Quand Montaigne rencontrait le Tasse, rien ne l'assurait que toute pens&#233;e n'&#233;tait pas hant&#233;e de d&#233;raison. Et le peuple ? Le &#171; pauvre peuple abus&#233; de ces folies &#187; ? L'homme de pens&#233;e est-il &#224; l'abri de ces extravagances ? Il est &#171; pour le moins aussi &#224; plaindre &#187; lui-m&#234;me. Et quelle raison pourrait le faire juge de la folie ? &#171; La raison m'a instruit que de condamner aussi r&#233;solument une chose pour fausse et impossible, c'est se donner l'avantage d'avoir dans la t&#234;te les bornes et les limites de la volont&#233; de Dieu et de la puissance de notre m&#232;re Nature et n'y a pourtant de plus notable folie au monde que de les ramener &#224; la mesure de notre capacit&#233; et suffisance&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb3-4&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Montaigne, Essais, liv. 1er, chap. XXVI. Garnier, pp. 231-232.&#034; id=&#034;nh3-4&#034;&gt;4&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. &#187; Parmi toutes les autres formes de l'illusion, la folie trace un des chemins du doute les plus fr&#233;quent&#233;s encore par le XVIe si&#232;cle. On n'est pas toujours s&#251;r de ne pas r&#234;ver, jamais certain de n'&#234;tre pas fou : &#171; Que ne nous souvient-il combien nous sentons de contradiction en notre jugement m&#234;me&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb3-5&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Ibid., p. 236.&#034; id=&#034;nh3-5&#034;&gt;5&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; ? &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Or, cette certitude, Descartes, maintenant, l'a acquise, et la tient solidement : la folie ne peut plus le concerner. Ce serait extravagance de supposer qu'on est extravagant ; comme exp&#233;rience de pens&#233;e, la folie s'implique elle-m&#234;me, et partant s'exclut du projet. Ainsi le p&#233;ril de la folie a disparu de l'exercice m&#234;me de la Raison. Celle-ci est retranch&#233;e dans une pleine possession de soi o&#249; elle ne peut rencontrer d'autres pi&#232;ges que l'erreur, d'autres dangers que l'illusion. Le doute de Descartes d&#233;noue les charmes des sens, traverse les paysages du r&#234;ve, guid&#233; toujours par la lumi&#232;re des choses vraies ; mais il bannit la folie au nom de celui qui doute, et qui ne peut pas plus d&#233;raisonner que ne pas penser et ne pas &#234;tre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La probl&#233;matique de la folie - celle de Montaigne - est modifi&#233;e par l&#224; m&#234;me. D'une mani&#232;re presque imperceptible sans doute, mas d&#233;cisive. La voil&#224; plac&#233;e dans une r&#233;gion d'exclusion dont elle ne sera affranchie que partiellement dans la &lt;i&gt;Ph&#233;nom&#233;nologie de l'esprit. &lt;/i&gt;La Non-Raison du XVI&#232; si&#232;cle formait une sorte de p&#233;ril ouvert dont les menaces pouvaient toujours, en droit au moins, compromettre les rapports de la subjectivit&#233; et de la v&#233;rit&#233;. Le cheminement du doute cart&#233;sien semble t&#233;moigner qu'au XVII&#232; si&#232;cle le danger se trouve conjur&#233; et que la folie est plac&#233;e hors du domaine d'appartenance o&#249; le sujet d&#233;tient ses droits &#224; la v&#233;rit&#233; : ce domaine qui, pour la pens&#233;e classique, est la raison elle-m&#234;me. D&#233;sormais la foli&#233; est exil&#233;e. Si &lt;i&gt;l'homme &lt;/i&gt;peut toujours &#234;tre fou, la &lt;i&gt;pens&#233;e, &lt;/i&gt;comme exercice de la souverainet&#233; d'un sujet qui se met en devoir de percevoir le vrai, ne peut pas &#234;tre insens&#233;e. Une ligne de partage est trac&#233;e qui va bient&#244;t rendre impossible l'exp&#233;rience si famili&#232;re &#224; la Renaissance d'une Raison d&#233;raisonnable, d'une raisonnable D&#233;raison. Entre Montaigne et Descartes un &#233;v&#233;nement s'est pass&#233; : quelque chose qui concerne l'av&#232;nement d'une &lt;i&gt;ratio&lt;/i&gt;. Mais il s'en faut que l'histoire d'une &lt;i&gt;ratio &lt;/i&gt;comme celle du monde occidental s'&#233;puise dans le progr&#232;s d'un &#171; rationalisme &#187; ; elle est faite, pour une part aussi grande, m&#234;me si elle est plus secr&#232;te, de ce mouvement par lequel la D&#233;raison s'est enfonc&#233;e dans notre sol, pour y dispara&#238;tre, sans doute, mais y prendre racine.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est cet autre aspect de l'&#233;v&#233;nement classique qu'il faudrait maintenant manifester.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;hr /&gt;
		&lt;div class='rss_notes'&gt;&lt;div id=&#034;nb3-1&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh3-1&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 3-1&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;1&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Descartes, &lt;i&gt;M&#233;ditations&lt;/i&gt;, I, &lt;i&gt;&#338;uvres&lt;/i&gt;, &#233;d. Pl&#233;iade, p. 268. (Voyez le texte en ligne : &lt;a href='https://caute.lautre.net/MEDITATION-PREMIERE-Des-choses-que-l-on-peut-revoquer-en-doute' class=&#034;spip_in&#034;&gt;M&#201;DITATION PREMI&#200;RE - Des choses que l'on peut r&#233;voquer en doute&lt;/a&gt; (jld))&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb3-2&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh3-2&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 3-2&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;2&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;i&gt;Ibid.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb3-3&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh3-3&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 3-3&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;3&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Descartes, &lt;i&gt;op. cit.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb3-4&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh3-4&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 3-4&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;4&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Montaigne, &lt;i&gt;Essais&lt;/i&gt;, liv. 1er, chap. XXVI. Garnier, pp. 231-232.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb3-5&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh3-5&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 3-5&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;5&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;i&gt;Ibid.&lt;/i&gt;, p. 236.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_ps'&gt;&lt;p&gt;Michel Foucault, &lt;strong&gt;Histoire de la folie &#224; l'&#226;ge classique&lt;/strong&gt;, Gallimard, 1972, coll. TEL, 1985, pp.56-59 (ed. ant&#233;rieure : Plon, 1961).&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
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	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>Qu'est-ce que les Lumi&#232;res ?</title>
		<link>https://caute.lautre.net/Qu-est-ce-que-les-Lumieres</link>
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		<dc:date>2004-10-04T17:28:39Z</dc:date>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Foucault, Michel</dc:creator>



		<description>
&lt;p&gt;Foucault, &#171; What is Enligthenment ? &#187; (&#171; Qu'est-ce que les Lumi&#232;res ? &#187;), in Rabinow (P.), &#233;d., The Foucault Reader, New York, Pantheon Books, 1984, pp. 32-50 ; Dits et &#233;crits&#184;1976-1988, Gallimard, Quarto, pp.1381-1397. &lt;br class='autobr' /&gt;
Voyez le texte de Kant, Qu'est-ce que les Lumi&#232;res ?. &lt;br class='autobr' /&gt; De nos jours, quand un journal pose une question &#224; ses lecteurs, c'est pour leur demander leur avis sur un sujet o&#249; chacun a d&#233;j&#224; son opinion : on ne risque pas d'apprendre grand-chose. Au XVIII&#232;me si&#232;cle, on (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://caute.lautre.net/-Foucault-" rel="directory"&gt;Foucault&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;Foucault, &#171; What is Enligthenment ? &#187; (&#171; Qu'est-ce que les Lumi&#232;res ? &#187;), &lt;i&gt;in &lt;/i&gt;Rabinow (P.), &#233;d., &lt;i&gt;The Foucault Reader, &lt;/i&gt;New York, Pantheon Books, 1984, pp. 32-50 ; &lt;i&gt;Dits et &#233;crits&lt;/i&gt;&#184;1976-1988, Gallimard, Quarto, pp.1381-1397.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Voyez le texte de Kant, &lt;a href='https://caute.lautre.net/Qu-est-ce-que-les-Lumieres-1258' class=&#034;spip_in&#034;&gt;Qu'est-ce que les Lumi&#232;res ?&lt;/a&gt;.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;De nos jours, quand un journal pose une question &#224; ses lecteurs, c'est pour leur demander leur avis sur un sujet o&#249; chacun a d&#233;j&#224; son opinion : on ne risque pas d'apprendre grand-chose. Au XVIII&#232;me si&#232;cle, on pr&#233;f&#233;rait interroger le public sur des probl&#232;mes auxquels justement on n'avait pas encore de r&#233;ponse. Je ne sais si c'&#233;tait plus efficace ; c'&#233;tait plus amusant. &lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Toujours est-il qu'en vertu de cette habitude un p&#233;riodique allemand, la &lt;i&gt;Berlinische Monatsschrift, &lt;/i&gt;en d&#233;cembre 1784, a publi&#233; une r&#233;ponse &#224; la question : &lt;i&gt;Was ist Aufkl&#228;rung&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-1&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;In Bertiniscbe Monatsschrift, d&#233;cembre 1784, vol. IV, pp. 481&#64979;491 &#171; (&#8230;)&#034; id=&#034;nh4-1&#034;&gt;1&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; ? &lt;/i&gt;Et cette r&#233;ponse &#233;tait de Kant.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Texte mineur, peut-&#234;tre. Mais il me semble qu'avec lui entre discr&#232;tement dans l'histoire de la pens&#233;e une question &#224; laquelle la philosophie moderne n'a pas &#233;t&#233; capable de r&#233;pondre, mais dont elle n'est jamais parvenue &#224; se d&#233;barrasser. Et sous des formes diverses, voil&#224; deux si&#232;cles maintenant qu'elle la r&#233;p&#232;te. De Hegel &#224; Horckheimer ou &#224; Habermas, en passant par Nietzsche ou Max Weber, il n'y a gu&#232;re de philosophie qui, directement ou indirectement, n'ait &#233;t&#233; confront&#233;e &#224; cette m&#234;me question : quel est donc cet &#233;v&#233;nement qu'on appelle &lt;i&gt;l'Aufkl&#228;rung &lt;/i&gt;et qui a d&#233;termin&#233;, pour une part au moins, ce que nous sommes, ce que nous pensons et ce que nous faisons aujourd'hui ? Imaginons que la &lt;i&gt;Berlinische Monatsschrift &lt;/i&gt;existe encore de nos jours et qu'elle pose &#224; ses lecteurs la question : &#171; Qu'est-ce que la philosophie moderne ? &#187; ; peut-&#234;tre pourrait-on lui r&#233;pondre en &#233;cho : la philosophie moderne, c'est celle qui tente de r&#233;pondre &#224; la question lanc&#233;e, voil&#224; deux si&#232;cles, avec tant d'imprudence : &lt;i&gt;Was ist Aufk1&#228;rung ?&lt;/i&gt;&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;
&lt;p&gt;Arr&#234;tons-nous quelques instants sur ce texte de Kant. Pour plusieurs raisons, il m&#233;rite de retenir l'attention.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;1) &#192; cette m&#234;me question Moses Mendelssohn, lui aussi, venait de r&#233;pondre dans le m&#234;me journal, deux mois auparavant. Mais Kant ne connaissait pas ce texte quand il avait r&#233;dig&#233; le sien. Certes, ce n'est pas de ce moment que date la rencontre du mouvement philosophique allemand avec les nouveaux d&#233;veloppements de la culture juive. Il y avait une trentaine d'ann&#233;es d&#233;j&#224; que Mendelssohn &#233;tait &#224; ce carrefour, en compagnie de Lessing. Mais jusqu'alors, il s'&#233;tait agi de donner droit de cit&#233; &#224; la culture juive dans la pens&#233;e allemande &#64979; ce que Lessing avait tent&#233; de faire dans &lt;i&gt;Die Juden&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-2&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Lessing (G.), Die Juden, 1749.&#034; id=&#034;nh4-2&#034;&gt;2&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; &#64979; &lt;/i&gt;ou encore de d&#233;gager des probl&#232;mes communs &#224; la pens&#233;e juive et &#224; la philosophie allemande : c'est ce que Mendelssohn avait fait dans les &lt;i&gt;Entretiens sur l'immortalit&#233; de l'&#226;me&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-3&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Mendelssohn (M.), Ph&#228;don oder liber die Unsterblichkeit der Seele, Berlin, (&#8230;)&#034; id=&#034;nh4-3&#034;&gt;3&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. &lt;/i&gt;Avec les deux textes parus dans la &lt;i&gt;Berlinische Monatsschrift, l'Aufkl&#228;rung &lt;/i&gt;allemande et &lt;i&gt;l'Haskala &lt;/i&gt;juive reconnaissent qu'elles appartiennent &#224; la m&#234;me histoire ; elles cherchent &#224; d&#233;terminer de quel processus commun elles rel&#232;vent. Et c'&#233;tait peut-&#234;tre une mani&#232;re d'annoncer l'acceptation d'un destin commun, dont on sait &#224; quel drame il devait mener.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;2) Mais il y a plus. En lui-m&#234;me et &#224; l'int&#233;rieur de la tradition chr&#233;tienne, ce texte pose un probl&#232;me nouveau.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce n'est certainement pas la premi&#232;re fois que la pens&#233;e philosophique cherche &#224; r&#233;fl&#233;chir sur son propre pr&#233;sent. Mais, sch&#233;matiquement, on peut dire que cette r&#233;flexion avait pris jusqu'alors trois formes principales&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; on peut repr&#233;senter le pr&#233;sent comme appartenant &#224; un certain &#226;ge du monde, distinct des autres par quelques caract&#232;res propres, ou s&#233;par&#233; des autres par quelque &#233;v&#233;nement dramatique. Ainsi dans &lt;i&gt;Le Politique &lt;/i&gt;de Platon, les interlocuteurs reconnaissent qu'ils appartiennent &#224; l'une de ces r&#233;volutions du monde o&#249; celui-ci tourne &#224; l'envers, avec toutes les cons&#233;quences n&#233;gatives que cela peut avoir ;&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; on peut aussi interroger le pr&#233;sent pour essayer de d&#233;chiffrer en lui les signes annonciateurs d'un &#233;v&#233;nement prochain. On a l&#224; le principe d'une sorte d'herm&#233;neutique historique dont Augustin pourrait donner un exemple ;&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; on peut &#233;galement analyser le pr&#233;sent comme un point de transition vers l'aurore d'un monde nouveau. C'est cela que d&#233;crit Vico dans le dernier chapitre des &lt;i&gt;Principes de la philosophie de l'his&lt;/i&gt;toire&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-4&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Vico (G.), Principii di una scienza nuova d'interno alla comune natura delle (&#8230;)&#034; id=&#034;nh4-4&#034;&gt;4&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; ; ce qu'il voit &#171; aujourd'hui &#187;, c'est &#171; la plus compl&#232;te civilisation se r&#233;pandre chez les peuples soumis pour la plupart &#224; quelques grands monarques &#187; ; c'est aussi &#171; l'Europe brillant d'une incomparable civilisation &#187;, abondant enfin &#171; de tous les biens qui composent la f&#233;licit&#233; de la vie humaine &#187;.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Or la mani&#232;re dont Kant pose la question de &lt;i&gt;l'Aufkl&#228;rung &lt;/i&gt;est tout &#224; fait diff&#233;rente &#64979; ni un &#226;ge du monde auquel on appartient, ni un &#233;v&#233;nement dont on per&#231;oit les signes, ni l'aurore d'un accomplissement. Kant d&#233;finit &lt;i&gt;l'Aufkl&#228;rung &lt;/i&gt;d'une fa&#231;on presque enti&#232;rement n&#233;gative, comme une &lt;i&gt;Ausgang, &lt;/i&gt;une &#171; sortie &#187;, une &#171; issue &#187;. Dans ses autres textes sur l'histoire, il arrive que Kant pose des questions d'origine ou qu'il d&#233;finisse la finalit&#233; int&#233;rieure d'un processus historique. Dans le texte sur &lt;i&gt;l'Aufkl&#228;rung, &lt;/i&gt;la question concerne la pure actualit&#233;. Il ne cherche pas &#224; comprendre le pr&#233;sent &#224; partir d'une totalit&#233; ou d'un ach&#232;vement futur. Il cherche une diff&#233;rence : quelle diff&#233;rence aujourd'hui introduit-il par rapport &#224; hier ?&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;3) je n'entrerai pas dans le d&#233;tail du texte qui n'est pas toujours tr&#232;s clair malgr&#233; sa bri&#232;vet&#233;. je voudrais simplement en retenir trois ou quatre traits qui me paraissent importants pour comprendre comment Kant a pos&#233; la question philosophique du pr&#233;sent.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Kant indique tout de suite que cette &#171; sortie &#187; qui caract&#233;rise &lt;i&gt;l'Aufkl&#228;rung &lt;/i&gt;est un processus qui nous d&#233;gage de l'&#233;tat de &#171; minorit&#233; &#187;. Et par &#171; minorit&#233; &#187;, il entend un certain &#233;tat de notre volont&#233; qui nous fait accepter l'autorit&#233; de quelqu'un d'autre pour nous conduite dans les domaines o&#249; il convient de faire usage de la raison. Kant donne trois exemples : nous sommes en &#233;tat de minorit&#233; lorsqu'un livre nous tient lieu d'entendement, lorsqu'un directeur spirituel nous tient lieu de conscience, lorsqu'un m&#233;decin d&#233;cide &#224; notre place de notre r&#233;gime (notons en passant qu'on reconna&#238;t facilement le registre des trois critiques, bien que le texte ne le dise pas explicitement). En tout cas, &lt;i&gt;l'Aufkl&#228;rung &lt;/i&gt;est d&#233;finie par la modification du rapport pr&#233;existant entre la volont&#233;, l'autorit&#233; et l'usage de la raison.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il faut aussi remarquer que cette sortie est pr&#233;sent&#233;e par Kant de fa&#231;on assez ambigu&#235;. Il la caract&#233;rise comme un fait, un processus en train de se d&#233;rouler ; mais il la pr&#233;sente aussi comme une t&#226;che et une obligation. D&#232;s le premier paragraphe, il fait remarquer que l'homme est lui-m&#234;me responsable de son &#233;tat de minorit&#233;. Il faut donc concevoir qu'il ne pourra en sortir que par un changement qu'il op&#233;rera lui-m&#234;me sur lui-m&#234;me. D'une fa&#231;on significative, Kant dit que cette &lt;i&gt;Aufkl&#228;rung &lt;/i&gt;a une &#171; devise &#187; (Wahlspruch) : or la devise, c'est un trait distinctif par lequel on se fait reconna&#238;tre ; c'est aussi une consigne qu'on se donne &#224; soi-m&#234;me et qu'on propose aux autres. Et quelle est cette consigne ? &lt;i&gt;Aude saper, &lt;/i&gt;&#171; aie le courage, l'audace de savoir &#187;. Il faut donc consid&#233;rer que &lt;i&gt;l'Aufkl&#228;rung &lt;/i&gt;est &#224; la fois un processus dont les hommes font partie collectivement et un acte de courage &#224; effectuer personnellement. Ils sont &#224; la fois &#233;l&#233;ments et agents du m&#234;me processus. Ils peuvent en &#234;tre les acteurs dans la mesure o&#249; ils en font partie ; et il se produit dans la mesure o&#249; les hommes d&#233;cident d'en &#234;tre les acteurs volontaires.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une troisi&#232;me difficult&#233; appara&#238;t l&#224; dans le texte de Kant. Elle r&#233;side dans l'emploi du mot &lt;i&gt;Menschheit. &lt;/i&gt;On sait l'importance de ce mot dans la conception kantienne de l'histoire. Faut-il comprendre que c'est l'ensemble de l'esp&#232;ce humaine qui est prise dans le processus de &lt;i&gt;l'Aufkl&#228;rung ? &lt;/i&gt;Et dans ce cas, il faut imaginer que &lt;i&gt;l'Aufkl&#228;rung &lt;/i&gt;est un changement historique qui touche &#224; l'existence politique et sociale de tous les hommes sur la surface de la terre. Ou faut-il comprendre qu'il s'agit d'un changement qui affecte ce qui constitue l'humanit&#233; de l'&#234;tre humain ? Et la question alors se pose de savoir ce qu'est ce changement. L&#224; encore, la r&#233;ponse de Kant n'est pas d&#233;nu&#233;e d'une certaine ambigu&#239;t&#233;. En tout cas, sous des allures simples, elle est assez complexe.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Kant d&#233;finit deux conditions essentielles pour que l'homme sorte de sa minorit&#233;. Et ces deux conditions sont &#224; la fois spirituelles et institutionnelles, &#233;thiques et politiques.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La premi&#232;re de ces conditions, c'est que soit bien distingu&#233; ce qui rel&#232;ve de l'ob&#233;issance et ce qui rel&#232;ve de l'usage de la raison. Kant, pour caract&#233;riser bri&#232;vement l'&#233;tat de minorit&#233;, cite l'expression courante : &#171; Ob&#233;issez, ne raisonnez pas &#187; : telle est, selon lui, la forme dans laquelle s'exercent d'ordinaire la discipline militaire, le pouvoir politique, l'autorit&#233; religieuse. L'humanit&#233; deviendra majeure non pas lorsqu'elle n'aura plus &#224; ob&#233;ir, mais lorsqu'on lui dira : &#171; Ob&#233;issez, et vous pourrez raisonner autant que vous voudrez. &#187; Il faut noter que le mot allemand ici employ&#233; est &lt;i&gt;r&#228;zonieren ; &lt;/i&gt;ce mot, qu'on trouve aussi employ&#233; dans les &lt;i&gt;Critiques, &lt;/i&gt;ne se rapporte pas &#224; un usage quelconque de la raison, mais &#224; un usage de la raison dans lequel celle-ci n'a pas d'autre fin qu'elle-m&#234;me ; &lt;i&gt;r&#228;zonieren, &lt;/i&gt;c'est raisonner pour raisonner. Et Kant donne des exemples, eux aussi tout &#224; fait triviaux en apparence : payer ses imp&#244;ts, mais pouvoir raisonner autant qu'on veut sur la fiscalit&#233;, voil&#224; ce qui caract&#233;rise l'&#233;tat de majorit&#233; ; ou encore assurer, quand on est pasteur, le service d'une paroisse, conform&#233;ment aux principes de l'&#201;glise &#224; laquelle on appartient, mais raisonner comme on veut au sujet des dogmes religieux.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On pourrait penser qu'il n'y a l&#224; rien de bien diff&#233;rent de ce qu'on entend, depuis le XVI &#232;me si&#232;cle, par la libert&#233; de conscience : le droit de penser comme on veut, pourvu qu'on ob&#233;isse comme il faut. Or c'est l&#224; que Kant fait intervenir une autre distinction et la fait intervenir d'une fa&#231;on assez surprenante. Il s'agit de la distinction entre l'usage priv&#233; et l'usage public de la raison. Mais il ajoute aussit&#244;t que la raison doit &#234;tre libre dans son usage public et qu'elle doit &#234;tre soumise dans son usage priv&#233;. Ce qui est, terme &#224; terme, le contraire de ce qu'on appelle d'ordinaire la libert&#233; de conscience.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais il faut pr&#233;ciser un peu. Quel est, selon Kant, cet usage priv&#233; de la raison ? Quel est le domaine o&#249; il s'exerce ? L'homme, dit Kant, fait un usage priv&#233; de sa raison, lorsqu'il est &#171; une pi&#232;ce d'une machine &#187; ; c'est-&#224;-dire lorsqu'il a un r&#244;le &#224; jouer dans la soci&#233;t&#233; et des fonctions &#224; exercer : &#234;tre soldat, avoir des imp&#244;ts &#224; payer, &#234;tre en charge d'une paroisse, &#234;tre fonctionnaire d'un gouvernement, tout cela fait de l'&#234;tre humain un segment particulier dans la soci&#233;t&#233; ; il se trouve mis par l&#224; dans une position d&#233;finie, o&#249; il doit appliquer des r&#232;gles et poursuivre des fins particuli&#232;res. Kant ne demande pas qu'on pratique une ob&#233;issance aveugle et b&#234;te ; mais qu'on fasse de sa raison un usage adapt&#233; &#224; ces circonstances d&#233;termin&#233;es ; et la raison doit alors se soumettre &#224; ces fins particuli&#232;res. Il ne peut donc pas y avoir l&#224; d'usage libre de la raison.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En revanche, quand on ne raisonne que pour faire usage de sa raison, quand on raisonne en tant qu'&#234;tre raisonnable (et non pas en tant que pi&#232;ce d'une machine), quand on raisonne comme membre de l'humanit&#233; raisonnable, alors l'usage de la raison doit &#234;tre libre et public. &lt;i&gt;L'Aufkl&#228;rung &lt;/i&gt;n'est donc pas seulement le processus par lequel les individus se verraient garantir leur libert&#233; personnelle de pens&#233;e. Il y a &lt;i&gt;Aufkl&#228;rung &lt;/i&gt;lorsqu'il y a superposition de l'usage universel, de l'usage libre et de l'usage public de la raison.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Or cela nous am&#232;ne &#224; une quatri&#232;me question qu'il faut poser &#224; ce texte de Kant. On con&#231;oit bien que l'usage universel de la raison (en dehors de toute fin particuli&#232;re) est affaire du sujet lui-m&#234;me en tant qu'individu ; on con&#231;oit bien aussi que la libert&#233; de cet usage puisse &#234;tre assur&#233;e de fa&#231;on purement n&#233;gative par l'absence de toute poursuite contre lui ; mais comment assurer un usage public de cette raison ? &lt;i&gt;L'Aufkl&#228;rung, &lt;/i&gt;on le voit, ne doit pas &#234;tre con&#231;ue simplement comme un processus g&#233;n&#233;ral affectant toute l'humanit&#233; ; elle ne doit pas &#234;tre con&#231;ue seulement comme une obligation prescrite aux individus : elle appara&#238;t maintenant comme un probl&#232;me politique. La question, en tout cas, se pose de savoir comment l'usage de la raison petit prendre la forme publique qui lui est n&#233;cessaire, comment l'audace de savoir peut s'exercer en plein jour, tandis que les individus ob&#233;iront aussi exactement que possible. Et Kant, pour terminer, propose &#224; Fr&#233;d&#233;ric 11, en termes &#224; peine voil&#233;s, une sorte de contrat. Ce qu'on pourrait appeler le contrat du despotisme rationnel avec la libre raison : l'usage public et libre de la raison autonome sera la meilleure garantie de l'ob&#233;issance, &#224; la condition toutefois que le principe politique auquel il faut ob&#233;ir soit lui-m&#234;me conforme &#224; la raison universelle.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;
&lt;p&gt;Laissons l&#224; ce texte. je n'entends pas du tout le consid&#233;rer comme pouvant constituer une description ad&#233;quate de l' &lt;i&gt;Aufkl&#228;rung ; &lt;/i&gt;et aucun historien, je pense, ne pourrait s'en satisfaire pour analyser les transformations sociales, politiques et culturelles qui se sont produites &#224; la fin du XVIII &#232;me si&#232;cle.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cependant, malgr&#233; son caract&#232;re circonstanciel, et sans vouloir lui donner une place exag&#233;r&#233;e dans l'&#339;uvre de Kant, je crois qu'il faut souligner le lien qui existe entre ce bref article et les trois Critiques. Il d&#233;crit en effet &lt;i&gt;l'Aufkl&#228;rung &lt;/i&gt;comme le moment o&#249; l'humanit&#233; va faire usage de sa propre raison, sans se soumettre &#224; aucune autorit&#233; ; or c'est pr&#233;cis&#233;ment &#224; ce moment-l&#224; que la Critique est n&#233;cessaire, puisqu'elle a pour r&#244;le de d&#233;finir les conditions dans lesquelles l'usage de la raison est l&#233;gitime pour d&#233;terminer ce qu'on peut conna&#238;tre, ce qu'il faut faire et ce qu'il est permis d'esp&#233;rer. C'est un usage ill&#233;gitime de la raison qui fait na&#238;tre, avec l'illusion, le dogmatisme et l'h&#233;t&#233;ronomie ; c'est, en revanche, lorsque l'usage l&#233;gitime de la raison a &#233;t&#233; clairement d&#233;fini dans ses principes que son autonomie peut &#234;tre assur&#233;e. La Critique, c'est en quelque sorte le livre de bord de la raison devenue majeure dans &lt;i&gt;l'Aufkl&#228;rung ; &lt;/i&gt;et inversement, &lt;i&gt;l'Aufkl&#228;rung, &lt;/i&gt;c'est l'&#226;ge de la Critique.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il faut aussi, je crois, souligner le rapport entre ce texte de Kant et les autres textes consacr&#233;s &#224; l'histoire. Ceux-ci, pour la plupart, cherchent &#224; d&#233;finir la finalit&#233; interne du temps et le point vers lequel s'achemine l'histoire de l'humanit&#233;. Or l'analyse de l' &lt;i&gt;Aufkl&#228;rung, &lt;/i&gt;en d&#233;finissant celle-ci comme le passage de l'humanit&#233; &#224; son &#233;tat de majorit&#233;, situe l'actualit&#233; par rapport &#224; ce mouvement d'ensemble et ses directions fondamentales. Mais, en m&#234;me temps, elle montre comment, dans ce moment actuel, chacun se trouve responsable d'une certaine fa&#231;on de ce processus d'ensemble.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'hypoth&#232;se que je voudrais avancer, c'est que ce petit texte se trouve en quelque sorte &#224; la charni&#232;re de la r&#233;flexion critique et de la r&#233;flexion sur l'histoire. C'est une r&#233;flexion de Kant sur l'actualit&#233; de son entreprise. Sans doute, ce n'est pas la premi&#232;re fois qu'un philosophe donne les raisons qu'il a d'entreprendre son &#339;uvre en tel ou tel moment. Mais il me semble que c'est la premi&#232;re fois qu'un philosophe lie ainsi, de fa&#231;on &#233;troite et de l'int&#233;rieur, la signification de son &#339;uvre par rapport &#224; la connaissance, une r&#233;flexion sur l'histoire et une analyse particuli&#232;re du moment singulier o&#249; il &#233;crit et &#224; cause duquel il &#233;crit. La r&#233;flexion sur &#171; aujourd'hui &#187; comme diff&#233;rence dans l'histoire et comme motif pour une t&#226;che philosophique particuli&#232;re me para&#238;t &#234;tre la nouveaut&#233; de ce texte.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et, en l'envisageant ainsi, il me semble qu'on peut y reconna&#238;tre un point de d&#233;part : l'esquisse de ce qu'on pourrait appeler l'attitude de modernit&#233;.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je sais qu'on parle souvent de la modernit&#233; comme d'une &#233;poque ou en tout cas comme d'un ensemble de traits caract&#233;ristiques d'une &#233;poque ; on la situe sur un calendrier o&#249; elle serait pr&#233;c&#233;d&#233;e d'une pr&#233;modernit&#233;, plus ou moins na&#239;ve ou archa&#239;que et suivie d'une &#233;nigmatique et inqui&#233;tante &#171; postmodernit&#233; &#187;. Et on s'interroge alors pour savoir si la modernit&#233; constitue la suite de l'Aufkl&#228;rung et son d&#233;veloppement, ou s'il faut y voir une rupture ou une d&#233;viation par rapport aux principes fondamentaux du XVIII &#232;me si&#232;cle.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En me r&#233;f&#233;rant au texte de Kant, je me demande si on ne peut pas envisager la modernit&#233; plut&#244;t comme une attitude que comme une p&#233;riode de l'histoire. Par attitude, je veux dire un mode de relation &#224; l'&#233;gard de l'actualit&#233; ; un choix volontaire qui est fait par certains ; enfin, une mani&#232;re de penser et de sentir, une mani&#232;re aussi d'agir et de se conduire qui, tout &#224; la fois, marque une appartenance et se pr&#233;sente comme une t&#226;che. Un peu, sans doute, comme ce que les Grecs appelaient un &lt;i&gt;&#234;thos&lt;/i&gt;. Par cons&#233;quent, plut&#244;t que de vouloir distinguer la &#171; p&#233;riode moderne &#187; des &#233;poques &#171; pr&#233; &#187; ou &#171; postmoderne &#187;, je crois qu'il vaudrait mieux chercher comment l'attitude de modernit&#233;, depuis qu'elle s'est form&#233;e, s'est trouv&#233;e en lutte avec des attitudes de &#171; contre-modernit&#233; &#187;.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour caract&#233;riser bri&#232;vement cette attitude de modernit&#233;, je prendrai un exemple qui est presque n&#233;cessaire : il s'agit de Baudelaire, puisque c'est chez lui qu'on reconna&#238;t en g&#233;n&#233;ral l'une des consciences les plus aigu&#235;s de la modernit&#233; au XIX &#232;me si&#232;cle.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;1) On essaie souvent de caract&#233;riser la modernit&#233; par la conscience de la discontinuit&#233; du temps : rupture de la tradition, sentiment de la nouveaut&#233;, vertige de ce qui passe. Et c'est bien ce que semble dire Baudelaire lorsqu'il d&#233;finit la modernit&#233; par &#171; le transitoire, le fugitif, le contingent &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-5&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Baudelaire (C.), Le Peintre de la vie moderne, in &#338;uvres compl&#232;tes, Paris, (&#8230;)&#034; id=&#034;nh4-5&#034;&gt;5&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Mais, pour lui, &#234;tre moderne, ce n'est pas reconna&#238;tre et accepter ce mouvement perp&#233;tuel ; c'est au contraire prendre une certaine attitude &#224; l'&#233;gard de ce mouvement ; et cette attitude volontaire, difficile, consiste &#224; ressaisir quelque chose d'&#233;ternel qui n'est pas au-del&#224; de l'instant pr&#233;sent, ni derri&#232;re lui, mais en lui. La modernit&#233; se distingue de la mode qui ne fait que suivre le cours du temps ; c'est l'attitude qui permet de saisir ce qu'il y a d' &#171; h&#233;ro&#239;que &#187; dans le moment pr&#233;sent. La modernit&#233; n'est pas un fait de sensibilit&#233; au pr&#233;sent fugitif ; c'est une volont&#233; d' &#171; h&#233;ro&#239;ser &#187; le pr&#233;sent.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je me contenterai de citer ce que dit Baudelaire de la peinture des personnages contemporains. Baudelaire se moque de ces peintres qui, trouvant trop laide la tenue des hommes du XIX &#232;me si&#232;cle, ne voulaient repr&#233;senter que des toges antiques. Mais la modernit&#233; de la peinture ne consistera pas pour lui &#224; introduire les habits noirs dans un tableau. Le peintre moderne sera celui qui montrera cette sombre redingote comme &#171; l'habit n&#233;cessaire de notre &#233;poque &#187;. C'est celui qui saura faire voir, dans cette mode du jour, le rapport essentiel, permanent, obs&#233;dant que notre &#233;poque entretient avec la mort. &#171; L'habit noir et la redingote ont non seulement leur beaut&#233; po&#233;tique, qui est l'expression de l'&#233;galit&#233; universelle, mais encore leur po&#233;tique qui est l'expression de l'&#226;me publique ; une immense d&#233;filade de croque-morts, politiques, amoureux, bourgeois. Nous c&#233;l&#233;brons tous quelque enterrement&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-6&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Id., &#171; De l'h&#233;ro&#239;sme de la vie moderne &#187;, op. cit., p.494.&#034; id=&#034;nh4-6&#034;&gt;6&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. &#187; Pour d&#233;signer cette attitude de modernit&#233;, Baudelaire use parfois d'une litote qui est tr&#232;s significative, parce qu'elle se pr&#233;sente sous la forme d'un pr&#233;cepte : &#171; Vous n'avez pas le droit de m&#233;priser le pr&#233;sent. &#187;&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;2) Cette h&#233;ro&#239;sation est ironique, bien entendu. Il ne s'agit aucunement, dans l'attitude de modernit&#233;, de sacraliser le moment qui passe pour essayer de le maintenir ou de le perp&#233;tuer. Il ne s'agit surtout pas de le recueillir comme une curiosit&#233; fugitive et int&#233;ressante : ce serait l&#224; ce que Baudelaire appelle une attitude de &#171; fl&#226;nerie &#187;. La fl&#226;nerie se contente d'ouvrir les yeux, de faire attention et de collectionner dans le souvenir. &#192; l'homme de fl&#226;nerie Baudelaire oppose l'homme de modernit&#233; : &#171; Il va, il court, il cherche. &#192; coup s&#251;r, cet homme, ce solitaire dou&#233; d'une imagination active, toujours voyageant &#224; travers le grand d&#233;sert d'hommes, a un but plus &#233;lev&#233; que celui d'un pur fl&#226;neur, un but plus g&#233;n&#233;ral, autre que le plaisir fugitif de la circonstance. Il cherche ce quelque chose qu'on nous permettra d'appeler la modernit&#233;. Il s'agit pour lui de d&#233;gager de la mode ce qu'elle peut contenir de po&#233;tique dans l'historique. &#187; Et comme exemple de modernit&#233;, Baudelaire cite le dessinateur Constantin Guys. En apparence, un fl&#226;neur, un collectionneur de curiosit&#233;s ; il reste &#171; le dernier partout o&#249; peut resplendir la lumi&#232;re, retentir la po&#233;sie, fourmiller la vie, vibrer la musique, partout o&#249; une passion peut poser son &#339;il, partout o&#249; l'homme naturel et l'homme de convention se montrent dans une beaut&#233; bizarre, partout o&#249; le soleil &#233;claire les joies rapides de l'animal d&#233;prav&#233;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-7&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Baudelaire (C.), Le Peintre de la vie moderne, op. cit., pp. 693-694.&#034; id=&#034;nh4-7&#034;&gt;7&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; &#187;.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais il ne faut pas s'y tromper. Constantin Guys n'est pas un fl&#226;neur ; ce qui en fait, aux yeux de Baudelaire, le peintre moderne par excellence, c'est qu'&#224; l'heure o&#249; le monde entier entre en sommeil, il se met, lui, au travail, et il le transfigure. Transfiguration qui n'est pas annulation du r&#233;el, mais jeu difficile entre la v&#233;rit&#233; du r&#233;el et l'exercice de la libert&#233; ; les choses &#171; naturelles &#187; y deviennent &#171; plus que naturelles &#187;, les choses &#171; belles &#187; y deviennent &#171; plus que belles &#187; et les choses singuli&#232;res apparaissent &#171; dot&#233;es d'une vie enthousiaste comme l'&#226;me de l'auteur &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-8&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Ibid., p. 694.&#034; id=&#034;nh4-8&#034;&gt;8&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Pour l'attitude de modernit&#233;, la haute valeur du pr&#233;sent est indissociable de l'acharnement &#224; l'imaginer, &#224; l'imaginer autrement qu'il n'est et &#224; le transformer non pas en le d&#233;truisant, mais en le captant dans ce qu'il est. La modernit&#233; baudelairienne est un exercice o&#249; l'extr&#234;me attention au r&#233;el est confront&#233;e &#224; la pratique d'une libert&#233; qui tout &#224; la fois respecte ce r&#233;el et le viole.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;3) Cependant, pour Baudelaire, la modernit&#233; n'est pas simplement forme de rapport au pr&#233;sent ; c'est aussi un mode de rapport qu'il faut &#233;tablir &#224; soi-m&#234;me. L'attitude volontaire de modernit&#233; est li&#233;e &#224; un asc&#233;tisme indispensable. &#202;tre moderne, ce n'est pas s'accepter soi-m&#234;me tel qu'on est dans le flux de moments qui passent ; c'est se prendre soi-m&#234;me comme objet d'une &#233;laboration complexe et dure : ce que Baudelaire appelle, selon le vocabulaire de l'&#233;poque, le &#171; dandysme &#187;. Je ne rappellerai pas des pages qui sont trop connues : celles sur la nature &#171; grossi&#232;re, terrestre, immonde &#187; ; celles sur la r&#233;volte indispensable de l'homme par rapport &#224; lui-m&#234;me ; celle sur la &#171; doctrine de l'&#233;l&#233;gance &#187; qui impose &#171; &#224; ses ambitieux et humbles sectaires &#187; une discipline plus despotique que les plus terribles des religions ; les pages, enfin, sur l'asc&#233;tisme du dandy qui fait de son corps, de son comportement, de ses sentiments et passions, de son existence, une &#339;uvre d'art. L'homme moderne, pour Baudelaire, n'est pas celui qui part &#224; la d&#233;couverte de lui&#64979; m&#234;me, de ses secrets et de sa v&#233;rit&#233; cach&#233;e ; il est celui qui cherche &#224; s'inventer lui-m&#234;me. Cette modernit&#233; ne lib&#232;re pas l'homme en son &#234;tre propre ; elle l'astreint &#224; la t&#226;che de s'&#233;laborer lui-m&#234;me.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;4) Enfin, j'ajouterai un mot seulement. Cette h&#233;ro&#239;sation ironique du pr&#233;sent, ce jeu de la libert&#233; avec le r&#233;el pour sa transfiguration, cette &#233;laboration asc&#233;tique de soi, Baudelaire ne con&#231;oit pas qu'ils puissent avoir leur lieu dans la soci&#233;t&#233; elle-m&#234;me ou dans le corps politique. Ils ne peuvent se produire que dans un lieu autre que Baudelaire appelle l'art.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;
&lt;p&gt;Je ne pr&#233;tends pas r&#233;sumer &#224; ces quelques traits ni l'&#233;v&#233;nement historique complexe qu'a &#233;t&#233; l'&lt;i&gt;Aufkl&#228;rung&lt;/i&gt; &#224; la fin du XVIII &#232;me si&#232;cle ni non plus l'attitude de modernit&#233; sous les diff&#233;rentes formes qu'elle a pu prendre au cours des deux derniers si&#232;cles.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je voulais, d'une part, souligner l'enracinement dans l'&lt;i&gt;Aufkl&#228;rung &lt;/i&gt;d'un type d'interrogation philosophique qui probl&#233;matise &#224; la fois le rapport au pr&#233;sent, le mode d'&#234;tre historique et la constitution de soi-m&#234;me comme sujet autonome ; je voulais souligner, d'autre part, que le fil qui peut nous rattacher de cette mani&#232;re &#224; l'&lt;i&gt;Aufkl&#228;rung&lt;/i&gt;&lt;strong&gt; &lt;/strong&gt;n'est pas la fid&#233;lit&#233; &#224; des &#233;l&#233;ments de doctrine, mais plut&#244;t la r&#233;activation permanente d'une attitude ; c'est-&#224;-dire d'un &lt;i&gt;&#234;thos &lt;/i&gt;philosophique qu'on pourrait caract&#233;riser comme critique permanente de notre &#234;tre historique. C'est cet &lt;i&gt;&#234;thos &lt;/i&gt;que je voudrais tr&#232;s bri&#232;vement caract&#233;riser.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A. N&#233;gativement. 1) Cet &lt;i&gt;&#234;thos &lt;/i&gt;implique d'abord qu'on refuse ce que j'appellerai volontiers le &#171; chantage &#187; &#224; l' &lt;i&gt;Aufkl&#228;rung.&lt;/i&gt; je pense que l'&lt;i&gt;Aufkl&#228;rung&lt;/i&gt;, comme ensemble d'&#233;v&#233;nements politiques, &#233;conomiques, sociaux, institutionnels, culturels, dont nous d&#233;pendons encore pour une grande partie, constitue un domaine d'analyse privil&#233;gi&#233;. je pense aussi que, comme entreprise pour lier par un lien de relation directe le progr&#232;s de la v&#233;rit&#233; et l'histoire de la libert&#233;, elle a formul&#233; une question philosophique qui nous demeure pos&#233;e. je pense enfin &#64979; j'ai essay&#233; de le montrer &#224; propos du texte de Kant &#64979; qu'elle a d&#233;fini une certaine mani&#232;re de philosopher.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais cela ne veut pas dire qu'il faut &#234;tre pour ou contre l'&lt;i&gt;Aufkl&#228;rung. &lt;/i&gt;Cela veut m&#234;me dire pr&#233;cis&#233;ment qu'il faut refuser tout ce qui se pr&#233;senterait sous la forme d'une alternative simpliste et autoritaire : ou vous acceptez l'&lt;i&gt;Aufkl&#228;rung, &lt;/i&gt;et vous restez dans la tradition de son rationalisme (ce qui est par certains consid&#233;r&#233; comme positif et par d'autres au contraire comme un reproche) ; ou vous critiquez &lt;i&gt;l'&lt;/i&gt; &lt;i&gt;Aufkl&#228;rung &lt;/i&gt;et vous tentez alors d'&#233;chapper &#224; ces principes de rationalit&#233; (ce qui peut &#234;tre encore une fois pris en bonne ou en mauvaise part). Et ce n'est pas sortir de ce chantage que d'y introduire des nuances &#171; dialectiques &#187; en cherchant &#224; d&#233;terminer ce qu'il a pu y avoir de bon et de mauvais dans &lt;i&gt;l'&lt;/i&gt; &lt;i&gt;Aufkl&#228;rung.&lt;/i&gt;&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il faut essayer de faire l'analyse de nous-m&#234;mes en tant qu'&#234;tres historiquement d&#233;termin&#233;s, pour une certaine part, par &lt;i&gt;l' Aufkl&#228;rung. &lt;/i&gt;Ce qui implique une s&#233;rie d'enqu&#234;tes historiques aussi pr&#233;cises que possible ; et ces enqu&#234;tes ne seront pas orient&#233;es r&#233;trospectivement vers le &#171; noyau essentiel de rationalit&#233; &#187; qu'on peut trouver dans &lt;i&gt;l' Aufkl&#228;rung &lt;/i&gt;et qu'il faudrait sauver en tout &#233;tat de cause ; elles seront orient&#233;es vers &#171; les limites actuelles du n&#233;cessaire &#187; : c'est-&#224;-dire vers ce qui n'est pas ou plus indispensable pour la constitution de nous-m&#234;mes comme sujets autonomes.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;2) Cette critique permanente de nous-m&#234;mes doit &#233;viter les confusions toujours trop faciles entre l'humanisme et &lt;i&gt;l' Aufkl&#228;rung. &lt;/i&gt;Il ne faut jamais oublier que &lt;i&gt;l' Aufkl&#228;rung &lt;/i&gt;est un &#233;v&#233;nement ou un ensemble d'&#233;v&#233;nements et de processus historiques complexes, qui se sont situ&#233;s &#224; un certain moment du d&#233;veloppement des soci&#233;t&#233;s europ&#233;ennes. Cet ensemble comporte des &#233;l&#233;ments de transformations sociales, des types d'institutions politiques, des formes de savoir, des projets de rationalisation des connaissances et des pratiques, des mutations technologiques qu'il est tr&#232;s difficile de r&#233;sumer d'un mot, m&#234;me si beaucoup de ces ph&#233;nom&#232;nes sont encore importants &#224; l'heure actuelle. Celui que j'ai relev&#233; et qui me para&#238;t avoir &#233;t&#233; fondateur de toute une forme de r&#233;flexion philosophique ne concerne que le mode de rapport r&#233;flexif au pr&#233;sent.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'humanisme est tout autre chose : c'est un th&#232;me ou plut&#244;t un ensemble de th&#232;mes qui ont r&#233;apparu &#224; plusieurs reprises &#224; travers le temps, dans les soci&#233;t&#233;s europ&#233;ennes ; ces th&#232;mes, toujours li&#233;s &#224; des jugements de valeur, ont &#233;videmment toujours beaucoup vari&#233; dans leur contenu, ainsi que dans les valeurs qu'ils ont retenues. De plus, ils ont servi de principe critique de diff&#233;renciation : il y a eu un humanisme qui se pr&#233;sentait comme critique du christianisme ou de la religion en g&#233;n&#233;ral ; il y a eu un humanisme chr&#233;tien en opposition &#224; un humanisme asc&#233;tique et beaucoup plus th&#233;ocentrique (cela au XVII &#232;me si&#232;cle). Au XIX &#232;me si&#232;cle, il y a eu un humanisme m&#233;fiant, hostile et critique &#224; l'&#233;gard de la science ; et un autre qui pla&#231;ait [au contraire] son espoir dans cette m&#234;me science. Le marxisme a &#233;t&#233; un humanisme, l'existentialisme, le personnalisme l'ont &#233;t&#233; aussi ; il y eut un temps o&#249; on soutenait les valeurs humanistes repr&#233;sent&#233;es par le national-socialisme, et o&#249; les staliniens eux-m&#234;mes disaient qu'ils &#233;taient humanistes.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;De cela il ne faut pas tirer la cons&#233;quence que tout ce qui a pu se r&#233;clamer de l'humanisme est &#224; rejeter ; mais que la th&#233;matique humaniste est en elle-m&#234;me trop souple, trop diverse, trop inconsistante pour servir d'axe &#224; la r&#233;flexion. Et c'est un fait qu'au moins depuis le XVII &#232;me si&#232;cle ce qu'on appelle l'humanisme a toujours &#233;t&#233; oblig&#233; de prendre son appui sur certaines conceptions de l'homme qui sont emprunt&#233;es &#224; la religion, &#224; la science, &#224; la politique. L'humanisme sert &#224; colorer et &#224; justifier les conceptions de l'homme auxquelles il est bien oblig&#233; d'avoir recours.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Or justement, je crois qu'on peut opposer &#224; cette th&#233;matique, si souvent r&#233;currente et toujours d&#233;pendante de l'humanisme, le principe d'une critique et d'une cr&#233;ation permanente de nous-m&#234;mes dans notre autonomie : c'est-&#224;-dire un principe qui est au c&#339;ur de la conscience historique que l'&lt;i&gt;Aufkl&#228;rung&lt;/i&gt; a eue d'elle-m&#234;me. De ce point de vue je verrais plut&#244;t une tension entre &lt;i&gt;Aufkl&#228;rung&lt;/i&gt; et humanisme qu'une identit&#233;.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En tout cas, les confondre me parait dangereux ; et d'ailleurs historiquement inexact. Si la question de l'homme, de l'esp&#232;ce humaine, de l'humaniste a &#233;t&#233; importante tout au long du XVIII &#232;me si&#232;cle, c'est tr&#232;s rarement, je crois, que l'&lt;i&gt; Aufkl&#228;rung&lt;/i&gt; s'est consid&#233;r&#233;e elle-m&#234;me comme un humanisme. Il vaut la peine aussi de noter que, au long du XIX &#232;me si&#232;cle, l'historiographie de l'humanisme au XVI &#232;me si&#232;cle, qui a &#233;t&#233; si importante chez des gens comme Sainte Beuve ou Burckhardt, a &#233;t&#233; toujours distincte et parfois explicitement oppos&#233;e aux Lumi&#232;res et au XVIII &#232;me si&#232;cle. Le XIX &#232;me si&#232;cle a eu tendance &#224; les opposer, au moins autant qu'&#224; les confondre.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En tout cas, je crois que, tout comme il faut &#233;chapper au chantage intellectuel et politique &#171; &#234;tre pour ou contre l'&lt;i&gt; Aufkl&#228;rung &lt;/i&gt; &#187;, il faut &#233;chapper au confusionnisme historique et moral qui m&#234;le le th&#232;me de l'humanisme et la question de l'&lt;i&gt; Aufkl&#228;rung&lt;/i&gt;. Une analyse de leurs relations complexes au cours des deux derniers si&#232;cles serait un travail &#224; faire, qui serait important pour d&#233;brouiller un peu la conscience que nous avons de nous-m&#234;mes et de notre pass&#233;.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;B. Positivement. Mais, en tenant compte de ces pr&#233;cautions, il faut &#233;videmment donner un contenu plus positif &#224; ce que peut &#234;tre un &lt;i&gt;&#234;thos&lt;/i&gt; philosophique consistant dans une critique de ce que nous disons, pensons et faisons, &#224; travers une ontologie historique de nous-m&#234;mes.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;1) Cet &lt;i&gt;&#234;thos&lt;/i&gt; philosophique peut se caract&#233;riser comme une &lt;i&gt;attitude limite. &lt;/i&gt;il ne s'agit pas d'un comportement de rejet. On doit &#233;chapper &#224; l'alternative du dehors et du dedans ; il faut &#234;tre aux fronti&#232;res. La critique, c'est bien l'analyse des limites et la r&#233;flexion sur elles. Mais si la question kantienne &#233;tait de savoir quelles limites la connaissance doit renoncer &#224; franchir, il me semble que la question critique, aujourd'hui, doit &#234;tre retourn&#233;e en question positive : dans ce qui nous est donn&#233; comme universel, n&#233;cessaire, obligatoire, quelle est la part de ce qui est singulier, contingent et d&#251; &#224; des contraintes arbitraires. Il s'agit en somme de transformer la critique exerc&#233;e dans la forme de la limitation n&#233;cessaire en une critique pratique dans la forme du franchissement possible.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce qui, on le voit, entra&#238;ne pour cons&#233;quences que la critique va s'exercer non plus dans la recherche des structures formelles qui ont valeur universelle, mais comme enqu&#234;te historique &#224; travers les &#233;v&#233;nements qui nous ont amen&#233;s &#224; nous constituer &#224; nous reconna&#238;tre comme sujets de ce que nous faisons, pensons, disons. En ce sens, cette critique n'est pas transcendantale, et n'a pas pour fin de rendre possible une m&#233;taphysique &#64979; elle est g&#233;n&#233;alogique dans sa finalit&#233; et arch&#233;ologique dans sa m&#233;thode. Arch&#233;ologique &#64979; et non pas transcendantale &#64979; en ce sens qu'elle ne cherchera pas &#224; d&#233;gager les structures universelles de toute connaissance ou de toute action morale possible ; mais &#224; traiter les discours qui articulent ce que nous pensons, disons et faisons comme autant d'&#233;v&#233;nements historiques. Et cette critique sera g&#233;n&#233;alogique en ce sens qu'elle ne d&#233;duira pas de la forme de ce que nous sommes ce qu'il nous est impossible de faire ou de conna&#238;tre ; mais elle d&#233;gagera de la contingence qui nous a fait &#234;tre ce que nous sommes la possibilit&#233; de ne plus &#234;tre, faire ou penser ce que nous sommes, faisons ou pensons.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Elle ne cherche pas &#224; rendre possible la m&#233;taphysique enfin devenue science ; elle cherche &#224; relancer aussi loin et aussi largement que possible le travail ind&#233;fini de la libert&#233;.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;2) Mais pour qu'il ne s'agisse pas simplement de l'affirmation ou du r&#234;ve vide de la libert&#233;, il me semble que cette attitude historico-critique doit &#234;tre aussi une attitude exp&#233;rimentale. je veux dire que ce travail fait aux limites de nous-m&#234;mes doit d'un c&#244;t&#233; ouvrir un domaine d'enqu&#234;tes historiques et de l'autre se mettre &#224; l'&#233;preuve de la r&#233;alit&#233; et de l'actualit&#233;, &#224; la fois pour saisir les points o&#249; le changement est possible et souhaitable et pour d&#233;terminer la forme pr&#233;cise &#224; donner &#224; ce changement. C'est dire que cette ontologie historique de nous-m&#234;mes doit se d&#233;tourner de tous ces projets qui pr&#233;tendent &#234;tre globaux et radicaux. En fait, on sait par exp&#233;rience que la pr&#233;tention &#224; &#233;chapper au syst&#232;me de l'actualit&#233; pour donner des programmes d'ensemble d'une autre soci&#233;t&#233;, d'un autre mode de penser, d'une autre culture, d'une autre vision du monde n'ont men&#233; en fait qu'&#224; reconduire les plus dangereuses traditions.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je pr&#233;f&#232;re les transformations tr&#232;s pr&#233;cises qui ont pu avoir lieu depuis vingt ans dans un certain nombre de domaines qui concernent nos modes d'&#234;tre et de penser, les relations d'autorit&#233;, les rapports de sexes, la fa&#231;on dont nous percevons la folie ou la maladie, je pr&#233;f&#232;re ces transformations m&#234;me partielles qui ont &#233;t&#233; faites dans la corr&#233;lation de l'analyse historique et de l'attitude pratique aux promesses de l'homme nouveau que les pires syst&#232;mes politiques ont r&#233;p&#233;t&#233;es au long du XX &#232;me si&#232;cle.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je caract&#233;riserai donc l'&lt;i&gt;&#234;thos&lt;/i&gt; philosophique propre &#224; l'ontologie critique de nous-m&#234;mes comme une &#233;preuve historico-pratique des limites que nous pouvons franchir, et donc comme travail de nous-m&#234;mes sur nous-m&#234;mes en tant qu'&#234;tres libres.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;3) Mais sans doute serait-il tout &#224; fait l&#233;gitime de faire l'objection suivante : &#224; se borner &#224; ce genre d'enqu&#234;tes ou d'&#233;preuves toujours partielles et locales, n'y a-t-il pas risque &#224; se laisser d&#233;terminer par des structures plus g&#233;n&#233;rales dont on risque de n'avoir ni la conscience ni la ma&#238;trise ?&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#192; cela deux r&#233;ponses. Il est vrai qu'il faut renoncer &#224; l'espoir d'acc&#233;der jamais &#224; un point de vue qui pourrait nous donner acc&#232;s &#224; la connaissance compl&#232;te et d&#233;finitive de ce qui peut constituer nos limites historiques. Et, de ce point de vue, l'exp&#233;rience th&#233;orique et pratique que nous faisons de nos limites et de leur franchissement possible est toujours elle-m&#234;me limit&#233;e, d&#233;termin&#233;e et donc &#224; recommencer.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais cela ne veut pas dire que tout travail ne peut se faire que dans le d&#233;sordre et la contingence. Ce travail a sa g&#233;n&#233;ralit&#233;, sa syst&#233;maticit&#233;, son homog&#233;n&#233;it&#233; et son enjeu.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Son enjeu.&lt;/i&gt; Il est indiqu&#233; par ce qu'on pourrait appeler &#171; le paradoxe (des rapports) de la capacit&#233; et du pouvoir &#187;. On sait que la grande promesse ou le grand espoir du XVIII &#232;me si&#232;cle, ou d'une partie du XVIII &#232;me si&#232;cle, &#233;tait dans la croissance simultan&#233;e et proportionnelle de la capacit&#233; technique &#224; agir sur les choses, et de la libert&#233; des individus les uns par rapport aux autres. D'ailleurs on peut voir qu'&#224; travers toute l'histoire des soci&#233;t&#233;s occidentales (c'est peut-&#234;tre l&#224; que se trouve la racine de leur singuli&#232;re destin&#233;e historique &#64979; si particuli&#232;re, si diff&#233;rente [des autres] dans sa trajectoire et si universalisante, dominante par rapport aux autres) l'acquisition des capacit&#233;s et la lutte pour la libert&#233; ont constitu&#233; les &#233;l&#233;ments permanents. Or les relations entre croissance des capacit&#233;s et croissance de l'autonomie ne sont pas aussi simples que le XVIII &#232;me si&#232;cle pouvait le croire. On a pu voir quelles formes de relations de pouvoir &#233;taient v&#233;hicul&#233;es &#224; travers des technologies diverses (qu'il s'agisse des productions &#224; fins &#233;conomiques, d'institutions &#224; fin de r&#233;gulations sociales, de techniques de communication) : les disciplines &#224; la fois collectives et individuelles, les proc&#233;dures de normalisation exerc&#233;es au nom du pouvoir de l'&#201;tat, des exigences de la soci&#233;t&#233; ou des r&#233;gions de la population en sont des exemples. L'enjeu est donc : comment d&#233;connecter la croissance des capacit&#233;s et l'intensification des relations de pouvoir ?&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Homog&#233;n&#233;it&#233;&lt;/i&gt;. Ce qui m&#232;ne &#224; l'&#233;tude de ce qu'on pourrait appeler les &#171; ensembles pratiques &#187;. Il s'agit de prendre comme domaine homog&#232;ne de r&#233;f&#233;rence non pas les repr&#233;sentations que les hommes se donnent d'eux-m&#234;mes, non pas les conditions qui les d&#233;terminent sans qu'ils le sachent. Mais ce qu'ils font et la fa&#231;on dont ils le font. C'est-&#224;-dire les formes de rationalit&#233; qui organisent les mani&#232;res de faire (ce qu'on pourrait appeler leur aspect technologique) ; et la libert&#233; avec laquelle ils agissent dans ces syst&#232;mes pratiques, r&#233;agissant &#224; ce que font les autres, modifiant jusqu'&#224; un certain point les r&#232;gles du jeu (c'est ce qu'on pourrait appeler le versant strat&#233;gique de ces pratiques). L'homog&#233;n&#233;it&#233; de ces analyses historico-critiques est donc assur&#233;e par ce domaine des pratiques avec leur versant technologique et leur versant strat&#233;gique.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Syst&#233;maticit&#233;&lt;/i&gt;. Ces ensembles pratiques rel&#232;vent de trois grands domaines : celui des rapports de ma&#238;trise sur les choses, celui des rapports d'action sur les autres, celui des rapports &#224; soi-m&#234;me. Cela ne veut pas dire que ce sont l&#224; trois domaines compl&#232;tement &#233;trangers les uns aux autres. On sait bien que la ma&#238;trise sur les choses passe par le rapport aux autres ; et celui-ci implique toujours des relations &#224; soi ; et inversement. Mais il s'agit de trois axes dont il faut analyser la sp&#233;cificit&#233; et l'intrication : l'axe du savoir, l'axe du pouvoir, l'axe de l'&#233;thique. En d'autres termes, l'ontologie historique de nous-m&#234;mes a &#224; r&#233;pondre &#224; une s&#233;rie ouverte de questions, elle a affaire &#224; un nombre non d&#233;fini d'enqu&#234;tes qu'on peut multiplier et pr&#233;ciser autant qu'on voudra ; mais elles r&#233;pondront toutes &#224; la syst&#233;matisation suivante : comment nous sommes-nous constitu&#233;s comme sujets de notre savoir ; comment nous sommes-nous constitu&#233;s comme sujets qui exercent ou subissent des relations de pouvoir ; comment nous sommes-nous constitu&#233;s comme sujets moraux de nos actions.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;G&#233;n&#233;ralit&#233;. &lt;/i&gt;Enfin, ces enqu&#234;tes historico-critiques sont bien particuli&#232;res en ce sens qu'elles portent toujours sur un mat&#233;riel, une &#233;poque, un corps de pratiques et de discours d&#233;termin&#233;s. Mais, au moins &#224; l'&#233;chelle des soci&#233;t&#233;s occidentales dont nous d&#233;rivons, elles ont leur g&#233;n&#233;ralit&#233; : en ce sens que jusqu'&#224; nous elles ont &#233;t&#233; r&#233;currentes ; ainsi le probl&#232;me des rapports entre raison et folie, ou maladie et sant&#233;, ou crime et loi ; le probl&#232;me de la place &#224; donner aux rapports sexuels, etc.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais, si j'&#233;voque cette g&#233;n&#233;ralit&#233;, ce n'est pas pour dire qu'il faut la retracer dans sa continuit&#233; m&#233;tahistorique &#224; travers le temps, ni non plus suivre ses variations. Ce qu'il faut saisir c'est dans quelle mesure ce que nous en savons, les formes de pouvoir qui s'y exercent et l'exp&#233;rience que nous y faisons de nous-m&#234;mes ne constituent que des figures historiques d&#233;termin&#233;es par une certaine forme de probl&#233;matisation qui d&#233;finit des objets, des r&#232;gles d'action, des modes de rapport &#224; soi. L'&#233;tude des (modes de) &lt;i&gt;probl&#233;matisations &lt;/i&gt;(c'est-&#224;-dire de ce qui n'est ni constante anthropologique ni variation chronologique) est donc la fa&#231;on d'analyser, dans leur forme historiquement singuli&#232;re, des questions &#224; port&#233;e g&#233;n&#233;rale.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;
&lt;p&gt;Un mot de r&#233;sum&#233; pour terminer et revenir &#224; Kant. je ne sais pas si jamais nous deviendrons majeurs. Beaucoup de choses dans notre exp&#233;rience nous convainquent que l'&#233;v&#233;nement historique de &lt;i&gt;l'Aufkl&#228;rung &lt;/i&gt;ne nous a pas rendus majeurs ; et que nous ne le sommes pas encore. Cependant, il me semble qu'on peut donner un sens &#224; cette interrogation critique sur le pr&#233;sent et sur nous-m&#234;mes que Kant a formul&#233;e en r&#233;fl&#233;chissant sur &lt;i&gt;l'Aufkl&#228;rung. &lt;/i&gt;Il me semble que c'est m&#234;me l&#224; une fa&#231;on de philosopher qui n'a pas &#233;t&#233; sans importance ni efficacit&#233; depuis les deux derniers si&#232;cles. L'ontologie critique de nous-m&#234;mes, il faut la consid&#233;rer non certes comme une th&#233;orie, une doctrine, ni m&#234;me un corps permanent de savoir qui s'accumule ; il faut la concevoir comme une attitude, un &lt;i&gt;&#234;thos&lt;/i&gt;, une vie philosophique o&#249; la critique de ce que nous sommes est &#224; la fois analyse historique des limites qui nous sont pos&#233;es et &#233;preuve de leur franchissement possible.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette attitude philosophique doit se traduire dans un travail d'enqu&#234;tes diverses ; celles-ci ont leur coh&#233;rence m&#233;thodologique dans l'&#233;tude &#224; la fois arch&#233;ologique et g&#233;n&#233;alogique de pratiques envisag&#233;es simultan&#233;ment comme type technologique de rationalit&#233; et jeux strat&#233;giques des libert&#233;s ; elles ont leur coh&#233;rence th&#233;orique dans la d&#233;finition des formes historiquement singuli&#232;res dans lesquelles ont &#233;t&#233; probl&#233;matis&#233;es les g&#233;n&#233;ralit&#233;s de notre rapport aux choses, aux autres et &#224; nous m&#234;mes. Elles ont leur coh&#233;rence pratique dans le soin apport&#233; &#224; mettre la r&#233;flexion historico-critique &#224; l'&#233;preuve des pratiques concr&#232;tes. Je ne sais s'il faut dire aujourd'hui que le travail critique implique encore la foi dans les Lumi&#232;res ; il n&#233;cessite, je pense, toujours le travail sur nos limites, c'est-&#224;-dire un labeur patient qui donne forme &#224; l'impatience de la libert&#233;.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;hr /&gt;
		&lt;div class='rss_notes'&gt;&lt;div id=&#034;nb4-1&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-1&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-1&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;1&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;i&gt;In Bertiniscbe Monatsschrift&lt;/i&gt;, d&#233;cembre 1784, vol. IV, pp. 481&#64979;491 &#171; Qu'est-ce que les Lumi&#232;res ? &#187;, trad. Wismann, in &lt;i&gt;&#338;uvres&lt;/i&gt;, Paris, Gallimard, coll. &#171; Biblioth&#232;que de la Pl&#233;iade &#187;, 1985, t. Il).&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-2&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-2&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-2&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;2&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Lessing (G.), &lt;i&gt;Die Juden&lt;/i&gt;, 1749.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-3&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-3&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-3&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;3&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Mendelssohn (M.), &lt;i&gt;Ph&#228;don oder liber die Unsterblichkeit der Seele&lt;/i&gt;, Berlin, 1767, 1768, 1769.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-4&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-4&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-4&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;4&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Vico (G.), &lt;i&gt;Principii di una scienza nuova d'interno alla comune natura delle nazioni&lt;/i&gt;, 1725 (&lt;i&gt;Principes de la philosophie de l'histoire&lt;/i&gt;, trad. Michelet, Paris, 1835 ; r&#233;&#233;d. Paris, &amp; Colin, 1963).&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-5&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-5&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-5&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;5&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Baudelaire (C.), &lt;i&gt;Le Peintre de la vie moderne&lt;/i&gt;, in &lt;i&gt;&#338;uvres compl&#232;tes&lt;/i&gt;, Paris, Gallimard, coll. &#171; Biblioth&#232;que de la Pl&#233;iade &#187;, 1976, t. Il, p. 695.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-6&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-6&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-6&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;6&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;i&gt;Id.&lt;/i&gt;, &#171; De l'h&#233;ro&#239;sme de la vie moderne &#187;, &lt;i&gt;op. cit&lt;/i&gt;., p.494.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-7&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-7&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-7&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;7&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Baudelaire (C.), &lt;i&gt;Le Peintre de la vie moderne, op. cit&lt;/i&gt;., pp. 693-694.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-8&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-8&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-8&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;8&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;i&gt;Ibid.&lt;/i&gt;, p. 694.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_ps'&gt;&lt;p&gt;SOURCE : &lt;a href=&#034;http://foucault.info/documents/whatIsEnlightenment/foucault.questcequeLesLumieres.fr.html&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;http://foucault.info/documents/whatIsEnlightenment/foucault.questcequeLesLumieres.fr.html&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
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	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>La politique, c'est la guerre continu&#233;e par d'autres moyens</title>
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		<dc:date>2004-04-26T15:11:32Z</dc:date>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Foucault, Michel</dc:creator>



		<description>
&lt;p&gt;Le contexte : L'analyse des pouvoirs peut-elle se d&#233;duire de l'&#233;conomie ? &lt;br class='autobr' /&gt; Expliquez le texte suivant : &lt;br class='autobr' /&gt;
On aurait (...), en face de la premi&#232;re hypoth&#232;se, qui est : le m&#233;canisme du pouvoir, c'est fondamentalement et essentiellement la r&#233;pression, une seconde hypoth&#232;se qui serait : le pouvoir, c'est la guerre, c'est la guerre continu&#233;e par d'autres moyens. Et, &#224; ce moment-l&#224;, on retournerait la proposition de Clausewitz, et on dirait que la politique, c'est la guerre continu&#233;e par (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://caute.lautre.net/-Textes-brefs-74-" rel="directory"&gt;Textes brefs&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;Le contexte : &lt;a href='https://caute.lautre.net/L-analyse-des-pouvoirs-peut-elle-se-deduire-de-l-economie' class=&#034;spip_in&#034;&gt;L'analyse des pouvoirs peut-elle se d&#233;duire de l'&#233;conomie ?&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt; Expliquez le texte suivant : &lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;On aurait (...), en face de la premi&#232;re hypoth&#232;se, qui est : le m&#233;canisme du pouvoir, c'est fondamentalement et essentiellement la r&#233;pression, une seconde hypoth&#232;se qui serait : le pouvoir, c'est la guerre, c'est la guerre continu&#233;e par d'autres moyens. Et, &#224; ce moment-l&#224;, on retournerait la proposition de Clausewitz&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb5-1&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;&#171; La guerre n'est pas seulement un acte politique, mais un v&#233;ritable (&#8230;)&#034; id=&#034;nh5-1&#034;&gt;1&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;, et on dirait que la politique, c'est la guerre continu&#233;e par d'autres moyens.&lt;br /&gt;
(...) Les rapports de pouvoir, tels qu'ils fonctionnent dans une soci&#233;t&#233; comme la n&#244;tre, ont essentiellement pour point d'ancrage un certain rapport de forces &#233;tabli &#224; un moment donn&#233;, historiquement pr&#233;cisable, dans la guerre et par la guerre. Et, s'il est vrai que le pouvoir politique arr&#234;te la guerre, fait r&#233;gner ou tente de faire r&#233;gner une paix dans la soci&#233;t&#233; civile, ce n'est pas du tout pour suspendre les effets de la guerre ou pour neutraliser le d&#233;s&#233;quilibre qui s'est manifest&#233; dans la bataille finale de la guerre. Le pouvoir politique, dans cette hypoth&#232;se, aurait pour r&#244;le de r&#233;inscrire perp&#233;tuellement ce rapport de forces par une sorte de guerre silencieuse, et de le r&#233;inscrire dans les institutions, dans les in&#233;galit&#233;s &#233;conomiques, dans le langage, jusque dans le corps des uns et des autres.&lt;br /&gt;
(...) &#192; l'int&#233;rieur de cette &#171; paix civile &#187;, les luttes politiques, les affrontements &#224; propos du pouvoir, avec le pouvoir, pour le pouvoir, les modifications des rapports de forces - accentuation d'un c&#244;t&#233;, renversement -, tout cela, dans un syst&#232;me politique, ne devrait &#234;tre interpr&#233;t&#233; que comme la continuation de la guerre ; c'est-&#224;-dire qu'ils seraient &#224; d&#233;chiffrer comme des &#233;pisodes, des fragmentations, des d&#233;placements de la guerre elle-m&#234;me. On n'&#233;crirait jamais que l'histoire de cette m&#234;me guerre, m&#234;me lorsqu'on &#233;crirait l'histoire de la paix et de ses institutions.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;hr /&gt;
		&lt;div class='rss_notes'&gt;&lt;div id=&#034;nb5-1&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh5-1&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 5-1&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;1&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&#171; La guerre n'est pas seulement un acte politique, mais un v&#233;ritable instrument de la politique, une poursuite de relations politiques, une r&#233;alisation de celles-ci par d'autres moyens&#8221; (Clausewitz, K. von, De !a guerre, Paris, &#201;d. de Minuit, 1950, livre 1, chap 1, p. 67).&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_ps'&gt;&lt;p&gt;Michel Foucault, &lt;strong&gt; &#171; Il faut d&#233;fendre la soci&#233;t&#233; &#187; &lt;/strong&gt;, Gallimard/Seuil, 1997, p.16. (&lt;strong&gt;Il faut d&#233;fendre la soci&#233;t&#233;&lt;/strong&gt;, Gallimard/Seuil, 1997, pp.14-17)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La connaissance de la doctrine de l'auteur n'est pas requise. Il faut et il suffit que l'explication rende compte, par la compr&#233;hension pr&#233;cise du texte, du probl&#232;me dont il est question.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
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	</item>
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		<title>L'analyse des pouvoirs peut-elle se d&#233;duire de l'&#233;conomie ?</title>
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		<dc:creator>Foucault, Michel</dc:creator>



		<description>
&lt;p&gt;(...) L'analyse du pouvoir ou l'analyse des pouvoirs peut-elle, d'une mani&#232;re ou d'une autre, se d&#233;duire de l'&#233;conomie ? &lt;br class='autobr' /&gt;
Voil&#224; pourquoi je pose cette question, et voil&#224; ce que je veux dire par l&#224;. Je ne veux aucunement effacer des diff&#233;rences innombrables, gigantesques, mais, malgr&#233; et &#224; travers ces diff&#233;rences, il me semble qu'il y a un certain point commun entre la conception juridique et, disons, lib&#233;rale du pouvoir politique - celle que l'on trouve chez les philosophes du XVIIIe si&#232;cle (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://caute.lautre.net/-Foucault-" rel="directory"&gt;Foucault&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;(...) L'analyse du pouvoir ou l'analyse des pouvoirs peut-elle, d'une mani&#232;re ou d'une autre, se d&#233;duire de l'&#233;conomie ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Voil&#224; pourquoi je pose cette question, et voil&#224; ce que je veux dire par l&#224;. Je ne veux aucunement effacer des diff&#233;rences innombrables, gigantesques, mais, malgr&#233; et &#224; travers ces diff&#233;rences, il me semble qu'il y a un certain point commun entre la conception juridique et, disons, lib&#233;rale du pouvoir politique - celle que l'on trouve chez les philosophes du XVIIIe si&#232;cle - et puis la conception marxiste ou, en tout cas, une certaine conception courante qui vaut comme &#233;tant la conception du marxisme. Ce point commun, ce serait ce que j'appellerais l'&#171; &#233;conomisme &#187; dans la th&#233;orie du pouvoir. Et par l&#224;, je veux dire ceci : dans le cas de la th&#233;orie juridique classique&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb6-1&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Voyez par exemple Du pacte social (CS, I, 6) (jld)&#034; id=&#034;nh6-1&#034;&gt;1&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; du pouvoir, le pouvoir est consid&#233;r&#233; comme un droit dont on serait possesseur comme d'un bien, et que l'on pourrait par cons&#233;quent transf&#233;rer ou ali&#233;ner, d'une fa&#231;on totale ou partielle, par un acte juridique ou un acte fondateur de droit - peu importe pour l'instant - qui serait de l'ordre de la cession ou du contrat. Le pouvoir, c'est celui, concret, que tout individu d&#233;tient et qu'il viendrait &#224; c&#233;der, totalement ou partiellement, pour constituer un pouvoir, une souverainet&#233; politique. La constitution du pouvoir politique se fait donc dans cette s&#233;rie, dans cet ensemble th&#233;orique auquel je me r&#233;f&#232;re, sur le mod&#232;le d'une op&#233;ration juridique qui serait de l'ordre de l'&#233;change contractuel. Analogie, par cons&#233;quent, manifeste, et qui court tout au long de ces th&#233;ories, entre le pouvoir et les biens, le pouvoir et la richesse.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans l'autre cas, bien s&#251;r, je pense &#224; la conception marxiste g&#233;n&#233;rale du pouvoir : rien de cela, c'est &#233;vident. Mais vous avez dans cette conception marxiste quelque chose d'autre, qu'on pourrait appeler la &#171; fonctionnalit&#233; &#233;conomique &#187; du pouvoir. &#171; Fonctionnalit&#233; &#233;conomique &#187;, dans la mesure o&#249; le pouvoir aurait essentiellement pour r&#244;le &#224; la fois de maintenir des rapports de production et de reconduire une domination de classe que le d&#233;veloppement et les modalit&#233;s propres de l'appropriation des forces productives ont rendue possible. Dans ce cas-l&#224;, le pouvoir politique trouverait dans l'&#233;conomie sa raison d'&#234;tre historique. En gros, si vous voulez, dans un cas, on a un pouvoir politique qui trouverait, dans la proc&#233;dure de l'&#233;change, dans l'&#233;conomie de la circulation des biens, son mod&#232;le formel ; et, dans l'autre cas, le pouvoir politique aurait dans l'&#233;conomie sa raison d'&#234;tre historique, et le principe de sa forme concr&#232;te et de son fonctionnement actuel.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le probl&#232;me qui fait l'enjeu des recherches dont je parle peut, je crois, se d&#233;composer de la mani&#232;re suivante. Premi&#232;rement : le pouvoir est-il toujours dans une position seconde par rapport &#224; l'&#233;conomie ? Est-il toujours finalis&#233; et comme fonctionnalis&#233; par l'&#233;conomie ? Le pouvoir a-t-il essentiellement pour raison d'&#234;tre et pour fin de servir l'&#233;conomie ? Est-il destin&#233; &#224; la faire marcher, &#224; solidifier, &#224; maintenir, &#224; reconduire des rapports qui sont caract&#233;ristiques de cette &#233;conomie et essentiels &#224; son fonctionnement ? Deuxi&#232;me question : le pouvoir est-il model&#233; sur la marchandise ? Le pouvoir est-il quelque chose qui se poss&#232;de, qui s'acquiert, qui se c&#232;de par contrat ou par force, qui s'ali&#232;ne ou se r&#233;cup&#232;re, qui circule, qui irrigue telle r&#233;gion, qui &#233;vite telle autre ? Ou bien, faut-il, au contraire, pour l'analyser, essayer de mettre en oeuvre des instrument diff&#233;rents, m&#234;me si les rapports de pouvoir sont profond&#233;ment intriqu&#233;s dans et avec les relations &#233;conomiques, m&#234;me si effectivement les rapports de pouvoir constituent toujours une sorte de faisceau ou de boucle avec les relations &#233;conomiques ? Et dans ce cas l'indissociabilit&#233; de l'&#233;conomie et du politique ne serait pas de l'ordre de la subordination fonctionnelle, ni non plus de l'ordre de l'isomorphie formelle, mais d'un autre ordre qu'il s'agirait pr&#233;cis&#233;ment de d&#233;gager.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour faire une analyse non &#233;conomique du pouvoir, de quoi, actuellement, dispose-t-on ? Je crois qu'on peut dire qu'on dispose vraiment de tr&#232;s peu de chose. On dispose, d'abord, de cette affirmation que le pouvoir ne se donne pas, ni ne s'&#233;change, ni ne se reprend, mais qu'il s'exerce et qu'il n'existe qu'en acte. On dispose &#233;galement de cette autre affirmation que le pouvoir n'est pas premi&#232;rement maintien et reconduction des relations &#233;conomiques, mais, en lui-m&#234;me, primairement, un rapport de force. Des questions, ou plut&#244;t deux questions : si le pouvoir s'exerce, qu'est-ce que cet exercice ? En quoi consiste-t-il ? Quelle est sa m&#233;canique ? On a l&#224; quelque chose dont je dirais que c'&#233;tait une r&#233;ponse-occasion, enfin, une r&#233;ponse imm&#233;diate, qui me para&#238;t renvoy&#233;e finalement par le fait concret de bien des analyses actuelles : le pouvoir, c'est essentiellement ce qui r&#233;prime. C'est ce qui r&#233;prime la nature, les instincts, une classe, des individus. Et lorsque, dans le discours contemporain, on trouve cette d&#233;finition ressassante du pouvoir comme ce qui r&#233;prime, apr&#232;s tout, le discours contemporain ne fait pas une invention. Hegel l'avait dit le premier, et puis Freud et puis Reich . En tout cas, &#234;tre organe de r&#233;pression, c'est, dans le vocabulaire d'aujourd'hui, le qualificatif presque hom&#233;rique du pouvoir. Alors, l'analyse du pouvoir ne doit-elle pas &#234;tre d'abord, et essentiellement, l'analyse des m&#233;canismes de r&#233;pression ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Deuxi&#232;mement - deuxi&#232;me r&#233;ponse-occasion, si vous voulez -, si le pouvoir est bien en lui-m&#234;me mise en jeu et d&#233;ploiement d'un rapport de force, plut&#244;t que de l'analyser en termes de cession, contrat, ali&#233;nation, au lieu m&#234;me de l'analyser en termes fonctionnels de reconduction des rapports de production, ne faut-il pas l'analyser d'abord et avant tout en termes de combat, d'affrontement ou de guerre ? On aurait donc, face &#224; la premi&#232;re hypoth&#232;se - qui est : le m&#233;canisme du pouvoir, c'est fondamentalement et essentiellement la r&#233;pression -, une seconde hypoth&#232;se, qui serait : le pouvoir, c'est la guerre, c'est la guerre continu&#233;e par d'autres moyens. Et, &#224; ce moment-l&#224;, on retournerait la proposition de Clausewitz&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb6-2&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;&#171; La guerre n'est pas seulement un acte politique, mais un v&#233;ritable (&#8230;)&#034; id=&#034;nh6-2&#034;&gt;2&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; et on dirait que la politique, c'est la guerre continu&#233;e par d'autres moyens. Ce qui voudrait dire trois choses. D'abord ceci : que les rapports de pouvoir, tels qu'ils fonctionnent dans une soci&#233;t&#233; comme la n&#244;tre, ont essentiellement pour point d'ancrage un certain rapport de force &#233;tabli &#224; un moment donn&#233;, historiquement pr&#233;cisable, dans la guerre et par la guerre. Et, s'il est vrai que le pouvoir politique arr&#234;te la guerre, fait r&#233;gner ou tente de faire r&#233;gner une paix dans la soci&#233;t&#233; civile, ce n'est pas du tout pour suspendre les effets de la guerre ou pour neutraliser le d&#233;s&#233;quilibre qui s'est manifest&#233; dans la bataille finale de la guerre. Le pouvoir politique, dans cette hypoth&#232;se, aurait pour r&#244;le de r&#233;inscrire perp&#233;tuellement ce rapport de force, par une sorte de guerre silencieuse, et de le r&#233;inscrire dans les institutions, dans les in&#233;galit&#233;s &#233;conomiques, dans le langage, jusque dans les corps des uns et des autres. Ce serait donc le premier sens &#224; donner &#224; ce retournement de l'aphorisme de Clausewitz : la politique, c'est la guerre continu&#233;e par d'autres moyens ; c'est-&#224;-dire que la politique, c'est la sanction et la reconduction du d&#233;s&#233;quilibre des forces manifest&#233; dans la guerre. Et le retournement de cette proposition voudrait dire autre chose aussi : &#224; savoir que, &#224; l'int&#233;rieur de cette &#171; paix civile &#187;, les luttes politiques, les affrontements &#224; propos du pouvoir, avec le pouvoir, pour le pouvoir, les modifications des rapports de force - accentuations d'un c&#244;t&#233;, renversements, etc. -, tout cela, dans un syst&#232;me politique, ne devrait &#234;tre interpr&#233;t&#233; que comme les continuations de la guerre. Et serait &#224; d&#233;chiffrer comme des &#233;pisodes, des fragmentations, des d&#233;placements de la guerre elle-m&#234;me. On n'&#233;crirait jamais que l'histoire de cette m&#234;me guerre, m&#234;me lorsqu'on &#233;crirait l'histoire de la paix et de ses institutions.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le retournement de l'aphorisme de Clausewitz voudrait dire encore une troisi&#232;me chose : la d&#233;cision finale ne peut venir que de la guerre, c'est-&#224;-dire d'une &#233;preuve de force o&#249; les armes, finalement, devront &#234;tre juges. La fin du politique, ce serait la derni&#232;re bataille, c'est-&#224;-dire que la derni&#232;re bataille suspendrait enfin, et enfin seulement, l'exercice du pouvoir comme guerre continu&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Vous voyez donc qu'&#224; partir du moment o&#249; l'on essaie de se d&#233;gager des sch&#233;mas &#233;conomistes pour analyser le pouvoir, on se trouve imm&#233;diatement face &#224; deux hypoth&#232;ses massives : d'une part, le m&#233;canisme du pouvoir, ce serait la r&#233;pression - hypoth&#232;se, si vous voulez, que j'appellerai commod&#233;ment l'hypoth&#232;se de Reich - et, deuxi&#232;mement, le fond du rapport de pouvoir, c'est l'affrontement belliqueux des forces - hypoth&#232;se que j'appellerai, l&#224; encore par commodit&#233;, l'hypoth&#232;se de Nietzsche. Ces deux hypoth&#232;ses ne sont pas inconciliables, au contraire ; elles paraissent m&#234;me s'encha&#238;ner avec assez de vraisemblance : la r&#233;pression, apr&#232;s tout, n'est-elle pas la cons&#233;quence politique de la guerre, un peu comme l'oppression, dans la th&#233;orie classique du droit politique, &#233;tait l'abus de la souverainet&#233; dans l'ordre juridique ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On pourrait donc opposer deux grands syst&#232;mes d'analyse du pouvoir. L'un, qui serait le vieux syst&#232;me que vous trouvez chez les philosophes du XVIIIe si&#232;cle, s'articulerait autour du pouvoir comme droit originaire que l'on c&#232;de, constitutif de la souverainet&#233;, et avec le contrat comme matrice du pouvoir politique. Et ce pouvoir ainsi constitu&#233; risquerait, lorsqu'il se d&#233;passe lui-m&#234;me, c'est-&#224;-dire lorsqu'il d&#233;borde les termes m&#234;mes du contrat, de devenir oppression. Pouvoir-contrat, avec comme limite, ou, plut&#244;t, comme franchissement de la limite, l'oppression. Et vous auriez l'autre syst&#232;me qui essaierait, au contraire, d'analyser le pouvoir politique non plus selon le sch&#233;ma contrat-oppression, mais selon le sch&#233;ma guerre-r&#233;pression. Et &#224; ce moment-l&#224;, la r&#233;pression, ce n'est pas ce qu'&#233;tait l'oppression par rapport au contrat, c'est-&#224;-dire un abus, mais, au contraire, le simple effet et la simple poursuite d'un rapport de domination. La r&#233;pression ne serait autre chose que la mise en oeuvre, &#224; l'int&#233;rieur de cette pseudo-paix que travaille une guerre continue, d'un rapport de force perp&#233;tuel. Donc, deux sch&#233;mas d'analyse du pouvoir : le sch&#233;ma contrat-oppression, qui est, si vous voulez, le sch&#233;ma juridique, et le sch&#233;ma guerre-r&#233;pression, ou domination-r&#233;pression, dans lequel l'opposition pertinente n'est pas celle du l&#233;gitime et de l'ill&#233;gitime, comme dans le sch&#233;ma pr&#233;c&#233;dent, mais l'opposition entre lutte et soumission.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;hr /&gt;
		&lt;div class='rss_notes'&gt;&lt;div id=&#034;nb6-1&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh6-1&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 6-1&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;1&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Voyez par exemple &lt;a href='https://caute.lautre.net/Du-pacte-social-CS-I-6' class=&#034;spip_in&#034;&gt;Du pacte social (CS, I, 6)&lt;/a&gt; (jld)&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb6-2&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh6-2&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 6-2&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;2&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&#171; La guerre n'est pas seulement un acte politique, mais un v&#233;ritable instrument de la politique, une poursuite de relations politiques, une r&#233;alisation de celles-ci par d'autres moyens &#187; (Clausewitz, K. von, &lt;i&gt;De la guerre&lt;/i&gt;, Paris, &#201;d. de Minuit, 1950, livre 1, chap 1, p. 67). Voir aussi Livre II, chap. III, &#167;III et Livre VIII, chap. VI&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_ps'&gt;&lt;p&gt;Michel Foucault, &lt;strong&gt;&#171; Il faut d&#233;fendre la soci&#233;t&#233; &#187;&lt;/strong&gt;, Gallimard/Seuil, 1997, pp.14-17&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
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	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>Qu'est-ce qu'une action morale ?</title>
		<link>https://caute.lautre.net/Qu-est-ce-qu-une-action-morale</link>
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		<dc:date>2003-08-15T22:15:17Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Foucault, Michel</dc:creator>


		<dc:subject>&#233;thique</dc:subject>

		<description>
&lt;p&gt;Expliquez le texte suivant : &lt;br class='autobr' /&gt;
&#171; Une action pour &#234;tre dite &#171; morale &#187; ne doit pas se r&#233;duire &#224; un acte ou &#224; une s&#233;rie d'actes conformes &#224; une r&#232;gle, une loi ou une valeur. Toute action morale, c'est vrai, comporte un rapport au r&#233;el o&#249; elle s'effectue et un rapport au code auquel elle se r&#233;f&#232;re ; mais elle implique aussi un certain rapport &#224; soi ; celui-ci n'est pas simplement &#171; conscience de soi &#187;, mais constitution de soi comme &#171; sujet moral &#187;, dans laquelle l'individu circonscrit la part (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://caute.lautre.net/-Textes-brefs-74-" rel="directory"&gt;Textes brefs&lt;/a&gt;

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 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Expliquez le texte suivant :&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&#171; Une action pour &#234;tre dite &#171; morale &#187; ne doit pas se r&#233;duire &#224; un acte ou &#224; une s&#233;rie d'actes conformes &#224; une r&#232;gle, une loi ou une valeur. Toute action morale, c'est vrai, comporte un rapport au r&#233;el o&#249; elle s'effectue et un rapport au code auquel elle se r&#233;f&#232;re ; mais elle implique aussi un certain rapport &#224; soi ; celui-ci n'est pas simplement &#171; conscience de soi &#187;, mais constitution de soi comme &#171; sujet moral &#187;, dans laquelle l'individu circonscrit la part de lui-m&#234;me qui constitue l'objet de cette pratique morale, d&#233;finit sa position par rapport au pr&#233;cepte qu'il suit, se fixe un certain mode d'&#234;tre qui vaudra comme accomplissement moral de lui-m&#234;me ; et, pour ce faire, il agit sur lui-m&#234;me, entreprend de se conna&#238;tre, se contr&#244;le, s'&#233;prouve, se perfectionne, se transforme. &#187;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_ps'&gt;&lt;p&gt;Foucault, &lt;strong&gt;L'usage des plaisirs&lt;/strong&gt;, Introduction, coll. Tel, p.40&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La connaissance de la doctrine de l'auteur n'est pas requise. Il faut et il suffit que l'explication rende compte, par la compr&#233;hension pr&#233;cise du texte, du probl&#232;me dont il est question.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
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